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Le Bossu/I/III/9

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Le Bossu — 3e partie
A. Dürr (p. 139-158).


IX

— Les trois souhaits. —


Dona Cruz avait les yeux mouillés : un tremblement fiévreux agitait les membres d’Aurore.

Elles étaient belles toutes deux et à la fois jolies. — Le rapport de leurs natures se déplaçait en ce moment. La mélancolie douce était pour dona Cruz, d’ordinaire si pétulante et si hardie. — Un éclair de jalouse passion jaillissait des yeux d’Aurore.

— Toi !… ma rivale !… murmura-t-elle.

Dona Cruz l’attira vers elle malgré sa résistance et la baisa :

— Il t’aime, dit-elle à voix basse ; — il t’aime et n’aimera jamais que toi…

— Mais toi ?…

— Moi, je suis guérie… Je puis voir en souriant, sans haine, avec bonheur, votre mutuelle tendresse… Tu vois bien que ton Lagardère est sorcier !

— Ne me trompes-tu point ? fit Aurore.

Dona Cruz mit la main sur son cœur.

— S’il fallait mon sang pour que vous soyez heureux ensemble, dit-elle, le front haut et les yeux ouverts, — vous seriez heureux.

Aurore lui jeta les deux bras autour du cou.

— Mais je veux mon épreuve ! s’écria dona Cruz ; ne me refuse pas, ma petite Aurore… Souhaite quelque chose.

— Je n’ai rien à souhaiter.

— Quoi ! pas un désir ?…

— Pas un ?

Dona Cruz la fit lever de force et l’entraîna vers la fenêtre. — Le Palais-Royal resplendissait. — Sous le péristyle on voyait couler comme un flot de femmes brillantes et parées…

— Tu n’as pas même envie d’aller au bal du régent ? dit brusquement dona Cruz.

— Moi !… balbutia Aurore dont le sein battit sous sa robe.

— Ne mens pas !…

— Pourquoi mentirais-je ?

— Bon ! qui ne dit mot consent. — Tu souhaites d’aller au bal du Régent.

Elle frappa dans ses mains en comptant :

— Une !…

— Mais, objecta Aurore, qui se prêtait en riant aux extravagances de sa compagne, je n’ai rien, ni bijoux, ni robes, ni parures.

— Deux !… fit dona Cruz qui frappa dans ses mains pour la seconde fois ; tu souhaites des bijoux, des robes, des parures… et fais bien attention de penser à lui… sans cela, rien de fait.

À mesure que l’opération marchait, la gitanita devenait plus sérieuse.

Ses beaux yeux noirs n’avaient plus leur regard assuré.

Elle croyait aux diableries, cette ravissante enfant. Elle avait peur, mais elle avait désir.

Et sa curiosité l’emportait sur ses frayeurs.

— Fais ton troisième souhait, dit-elle en baissant la voix malgré elle.

— Mais je ne veux pas du tout aller au bal, s’écria Aurore ; cessons ce jeu !

— Comment ! insinua dona Cruz, si tu étais sûre de l’y rencontrer ?…

— Henri ?…

— Oui… ton Henri… tendre… galant… et qui te trouverait plus belle sous tes brillants atours ?…

— Comme cela, fit Aurore en baissant les yeux, je crois que j’irais bien…

— Trois ! s’écria la gitanita, qui frappa bruyamment ses mains l’une contre l’autre.

Elle faillit tomber à la renverse. La porte de la salle basse s’ouvrit avec fracas, et Berrichon, se précipitant essoufflé, cria dès le seuil :

— Voilà toutes les fanfreluches et les faridondaines qu’on apporte pour notre demoiselle… qu’il y en a dans plus de dix cartons !… des robes, des dentelles, des fleurs… Entrez, vous autres, entrez : c’est ici le logis de monsieur le chevalier de Lagardère !

— Malheureux ! s’écria Aurore effrayée.

— N’ayez pas peur !… on sait ce qu’on fait, répliqua Jean-Marie d’un air suffisant ; n’y a plus à se cacher… à bas le mystère !… nous jetons le masque, saperlotte !

On doit avouer ici que madame Balahault avait fait boire de la crème d’angélique à ce sensuel Berrichon ; il y avait de l’exaltation dans ses idées.

Mais comment dire la surprise de dona Cruz ?

Elle avait évoqué le diable, et le diable, docile, répondait à son appel. Et certes, il ne s’était point fait attendre ; elle était sceptique un peu, cette belle fille. Tous les sceptiques sont superstitieux. Dona Cruz, souvenons-nous-en, avait passé son enfance sous la tente de bohémiens errants ; c’est là le pays des merveilles.

Elle restait bouche béante et les yeux grands ouverts.

Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrèrent, suivies d’autant d’hommes qui portaient des paquets et des cartons.

Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y avait de vrais atours ou des feuilles sèches.

Aurore ne put s’empêcher de sourire en voyant la mine bouleversée de sa compagne.

— Eh bien ? fit-elle.

— Il est sorcier ! balbutia la gitanita, je m’en doutais…

— Entrez, messieurs, entrez, mesdemoiselles, criait cependant Berrichon, entrez tout le monde ! c’est ici maintenant la maison du bon Dieu !… Je vas aller chercher maman Balahault, qui a si grande envie de voir comment c’est fait chez nous… Je n’ai jamais rien bu de si bon que sa crème d’angélique… Entrez, mesdemoiselles, entrez, messieurs.

Ces messieurs et ces demoiselles ne demandaient pas mieux. Fleuristes, brodeuses et couturières déposèrent leurs cartons sur la table qui était au milieu de la salle basse.

Derrière les fournisseurs des deux sexes, venait un page qui ne portait point de couleurs. Il marcha droit à Aurore, qu’il salua profondément avant de lui remettre un pli, galamment lacé de soie.

— Attendez donc au moins la réponse, vous ! fit Berrichon en courant après lui.

Mais le page était au détour de la rue déjà. Berrichon le vit s’aboucher avec un gentilhomme couvert d’un long manteau d’aventures.

Berrichon ne connaissait point ce gentilhomme.

Le gentilhomme demanda au page :

— Est-ce fait ?

Et sur sa réponse affirmative, il ajouta :

— Où as-tu laissé nos hommes ?

— Ici près, rue Pierre Lescot.

— La litière y est ?

— Il y a deux litières.

— Pourquoi cela ? demanda le gentilhomme étonné.

Le pan de son manteau, qui cachait le bas de son visage, se dérangea : nous eussions reconnu le menton pâle et pointu de ce bon M. de Peyrolles.

Le page répondit :

— Je ne sais… mais il y a deux litières.

— Un malentendu, sans doute, pensa Peyrolles.

Il eut envie d’aller jeter un coup d’œil à la porte de la maison de Lagardère, mais la réflexion l’arrêta.

— On n’aurait qu’à me voir, murmura-t-il, tout serait perdu !

— Tu vas retourner à l’hôtel, dit-il au page, à toutes jambes, tu m’entends bien ?

— À toutes jambes.

— À l’hôtel, tu trouveras ces deux braves qui ont encombré l’office toute la journée.

— Maître Cocardasse et son ami Passepoil ?

— Précisément… tu leur diras : Votre besogne est toute taillée… vous n’avez qu’à vous présenter… Et l’on a prononcé là-bas le nom du gentilhomme à qui appartient la maison ?

— Oui… monsieur de Lagardère.

— Tu te garderas bien de répéter ce nom… S’ils t’interrogent, tu leur diras que la maison ne contient que des femmes…

— Et je les ramènerai ?…

— Jusqu’à ce coin, d’où tu leur montreras la porte.

Le page partit au galop. M. de Peyrolles, rejetant son manteau sur son visage, se perdit dans la foule.

À l’intérieur de la maison, Aurore venait d’arracher l’enveloppe de la missive apportée par le page.

— C’est son écriture ! s’écria-t-elle.

— Et voici une carte d’invitation semblable à la mienne, ajouta dona Cruz, qui n’était pas au bout de ses surprises, notre lutin n’a rien oublié.

Elle retourna la carte entre ses doigts.

La carte, chargée de fines et gentilles vignettes, représentant des amours ventrus, des raisins et des guirlandes de roses, n’avait absolument rien de diabolique.

Pendant cela, Aurore lisait. La missive était ainsi conçue :

« Chère enfant, ces parures viennent de moi ; j’ai voulu vous faire une surprise. Faites-vous belle ; une litière et deux laquais viendront de ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrai.

» Henri de Lagardère. »

Aurore passa la lettre à dona Cruz, qui se frotta les yeux avant de la lire, car elle avait des éblouissements.

— Et crois-tu à cela ? demanda-t-elle quand elle eut achevé.

— J’y crois, répondit Aurore, j’ai mes raisons pour y croire.

Elle souriait d’un air sûr d’elle-même. Henri ne lui avait-il pas dit de ne s’étonner de rien ?

Dona Cruz, elle, n’était pas éloignée de regarder la sécurité d’Aurore en de si étranges conjonctures comme un nouveau tour de l’esprit malin.

Cependant les caisses, cartons et paquets étalaient maintenant leur éblouissant contenu sur la grande table. — Dona Cruz put bien voir que ce n’étaient point là des feuilles sèches : il y avait une toilette complète de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose, tout pareil à celui de mademoiselle de Nevers.

La robe était d’armure blanche, brodée d’argent : des roses semées avec une perle fine au centre de chacune d’elles : les basques, la pointe, les manches, le tour, brodés de plumes d’oiseau-mouche.

C’était la mode suprême. Madame la marquise d’Aubignac, fille du financier Soulas, avait fait sa fortune et sa réputation à la cour par une robe semblable, que M. Law lui avait donnée.

Mais la robe n’était rien. Les dentelles et les broderies pouvaient passer véritablement pour magnifiques. L’écrin valait une charge de brigadier des armées…

— C’est un sorcier ! répétait dona Cruz en faisant l’inventaire de tout cela. C’est manifestement un sorcier… On a beau être le Cincelador… et tailler des gardes d’épée, on ne gagne pas de quoi faire de pareils cadeaux.

L’idée lui revint que toutes ces belles choses, à une heure donnée, se changeraient en sciure de bois ou en rubans de menuisier.

Berrichon admirait et ne se faisait pas faute d’exprimer son admiration. La vieille Françoise, qui venait de rentrer, hochait sa tête grise d’un air qui voulait dire bien des choses.

Mais il y avait à cette scène un spectateur dont nul ne soupçonnait la présence, et qui certes ne se montrait pas le moins curieux.

Il était caché derrière la porte de l’appartement du haut, dont il entre-bâillait l’unique battant avec précaution. De ce poste élevé, il regardait la corbeille étalée sur la table, par-dessus les têtes des assistants.

Ce n’était point le beau maître Louis avec sa tête noble et mélancolique. C’était un petit homme, tout de noir habillé : celui qui avait amené dona Cruz, celui qui avait commis un faux en contrefaisant l’écriture de Lagardère ; celui qui avait loué la niche de Médor.

C’était le bossu, Ésope II, dit Jonas, vainqueur de la Baleine.

Il riait dans sa barbe et se frottait les mains.

— Tête-bleu ! disait-il à part lui, M. le prince de Gonzague fait bien les choses… et ce coquin de Peyrolles est décidément un homme de goût.

Il était là, ce bossu, depuis l’entrée de dona Cruz ; sans doute il attendait M. de Lagardère.

Aurore était fille d’Ève. À la vue de tous ces splendides chiffons, son cœur avait battu. Cela venait de son ami : double joie.

Aurore ne fit même pas cette réflexion, qui était venue à dona Cruz ; elle n’essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coûter à son ami.

Elle se donnait tout entière au plaisir. Elle était heureuse, et cette émotion qui prend les jeunes filles au moment de paraître dans le monde lui était douce.

N’allait-elle pas avoir là-bas son ami pour protecteur ?

Une chose l’embarrassait : elle n’avait pas de chambrière, et la bonne Françoise était meilleure pour la cuisine que pour la toilette.

Deux des jeunes filles s’avancèrent comme si elles eussent deviné son désir.

— Nous sommes aux ordres de madame, dirent-elles.

Sur un signe qu’elles firent, porteurs et porteuses s’éloignèrent après un respectueux saluts.

Dona Cruz pinça le bras d’Aurore.

— Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces créatures ? demanda-t-elle.

— Pourquoi non ?

— Est-ce que tu vas revêtir cette robe ?

— Mais, sans doute…

— Tu es brave !… tu es bien brave ! murmura la Gitanita. Au fait, se reprit-elle, ce diable est d’une exquise galanterie… tu as raison… fais-toi belle… cela ne peut jamais nuire.

Aurore, dona Cruz et les deux caméristes qui faisaient partie de la corbeille entrèrent dans la chambre à coucher. Dame Françoise resta seule dans la salle basse avec Jean-Marie Berrichon, son petit-fils.

— Qu’est-ce que c’est que cette effrontée ? demanda la bonne femme.

— Quelle effrontée, grand’maman ?

— Celle qui a un domino rose ?

— La petite brune ?… Elle a des yeux qui sont tout de même pas mal reluisants, grand’maman.

— L’as-tu vue entrer ?

— Non fait !… elle était là avant moi.

Dame Françoise tira son tricot de sa poche et se mit à réfléchir.

— Je vas te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus solennelle, et je ne comprends rien de rien à tout ce qui se passe…

— Voulez-vous que je vous explique ça, grand’maman ?

— Non… mais si tu veux me faire un plaisir…

— Ah ! grand’maman, vous plaisantez !… si je veux vous faire un plaisir…

— C’est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme. On ne m’ôterait pas de l’idée qu’il y a du mic-mac là-dessous…

— Mais du tout, grand’maman…

— Nous avons eu tort de sortir… le monde est méchant… qui sait si cette Balahault ne nous a pas induits !…

— Ah ! grand’maman ! une si brave femme… qu’a de si bonne angélique !

— Enfin, j’aime y voir clair, moi, petiot… et toute cette histoire-là ne me va pas.

— C’est pourtant simple comme bonjour, grand’maman… notre demoiselle avait regardé toute la journée les voiturées de fleurs et de feuillage qui arrivaient au Palais-Royal. Et, dame ! elle poussait de fiers soupirs en regardant ça, la pauvre mignonnette !… Donc, elle a retourné maître Louis dans tous les sens pour qu’il lui achète une invitation… ça se vend, les invitations, grand’maman… Madame Balahault en avait eu une par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez madame Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants… La domestique avait eu la carte pour l’avoir trouvée sur le bureau de son maître… Il y a eu trente louis à partager entre les deux Balahault et la domestique… c’est pas voler, ça, pas vrai, grand’maman ?

Dame Françoise était la plus honnête cuisinière de l’Europe, mais elle était cuisinière.

— Pardié, non, petiot, répondit-elle, c’est pas voler… un méchant chiffon de papier !

— Y a donc, reprit Berrichon, que maître Louis s’est laissé embobiner et qu’il est sorti pour aller acheter une carte… En route, il a marchandé des affûtiaux pour dames… et il a envoyé tout ça tout chaud.

— Mais il y en a pour une somme énorme ! fit la vieille femme en s’arrêtant de tricoter.

Berrichon haussa les épaules.

— Ah ! que vous êtes donc jeune, allez, grand’maman ! se récria-t-il ; du vieux satin, brodé en faux et de petits morceaux de verre !…

On frappa doucement à la porte de la rue.

— Qui nous vient encore là ? demanda Françoise avec mauvaise humeur ; mets la barre…

— Pourquoi mettre la barre ?… Nous ne jouons plus à cache-cache, grand’maman…

On frappa un peu plus fort.

— Si c’étaient pourtant des voleurs ! pensa tout haut Berrichon qui n’était pas brave.

— Des voleurs ! fit la bonne femme ; quand la rue est éclairée comme en plein midi et pleine de monde… Va ouvrir.

— Réflexion faite, grand’maman, j’aime mieux mettre la barre…

Mais il n’était plus temps. On était las de frapper. La porte s’ouvrit discrètement et une mâle figure, ornée de moustaches, jeta un rapide coup d’œil tout autour de la chambre.

A pa pur ! fit il, ce doit être ici le nid de la colombe !

Puis se tournant vers le dehors, il ajouta :

— Donne-toi la peine d’entrer, mon bon. Il n’y a qu’une respectable duègne et son poulet… nous allons prendre langue.

En même temps, il s’avança, le nez au vent, le poing sur la hanche, faisant osciller avec majesté les plis de son manteau. Il avait un paquet sous le bras.

Celui qu’il avait appelé mon bon parut à son tour. C’était aussi un homme de guerre, mais moins terrible à voir. Il était beaucoup plus petit, très-maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des héros. Il avait également un paquet sous le bras.

Il jeta comme son chef de file un regard autour de la chambre ; mais ce regard fut beaucoup plus long et plus attentif.

C’est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amèrement de n’avoir point posé la barre en temps utile ! Il rendait cette justice aux nouveaux venus de s’avouer à lui-même qu’il n’avait jamais vu deux coquins d’aussi mauvaise mine.

Cette opinion prouvait que Berrichon n’avait point fréquenté le beau monde, car, certes, Cocardasse junior et frère Amable Passepoil étaient deux magnifiques gredins.

Il se glissa prudemment derrière sa grand’mère qui, plus vaillante, demanda de sa grosse voix :

— Que venez-vous chercher ici, vous autres ?

Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui ont usé beaucoup de sandales dans la poussière des salles d’armes. Puis il cligna de l’œil en regardant frère Passepoil.

Frère Passepoil répondit par un clin d’œil pareil.

Cela voulait dire sans doute bien des choses. — Berrichon tremblait de tous ses membres.

— Eh donc ! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un timbre qui me va droit au cœur… et toi, Passepoil ?

Passepoil, nous le savons bien, était de ces âmes tendres que la vue d’une femme impressionne toujours fortement. L’âge n’y faisait rien. Il ne détestait même pas que la personne du sexe eût des moustaches plus fournies que les siennes.

Passepoil approuva d’un sourire et mit son regard en coulisse. Mais admirez cette riche nature ! sa passion pour la plus belle moitié du genre humain n’endormait point sa vigilance. Il avait déjà fait dans sa tête la carte de céans.

La colombe, comme l’appelait Cocardasse, devait être dans cette chambre fermée, sous la fente de laquelle un rayon de vive lumière s’échappait. De l’autre côté de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et à cette porte une clef.

Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas :

— La clef est en dehors !

Cocardasse approuva du bonnet.

— Vénérable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire d’importance… N’est-ce point ici que demeure… ?

— Non, répondit Berrichon derrière sa grand’mère, ce n’est pas ici.

Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache.

— Capédédious ! fit-il, voilà un adolescent de bien belle espérance !

— L’air candide…, ajouta Passepoil.

— Et de l’esprit comme quatre, bagassa !… mais comment peut-il savoir que la personne en question ne demeure pas ici, puisque je ne l’ai point nommée ?

— Nous demeurons seuls tous deux, répliqua sèchement Françoise.

— Passepoil ! dit le Gascon.

— Cocardasse ! répondit le Normand.

— Aurais-tu cru que la vénérable dame pût mentir ainsi effrontément ?

— Ma parole ! repartit frère Passepoil d’un ton pénétré, je ne l’aurais pas cru.

— Allons ! allons ! s’écria dame Françoise dont les oreilles s’échauffaient, pas tant de bavardage !… il n’est pas l’heure de s’attarder chez les gens… hors d’ici !

— Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison là-dedans… l’heure est indue.

— Positivement, approuva Passepoil.

— Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans avoir obtenu de réponse…

— C’est évident !

— Je propose donc de visiter la maison honnêtement et sans bruit.

— J’obtempère ! fit Amable Passepoil.

Et se rapprochant vivement, il ajouta :

— Prépare ton mouchoir, j’ai le mien… et vas prendre le petit ; je me charge de la femme.

Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois supérieur à Cocardasse lui-même.

Leur plan était tracé. Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine ; l’intrépide Françoise s’élança pour lui barrer le passage, tandis que Berrichon essayait de gagner la rue afin d’appeler du secours.

Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit :

— Si tu cries, je t’étrangle, petit pécaire !

Berrichon terrifié ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la bouche.

Pendant cela, Passepoil, au prix de trois égratignures et de deux bonnes poignées de cheveux, bâillonnait dame Françoise solidement. Il la prit dans ses bras et l’emporta à la cuisine, où Cocardasse apportait Berrichon.

Quelques personnes prétendent qu’Amable Passepoil profita de la position où était dame Françoise pour déposer un baiser sur son front. S’il le fit, il eut tort. Elle avait été laide dès sa plus tendre jeunesse. Mais nous tenons à n’accepter aucune responsabilité au sujet de ce Passepoil. Ses mœurs étaient légères. Tant pis pour lui !

Berrichon et sa grand’mère n’étaient pas au bout de leurs peines. On les garrotta ensemble, et on les attacha fortement au pied du bahut à vaisselle.

Puis on ferma sur eux la porte à double tour.

Cocardasse junior et Amable Passepoil étaient maîtres absolus du terrain.