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Le Bossu/I/III/2

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Le Bossu — 3e partie
A. Dürr (p. 187-207).


II

— Souvenirs d’enfance. —


« L’homme qui me tenait, — poursuivait le manuscrit d’Aurore, — voulait prendre la fuite, mais mon ami ne l’avait point perdu de vue. Il l’atteignit en passant par-dessus le corps des deux valets et l’assomma d’un coup de soc.

» Je ne m’évanouis pas, ma mère. Plus tard je n’aurais pas été aussi brave peut-être ; — mais, pendant toute cette terrible bagarre, je tins mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais en criant :

— » Courage, ami Henri ! courage ! courage !

» Je ne sais pas si le combat dura plus d’une minute. Au bout de ce temps, il avait enfourché la monture de l’un des morts et se lançait au galop, me tenant dans ses bras.

» Nous ne retournâmes point à l’alqueria. Mon ami dit que le maître l’avait trahi. — Et il ajouta :

» — On ne peut se cacher que dans une ville !

» Nous avions donc à nous cacher ? Jamais je n’avais réfléchi à cela. La curiosité s’éveillait en moi en même temps que le vague désir de lui tout devoir. Je l’interrogeai. Il me serra dans ses bras en me disant :

» — Plus tard, plus tard.

» Puis, avec une nuance de mélancolie :

» — Es-tu donc fatiguée déjà de m’appeler ton père ?…

» …… Il ne faut pas être jalouse, ma mère, ma mère chérie. Il a été pour moi toute la famille : mon père et ma mère à la fois.

» Ce n’est pas de ta faute : tu n’étais pas là…

» Mais, quand je me souviens de mon enfance, j’ai les larmes aux yeux. Il a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mère, n’auraient pas pu être plus doux que ses caresses.

» Lui si terrible ! lui si vaillant !

» Oh ! si tu le voyais, comme tu l’aimerais !…

» Je n’étais jamais entrée dans les murs d’une ville. Quand nous aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c’était que cela.

» — Ce sont des églises, me répondit mon ami ; — tu vas voir là beaucoup de monde, ma petite Aurore : de beaux seigneurs et de belles dames… mais tu n’auras plus les fleurs du jardin…

» Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans ce premier moment. L’idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me transportait.

» Nous franchîmes les portes. — Deux rangées de maisons hautes et sombres nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d’argent qu’il avait, mon ami loua une chambrette. Je fus prisonnière.

» Dans les montagnes et aussi à l’alqueria, j’avais le grand air et le soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses et aussi la compagnie des enfants de mon âge. Ici, quatre murs ; au dehors, le long profil des maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles. — Au dedans, la solitude.

» Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir.

» Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes caresses seules pouvaient lui rendre son sourire.

» Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur ; mais il trouvait encore moyen parfois de m’apporter du chocolat, ce régal espagnol, et d’autres friandises.

» Ces jours-là, je revoyais son pauvre beau visage heureux et souriant.

» — Aurore, me dit-il un soir, — je m’appelle don Luiz à Pampelune… et, si l’on vient vous demander votre nom, vous répondrez : Mariquita.

» Je ne savais que ce nom d’Henri qu’on lui avait donné jusqu’alors. Jamais il ne m’a dit lui-même qu’il était le chevalier de Lagardère. Il m’a fallu l’apprendre par hasard.

» Il m’a fallu deviner aussi ce qu’il avait fait pour moi quand j’étais toute petite. Je pense qu’il voulait me laisser ignorer combien je lui suis redevable.

» Henri est fait ainsi, ma mère ; c’est la noblesse, l’abnégation, la générosité, la bravoure poussées jusqu’à la folie. — Il vous suffirait de le voir pour l’aimer presque autant que je l’aime.

» J’eusse préféré, en ce temps-là, moins de délicatesse et plus de complaisance à répondre à mes questions.

» Il changeait de nom. Pourquoi ? Lui si franc et si hardi ? — Une idée me poursuivait ! Je me disais sans cesse : C’est pour moi !… c’est moi qui fais son malheur !

» Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment j’appris du même coup le vrai nom qu’il portait jadis en France.

» Un soir, vers l’heure où d’ordinaire il rentrait, deux gentilshommes frappèrent à notre porte. J’étais à mettre les assiettes de bois sur la table. Nous n’avions point de nappe. Je crus que c’était mon ami Henri, je courus ouvrir.

» Et, à la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée. Personne n’était encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune.

» C’étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des fiévreux et portant de longues moustaches en crochets aiguisés, leurs rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs. L’un était vieux et très-bavard ; l’autre était jeune et taciturne.

» — Adios ! ma belle enfant, me dit le premier ; — n’est-ce pas ici la demeure du seigneur don Henri ?

» — Non, senor, répondis-je.

» Les deux Navarais se regardèrent. Le jeune haussa les épaules et grommela :

» — Don Luiz !…

» — Don Luiz, sacramento santisimo !… s’écria le plus âgé, — don Luiz ! c’est don Luiz que je voulais dire.

» Et, comme j’hésitais à répondre :

» — Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il, — entrez !… nous attendrons ici le seigneur don Luiz… ne vous inquiétez pas de nous, conejita !… nous voilà bien… Asseyez-vous, mon neveu don Sanche… Il est médiocrement bien logé, ce gentilhomme !… mais cela ne nous regarde pas… Allumez-vous un cigarillo, mon neveu don Sanche ?… Non ?… Ce sera comme vous voudrez.

» Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes et de temps en temps se grattait l’oreille comme un grand garçon fort en peine.

» L’oncle, qui s’appelait don Miguel, alluma une pajita et se mit à fumer en causant avec une imperturbable volubilité.

» Je mourais de peur que mon ami ne me grondât.

» Quand j’entendis son pas dans l’escalier, je courus à sa rencontre ; mais l’oncle don Miguel avait les jambes plus longues que moi, et, du haut de l’escalier :

» — Arrivez donc, seigneur don Luiz ! s’écria-t-il ; — mon neveu don Sanche vous attend depuis une demi-heure… adios ! adios !… Enchanté de faire votre connaissance… mon neveu don Sanche aussi… Je me nomme don Miguel de la Crencha… je suis de Santiago, près de Roncevaux, où Roland le preux fut occis… Mon neveu don Sanche est du même nom et du même pays : c’est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade mayor de Tudèle… et nous vous baisons bien les mains, seigneur don Luiz… de bon cœur, sainte Trinité ! de bon cœur !

» Le neveu don Sanche s’était levé, mais il ne parlait point.

» Mon ami s’arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés et une expression d’inquiétude se montrait sur son visage.

» — Que voulez-vous ? demanda-t-il.

» — Entrez donc ! fit l’oncle don Miguel, qui s’effaça courtoisement pour lui livrer passage.

» — Que voulez-vous ? demanda encore Henri.

» — D’abord, je vous présente mon neveu don Sanche…

» — Par le diable ! s’écria Henri en frappant du pied, — que voulez-vous ?

» Il me faisait trembler quand il était ainsi.

» L’oncle Miguel recula d’un pas en voyant son visage ; mais il se remit bien vite. C’était un heureux caractère d’hidalgo.

» — Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il, — puisque vous n’êtes pas en humeur de causer… Notre cousin Carlos de Madrid, qui a suivi l’ambassade de Madrid en l’an 95, vous a reconnu chez Cuença l’arquebusier… vous êtes le chevalier Henri de Lagardère.

» Henri pâlit et baissa les yeux ; je crus qu’il allait dire non.

» — La première épée de l’univers, continua l’oncle Miguel, l’homme à qui nul ne résiste !… Ne niez pas, chevalier : je suis sûr de ce que j’avance.

» — Je ne nie pas, dit Henri d’un air sombre, — mais, senores, il vous coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret ?

» En même temps, il alla fermer la porte de l’escalier.

» Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.

» — Par Dios ! s’écria l’oncle don Miguel, sans se déconcerter, — cela nous coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero ! Nous arrivons chez vous les poches pleines !… Allons, mon neveu ! vidons la bolsa !

» Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples ; l’oncle en fit autant.

» Henri le regardait avec étonnement ; — moi, je m’étais cachée dans l’alcôve.

» — Hé ! hé ! fit l’oncle en remuant le tas d’or, — on n’en gagne pas tant que cela, n’est-ce pas, à limer des gardes d’épée chez maître Cuença ?… Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour surprendre votre secret… nous ne voulons point savoir pourquoi le brillant Lagardère s’abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des mains et fatigue la poitrine… n’est-ce pas neveu ?

» Le neveu s’inclina gauchement.

» — Nous venons, acheva le vertueux hidalgo, — pour vous entretenir d’une affaire de famille.

» — J’écoute, dit Henri.

» L’oncle prit un siège et ralluma sa pipita.

» — Une affaire de famille, continua-t-il, — une simple affaire de famille… n’est-ce pas, mon neveu ?… Il faut donc vous dire, seigneur cavalier, que nous sommes tous braves dans notre maison, comme le Cid, pour ne pas dire davantage… Moi qui vous parle, je rencontrai un jour douze hidalgos de Tolose en Biscaye… C’étaient tous grands et forts lurons… mais je vous conterai l’anecdote un autre jour ; il ne s’agit pas de moi… il s’agit de mon neveu don Sanche… Mon neveu don Sanche courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra… Quoiqu’il soit bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la fillette fut longtemps à se décider… Enfin, elle prit de l’amour, mais ce fut pour un autre que lui : un blanc-bec, figure rousse, seigneur cavalier… n’est-ce pas, mon neveu ?

» Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur.

» — Vous savez, reprit l’oncle don Miguel, — deux coqs pour une poule, c’est bataille ! La ville n’est pas grande : nos deux jeunes gens se rencontraient tous les jours. Les têtes s’échauffèrent. Mon neveu, à bout de patience, leva la main… mais il manqua de promptitude, seigneur cavalier : ce fut lui qui reçut un soufflet… — Or, vous sentez, interrompit-il, — un Crencha qui reçoit un soufflet… mort et sang !… n’est-ce pas, mon neveu don Sanche ?… Il faut du fer pour venger cette injure !

» L’oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda Henri et cligna de l’œil d’un air bonhomme et terrible à la fois.

» Il n’y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança.

» — Vous ne m’avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit Henri.

» Deux ou trois fois, ses yeux s’étaient tournés, malgré lui, vers l’or étalé sur la table.

» Nous étions si pauvres !

» — Eh bien, eh bien, fit l’oncle Miguel, cela se devine, que diable !… n’est-ce pas, mon neveu don Sanche ?… Les Crencha n’ont jamais reçu de soufflet… c’est la première fois que cela se voit dans l’histoire. Les Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier !… Et spécialement, mon neveu don Sanche… mais…

» Il fit une pause après ce mais.

» La figure de mon ami Henri s’éclaira, tandis que son regard glissait de nouveau sur le tas de quadruples pistoles.

» — Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.

» — À la bonne heure ! s’écria l’oncle don Miguel ; — par saint Jacques ! voici un digne cavalier.

» Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d’un air tout content.

» — Je savais bien que nous allions nous entendre, poursuivit l’oncle ; don Ramon ne pouvait pas nous tromper… Le faquin se nomma don Ramiro Nunèz Tonadilla, du hameau de San José… Il est petit, barbu, les épaules hautes…

» — Je n’ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.

» — Si fait, si fait !… Diable !… il ne faudrait pas commettre d’erreur !… L’an dernier, j’allais chez le dentiste de Fontarabie, — n’est-ce pas, mon neveu don Sanche ? — et je lui donnai un doublon pour qu’il m’enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de la bouche… Le drôle garda ma double pistole et m’arracha une dent saine au lieu de celle que j’avais malade…

» Je voyais le front d’Henri se rembrunir et ses sourcils se rapprocher. — L’oncle don Miguel ne prenait point garde.

» — Nous payons, continua-t-il, — nous voulons que la besogne soit faite mûrement, et comme il faut… n’est-ce pas juste ?… Don Ramiro est roux de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires… Il passe tous les soirs, vers sept heures, devant l’auberge des Trois Maures, entre San-José et Roncevaux…

» — Assez, senor ! interrompit Henri ; — nous ne nous sommes pas compris.

» — Comment ! comment ! fit l’oncle.

» — J’ai cru qu’il s’agissait d’apprendre au seigneur don Sanche à tenir son épée.

» Les figures de l’oncle et du neveu s’allongèrent.

» — Santa Trinidad ! s’écria don Miguel ; — nous sommes tous de première force dans la maison de la Crencha… L’enfant s’escrime en salle comme saint Michel archange !… mais, sur le terrain, il peut arriver des accidents… Nous avions pensé que vous vous chargeriez d’attendre don Ramiro Nunès à l’auberge des Trois Maures… et de venger l’honneur de mon neveu don Sanche.

» Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses lèvres exprimait un dédain si profond, que l’oncle et le neveu échangèrent un regard embarrassé.

» Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.

» Sans mot dire, l’oncle et le neveu les remirent dans leurs poches.

» Henri étendit ensuite sa main vers la porte.

» L’oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l’échine courbée. — Ils descendirent l’escalier quatre à quatre.

» Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain sec, Henri n’avait rien rapporté pour mettre dans nos assiettes de bois.

» J’étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette scène. Cependant, elle m’avait frappée vivement. J’ai pensé longtemps à ce regard que mon ami Henri avait jeté à l’or des deux hidalgos de Navarre.

» Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j’avais vécu m’empêchaient de connaître l’étrange renommée qui le suivait. Mais ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore. — J’écoutais une fanfare de guerre ; — je me souvins de l’effroi de mes ravisseurs, lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre eux tous.

» Plus tard, j’appris ce que c’était que le chevalier Henri de Lagardère. J’en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes ; son caprice avait joué avec le cœur des femmes.

» J’en fus triste, bien triste ! — Mais cela m’empêcha-t-il de l’aimer ?

» Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes filles sont-elles faites autrement que moi. — Je l’aimais davantage quand je sus combien il avait péché.

» Il me sembla qu’il avait besoin de mes prières auprès de Dieu. Il me sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits.

» Il me sembla que j’étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien changé depuis qu’il s’était fait mon père adoptif !

» Mère ! ne m’accuse pas d’être une orgueilleuse ! Je sentais que j’étais sa douceur, sa sagesse et sa vertu. — Quand je dis que je l’aimais davantage, je me trompe peut-être ! je l’aimais autrement.

» Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout bas dans ma solitude.

» Mais j’anticipe et je te parle là des choses d’hier…

» … Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il n’avait guère de temps pour m’instruire et point d’argent pour acheter des livres, car ces journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il faisait alors l’apprentissage de cet art qui l’a rendu célèbre dans toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et maladroit. Son maître ne le traitait pas bien.

» Et lui, l’ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait patiemment les reproches et les injures d’un artisan espagnol !

» Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi, parce que je lui souriais.

» Une autre que vous rirait de pitié, ma mère ; mais je suis bien sûre qu’ici vous allez verser une larme. Lagardère n’avait qu’un livre : c’était un vieux Traité d’escrime, par maître François Delapalme, de Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du Haudegenbund de Mannheim et de l’académie della scrima de Naples, maître en fait d’armes de Mgr le Dauphin, etc., etc. ; — suivi de la Description des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans l’assaut de pied ferme, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure, prévôt aux cadets. — Paris, 1669…

» Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que j’ai épelées. Je m’en souviens comme de mon catéchisme.

» Mon ami Henri m’apprit à lire dans son vieux traité d’escrime.

» Je n’ai jamais tenu d’épée dans ma main ; mais je suis forte en théorie : je connais la tierce et la quarte, parades naturelles, — prime et seconde, de demi-instinct, — les deux contres, parades universelles et composées, — le demi-cercle, les coupés simples et de revers…, le coup droit, les pointes, les dégagements…

» La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq douros pour m’acheter l’alphabet de Salamanque.

» Le livre n’y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur. J’appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio de spadassins ignorants.

» Que m’importaient ces grossiers principes de l’art de tuer ? — Mon ami Henri me montrait les lettres patiemment et doucement.

» J’étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J’avais à la main une paille et je suivais chaque lettre en la nommant.

» Ce n’était pas un travail, c’était une joie.

» Quand j’avais bien lu, il m’embrassait.

» Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la prière du soir.

» Je vous dis que c’était une mère…

» Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie ! — Ne m’habillait-il pas ? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux ?

» Son pourpoint s’en allait, mais j’avais toujours de bonnes robes.

» Une fois, je le surpris l’aiguille à la main, essayant une reprise à ma jupe déchirée…

» Oh ! ne riez pas, ne riez pas, ma mère ! c’était Lagardère qui faisait cela, le chevalier Henri de Lagardère, — l’homme devant qui tombent ou s’abaissent les plus redoutables épées !

» Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille, quand il avait rendu brillants comme l’or les boutons de cuivre de mon petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d’acier — son premier présent — à l’aide d’un ruban de velours, il me conduisait bien brave et bien fière à l’église des dominicains de la basse ville. Nous entendions la messe ; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité sombre et triste.

» Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières ! comme le soleil était radieux et doux !

» Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux. Il était plus enfant que moi.

» Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à l’ombre d’un bois touffu. Il s’asseyait au pied d’un arbre et je m’endormais dans ses bras.

» Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances ailées. — Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à travers mes paupières demi-closes.

» Ses yeux étaient toujours sur moi ; en me berçant, il souriait.

» Je n’ai qu’à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père, mon noble Henri ! — L’aimez-vous à présent, ma mère ?

» Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j’étais reine, le dîner était servi sur l’herbe. Un peu de pain noir dans du lait.

» Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait ! le dictame, trempé dans l’ambroisie ! La joie du cœur, les bonnes caresses, le rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que sais-je ?

» Puis le jeu encore : il voulait me faire forte et grande.

» Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue par cette fleur qu’il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu’on voulait faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas comme si elle eût demandé une caresse.

» Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon cœur. Il lisait en cachette et se faisait femme pour m’instruire. J’appris à connaître Dieu et l’histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de la terre.

» Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j’essayai de l’interroger et de savoir ce qu’était ma famille. — Souvent, je lui parlai de vous, ma mère.

» Il devenait triste et ne répondait pas.

» Seulement, il me disait :

» — Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.

» Cette promesse faite depuis si longtemps s’accomplira, je l’espère, — j’en suis sûre, — car Henri n’a jamais menti.

» Et, si j’en crois les avertissements de mon cœur, l’instant est proche… Oh ! ma mère, comme je vais vous adorer !

» Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n’ai eu d’autre maître que lui.

» Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux talent d’artiste eut percé, quand chaque grand d’Espagne voulut avoir à prix d’or la poignée de sa rapière ciselée par don Luiz, — el Cincelador ! — il me dit :

» Vous allez être savante, ma fille chérie ; Madrid a des pensions célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu’une femme doit plus tard connaître.

» — Je veux que vous soyez vous-même mon professeur, répondis-je, — toujours ! toujours !

» Il sourit et répliqua :

» — Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.

» — Eh bien ! m’écriai-je, — ami, bon ami, je n’en veux point savoir plus long que vous. »