Le Bhâgavata Purâna/Livre IV/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII.

HISTOIRE DE DHRUVA.


1. Mâitrêya dit : Les autres enfants de Brahmâ, tels que Sanaka et ses frères, ainsi que Nârada, Rĭbhu, Ham̃sa, Aruṇi et Yati, s’étant voués à une chasteté perpétuelle, ne furent pas chefs de maison.

2. Mrĭchâ (la Fausseté) fut la femme d’Adharma ; elle mit au monde un fils et une fille, Dambha (la Fraude) et Mâyâ (la Tromperie), qui furent adoptés par Nirrĭti (le Malheur), qui n’avait pas d’enfants.

3. De ce couple naquit Lôbha (la Cupidité) et Nichkrĭti (la Méchanceté) ; de ces derniers, Krôdha (la Colère) et Him̃sâ (le Meurtre), qui donnèrent le jour à Kali et à Durukti (l’Injure) sa soeur.

4. Kali (la Querelle) eut de Durukti, Bhaya (la Terreur) et Mrĭtyu (la Mort) ; et de ce couple en naquit un autre, Yâtanâ (la Douleur) et Niraya (l’Enfer).

5. Je viens de t’exposer en abrégé la création, ô guerrier vertueux ; récit purifiant qui efface les souillures du cœur de l’homme qui l’a entendu trois fois.

6. Je vais maintenant, ô fils de Kuru, te raconter l’histoire de la famille du Manu Svâyam̃bhuva, dont la gloire est pure, de ce Manu qui est né d’une portion du Dieu qui est une portion de Hari.

7. Priyavrâta et Uttânapâda, tous deux fils du mari de Çatarûpâ, protégèrent le monde, parce qu’ils étaient une portion de la substance de Vâsudeva.

8. Uttânapâda eut deux femmes, Sunîti et Surutchi ; de ces deux femmes, Surutchi était plus aimée de son mari que Sunîti, qui avait mis au monde Dhruva.

9. Un jour que le roi caressait Uttama, fils de Surutchi, qu’il tenait sur les genoux, il repoussa Dhruva, qui voulait y monter aussi.

10. En voyant Dhruva, fils de la seconde femme du roi, qui désirait faire comme son frère, Surutchi, enflée d’orgueil, lui dit avec jalousie, en présence de son père qui écoutait :

11. Enfant, tu ne dois pas monter sur le siège du roi, quoique tu sois son fils, parce que tu n’as pas été porté dans mon sein.

12. Tu n’es qu’un enfant, et tu ignores sans doute que tu es né dans le sein d’une autre femme, toi qui veux une chose si difficile à obtenir.

13. Après avoir honoré Purucha par tes austérités, obtiens de sa faveur de renaître de moi, si tu désires le siège royal.

14. Blessé par les dures paroles de sa belle-mère, soupirant de colère comme un serpent frappé d’un coup de bâton, Dhruva, quittant son père, qui avait gardé le silence pendant cette scène, se relira tout en pleurs auprès de sa mère Sunîti.

15. Celle-ci, prenant dans ses bras l’enfant quelle voyait soupirer et dont les lèvres tremblaient [de colère], souffrit beaucoup en entendant de la bouche des serviteurs du gynécée ce qu’avait dit l’autre femme d’Uttânapâda.

16. Perdant courage, la jeune femme se mit à pleurer, consumée par le feu du chagrin, comme une liane dans l’incendie d’une forêt, et ne pouvant oublier ce qu’avait dit l’autre épouse du roi, des larmes coulèrent de ses yeux beaux comme le lotus.

17. Après avoir longtemps soupiré, la jeune femme, ne voyant pas de terme à son infortune, paria ainsi à son fils : Ne souhaite de mal à personne, cher enfant ; non car l’homme souffre lui-même du mal qu’il fait à autrui.

18. Surutchi a dit vrai : c’est une infortunée qui t’a porté dans son sein et nourri de son lait, elle que le maître de la terre a honte de prendre pour femme légitime, ou même pour servante.

19. Suis donc, cher enfant, sans envie, un conseil véridique, quoiqu’il il vienne d’une belle-mère ; rends un culte au lotus des pieds d’Adhôkchadja, si tu désires comme Uttama le siège suprême.

20. Adja, en effet, obtint le rang suprême pour avoir adoré les pieds de cet Être supérieur aux qualités auxquelles il s’unit afin de créer l’univers, et que l’homme vénère en se rendant maître de sa respiration et de son cœur.

21. Et de même, c’est pour avoir célébré attentivement en son honneur des sacrifices riches en donations, que le bienheureux Manu ton grand-père obtint ce qu’il est si difficile d’obtenir autrement, le bonheur sur la terre, et dans le ciel la délivrance finale.

22. C’est auprès de ce Dieu qui chérit ses serviteurs, qu’il faut te réfugier, cher enfant, de ce Dieu dont les pieds, semblables au lotus, sont la voie que doivent rechercher ceux qui aspirent au salut ; honore Purucha en le fixant dans ton cœur, animé d’une affection exclusive et purifié par l’accomplissement de tes devoirs.

23. Je cherche vainement un autre être que celui dont les yeux ressemblent à la feuille du lotus, qui puisse détruire ton malheur, lui que poursuit, un lotus à la main, Çrî, cette déesse, l’objet des poursuites des autres Dieux.

24. Après avoir entendu les plaintes de sa mère et ses paroles qui lui faisaient voir la vérité, l’enfant, se rendant maître de son cœur, sortit de la ville habitée par son père.

25. Nârada, en ayant été informé et connaissant ce qu’il voulait faire, le toucha au front de sa main qui détruit le péché, et s’écria, plein d’admiration.

26. Nârada dit : Ô énergie des Kchattriyas qui ne laissent pas abaisser leur orgueil ! Celui-ci, tout enfant qu’il est, garde en son cœur les dures paroles d’une belle-mère.

27. Nous ne voyons pas, ami, qu’il puisse être maintenant question soit d’outrage, soit de respect, pour un enfant comme toi, qui est livré aux jeux de son âge.

28. Et quand même il y aurait lieu à cette distinction, les causes de déplaisir n’existent encore qu’aux yeux de l’erreur ; car ce sont nos propres actions qui décident de notre sort en ce monde.

29. Aussi le sage ne doit-il se réjouir de ce que lui apporte le Destin qu’autant qu’il y reconnaît la voie du souverain Seigneur.

30. Ensuite, ce n’est pas, crois-moi, un Être que les hommes puissent facilement adorer, que celui dont tu désires obtenir la faveur, à l’aide du Yoga que te conseille ta mère.

31. Car c’est celui dont les solitaires n’ont pu, pendant de nombreuses existences, découvrir la voie, quoiqu’ils la cherchassent dans le détachement et dans la profonde méditation du Yoga.

32. Renonce donc à un dessein qui ne peut produire de résultat ; il sera temps de le former quand tu seras parvenu à l’âge des vieillards.

33. L’âme de l’homme qui se contente de ce que lui envoie le sort, que ce soit du bien ou du mal, parvient à l’autre rive des ténèbres.

34. Si nous voyons avec plaisir celui qui a plus de mérite que nous, avec compassion celui qui en a moins, et avec amitié celui qui en a autant, le chagrin ne pourra rien contre nous.

35. Dhruva dit : Cette quiétude que, dans sa compassion, Bhagavat a enseignée aux hommes dont le cœur est ému par le plaisir ou par la douleur, est trop difficile à atteindre pour les êtres de mon espèce.

36. Elle ne descend pas dans le cœur indomptable et emporté d’un Kchattriya blessé, comme je le suis, par les flèches des discours outrageants d’une belle-mère.

37. Enseigne-moi, ô Brâhmane, une bonne voie par laquelle je puisse m’emparer du lieu le plus élevé dans les trois mondes, d’un lieu qui n’ait été occupé ni par mes ancêtres ni par d’autres.

38. C’est toi, en effet, toi né du corps du Très-Haut, qui, faisant résonner ta Vînâ, parcours le monde, comme le soleil, pour le bien de l’univers.

39. Mâitrêya dit : Satisfait d’entendre ce discours, le bienheureux Nârada adressa, plein de joie et de compassion, ces paroles bienveillantes au jeune enfant.

40. Nârada dit : La voie que t’a indiquée ta mère te conduira, en effet, à la béatitude finale, qui est le bienheureux Vâsudêva lui-même ; sers-le donc avec un cœur plein de lui.

41. Celui qui désire l’un des quatre avantages qu’on nomme le devoir, la fortune, le plaisir et le salut, n’a d’autre moyen pour l’obtenir que de rendre un culte aux pieds de Hari.

42. Rends-toi donc, ami, et puisse le bonheur être avec toi ! Au saint rivage de la Yamunâ, dans le bois pur de Madhuvana, où l’on jouit sans cesse de la présence de Hari.

43. Là, te baignant trois fois le jour dans l’eau fortunée de la Kâlindî, tu fixeras ta demeure, pour y remplir, dans une posture convenable, les devoirs qui te sont imposés.

44. Purifiant peu à peu de leurs souillures ton cœur, tes sens et ta respiration par la pratique du triple Prâṇâyâma, médite avec un esprit ferme sur le Précepteur suprême,

45. Qui, dans sa bienveillance, te sera toujours présent, avec ses yeux et son doux visage orné d’un beau nez, de beaux sourcils et de joues gracieuses ; médite sur le plus beau des Suras,

46. Qui est jeune, dont le corps est aimable, dont les yeux et les lèvres sont rouges, qui est l’asile de ceux qui l’adorent, qui donne le bonheur, qui est secourable, qui est un Océan de miséricorde,

47. Qui, portant sur sa poitrine la marque du Çrîvatsa, se montre sous la figure d’un homme dont la peau est d’un noir foncé, que pare une guirlande de fleurs des bois, qui a quatre bras portant pour attributs une conque, le Tchakra, une massue, un lotus,

48. Qui a un diadème, des pendants d’oreilles, des bracelets au bras et au poignet, au cou duquel est suspendu le joyau Kâustubha, qui a un vêtement de soie de couleur jaune,

49. Dont la taille est entourée d’une ceinture de clochettes, aux pieds duquel se jouent des anneaux d’or ; qui est calme, qui est de tous les êtres le plus aimable à voir, qui comble de bonheur le cœur et les yeux ;

50. Médite enfin sur cet être qui, plaçant son siège au milieu des cœurs de ceux qui lui sont dévoués, comme au centre d’un lotus, pose dans leur sein ses pieds, dont les ongles brillent, semblables à une rangée de joyaux.

51. C’est ce Dieu, le plus libéral de tous les êtres, qu’il faut, avec un cœur ferme et exclusivement attentif, se représenter, par la méditation, souriant avec des regards affectueux.

52. Le cœur de celui qui contemple ainsi la forme bienheureuse de Bhagavat, parvient bien vite à l’inaction suprême, dont rien ne peut plus le détacher.

53. Apprends encore de ma bouche, ô fils de roi, la prière, mystère suprême, que l’homme n’a qu’a réciter pendant sept jours pour voir les habitants du ciel ; cette prière, c’est : « Ôm ! Adoration à Bhagavat, fils de Vasudêva ! »

54. Qu’avec ce Mantra le sage rende au Dieu un culte extérieur, en employant diverses substances et en observant les distinctions relatives au temps et au lieu.

55. Qu’il honore le souverain Seigneur en lui offrant de l’eau, des fleurs pures, des fruits et des racines des bois, des tiges de l’herbe sacrée, des feuilles d’arbres et la plante Tulasî qui lui est chère.

57. Après avoir pris pour objet de son hommage une substance matérielle, que le solitaire, maître de lui-même, calme, silencieux, sobre et ne mangeant que les fruits de la forêt, honore le Dieu dans la terre, dans l’eau et dans les autres corps [qui le représentent].

58. Qu’il médite en son cœur sur ce que l’Être dont la gloire est excellente doit accomplir, avec l’incompréhensible Mâyâ dont il dispose, dans le cours des incarnations qu’il revêt à son gré.

59. Autant il y a de cérémonies qui ont été observées par les anciens en l’honneur de Bhagavat, autant le sage en doit accomplir en prononçant la prière même qui est la substance des Mantras, pour le Dieu dont la prière est la forme.

60. Recevant ainsi du sage qui le porte en son cœur, et qui lui rend un culte plein de dévotion, l’hommage de ses actions, de ses pensées et de ses paroles,

61. Bhagavat, qui fait croître l’affection des cœurs sincères et vraiment dévoués, lui assure, parmi les objets que recherchent les hommes, le bonheur qu’il ambitionne.

62. Enfin, qu’affranchi de l’attachement que produisent les sens, il serve Bhagavat avec une affection constante, augmentée par l’application d’une dévotion profonde, et il arrivera certainement à la béatitude.

63. Mâitrêya dit : Après avoir reçu ces avis, le fils du roi, ayant tourné avec respect autour de Nârada et s’étant incliné devant lui, se rendit à la forêt pure de Madhuvana, lieu embelli par l’empreinte des pas de Hari.

63. Quand le jeune homme fut parti pour ce lieu de pénitence, le solitaire Nârada s’introduisit dans l’appartement intérieur d’Uttânapâda, et après y avoir reçu du roi les honneurs de l’hospitalité et s’être assis sur un siège commode, il lui paria ainsi.

64. Nârada dit : D’où vient, ô roi, que tu te livres à de profondes réflexions qui attristent ton visage ? Sans doute, ni le plaisir, ni la vertu, ni la fortune ne te manquent.

65. Le roi dit : Mon jeune fils, ô Brâhmane, âgé de cinq ans, cet enfant si sage, a quitté la ville avec sa mère, et c’est ma préférence pour une autre femme et ma dureté pour lui qui l’y ont forcé.

66. Les loups ne dévoreront-ils pas un enfant qui est seul dans la forêt, sans secours, épuisé par la faim et par la fatigue, couché sur la terre, le visage semblable à un lotus fané ?

67. Aussi, vois ma cruauté, ô Brâhmane, et ma faiblesse pour une femme ! J’ai été assez dur pour repousser mon enfant qui, par affection pour moi, voulait monter sur mes genoux.

68. Nârada dit : Ne pleure pas, ô roi des hommes, sur ton fils, qui est protégé par un Dieu ; tu ignores sa grandeur, dont la gloire remplira l’univers.

69. Après avoir accompli une œuvre bien difficile à exécuter, même pour les Gardiens du monde, il parviendra bientôt à étendre ta renommée.

70. Mâitrêya dit : Le roi de la terre, après avoir entendu les paroles du Rĭchi des Dêvas, dédaignant désormais le bonheur de la royauté, ne songea plus qu’à son fils.

71. Cependant Dhruva, s’étant baigné à Madhuvana, passa dans le jeûne la nuit même de son arrivée, et, se conformant aux instructions du Rĭchi, il adora dans le recueillement Purucha.

72. Ne mangeant que de trois en trois nuits le fruit du Kapittha et du jujubier, et seulement autant qu’il lui en fallait pour se soutenir, il passa un mois entier à vénérer Hari.

73. Il passa de même le second mois, livré au culte du Seigneur suprême, ne se nourrissant plus que tous les six jours d’herbes et de feuilles fanées.

74. Le troisième mois, ne prenant plus d’autre aliment que de l’eau, et seulement tous les neuf jours, il se réfugia, par la méditation, auprès de celui dont la gloire est excellente.

75. Le quatrième mois, il ne se nourrit plus que d’air, et seulement tous les douze jours ; et, maître de sa respiration, il embrassa le Dieu dans sa pensée.

76. Quand le cinquième mois fut venu, le fils du roi, toujours maître de sa respiration et méditant sur Brahma ; se tint debout sur un seul pied, immobile comme un poteau.

77. Après avoir complètement ramené au dedans de lui son cœur, ce siège de l’action des sens et des objets matériels, Dhruva méditant sur la forme de Bhagata, ne vit plus rien autre chose.

78. À la vue de ce sage qui s’était rendu maître de Brahma, du souverain Seigneur de la Nature et de l’Esprit, qui renferme en lui-même l’Intelligence et les autres principes, les trois mondes tremblèrent de crainte.

79. Pendant que le fils du roi se tenait debout sur un pied, la moitié de la terre, blessée par son pouce, s’inclina [sous son poids], semblable à un bateau qui, portant un éléphant vigoureux, penche à chaque pas qu’il fait du côté gauche ou du côté droit.

80. Tandis que, maître de sa respiration et des voies qu’elle parcourt, il contemplait ce Dieu qui est l’univers même, en ne le distinguant plus de son propre esprit, les mondes et leurs Gardiens, souffrant d’une puissance qui suspendait en eux le souffle vital, allèrent implorer le secours de Hari.

81. Les Dêvas dirent : Non, nous n’avons jamais vu, ô Bhagavat, l’Être qui renferme en son sein toutes les créatures du monde mobile et immobile, suspendre ainsi sa respiration ; délivre-nous du malheur qui nous menace ; nous venons, Dieu secourable, chercher un asile auprès de toi.

82. Bhagavat dit : Ne craignez rien ; je détournerai cet enfant de sa redoutable pénitence ; retournez dans vos demeures ; celui dont la puissance a suspendu en vous le souffle de la vie, c’est le fils d’Uttânapâda, dont l’esprit est uni avec moi.


FIN DU HUITIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
HISTOIRE DE DHRUVA,
DANS LE QUATRIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.