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Le Bossu/I/III/3

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Le Bossu — 3e partie
A. Dürr (p. 5-27).


III

— La gitanita. —


« …… Je pleure souvent, ma mère, depuis que je suis grande ; mais je suis faite comme les enfants. Le sourire chez moi n’attend pas les larmes séchées.

» Vous vous êtes dit peut-être déjà en lisant ce bavardage incohérent : mes impressions de bataille, l’histoire des deux hidalgos, l’oncle don Miguel et le neveu don Sanche, — mes premières études dans un livre d’escrime, — le récit de mes pauvres plaisirs d’enfant, — vous vous êtes dit peut-être : « C’est une folle ! »

» C’est vrai : la joie me rend folle. — Mais je ne suis pas lâche dans la douleur.

» La joie m’enivre. Je ne sais pas ce que c’est que le plaisir mondain et peu m’importe ; ce qui m’attire, c’est la joie du cœur.

» Je suis gaie, je suis enfant, je m’amuse avec tout, hélas ! comme si je n’avais pas déjà bien souffert…

» Il fallut quitter Pampelune, où nous commencions à être moins pauvres. Henri avait même pu amasser une petite épargne et bien lui en prit.

» Je pense que j’avais alors dix ans, ou à peu près.

» Il rentra un soir inquiet et tout soucieux. J’augmentai sa préoccupation en lui disant que, tout le jour, un homme, enveloppé d’un manteau sombre, avait fait sentinelle dans la rue sous nos croisées.

» Henri ne se mit point à table. Il prépara ses armes et s’habilla comme pour un long voyage. La nuit venue, il me fit passer à mon tour un corsage de drap, et me laça mes brodequins. Il sortit avec son épée. J’étais dans les transes. Depuis longtemps je ne l’avais pas vu si agité.

» Quand il revint, ce fut pour faire un paquet de ses hardes et des miennes.

» — Nous allons partir, Aurore, me dit-il !

» — Pour longtemps ? demandai-je.

» — Pour toujours.

» — Quoi ! m’écriai-je en regardant notre pauvre petit ménage, — nous allons laisser tout cela ?

» — Oui, tout cela, fit-il en souriant tristement ; — je viens d’aller chercher au coin de la rue un pauvre homme qui sera notre héritier… Il est content comme un roi, lui… Ainsi va le monde !

» — Mais où allons-nous, ami ? demandai-je encore.

» — Dieu le sait, me répondit-il en essayant de paraître gai ; — en route, ma petite Aurore… il est temps !

» Nous sortîmes. — Ici se place quelque chose de terrible, ma mère. Ma plume s’est arrêtée un instant, mais je ne veux rien te cacher.

» Comme nous descendions les marches du perron, je vis un objet sombre au milieu de la rue déserte. Henri voulut m’entraîner dans la direction des remparts ; mais je lui échappai, embarrassé qu’il était par son fardeau et je m’élançai vers l’objet qui avait attiré mon attention.

» Henri poussa un cri : c’était pour m’arrêter. Je ne lui avais jamais désobéi, mais il était trop tard. Je distinguais déjà une forme humaine sous un manteau et je croyais reconnaître le manteau de la mystérieuse sentinelle qui s’était promenée sous nos fenêtres durant tout le jour.

» Je soulevai le manteau. C’était bien l’homme que j’avais vu dans la journée. Il était mort et son sang l’inondait.

» Je tombai à la renverse comme si j’eusse reçu moi-même le coup de la mort.

» Il y avait eu un combat, là, tout près de moi ; car, en sortant, Henri avait pris son épée. Henri avait encore une fois risqué sa vie pour moi, — pour moi, j’en étais sûre…

» … Je m’éveillai au milieu de la nuit. J’étais seule ou du moins je me croyais seule. — C’était une chambre encore plus pauvre que celle dont nous sortions, cette chambre qui se trouve d’ordinaire au premier étage des fermes espagnoles, dont les maîtres sont de pauvres hidalgos.

» Il y avait un bruit de voix à peine saisissable dans la pièce située au-dessous, — sans doute la salle commune de la ferme.

J’étais couchée sur un lit à colonnes vermoulues. Une paillasse, recouverte d’une serpillière en lambeaux. La lumière de la lune entrait par les fenêtres sans carreaux. — Je voyais en face du lit le feuillage léger de deux grands chênes lièges qui se balançaient doucement à la brise nocturne.

» J’appelai doucement Henri, mon ami ; on ne me répondit point.

» Mais je vis une ombre qui rampait sur le sol, et, l’instant d’après, Henri se dressait à mon chevet. Il me fit de la main signe de me taire et me dit tout bas à l’oreille :

» — Ils ont découvert nos traces… ils sont en bas.

» — Qui donc ? demandai-je.

» — Les compagnons de celui qui était sous le manteau.

» Le mort ! je me sentis frémir de la tête aux pieds et je crus que j’allais m’évanouir de nouveau.

» Henri me serra le bras et reprit :

» — Ils étaient là tout à l’heure, derrière la porte. Ils ont essayé de l’ouvrir. J’ai passé mon bras comme une barre dans les anneaux. Ils n’ont pas deviné la nature de l’obstacle. Ils sont descendus pour chercher une pince, afin de jeter la porte en dedans : ils vont revenir.

» — Mais que leur avez-vous donc fait, Henri, mon ami, m’écriai-je, pour qu’ils vous poursuivent avec tant d’acharnement ?

» — Je leur ai arraché la proie qu’ils allaient déchirer, les loups ! me répondit-il.

» Moi ! c’était moi ! je le comprenais bien. Cette pensée m’emplissait le cœur et le navrait : j’étais cause de tout. J’avais brisé sa vie. Cet homme, si beau naguère, si brillant, si heureux, se cachait maintenant comme un criminel. Il m’avait donné son existence tout entière.

» Pourquoi ?…

» — Père, lui dis-je, père chéri, laissez-moi ici et sauvez-vous, je vous en supplie.

» Il mit sa main sur ma bouche.

» — Petite folle ! murmura-t-il ; s’ils me tuent, je serai bien forcé de t’abandonner… mais ils ne me tiennent pas encore… Lève-toi !

» Je fis effort pour obéir ; j’étais bien faible.

» J’ai su depuis que mon ami Henri, harassé de fatigue, car il m’avait porté dans ses bras, demi-morte que j’étais, depuis Pampelune jusqu’à cette maison éloignée, était entré là pour demander un gîte.

» C’étaient des pauvres gens. On lui donna cette chambre où nous étions.

» Henri allait s’étendre sur une couche de paille préparée pour lui, lorsqu’il entendit un bruit de chevaux dans la campagne. Les chevaux s’arrêtèrent à la porte de la maison isolée. Henri devina bien tout de suite qu’il fallait remettre le sommeil à une autre nuit.

» Au lieu de se coucher, il ouvrit tout doucement la porte et descendit quelques marches de l’escalier.

» On causait dans la salle basse. — Le fermier en haillons disait :

» — Je suis gentilhomme et je ne livrerai pas mes hôtes !

» Henri entendit le bruit d’une poignée d’or qu’on jetait sur la table.

» Le fermier gentilhomme eut la bouche fermée.

» Une voix qu’il connaissait ordonna :

» — À la besogne et que ce soit vite fait !

» Henri rentra précipitamment et referma la porte de son mieux. Il s’élança vers la fenêtre pour voir s’il y avait moyen de fuir.

» Les branches de deux grands lièges frôlaient la croisée sans carreaux. C’était un petit potager clos d’une haie. Au delà, une prairie, puis la rivière d’Arga, que la lune montrait au travers des arbres.

» On montait l’escalier. Henri remplaça la barre absente par son bras qu’il mit en travers. On essaya d’ouvrir, on poussa, on pesa, on jura, mais le bras d’Henri valait une barre de fer :

» — Te voilà bien pâle, ma petite Aurore, reprit Henri quand il me vit levée ; mais tu es brave et tu me seconderas…

» — Oh ! oui !… m’écriai-je transportée d’aise à la pensée de le servir.

» Il m’entraîna vers la fenêtre.

» — Descendrais-tu bien dans le verger par cet escalier-là ? me demanda-t-il en me montrant les branches et le tronc de l’un des lièges.

» — Oui, répondis-je, oui, père, si tu me promets de me rejoindre bien vite.

» — Je te le promets, ma petite Aurore. Bien vite ou jamais, pauvre chérie, ajouta-t-il à voix basse en me pressant dans ses bras.

» J’étais bien ébranlée, je ne compris point, et ce fut heureux.

» Henri ouvrit le châssis au moment où les pas se faisaient entendre de nouveau dans l’escalier. Je m’accrochais aux branches du liège, tandis qu’il s’élançait vers la porte.

» — Quand tu seras en bas, me dit-il encore, tu jetteras un petit caillou dans la chambre… ce sera le signal… Ensuite, tu te glisseras le long de la haie jusqu’à la rivière.

» J’étais encore tout contre la fenêtre lorsque j’entendis le bruit de la pince qu’on introduisait sous la porte. Je restai, je voulais voir.

» — Descends ! descends ! fit Henri avec impatience.

» J’obéis. — En bas, je pris un petit caillou que je lançai par l’ouverture de la croisée.

» J’entendis aussitôt un sourd fracas à l’étage supérieur. Ce devait être la porte qu’on forçait. Cela m’ôta mes jambes. Je restai clouée à ma place.

» Deux coups de feu retentirent dans la chambre, puis Henri m’apparut debout sur l’appui de la croisée.

» D’un saut, et sans s’aider des lièges, il fut auprès de moi.

» — Ah ! malheureuse ! fit-il en me voyant, je te croyais déjà sauvée !… Ils vont tirer !

» Il m’enlevait déjà dans ses bras, — plusieurs détonations se firent à la croisée. — Je le sentis violemment tressaillir.

» — Êtes-vous blessé ?… m’écriai-je.

» Il était au milieu du verger. Il s’arrêta en pleine lumière, et, tournant sa poitrine vers les bandits, qui rechargèrent leurs armes à la croisée, il cria par deux fois :

» — Lagardère ! Lagardère !…

» Puis il franchit la haie et gagna la rivière.

» On nous poursuivait. — L’Arga est en ce lieu rapide et profonde. — Je cherchais déjà des yeux un batelier, lorsque Henri, sans ralentir sa course et me tenant toujours dans ses bras, se jeta au milieu du courant.

» C’était un jeu pour lui, je le vis bien ; d’une main, il m’élevait au-dessus de sa tête ; de l’autre, il fendait le fil de l’eau. Nous gagnâmes la rive opposée en quelques minutes.

» Nos ennemis se consultaient sur l’autre bord.

» — Ils vont chercher le gué, dit Henri ; nous ne sommes pas encore sauvés.

» Il me réchauffait contre sa poitrine, car j’étais trempée et je grelottais.

» Nous entendîmes bientôt les chevaux galoper sur l’autre rive… Nos ennemis cherchaient le gué pour passer l’Arga et nous poursuivre. Ils comptaient bien que nous ne pourrions leur échapper longtemps.

» Quand le bruit de leur course s’étouffa au lointain, Henri rentra dans l’eau et traversa de nouveau l’Arga en droite ligne.

» — Nous voici en sûreté, ma petite Aurore, me dit-il en touchant le bord à l’endroit même d’où nous étions partis… Maintenant, il faut te sécher et me panser…

» — Je savais bien que vous étiez blessé ! m’écriai-je.

» — Bagatelle… Viens !

» Il se dirigeait vers la maison du fermier qui nous avait trahis. — Le fermier et sa femme riaient et causaient dans leur salle basse, ayant entre eux un bon brasier ardent.

» Terrasser l’homme et le garrotter en un seul paquet avec sa femme fut pour Henri l’affaire d’un instant.

» — Taisez-vous ! leur dit-il, — car ils croyaient qu’on allait les tuer et poussaient des cris lamentables. J’ai vu le temps où j’aurais mis le feu à votre taudis, comme vous l’avez mérité si bien… mais il ne vous sera point fait de mal : voici l’ange qui vous garde !

» Il passait sa main dans mes cheveux mouillés.

» Je voulus l’aider à se panser. Sa blessure était à l’épaule et saignait abondamment par les efforts qu’il avait faits. Pendant que mes habits séchaient, j’étais enveloppée dans son grand manteau, qu’il avait laissé en fuyant dans la chambre du haut. Je fis de la charpie ; je bandai la plaie. Il me dit :

» — Je ne souffre plus… tu m’as guéri !

» Le fermier gentilhomme et sa femme ne bougeaient pas plus que s’ils eussent été morts.

» Vers trois heures de nuit, nous quittâmes la maison, montés sur une grande vieille mule qu’Henri avait prise à l’écurie et pour laquelle il jeta deux pièces d’or sur la table.

» En partant, il dit au mari et la femme :

» — S’ils reviennent, présentez-leur les compliments du chevalier de Lagardère et dites-leur ceci : « Dieu et la Vierge protégent l’orpheline… » En ce moment, Lagardère n’a pas le loisir de s’occuper d’eux… mais l’heure viendra !

» La vieille grande mule valait mieux qu’elle n’en avait l’air. Nous arrivâmes à Estella vers le point du jour et nous fîmes marché avec un arriero pour gagner Burgos, de l’autre côté des montagnes. Henri voulait s’éloigner définitivement des frontières de France. Ses ennemis étaient des Français.

» Il avait dessein de ne s’arrêter qu’à Madrid.

» Nous autres, pauvres enfants, nous avons le champ libre. Notre imagination travaille toujours, dès qu’il s’agit de nos parents inconnus. — Êtes-vous bien riche, ma mère ? — Il faut que vous soyez grande pour que cette poursuite obstinée se soit attachée à votre fille.

» Si vous êtes riche, vous ne pouvez guère vous faire idée d’un long voyage, à travers cette belle et noble terre d’Espagne, étalant sa misère orgueilleuse sous les splendides éblouissements de son ciel.

» La misère est mauvaise au cœur de l’homme. Je sais cela quoique je sois bien jeune. Cette chevaleresque race de vainqueurs des Maures est déchue. Les fils du Cid sont menteurs, voleurs et lâches. De toutes leurs anciennes et illustres qualités, ils n’ont gardé que l’orgueil.

» Un orgueil de comédie, un orgueil poltron, drapé dans les lambeaux : l’orgueil de ces spadassins pour rire, que Polichinelle met en fuite avec son bâton.

» Le paysage est merveilleux, les habitants sont tristes, paresseux, plongés jusqu’au cou dans la malpropreté honteuse. — Cette belle fille qui passe, poétique de loin et portant avec grâce sa corbeille de fruits, ce n’est pas la peau de son visage que vous voyez, c’est un masque épais de souillures.

» Il y a des fleuves pourtant ; mais l’Espagnol n’a pas encore découvert l’usage de l’eau. Son corps frileux fuit les ablutions. — Ce paradis tout planté d’orangers en fleurs a d’autres parfums que la fleur d’oranger.

» Quand il y a quelque part cent voleurs de grand chemin, cela s’appelle un village. On nomme un alcade. L’alcade et tous ses administrés sont également gentilshommes. — Autour du village, la terre reste en friche. Il passe toujours bien assez de voyageurs, si déserte que soit la route, pour que les cent et un gentilshommes et leurs familles aient un oignon à manger par jour.

» L’alcade, meilleur gentilhomme que ses concitoyens, est aussi plus voleur et plus gourmand. On a vu de ces autocrates manger jusqu’à deux oignons en vingt-quatre heures. — Mais ceux qui font ainsi un dieu de leur ventre finissent mal. L’espingole les guette. Il ne faut pas que l’opulence abuse insolemment des dons du ciel.

» Il est rare qu’on trouve à manger dans les auberges. Elles sont instituées pour couper la gorge aux voyageurs, qui s’en vont sans souper dans l’autre monde.

» Le posadero, homme fier et taciturne, vous fournit un petit tas de paille recouvert d’une loque grise : c’est un lit. — Si par hasard on ne vous a pas égorgé dans la nuit, vous payez et vous partez sans déjeuner.

» Inutile de parler des moines et des alguazils. Les gueux à escopettes sont également connus dans l’univers entier. Personne n’ignore que les muletiers sont les associés naturels des brigands de la montagne.

» Un Espagnol qui a trois lieues à faire dans une direction quelconque envoie chercher le garde-note et dicte son testament.

» De Pampelune à Burgos, nous eûmes des centaines d’aventures, mais aucune qui eût trait à nos persécuteurs. C’est de celles-là seulement, ma mère, que je veux vous entretenir. — Nous devions les retrouver encore une fois avant d’arriver à Madrid.

» Nous avions pris par Burgos afin d’éviter le voisinage des sierras de la Vieille-Castille. L’épargne de mon ami s’épuisait rapidement et nous avancions peu, tant la route était pavée d’obstacles. Le récit d’un voyage en Espagne ressemble à un entassement d’accidents rassemblés à plaisir par une imagination romanesque et moqueuse.

» Enfin, nous laissâmes derrière nous Valladolid et les dentelles de son clocher sarrasin. Nous avions fait plus de la moitié de notre route.

» C’était le soir : nous allions côtoyant les frontières du Léon pour arriver à Ségovie. Nous étions montés tous deux sur la même mule et nous n’avions point de guide. — La route était belle. On nous avait enseigné une auberge sur l’Adaja où nous devions faire grande chère.

» Cependant, le soleil se couchait derrière les arbres maigres de la forêt qui va vers Salamanque et nous n’apercevions nulle trace de posada. Le jour baissait ; les muletiers devenaient plus rares sur le chemin. C’était l’heure des mauvaises rencontres.

» Nous n’en devions point faire, ce soir-là, grâce à Dieu : il n’y avait qu’une bonne action sur notre route.

» Ce fut ce soir-là, ma mère, que nous trouvâmes ma petite Flor, ma chère gitanita, ma première et ma seule amie.

» Voilà bien longtemps que nous sommes séparées, et pourtant je suis bien sûre qu’elle se souvient de moi. — Deux ou trois jours après notre arrivée à Paris, j’étais dans la salle basse et je chantais. Tout à coup, j’entendis un cri dans la rue : je crus reconnaître la voix de Flor. — Un carrosse passait : un grand carrosse de voyage sans armoiries. Les stores en étaient baissés. — Je m’étais sans doute trompée.

» Mais bien souvent, depuis lors, je me suis mise à la fenêtre, espérant voir sa fine taille si souple, son pied de fer, effleurant la pointe des pavés et son œil noir, brillant derrière son voile de dentelles.

» Je suis folle ! Pourquoi Flor serait-elle à Paris ?…

» La route passait au-dessus d’un précipice. Au bord même du précipice, il y avait une enfant qui dormait. Je l’aperçus la première et je priai Henri, mon ami, d’arrêter la mule ; je sautai à terre et j’allai me mettre à genoux auprès de l’enfant.

» C’était une petite bohémienne de mon âge, — et jolie !…

» Je n’ai jamais rien vu de si mignon que Flor : c’était la grâce, la finesse, la douce espièglerie.

» Flor doit être maintenant une adorable jeune fille.

» Je ne sais pourquoi j’eus tout de suite envie de l’embrasser. Mon baiser l’éveilla. Elle me le rendit en souriant. Mais la vue d’Henri l’effraya.

» — Ne crains rien, lui dis-je. — C’est mon bon ami, mon père chéri qui t’aimera, puisque déjà je t’aime… Comment t’appelles-tu ?

» — Flor… Et toi ?

» — Aurore…

» Elle reprit son sourire :

» — Le vieux poëte, murmura-t-elle, — celui qui fait nos chansons… parle souvent des pleurs d’Aurore qui brillent comme des perles au calice de la fleur… Tu n’as jamais pleuré, toi, je parie ; moi, je pleure souvent.

» Je ne savais ce qu’elle voulait dire avec son vieux poëte. — Henri nous appelait. — Elle mit la main sur sa poitrine et s’écria tout à coup :

» — Oh ! que j’ai faim !

» Et je la vis toute pâle.

» Je la pris dans mes bras. Henri mit pied à terre à son tour. Flor nous dit qu’elle n’avait pas mangé depuis la veille au matin. Henri avait un peu de pain qu’il lui donna avec le vin de Xérès qui était au fond de sa gourde.

» Elle mangea avidement. Quand elle eut bu, elle regarda Henri en face, puis moi :

» — Vous ne vous ressemblez pas, murmura-t-elle ; — pourquoi n’ai-je personne à aimer, moi ?

» Ses lèvres effleurèrent la main d’Henri, tandis qu’elle ajoutait :

» — Merci, seigneur cavalier, vous êtes aussi bon que beau… je vous en prie, ne me laissez pas la nuit sur le chemin !

» Henri hésitait, les gitanos sont de dangereux et subtils coquins. L’abandon de cet enfant pouvait être un piège. Mais je fis tant et j’intercédai si bien, qu’Henri finit par consentir à emmener la petite bohémienne.

» Nous voilà bien heureux ! — au contraire de la pauvre mule, qui avait maintenant trois fardeaux.

» En route, Flor nous raconta son histoire. Elle appartenait à une troupe de gitanos qui venaient de Léon et qui allaient, eux aussi, à Madrid. — La veille, au matin, je ne sais à quel propos, la bande avait été poursuivie par une escouade de la Sainte-Hermandad. Flor s’était cachée dans les buissons pendant que ses compagnons fuyaient.

» Une fois l’alerte passée, Flor voulut rejoindre ses compagnons, mais elle eut beau marcher, elle eut beau courir, elle ne les trouva plus sur la route. Les passants à qui elle les demandait lui jetaient des pierres. De bons chrétiens, parce qu’elle n’était point baptisée, lui enlevèrent ses pendants d’oreilles en cuivre argenté et un collier de fausses perles.

» La nuit vint. Flor la passa dans une meule. Qui dort dîne, heureusement, car la pauvre petite Flor n’avait point dîné.

» Le lendemain, elle marcha tout le jour sans rien mettre sous la dent. Les chiens des quinterias aboyaient derrière elle, et les petits enfants lui envoyaient leurs huées. — De temps en temps, elle trouvait sur la route l’empreinte conservée d’une sandale égyptienne : cela la soutenait.

» Les gitanos en campagne ont généralement un lieu de halte et de rendez-vous avant le but du voyage. Flor savait où retrouver les siens, — mais bien loin, bien loin, dans une gorge du mont Baladron, situé en face de l’Escurial, à dix ou douze lieues de Madrid.

» C’était notre route. J’obtins de mon ami Henri qu’il conduirait la petite Flor jusque-là.

» Elle eut place auprès de moi sur ma paille à l’hôtellerie ; elle eut part de la splendide marmite-pourrie qui nous fut servie pour notre souper.

» Ces ollas-podridas de la Castille sont des mets qu’on se procure difficilement dans le reste de l’Europe : il faut, pour les faire, un jarret de porc, un peu de cuir de bœuf, la moitié de la corne d’une chèvre morte de maladie, des tiges de choux, des épluchures de rave, une souris de terre et un boisseau et demi de gousses d’ail. — Tels furent du moins les ingrédients que nous reconnûmes dans notre fameuse marmite pourrie du bourg de Sain-Lucar, entre Pesquera et Ségovie, dans l’une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans les États du roi d’Espagne.

» À dater du moment où la jolie petite Flor fut notre compagne, la route devint moins monotone. Elle était gaie presque autant que moi, et bien plus avisée. Elle savait danser, elle savait chanter. Elle nous amusait en nous racontant les tours pendables de ses frères les gitanos.

» Nous lui demandâmes quel dieu ils adoraient ; elle nous répondit : Une cruche.

» Mais à Zamora, dans le pays de Léon, elle avait rencontré un bon frère de la Miséricorde qui lui avait dit les grandeurs du Dieu des chrétiens. Flor désirait le baptême.

» Elle fut huit jours entiers avec nous : le temps d’aller de San-Lucar de Castille au mont Baladron.

» Quand nous arrivâmes en vue de cette montagne sombre et rocheuse, où je devais me séparer de ma petite Flor, je devins triste : je ne savais pas que c’était un pressentiment.

» J’étais habituée à Flor ; nous allions depuis huit jours, assises sur la même mule, nous tenant l’une à l’autre, et babillant tout le long du chemin. Elle m’aimait bien ; moi, je la regardais comme ma sœur.

» Il faisait chaud. Le ciel avait été couvert tout le jour ; l’air pesait comme aux approches d’un orage. Dès le bas de la montagne, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. Henri nous donna son manteau pour nous envelopper toutes deux et nous continuâmes de grimper, pressant notre mule paresseuse sous une torrentielle averse.

» Flor nous avait promis l’hospitalité la plus cordiale au nom de ses frères. Une ondée n’était pas faite pour effrayer mon ami Henri, et nous deux, Flor et moi, nous étions d’humeur à narguer la plus terrible tempête sous l’abri flottant qui nous unissait.

» Les nuées couraient, roulant les unes sur les autres et laissant parfois entre elles des déchirures où apparaissait le bleu profond du ciel. La ligne de l’horizon, vers le couchant, semblait un chaos empourpré. C’était la seule lumière qui restât au ciel. Elle teignait tous les objets en rouge. La route grimpait en spirale une rampe roide et pierreuse. Les rafales étaient si fortes que notre mule tremblait sur ses jambes.

» — C’est drôle, m’écriai-je, comme cette lumière fait voir toutes sortes d’objets… Là-bas, à la crête de ce rocher, j’ai cru apercevoir deux hommes taillés dans la pierre.

» Henri regarda vivement de ce côté.

» — Je ne vois rien, dit-il.

» — Ils n’y sont plus…, prononça Flor à voix basse…

» — Il y avait donc réellement deux hommes ? demanda Henri.

» Je sentis venir en moi une vague terreur que la réponse de Flor augmenta.

» — Non pas deux, répliqua-t-elle, mais dix pour le moins.

» — Armés ?

» — Armés.

» — Ce ne sont pas tes frères ?

» — Non, certes.

» — Et nous guettent-ils depuis longtemps ?

» — Depuis hier matin, ils rôdent autour de nous. »