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Le Bhâgavata Purâna/Livre I/Chapitre 19

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Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 95-100).
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CHAPITRE XIX.

ARRIVÉE DE ÇUKA.


SÛTA dit :

1. Mais le roi de la terre avait depuis réfléchi sur l’action blâmable qu’il avait commise ; plein de tristesse à ce souvenir, il se disait : Ah ! quel indigne outrage j’ai fait à ce Brahmane innocent, dont l’éclat était caché !

2. Certainement la faute que j’ai commise contre l’Être suprême attirera bientôt sur moi quelque catastrophe inévitable. Ah ! je me soumets volontiers, en expiation de mon crime, à n’en plus jamais commettre de pareil.

3. Que la famille irritée du Brâhmane, semblable au feu, consume aujourd’hui même mon trône, mon armée, mes biens, mon trésor ! Puissé-je, malheureux que je suis, ne plus concevoir jamais une pensée de haine contre les Brâhmanes, les Dêvas et les vaches !

4. Pendant qu’il se livrait à ces réflexions, il apprit que l’imprécation prononcée par le fils du solitaire le condamnait à mourir de la morsure d’un serpent, et il pensa aussitôt que c’était un bien, puisque le serpent allait dans peu rompre la chaîne qui ne l’attachait que trop aux choses extérieures.

5. Se détachant alors complètement des deux mondes auxquels il avait déjà précédemment reconnu qu’il fallait renoncer, estimant par-dessus tout le culte des pieds de Krĭchṇa, il entreprit son dernier jeûne sur la rive du fleuve des Immortels.

6. Quel est celui qui, au moment de mourir, n’adorerait pas ce fleuve, qui, emportant l’eau sanctifiée par la poussière des pieds de Krǐchṇa, mêlée avec la plante Tulasî, brillante de splendeur, purifie de tous côtés les mondes et les Dieux qui les protègent ?

7. Étant ainsi décidé à mourir de faim auprès du fleuve qui descend des pieds de Vichṇu, le héros, fils de Pâṇḍu, médita sur les pieds de Mukunda, avec le sentiment d’une affection exclusive, calme comme un solitaire, et complètement délivré des liens qui l’attachaient au monde.

8. Là se réunirent, avec leurs disciples, des solitaires dont le pouvoir était immense, et dont la vertu répandait la pureté dans le monde ; car si les saints paraissent visiter les lieux de pèlerinage, c’est moins pour se sanctifier que pour purifier ces lieux mêmes.

9. C’étaient Atri, Vasichṭha, Tchyavana, Çaradvat, Arichṭanêmi, Bhrǐgu, Ag̃giras, Parâçara, le fils de Gâdhi, Râma, Utathya, Indrapramada, Idhmavâha,

10. Mêdhâtithi, Dêvala, Ârchṭichêṇa, Bharadvâdja, Gâutama, Pippalâda, Mâitrêya, Âurva, Kavacha, Kumbhayôni (Agastya), Dvâipâyana, et le bienheureux Nârada,

11. Enfin Aruṇa et d’autres solitaires, les plus nobles parmi les Rǐchis des Dêvas, des Brâhmanes et des rois : à la vue de tant de personnages, chefs de nombreuses familles de Rǐchis, le roi se prosterna devant eux et toucha la terre de son front.

12. Quand les sages furent tous assis commodément, le roi, après les avoir plusieurs fois salués, s’approchant d’eux les mains jointes et le cœur parfaitement pur, leur annonça son dessein.

13. Parîkchit dit : Ah ! je suis en ce jour le plus heureux des princes, puisque ma conduite a pu m’attirer la bienveillance des plus illustres personnages ! Ne sait-on pas qu’une famille de Râdjas coupable d’une faute est repoussée bien plus loin encore que l’eau où le Brâhmane s’est lavé les pieds ?

14. Oui, c’est celui qui dispose de la forme supérieure et inférieure de l’existence, qui, pour me détacher, moi pécheur, des occupations auxquelles j’étais sans cesse livré, et pour faire naître en moi l’indifférence, s’est montré à moi sous la forme de la malédiction d’un Brâhmane, malédiction où l’homme attaché au monde trouve bien vite un sujet de terreur.

15. Puissé-je être accueilli par les Brâhmanes et par la divine Gag̃gâ, moi qui cherche un asile auprès d’eux, et qui fixe ma pensée sur l’Être suprême ! Puissé-je être mordu par le faux serpent qu’envoie le Brâhmane ! Vous, chantez les hymnes à Vichṇu !

16. Puissé-je éprouver sans cesse de l’amour pour Bhagavat, l’Être infini ! puissé-je désirer la société des sages magnanimes qui cherchent un asile auprès de lui ! A quelque naissance que je sois soumis pour l’avenir, puissé-je obtenir leur amitié ! Adoration en tous lieux aux Brâhmanes !

SÛTA dit :

17. Ainsi affermi dans son dessein, le roi s’assit plein de confiance et de recueillement, le visage tourné vers le nord, laissant au midi le rivage ; il s’assit sur des tiges de Kuça, dont la pointe était dirigée vers l’est, après avoir abandonné à son fils [Djanamêdjaya] le fardeau de la terre, épouse de l’Océan.

18. Au moment où ce roi, qui était un Dieu parmi les Dieux des hommes, se préparait ainsi à son dernier jeûne, les troupes des habitants des cieux, pleins de joie, firent tomber sur la terre une pluie de fleurs en chantant ses louanges ; les larges timbales résonnèrent à plusieurs reprises.

19. Les grands Rǐchis qui s’étaient réunis autour du roi, ces sages dont la vertu et le caractère même est la bienveillance pour les créatures, s’écriaient en le bénissant et en approuvant sa conduite : Bien ! bien ! et se livraient à des discours embellis par les perfections de l’Être dont la gloire est excellente.

20. Les Rǐchis dirent : Il n’y a là rien d’étonnant, ô le plus noble des Rǐchis des rois ! quand on est issu, comme toi, d’une famille qui, dévouée au service de Krǐchṇa, n’hésita pas à quitter, dans son ardeur à suivre Bhagavat, un séjour honoré par le diadème royal.

21. Pour nous, nous resterons tous aujourd’hui réunis en ce lieu, jusqu’à ce que le fidèle serviteur de Bhagavat, abandonnant son corps, parte pour un monde meilleur, un monde où la passion et le chagrin sont inconnus.

SÛTA dit :

22. En entendant sortir du milieu de rassemblée des Rǐchis ces paroles impartiales, d’où s’écoulait l’ambroisie, ces paroles graves et exemptes l’erreur, Parîkchit, ayant adoré les sages comme il convenait, leur adressa la parole, désireux d’apprendre les hauts faits de Vichṇu.

23. Parîkchit dit : vous tous qui êtes réunis ici de toutes parts, vous qui êtes semblables aux Vêdas qui existent sous une forme réelle par delà les trois mondes, je ne vois en ce moment, dans ce monde ou dans l’autre, que l’action d’une cause unique, la bienveillance pour les autres qui constitue votre caractère.

24. C’est pourquoi voici la question que je vous adresse, plein de confiance, ô Brâhmanes ! dans la nécessité d’exécuter vos commandements ; veuillez m’exposer ici, autant qu’il est en vous, les obligations et les principes de pureté auxquels les hommes doivent s’attacher de toute leur âme et surtout ceux qui sont au moment de mourir.

SÛTA dit :

25. Là survint le bienheureux fils de Vyâsa, qui errait sur la terre au hasard et sans faire attention à quoi que ce fût ; ne portant aucun signe qui le pût faire reconnaître, satisfait de ses propres richesses, ayant renoncé à toute espèce de vêtements, il marchait entouré de petits enfants.

26. À la vue de ce jeune homme âgé de seize ans, de ses pieds, de ses mains, de ses cuisses, de ses bras, de ses épaules, de ses joues, de tous ses membres enfin brillants de jeunesse, de ses yeux beaux et bien fendus, de son nez proéminent, de ses oreilles parfaitement égales, de son visage avec ses sourcils bien tracés, de son cou élégamment formé et marqué de trois lignes comme une coquille,

27. De sa clavicule recouverte, de sa poitrine large et rebondie, de son nombril semblable aux cercles que forme le poil des chevaux, de son beau ventre sillonné de plis, de son corps nu, de ses cheveux bouclés et en désordre de ses longs bras, de cet éclat semblable à celui du plus parfait des immortels (Vichṇu),

28. De son teint noir, de cette beauté corporelle soutenue par une jeunesse toujours florissante et de ce gracieux sourire qui gagnaient le cœur des femmes, les solitaires se levèrent tous de leurs sièges, reconnaissant ses perfections malgré le voile qui les cachait à leurs yeux.

29. Le prince donné par Vichṇu se prosterna devant l’hôte qui se présentait ; et ce dernier, repoussant les insensés, les femmes et les enfants [qui l’avaient suivi], s’assit, avec les honneurs qui lui étaient dus, sur un siège élevé,

30. Là ce sage, plus grand que les plus grands hommes, au milieu de la foule des Rǐchis de tous les ordres Brâhmanes, rois et Dêvas, brillait comme l’astre divin de la lune environnée du cortège des planètes, des constellations et des étoiles.

31. Quand le solitaire qui avait dompté ses sens et dont l’intelligence ne s’endormait jamais, se fut assis, le roi, fidèle adorateur de Bhagavat, l’aborda en le saluant, toucha la terre de son front, et se tenant devant lui, recueilli et les mains jointes en signe de respect, il lui adressa ces paroles d’une voix agréable :

32. Parîkchit dit : Ah ! le misérable Kchattriya est en ce jour digne des respects des hommes vertueux, puisque par ta miséricorde, ô Brâhmane, il est devenu comme le lieu de pèlerinage où tu t’es présenté sous l’apparence d’un hôte !

33. Si les hommes n’ont qu’à se souvenir de toi pour purifier à l’instant même leur demeure, que sera-ce de celui qui peut te voir, te toucher, te laver les pieds et te rendre d’autres services ?

34. Ta seule présence, ô grand Yôgin, fait disparaître en un instant les plus grands crimes dont les hommes puissent se rendre coupables, tout de même que celle de Vichṇu anéantit les ennemis des Suras.

35. Ne me témoigne-t’il pas aussi sa bienveillance, Bhagavat, Krǐchṇa, l’ami des enfants de Pâṇḍu, qui, pour satisfaire les fils de mon bisaïeul paternel, est devenu mon parent, en prenant place dans leur famille ?

36. Sans lui, comment aurions-nous pu, nous qui avons la ferme volonté de mourir, jouir de ta présence, ô toi dont la marche est inconnue, toi le sage le plus accompli, et le plus digne qu’on lui adresse des questions ?

37. C’est pourquoi je demande au précepteur suprême des Yôgins la perfection absolue ; je lui demande de connaître complètement les obligations qui sont imposées en ce monde à l’homme qui veut mourir.

38. Dis-moi, seigneur, ce qu’il faut que les hommes écoutent et répètent en eux-mêmes, ce qu’il faut qu’ils fassent, ce qu’ils doivent se rappeler et adorer ; dis-moi ce qui leur est interdit.

39. Certes, bienheureux Brâhmane, on ne te voit nulle part t’arrêter dans les demeures des maîtres de maison, pas même le peu de temps qu’on met à traire une vache.

SÛTA dit :

40. Ainsi interrogé par le roi qui lui parlait d’une voix douce, le bienheureux fils de Vâdarâyaṇa, qui connaissait les devoirs, lui fit la réponse qui va suivre.


FIN DU DIX-NEUVIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
ARRIVÉE DE ÇUKA,
DE L’ÉPISODE DE PARÎKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.