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Le Boomerang/7

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P. Olendorff (p. 103-124).


CHAPITRE SEPTIÈME.Dans lequel tout lecteur pourvu de son bon sens se stupéfiera de voir des gens d’un certain âge dépenser sept francs cinquante pour passer quelques heures dans un endroit d’où se trouve banni le confortable le plus élémentaire, sans que les plaisirs de l’esprit apportent à cet état de choses le moins appréciable dédommagement.


Le banquet des Anciens élèves chassés des lycées de Paris était magnifique, comme tous les banquets qui se donnent à Paris.

Le potage parfaitement délavé, les hors-d’œuvre heureusement insuffisants, car ils sont incomestibles, le veau insupportable, ainsi que le bœuf, d’ailleurs.

Quant au poulet, il nage généralement dans un insondable liquide, qui rappelle les plus mauvais bouillons de notre histoire universitaire, et, curieux détail, malgré cette noyade, ce volatile demeure sec, tels ces margotins qui servent à nos ménagères pour allumer le feu.

Le vin ? N’en parlons pas, et n’y pensons jamais.

Mais les élites parisiennes aiment ce genre de sport, parce que cela leur rappelle, ô labadens ! les vagues réfectoires de leur enfance.


Souvenir du jeune â-âge,
Sont gravés dans mon cœur-œur.


Quelle franche gaieté !

La vieille, la bonne gaieté gauloise, qui fait que tout le monde se tutoie, afin de pouvoir se dire des choses désagréables sans risques, ni conséquences fâcheuses.

N’y a-t-il pas, pour le fin lettré, une nuance délicieuse entre : « Tu m’embêtes ! » ou « Vous m’embêtez ! », « Tu es idiot ! » ou « Vous êtes un imbécile ! »

Tout est là. C’est la gaieté, ohé ! ohé ! Et puis, on est entre hommes, c’est le compartiment des fumeurs. Ohé ! ohé !

Ce qu’on en dit, ce qu’on en raconte !

Et les gens mariés peuvent impunément rentrer chez eux à trois heures du matin : ce qui, à proprement parler, constitue une joie inénarrable pour des gens que leurs femmes bouclent à onze heures pour le quart.

Le banquet des Anciens élèves chassés des lycées de Paris comptait deux ou trois académiciens non bacheliers, des quincailliers, un évêque in partibus, un fort lot de bookmakers, un sous-secrétaire d’État (postes et télégraphes), deux contre-amiraux, des directeurs de journaux, des artistes, des photographes comme s’il en pleuvait, des généraux en retraite, des négociants, des plumitifs, et aussi un certain nombre de chassés des lycées de province, triés sur le volet, admis là par spéciale faveur.

Après le repas, d’innombrables invités peuplaient les salons, et ces invités donnaient beaucoup de saveur à la réunion, par leur pittoresque.

C’étaient, en général, les créanciers, ou les concierges des affiliés de la Société.

La conversation générale y gagnait un ragoût bizarre, plein de néologismes et de solécismes, que tout le monde mettait sur le compte de l’instruction première négligée, et négligeable pour des réfractaires tels que les Anciens élèves chassés des lycées de Paris.

Le repas fut d’autant plus cordial que, renouvelant, pour la circonstance, un usage digestif que la Ligue antialcoolique s’efforce d’abolir, avec quelle raison, bon Dieu, quelle raison ! le président voulut restaurer la tradition du Trou Normand.

Le Trou Normand est une institution que le Midi de notre France envie au Nord avec une certaine âpreté. Et, pour cordial, c’est un usage d’une cordialité intense, puisque, par définition, un bon « calvados », fût-il simple eau-de-vie de betteraves, est un cordial, d’après la locution populaire.

Vox populi, Vox Dei, disaient les aïeux.

Cordial ! cordialité ! On fit un Trou Normand.

Le président avait raison.

Mais quel président, aussi ! Loquace, disert, divers.

Il avait été chassé de trois lycées de Paris, de douze lycées en province et de deux seulement dans les colonies.

Vingt-cinq ans à peine, et, déjà président !

Quel président !

Son nom, je pense, a déjà frappé vos oreilles, ou pour mieux dire vos yeux, lecteurs, c’est Népomucène Le Briquetier.

Son propre domicile n’était autre, précisément, qu’un appartement de deux pièces en cette fameuse « Cloche de Bois », berceau de ses profondes études sur la direction des ballons.

L’ancien chassé de tant de lycées, rêvait de se chasser lui-même à travers l’espace, le long d’une tangente extraordinaire, dont il gardait le secret avec obstination.

Oh ! aller vers les astres !

Ad astra !

Il vivait de cette invention secrète, et bien que les commanditaires se fissent rares, Le Briquetier parcourait la vie terrestre d’un pied dédaigneux, comme le ferait un condor qui rêverait de nuages sublimes dans la rue Basse-du-Rempart.

(D’ailleurs, on la démolit cette rue Basse-du-Rempart, et ce n’est pas trop tôt. Elle signifiait quelque bas rampement, qui ne convient pas à une époque excelsior d’aéro-club. Attrape ça, vieille rue Basse-du-Rempart, pauvre défunte voie sur laquelle, dépouillant toute rancune, je verse un pleur.)

Mais cette vocation grandiose de la direction des aérostats avait fait à Népomucène une âme élevée — dans les deux à trois mille mètres au-dessus du niveau de la Montagne Sainte-Geneviève.

Seulement, cette âme avait gardé, de ses excursions dans le sublime Éther (où, par parenthèse, elle n’avait jamais fichu les pieds, ayant l’horreur profonde du vide des espaces, avant que fût construite sa nacelle idéale, et, si j’ose dire, icaréenne) de ses excursions platoniques et poétiques — rêveries du soir, espoir ! — l’âme de Népomucène Le Briquetier avait gardé une foi entière en une autre âme, en l’âme de la femme !

L’âme de la femme, ce ballon idéal qui nous élève… Cet aérostat qui fait de l’homme, la bulle légère de savon irisée de tous les tons de l’arc-en-ciel d’amour, s’en allant vers les sphères resplendissantes… et patati… à moins qu’elle ne crève en l’air… et patata.

Sous ses apparences desséchées de vieil aéronaute de vingt-cinq ans, qui n’avait jajajamais navigué dans les nacelles aérostatiques, ce jeune homme cachait un être plein de foi.

Il avait foi dans l’avenir des « Chassés de lycées », de ces êtres dévoyés dès l’enfance, qui ne tablent pas sur de misérables diplômes, obtenus à la sueur du front des maîtres-répétiteurs ; mais qui, austères et graves, se fraient à travers la vie un brave petit sentier à l’américaine, d’abord, puis une large route, large comme le monde ! Go ahead. En avant !

Il le prouva dans sa harangue, au moment où le café ombrait les tasses blanches, et géographiait, à larges taches, la nappe déjà maculée de sauces à la Borgia et de piquettes violâtrement chimiques.

Il agita sa sonnette présidentielle (en bois), et dit :

« Messieurs,

« La chasse, pour les oiseaux et les animaux de tout poil, n’est ouverte en France que durant une période de temps assez brève.

« Ainsi, ce cruel exercice n’a lieu que de septembre à janvier. Puis, on la ferme, cette chasse, sauf, cependant, pour les animaux nuisibles.

« Or, messieurs, il faut croire que les élèves des lycées et collèges de Paris et de la province doivent être considérés comme des animaux nuisibles… puisque les proviseurs, les censeurs et leurs séides — j’ai nommé les pions — les chassent en tous temps ».

À ces paroles, les bravos de tous les « Chassés » retentirent.

— Profond ! fit l’évêque in partibus.

— Comme c’est juste ! dit un des académiciens.

— Parfait ! s’exclama le général.

Népomucène Le Briquetier poursuivit sa harangue :

« Ainsi, moi qui vous parle, j’ai été chassé de Stanislas au mois de mars. Puis du lycée d’Angers en plein mois de mai ; à Digne, je fus chassé en avril, et à Saint-Denis de la Réunion, je fus chassé durant le mois de juillet, par une sombre nuit de janvier, car dans ces pays austraux et si lointains, juillet équivaut au janvier de ces parages… »

Et, longtemps, le jeune orateur poursuivit ce parallèle cynégétique entre les animaux des bois et les élèves fauves des lycées.

Les applaudissements, derechef, ne lui furent pas épargnés.

Guillaume, lui-même, de la Renforcerie et son ami Berg-op-Zoom poussèrent leur large part de hurrahs frénétiques.

Alors, ayant conquis son auditoire, l’orateur se crut en mesure de faire, en ce milieu essentiellement hoministe de Labadens persécutés et ahuris de ce qu’ils venaient d’ingurgiter, louches nourritures et boissons fadasses, un pompeux éloge de la féminité.

Avec une grâce émolliente de la voix et du geste, il proféra :

« Messieurs, il est une chasse bien supérieure à cette chasse dont je viens de vous entretenir, celle des maîtres odieux de l’Université, c’est la chasse à l’amour… à l’amour vrai, robuste, à l’amour…. quoi ? »

À cette évocation de l’amour dans un lieu saturé d’alcool et surchauffé de tabac, vous pensez si les fumées oscillèrent.

On ne sait pas assez, dans les classes sceptiques, combien ce vieux vocable amour a de puissance.

Sans cela, les orateurs du Parlement les plus coriaces, s’en serviraient, et les économistes, comme M. Paul Leroy-Beaulieu et d’autres que je m’abstiens de citer, le pourraient faire dans leurs sémillants discours concernant le rendement des impôts dans les petites Républiques centro-sud-américaines.

Au spectacle de son succès, Népomucène Le Briquetier s’emballa.

Et que dit-il ?

Ni ceci, ni cela, qu’aurait pu incriminer un censeur de bonnes mœurs ; il ne parla point des agissements de l’amour, ni des forfaitures qu’il entraîne souvent dans le fonds de son vieux carquois — Ah ! le vieux carquois d’Éros !

Non, non et non.

Très lyrique cet ex-quasi aréonaute, planant au-dessus des drapeaux tricolores qui pavoisent l’espace, s’éleva dans la haute région de la philosophie patriotique.

Il proclamait :

« Messieurs, de tous les pays du monde où existent des femmes — et il y en a beaucoup, il y en a des tas — la France possède le privilège de compter le plus de femmes fidèles… je ne dis pas dans le mariage, mais dans l’amour. »

Berg-op-Zoom, à cette assertion, poussa un rugissement si redoutable, que son voisin Guillaume le pria incontinent de se considérer comme un simple invité, et de ne pas détruire la bonne harmonie qui n’avait cessé de régner dans l’assemblée banquetante des Anciens élèves chassés des lycées de Paris.

Berg-op-Zoom réprima son cri de jaguar javanais, mais ses yeux, comme jaunis brusquement par les fièvres de l’océan indien, lancèrent des éclairs.

Si la transmission de l’éclair du regard sans fil avait été découverte à ce moment, Le Briquetier n’en aurait pas mené large, ni long.

Heureusement, Népomucène put continuer son dithyrambe passionné en faveur de notre gracieuse compatriote, l’amoureuse française.

« Quand l’amour la possède, affirmait-il, et la tient bien, elle est d’une inébranlable fidélité… Elle peut avoir des amours successives, certes, mais elle est fidèle à l’amour du moment. »

Et, poussé comme un aérostat par le vent de l’improvisation, Népomucène Le Briquetier complaisamment s’ébattait dans cette nue philosophico-pathologico-érotico-sentimentale.

Puis, il prit son verre, ou, pour parler plus exactement, le verre qui se trouvait sur sa table, à la portée de sa main, et le leva :

— Je dois boire, dit-il, à la femme française, la seule qui… celle qui… cet être divin auquel…

Alors, il s’aperçut que son verre était empli non de vin, de café ou d’alcool, mais d’un peu d’eau de Vichy.

— Pouah ! pouah ! fit-il avec une grimace des plus comiques.

Cette conclusion inattendue bouleversa d’un rire folâtre et potachiforme la cohue des « Chassés de lycée. »

Mais une voix s’éleva, rogommeuse et hollandaise, qui déclarait :

— Pouah ! pouah ! Vous avez raison. Pouah !

Quel scandale !

Avez-vous vu, à l’issue d’une course frauduleuse, rentrer le jockey coupable, sous les huées de la foule ?

Ainsi en fut-il pour l’exclamation discourtoise de Berg-op-Zoom.

Debout et sans discontinuer, toute l’assistance hurla, tandis que Le Briquetier, brisant son verre, demandait : « Qui avait osé parler de la sorte, sang-Dieu ! »

Mal retenu par Guillaume, hors de lui, le farouche Hollandais poussait des rugissements :

— Moi ! Moi !

Un grand désordre survint à la suite de ces paroles qui rappellent, à s’y méprendre, ce passage de l’Énéide, où Nisus, à moins que ce ne soit Euryale, s’écrie : Me, me adsum qui feci !

Tous les professeurs des « Chassés de lycées » ont, maintes fois, fait remarquer ce qu’avait de supérieur cet accusatif me, me, à la place de ego. Il y a là-dessus de très belles pages chez les scoliastes.

(Quelques personnes vouées à l’étude de l’onomatopée, croient plus volontiers que mé-mé est simplement le balbutiement ingénu du simple chevreau qui se sent pris loin de sa tendre mère.)

Quoi qu’il en soit, le « moi-moi ! » du Hollandais suscita un tumulte irrationnel comme le sont tous les tumultes, dont les sténographes les plus experts ne tirent, même à Officiel, rien, sinon ce résumé : Mouvements divers. Vive agitation sur plusieurs bancs.

Irrationnel, mais d’une extrême violence.

Quand un calme approximatif se fut rétabli, Népomucène Le Briquetier se tourna vers le Hollandais :

— J’ai un pleur, s’attrista-t-il, au coin de la paupière, et je le verse sur votre inconscience, monsieur ; mais d’ici trois minutes, je serai à vos côtés et je vous parlerai comme il convient.

Le Hollandais avait récupéré son calme,

On put ouïr une chanson exquise dite, comme à Montmartre même, par un vieux monsieur, sur le cours d’anglais du lycée où il avait appris à fumer la pipe : Oh ! yes ; le pip : Oh ! yes ! yes ! sir !

Un autre indiqua qu’il avait appris à boire du schnick au cours d’allemand « Oh ! ya ! ya ! pon schnick ! ya ! ya !

Un troisième raconta que le cours d’italien lui avait surtout enseigné le sommeil appelé : sieste : Si ! si ! signor !

Il en fut de même pour le cours d’espagnol, etc… etc…

Après quoi, un à un, ou plusieurs ensemble, les assistants se retirèrent enchantés de leur soirée.