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Le Boomerang/8

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P. Olendorff (p. 125-136).


CHAPITRE HUITIÈME.Plus écœurant encore que le précédent, et dans lequel des êtres ravalés par la boisson au véritable rang de la brute organisent un match qui serait odieux s’il n’était pas aussi parfaitement immonde.


Restaient dans la salle, Le Briquetier et trois amis intimes, plus Berg-op-Zoom et Guillaume de la Renforcerie.

Un médecin de plus et l’on se serait cru à l’entrée en matière de quelque duel.

Âmes sensibles, ne craignez rien, le duel devait se tourner en un pari, comme il convient à un peuple libre et muni de finances.

Ces messieurs auraient pu jouer au whist, à la manille, au baccara, au bridge, au poker.

Il n’en fut rien.

Le pari s’imposait, et dans quelles conditions, mes petits amis ! J’en tremble encore.

Le pari, redoutable invention, qui date au bas mot de la guerre de Troie, a été renouvelé, agrandi, étendu, perfectionné par le génie anglo-saxon que les autres planètes, y compris Mars, envient à la terre[1]. Car jusqu’à plus ample informé, c’est sur notre Terre seulement que fleurit le génie anglo-saxon.

Or, comme tous les cosmopolites, Berg-op-Zoom était fortement imbu de l’esprit anglo-saxon.

Et voilà comment il formula son audacieuse et peu galante gageure.

— Contrairement à ce que vous affirmez, monsieur Le Briquetier, je prétends, moi, que toute femme française est infidèle, et, pour le démontrer, il suffit à un honnête étranger, muni de bagues, de huit jours à peine, avant de parvenir à ce que j’appellerai ses fins.

Il est inutile de faire observer au lecteur sagace que Berg-op-Zoom ne produisit pas cette phrase telle que vous la voyez imprimée. Il l’émailla de locutions hétéroclites et d’accent néerlandais, dont, par égard pour la typographie, on peut vous faire grâce.

Mais sa formule, si spécialement imprévue, était contenue dans ce début :

— Toute femme française est infidèle…

Proposition véritablement hasardée, à laquelle sa prétention de n’exiger que 8 jours pour en produire la démonstration ajoutait le sel de l’insolence et le poivre de l’ironie.

Népomucène Le Briquetier vida son verre, ou tout au moins un verre plein qui se trouvait sur la table à la portée de sa main.

Ce n’était heureusement que de la bière.

Il tira de sa pipe trois longues bouffées, et, sur un ton solennel, s’adressa dans ces termes à l’arrogant étranger :

— Ô marécageux fils de la Hollande ! Sachez que ce n’est pas huit jours de délai que je vous accorde, mais quinze… là, vrai, quinze jours, pour faire choir dans l’abîme de la trahison la fidélité abrupte de celle que j’aime et qui m’aime.

— À combien se monte le pari ? demanda simplement le riche Hollandais.

Le Briquetier, très grave, déclara :

— Pas plus de vingt-cinq louis, n’est-ce pas, mais pas moins !

Il fixait vingt-cinq louis comme il aurait dit cinquante centimes ou trois milliards. Que lui importait ?

Un des témoins de cette discussion, comme par hasard, un ancien croupier, déclara :

— Allons, faites vos jeux, messieurs.

Mais nul n’écouta cet appel fallacieux, qui aurait pu annoncer quelque joyeux baccara à la place du fatal pari — de ce pari que notre impartialité bien connue nous permet d’ores et déjà de qualifier de libidineux.

Ne s’agissait-il pas de la vertu d’une femme ?

Et cela en quinze jours, petit laps ?

Et pour vingt-cinq louis, petite somme ?

— Ah ! tout dégénère ! proclama, réveillé pour un instant, Guillaume de la Renforcerie. Oui, faites vos jeux, pâles et exsangues subordonnés de la corruption moderne.

Si la Ligue pour la défense de la vertu menacée…, mais elle n’était pas là, cette Ligue pour la défense de la vertu menacée ; elle visitait les mansardes, sans nul doute.

Enfin !… ne récriminons pas ; cela ne servirait à rien.

Écrions-nous, simplement : « Pauvre France ! » et ajoutons à cette exclamation usuelle, un appendice : « Fatale Hollande ! »

Les conditions du pari furent vivement élucidées par des hommes habitués à ces sortes de transaction. Et là où plusieurs comptables, et même des conseillers à la Cour des comptes, eussent rencontré au détour d’un procès-verbal les plus inéluctables difficultés, nos vieux « chassés de lycées » montrèrent une aptitude digne du regretté Talleyrand-Périgord lui-même.

Ainsi il fut entendu que Berg-op-Zoom ne serait nullement présenté à la jeune personne dont il s’agissait ; « car, fit justement observer un des témoins impavides de cette joute immorale, il n’est pas juste de créer en présentant officiellement la jeune amie de Népomucène à son adversaire, de créer par là une infériorité pour celui-ci, au cas où il respecterait la femme d’un ami, ou une trop grande supériorité dans le cas également possible où cet insolent étranger n’aurait aucun préjugé à ravir la femme d’autrui fût-il intime avec cet autrui. »

Seulement, il devait pouvoir la rencontrer sur le terrain, c’est-à-dire qu’elle ne se trouvât pas enclose dans une forteresse, au donjon de Vincennes, par exemple, tandis que Berg-op-Zoom s’évertuerait à la chercher dans les régions usinières de Saint-Denis, à côté des vieux tombeaux des rois de France.

Or, comme elle fréquentait avec assiduité l’entresol de la Cloche de Bois, où gîtait précisément M. Népomucène Le Briquetier, ancien aéronaute honoraire et, pour le quart d’heure, pseudo-dramaturge, il fut entendu que M. Berg-op-Zoom aurait le droit de louer la chambre no 17, qui, précisément, — comme ça tombait ! — se trouvait vacante.

Il aurait ainsi le loisir de croiser dans l’escalier qui appartient à quiconque et à chacun, en tout bien, tout honneur : escalier, terrain neutre.

À ce moment, un des témoins, qui n’avait plus, à cette heure avancée, que de vagues notions de la sobriété antique et vénérée, se trompait sur le genre de duel auquel il donnait ses soins, précisa, d’une voix pâteuse :

— L’emploi de la main gauche interdit, bien entendu.

On rit, comme des petits fous, et toujours, suivant son idée fixe, le pochard ajouta :

— Et le corps à corps aussi, comme de juste !

On rerit.

La fin de l’épreuve fut fixée au quinzième jour, cinq heures et demie du soir, heure de Paris.

Quand tout fut bien signé et parafé, Le Briquetier, grave, salua l’assistance et dit :

— Nous entrons, messieurs, dans la période de la lutte, je ne veux perdre aucun de mes avantages, mais je tiens à vous déclarer que ma confiance dans l’issue de ce duel de mœurs entre la France et l’étranger aura une issue conforme à notre génie national.

— Tu parles ! ricana le Hollandais.

Cependant, au fond de son âme, cet olivâtre personnage sentit monter une crainte sourde.

Peut-être, pour être si sûr de son fait, Le Briquetier avait-il fait élection d’un de ces laiderons, devant lesquels les négriers les plus ardents pâlissent et renoncent.

Il avait complètement oublié sa conversation du matin avec Guillaume de la Renforcerie et ne se souvenait plus que l’amie de Le Briquetier n’était autre que l’ex-celle de Guillaume.

Il fit part à voix basse de cette inquiétude, bien naturelle, à son voisin qui, bien qu’évidemment très fatigué, n’hésita pas à élever la voix au nom de l’hôte.

Et il parla en ces termes disjoints, en phrases peu faites pour figurer comme exemple de style dans une anthologie de prosateurs français qui se respecterait tant soit peu.

— Hé ! Népo, fit-il, vieux lascar… faudrait voir à ce que le rebut des laissés pour compte dans le salon des refusés de la rue Coustou… Tu ne voudrais pas faire à ce noble étranger… la lourde crasse de lui présenter un de ces tableaux… qui… enfin que…

Il s’arrêta, épuisé par cet effort.

— C’est trop juste, clamèrent les assistants.

Alors, Népomucène Le Briquetier se dressa et fut écrasant de hautain mépris.

— Cher ami, dit-il, tu n’es que la suprême gourde parmi les anciens chassés des lycées de Paris. Sache que celle qui est ici en jeu, et en jeu d’honneur, au nom de la féminité française, c’est cette belle comédienne qui fit naguère fureur au théâtre des Folles-Ivresses en attendant sa prochaine entrée chez Claretie… et qu’elle se nomme Marie-Blanche Loison.

À ce nom prononcé très haut, Guillaume se réveilla, sursauta de sa chaise et tomba comme une masse sur le parquet.

On se pencha vers lui : il donnait tous les signes de la plus parfaite insensibilité. Il était raide.

Les expertes gens qui l’entouraient diagnostiquèrent son état : ivre-mort.

On s’occupa de mettre dans un fiacre cette épave des boissons, tandis que, reprenant son rôle de Profitence, Berg-op-Zoom se chargeait de reconduire à son domicile la malheureuse victime d’Éros, le dieu de l’Amour, qui saoule les hommes et les dieux, comme l’a dit un poète grec, bien mieux qu’un sale verre de vin ; mais, ainsi que le fit remarquer je ne sais quel auteur contemporain, l’un n’empêche pas l’autre…

Berg-op-Zoom souriait méphistophéliquement.

Avant de partir, il annonça au garçon de la Cloche de Bois qu’il viendrait, dès le lendemain matin, avec une valise pleine d’objets divers, et un crâne où s’agitaient déjà de sombres et riants à la fois projets.



  1. De récentes découvertes astronomiques sembleraient infirmer cette idée de l’auteur.