Mozilla.svg

Le Bossu/II/I/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Bossu — 4e partie
A. Dürr (p. 63-82).


V

— Les dominos roses. —


Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu roi.

Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier de Lagardère licence d’aller et venir partout dans le royaume sous la garantie de l’autorité, et de quitter le territoire français en toute sécurité, tôt ou tard, et quoi qu’il advînt.

— Quoi qu’il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut avoir des travers ; mais il est honnête homme et tient à sa parole… Quoi qu’il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche… Nous allons lui faire faire son entrée… Et Dieu veuille qu’il manœuvre comme il faut !

Il consulta sa montre et se leva.

La tente indienne avait deux entrées. À quelques pas de la seconde issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin. On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La façade, enjolivée, recevait la lumière d’un réflecteur placé dans le feuillage d’un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage.

D’ordinaire, le soir, c’était un endroit isolé, très-couvert et très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises.

Comme le bossu sortait de la tente. Il vit en avant du massif l’armée entière de Gonzague qui s’était reformée là après sa déroute. On causait de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient du mieux qu’ils pouvaient, mais Chaverny était pensif.

Le bossu n’avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à eux.

Il mit le binocle à l’œil et fit mine d’admirer le décor, comme au moment de son entrée.

— Il n’y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommela-t-il ; charmant… charmant…

Nos joueurs s’écartèrent pour le laisser passer.

Il fit mine de les reconnaître tout à coup.

— Ah ! ah ! s’écria-t-il ; les autres sont partis aussi… au doigt !… eh ! eh ! eh !… au doigt !… la liberté du bal masqué… Messieurs, je suis bien votre serviteur.

Personne n’était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l’arrêta.

Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague.

— Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.

— Chaverny a trouvé son maître ! ajouta Navailles.

— Un plus caustique et un plus bavard que lui !

Chaverny disait au petit homme noir :

— Un mot, s’il vous plaît, monsieur.

— Tous les mots que vous voudrez, marquis.

— Ces paroles que vous avez prononcées : Il y a des fêtes qui n’ont point de lendemain, s’appliquaient-elles à moi personnellement ?

— Personnellement à vous.

— Veuillez me les traduire, monsieur.

— Marquis, je n’ai pas le temps.

— Si je vous y contraignais…

— Marquis, je vous en défie… M. de Chaverny tuant en combat singulier Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague… ce serait pour mettre le comble à votre renommée !

Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les siennes.

— Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes… Dans mes courses en ce beau pays d’Espagne où tous les deux nous avons voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre… un noble genet de guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de charge… c’était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était mort à la peine… Marquis, vous n’êtes point à votre place : vous mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin !

Il s’inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes.

Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine.

— Enfin, le voilà parti ! s’écria Oriol.

— C’est le diable en personne que ce petit homme ! fit Navailles.

— Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux !

— Mais quel jeu joue donc ce bossu d’enfer ?

— Chaverny, que t’a-t-il dit ?

— Chaverny, conte-nous cela !

Ils l’entouraient. Chaverny les regarda d’un air absorbé.

Et, sans savoir qu’il parlait, il murmura :

— Il y a des fêtes qui n’ont point de lendemain !

La musique se taisait dans les salons. C’était entre deux menuets. La foule n’en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d’intrigues mignonnes se nouaient.

M. de Gonzague, las de faire antichambre, s’était rendu dans les salons. Sa bonne grâce et l’éclat de sa parole lui donnaient grande faveur auprès des dames, qui disaient volontiers que Philippe de Gonzague, pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli.

Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point l’affaire.

Bien qu’il vécût dans l’intimité du régent, il n’affectait point ces manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n’y perdait rien.

Madame la duchesse d’Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait grâce, n’était pas éloigné de le regarder comme un saint.

Ce qui s’était passé aujourd’hui même, à l’hôtel de Gonzague, avait été raconté amplement et diversement par des gazetiers de la cour. Ces dames trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l’égard de sa femme dépassait les bornes de l’héroïsme. C’était un apôtre que cet homme et un martyr.

Vingt années de souffrance patiente ! Vingt années de douceur inépuisable en face d’un infatigable dédain !

L’histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là !

Les princesses savaient déjà le magnifique mouvement d’éloquence que M. de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du régent, qui était bon homme, lui donna franchement sa grosse main bavaroise ; la duchesse d’Orléans le fit complimenter ; la belle petite abbesse de Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui dit qu’il était un niais sublime.

Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider pour avoir fait le malheur d’un si digne homme !

C’est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable nom de Tartuffe.

Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l’embrasure d’une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D’ordinaire, la physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais aujourd’hui, c’était comme un vivant signal de détresse.

Il était blême, il avait l’air effaré ; il essuyait avec son mouchoir la sueur de ses tempes.

Gonzague l’appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à l’ordre. Il prononça quelques mots à l’oreille de son maître.

Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d’esprit qui n’appartient qu’à ces superbes coquins d’outre-monts :

— Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d’entrer dans le bal… je vais courir à sa rencontre.

Peyrolles lui-même fut étonné.

— Où la trouverai-je ? lui demanda Gonzague.

Peyrolles n’en savait rien assurément. Il s’inclina et prit les devants.

— Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons ! dit la mère du régent avec un juron joli qu’elle avait apporté de Bavière.

Les princesses regardaient d’un œil attendri la retraite précipitée de Gonzague.

Le pauvre homme !

— Que me veux-tu ? demanda-t-il à Peyrolles dès qu’ils furent seuls.

— Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum.

— Parbleu ! je le sais bien, puisque c’est moi qui lui ai donné sa carte.

— Vous n’avez pas eu de renseignements sur ce bossu ?

— Où veux-tu que j’en aie pris ?

— Je me défie de lui.

— Défie-toi si tu veux… Est-ce tout ?

— Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d’une demi-heure…

— Le régent !… repris Gonzague d’un air étonné.

Mais il se remit tout de suite, et ajouta :

— C’est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire.

— Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles ; et je vous en fais juge.

Ici, le factotum raconta la scène qui venait d’avoir lieu sous la tente indienne.

Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié.

— Ces bossus ont tous de l’esprit ! dit-il négligemment ; — mais un esprit bizarre et difforme comme leur corps… ils posent… ils jouent sans cesse d’inutiles comédies… Celui qui brûla le temple d’Éphèse pour faire parler de lui devait avoir une bosse !

— Voilà tout ce que vous en donnez !… s’écria Peyrolles.

— À moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu ne veuille se faire acheter très cher…

— Il nous trahit, monseigneur ! dit Peyrolles avec énergie.

Gonzague le regarda en souriant et par-dessus l’épaule.

— Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous aurons grand’peine à faire quelque chose de toi… tu n’as pas encore deviné que ce bossu fait du zèle dans nos intérêts ?

— Non !… j’avoue, monseigneur, que je n’ai pas deviné cela.

— Je n’aime pas le zèle, poursuivit Gonzague ; le bossu sera tancé vertement… mais il n’en est pas moins sûr et certain qu’il nous donne une excellente idée…

— Si monseigneur daignait m’expliquer…

Ils étaient sous la charmille qui occupait l’emplacement actuel de la rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum.

— Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s’est passé rue du Chantre.

— Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles ; je ne suis entré au palais qu’après avoir vu de mes yeux la litière qui se dirigeait vers Saint-Magloire.

— Et dona Cruz ?

— Dona Cruz doit être ici…

— Tu la chercheras !… ces dames l’attendent… j’ai tout préparé… elle va avoir un prodigieux succès… Maintenant, revenons au bossu… qu’a-t-il dit au régent ?

— Voilà ce que nous ne savons pas !

— Moi, je le sais… ou du moins je le devine… Il a dit au régent : L’assassin de Nevers existe…

— Chut ! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment de la tête aux pieds.

— Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s’émouvoir ; l’assassin de Nevers existe… quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur !… l’assassin de Nevers existe ! je voudrais que la cour tout entière fût là pour m’entendre !…

Peyrolles suait à grosses gouttes.

— Et puisqu’il existe, continua Gonzague, palsambleu ! nous le trouverons !

Il s’arrêta pour regarder son factotum en face.

Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.

— As-tu compris ? fit Gonzague.

— Je comprends que c’est jouer avec le feu, monseigneur…

— Voilà l’idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à coup : elle est bonne, sur ma parole !… Seulement, pourquoi l’a-t-il eue et de quel droit se mêle-t-il d’être plus avisé que nous ?… Nous éclaircirons cela… Ceux qui ont tant d’esprit sont voués à une mort précoce…

Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler hébreu.

— Est-ce pour cette nuit ? murmura-t-il.

Ils arrivaient à l’arcade centrale de la charmille, par où l’on apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d’eau envoyait ses gerbes irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d’un vaste domino noir, et masquée, venait à eux par l’autre bord de la charmille. Elle était au bras d’un vieillard à cheveux blancs.

Au moment de passer l’arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le contraignit à s’effacer dans l’ombre.

La femme masquée et le vieillard franchirent l’arcade.

— L’as-tu reconnue ? demanda Gonzague.

— Non, répondit le factotum.

— Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne pas m’accompagner plus loin.

— Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette nuit ? demanda le vieillard.

— Dans une heure, vous me retrouverez à cette place…

— C’est le président de Lamoignon ! murmura Peyrolles.

Le président salua et se perdit dans une allée latérale.

Gonzague dit :

— Madame la princesse m’a tout l’air de n’avoir pas encore trouvé ce qu’elle cherche… ne la perdons pas de vue !

La femme masquée, qui était en effet Madame la princesse de Gonzague, rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le bassin.

La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l’entrée du régent et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.

Le petit roi ne comptait pas encore.

— Monseigneur ne m’a pas fait l’honneur de me répondre, insista cependant Peyrolles : ce bossu… sera-ce pour cette nuit ?

— Ah çà ! il te fait donc bien peur, ce bossu ?

— Si vous l’aviez entendu comme moi…

— Parler de tombeaux qui s’ouvrent… de fantômes ?… Je connais tout cela… Je veux causer avec ce bossu… Non, ce ne sera pas pour cette nuit… cette nuit, s’il tient la promesse qu’il nous a faite… et il la tiendra, j’en réponds !… nous tiendrons, nous, la promesse qu’il a faite au régent en notre nom… Un homme va venir dans cette fête… ce terrible ennemi de toute ma vie… celui qui vous fait tous trembler comme des femmes…

— Lagardère !… murmura Peyrolles.

— À celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons : Voici l’assassin de Nevers !…

— As-tu vu ? demanda Navailles.

— Sur mon honneur ! on dirait madame la princesse, répondit Gironne.

— Seule dans cette foule… sans cavalier ni page !…

— Elle cherche quelqu’un…

— Corbieu ! la belle fille ! s’écria Chaverny réveillé de sa mélancolie.

— Où cela ?… en domino rose ?… C’est Vénus en personne pour le coup !

— C’est mademoiselle de Choisy qui me cherche, fit Nocé.

— Le fat ! s’écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c’est la maréchale de Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court après le czar ?

— Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy !

— Cent pour la maréchale !…

— Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de Choisy !

Les deux fous s’élancèrent à la fois. Ils s’aperçurent seulement alors que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à rapière d’une aune et demie, qui s’en allaient le poing sur la hanche et le nez au vent sous leur masque.

— Peste ! firent-ils ensemble ; ce n’est ni mademoiselle de Choisy ni la maréchale… c’est une aventure !

Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur.

Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d’envie de faire quelque action d’éclat pour gagner ses éperons.

— Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point plutôt mademoiselle Nivelle ?

On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle cinquante mille écus.

Sans les méchantes plaisanteries dont l’amour accable les gros petits financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.

La belle inconnue avait l’air fort dépaysée au milieu de cette cohue. Son regard interrogeait tous les groupes.

Le masque était impuissant à déguiser son embarras.

Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas derrière elle.

— Marchons droit, frère Passepoil !

— Cocardasse, mon noble ami, marchons droit !

Capédébiou ! Il ne s’agissait pas de plaisanter ! Le diable de bossu leur avait parlé au nom de Lagardère.

Quelque chose leur disait que l’œil d’un surveillant sévère était sur eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction.

Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils.

Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule, cherchait en vain Henri, son ami.

Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de l’aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d’une de ces grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles ?

Aurore n’osa pas.

D’ailleurs, elle avait hâte d’atteindre ce rond-point de Diane qui était le lieu du rendez-vous.

— Messieurs, dit Chaverny, ce n’est ni mademoiselle de Choisy, ni la maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions… c’est une beauté merveilleuse et toute neuve… Une petite bourgeoise n’aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au démon, qu’elle n’atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame de la cour n’aurait garde d’éprouver ce charmant embarras… Je fais une proposition.

— Voyons ta proposition, marquis ? s’écria-t-on de toutes parts.

Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.

— Elle cherche quelqu’un, n’est-ce pas ? reprit celui-ci.

— On peut l’affirmer, répondit Nocé.

— Sans trop s’avancer, ajouta Navailles.

Et tous les autres :

— Oui, oui, elle cherche quelqu’un.

— Eh bien ! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu’un là est un heureux coquin.

— Accordé !… mais ce n’est pas une proposition.

— Il est injuste, reprit le petit marquis, qu’un pareil trésor soit accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable confrérie.

— Injuste ! répondit-on, inique ! criant ! abusif !

— Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point celui qu’elle cherche.

— Bravo ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Voici pour le coup Chaverny ressuscité !

— Item…, poursuivit le petit marquis, je propose qu’à la place du quidam, la belle enfant trouve l’un de nous.

— Bravo encore ! bravissimo ! vive Chaverny !

On faillit le porter en triomphe.

— Mais, fit Navailles, lequel d’entre nous trouvera-t-elle ?

— Moi ! moi ! moi ! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle Nivelle.

Chaverny réclama le silence d’un geste magistral.

— Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés… quand nous aurons conquis la belle fille, nous jouerons loyalement aux dés, au pharaon, au doigt mouillé ou à la courte paille.

Un avis si sage devait avoir l’approbation générale.

— À l’assaut donc ! s’écria Navailles.

— Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l’honneur de diriger l’expédition.

— Accordé ! accordé !… À l’assaut !

Chaverny regarda tout autour de lui.

— La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit… le jardin est plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la porte avant le souper… Il faut user de stratagème… Ceux d’entre vous qui ont de bons yeux n’avisent-ils point à l’horizon quelque domino rose ?

— Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.

— En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.

— J’entends un domino rose de connaissance.

— Par ici… mademoiselle Desbois…, s’écria Navailles.

— Par là… Cidalise…, fit Taranne.

— Il ne nous en faut qu’un… je choisis Cidalise, qui est à peu près de la même taille que notre belle enfant… Qu’on m’apporte Cidalise.

Cidalise était au bras d’un vieux domino, duc et pair pour le moins et moisi comme quatre. — On apporta Cidalise à Chaverny.

— Amour, lui dit le petit marquis, — Oriol, qui est gentilhomme à présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement… il s’agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c’est toi qui vas leur donner le change.

— Et va-t-on rire un petit peu ? demanda Cidalise.

— À se tenir les côtes, répondit Chaverny.