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Le Bossu/II/I/6

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Le Bossu — 4e partie
A. Dürr (p. 83-103).


VI

— La Fille du Mississipi. —


Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu’on avait dit qu’il était gentil homme.

Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit :

— Du moment qu’on va rire un petit peu, j’en suis !

Son éducation ne fut pas longue à faire. L’instant d’après, elle se glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre nos deux maîtres d’armes et Aurore.

En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny, escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil. — Une autre escouade manœuvrait pour couper Aurore.

Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à l’oreille :

— Marchons droit !

Cocardasse rongea son frein. — Une franche bourrade fit chanceler Passepoil.

— Marchons droit ! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s’allumer.

Ainsi les rudes pénitents de la trappe s’abordent et se séparent avec le stoïque : — Frère, il faut mourir !

A pa pur ! — Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu’on lui avait mis un fourreau d’épée entre les jambes.

— Marchons droit !

Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l’appela maladroit ; Gironne heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita de bélitre.

— Marchons droit ! marchons droit !

Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang.

— Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant piteusement Passepoil, — je crois que je vais me fâcher !

Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal soufflet.

Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond. — Ce n’était pas lui qui avait commencé. — Du même coup de poing, il envoya Gironne et l’innocent Oriol rouler dans la poussière.

Il y eut bagarre. — Ce ne fut qu’un instant, mais la seconde escouade, conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d’entourer et de détourner Aurore.

Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent au-devant d’eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place. C’était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.

Cocardasse et Passepoil, heureux d’avoir fait impunément le coup de poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe :

— Marchons droit !

Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux protecteurs, était obligée de suivre les mouvements de ceux qui l’entouraient. Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d’eau et le rond-point de Diane.

C’était au centre de ce bosquet que s’élevait la loge de maître le Bréant.

Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon la mode anglaise, qui commençait à s’introduire. La foule suivait les grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille qui était presque une solitude.

Ce fut là qu’on entraîna la pauvre Aurore.

Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle l’avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.

Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s’ouvrit. Un homme de haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut sur le seuil.

Il avait à la main une épée nue.

— Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis, — ces messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.

Ce disant, il essaya de passer son bras autour de la taille d’Aurore, qui cria au secours. Elle ne cria qu’une fois, parce qu’Albret, qui s’était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie sur la bouche. — Mais une fois suffit.

Le domino noir mit l’épée dans la main gauche. De la droite, il saisit Chaverny par la nuque et l’envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le même sort.

Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main droite, désarma de deux coups de fouet Gironne et Nocé, qui étaient en avant. — Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d’un temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant : À l’aide ! — Montaubert et Choisy chargèrent : Montaubert tomba à genoux d’un fendant qu’il eut sur l’oreille ; Choisy, moins heureux, reçut une balafre en plein visage.

Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs d’aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une volée d’étourneaux. — Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi disparu comme par enchantement.

Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui se refermait.

— Tubleu ! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule, — quelle bourrade ! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire compliment de son poignet.

Gironne et Nocé arrivaient l’oreille basse. Choisy était dans un coin avec son mouchoir sanglant sur la joue ; Montaubert cachait son oreille écrasée du mieux qu’il pouvait. — Cinq ou six autres avaient aussi des horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact, le brave petit ventre !

Ils se regardèrent tous d’un air penaud. — L’expédition avait mal réussi.

Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur.

Ils savaient les salles d’armes de Paris sur le bout du doigt. Les salles d’armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du siècle précédent. — On n’avait plus le temps. — Personne, parmi les virtuoses de la rapière, n’était capable de mettre en désarroi huit ou dix porteurs de brette.

Et encore sans trop de gêne, en vérité ! Le domino noir n’avait eu garde de s’embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C’est à peine s’il s’était fendu deux ou trois fois, bien posément. — Un maître poignet ! il n’y avait pas à dire non…

C’était un étranger. Dans les salles d’armes, personne, y compris les prévôts et les maîtres, n’était de cette merveilleuse force.

Tout à l’heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de l’âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les académies, un tireur vite comme la pensée : pied d’acier, œil de lynx !

Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino noir n’était pas un fantôme.

Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère…

Mais qu’importait le nom du terrible ferrailleur ? La chose certaine, c’est que nos roués n’avaient pas de chance cette nuit. Le bossu les avait battus avec la langue, le domino noir avec l’épée. Ils avaient deux revanches à prendre.

— Le ballet ! le ballet !

— Son Altesse Royale !… Les princesses ! par ici !…

— M. Law !… par ici, M. Law !… avec milord Stair, ambassadeur de la reine Anne !

— Ne poussez pas ! que diable ! place pour tout le monde !

— Maladroit ! — Insolent ! — Butor !…

Et le reste ! le plaisir des cohues ! des côtes enfoncées, des pieds broyés, des femmes étouffées.

Du fond de la foule, — à hauteur de nombril, — on entendait des cris aigus.

Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne voient rien absolument ; elles souffrent le martyre, — mais elles ne peuvent résister à l’attrait de ce supplice.

— M. Law ! tenez ! voici M. Law qui monte à l’estrade du régent !

— Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère !

— Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris !

— Comme M. Law est rouge !… il aura bien dîné.

— Comme Son Altesse Royale est pâle !… il aura eu de mauvaises nouvelles d’Espagne !

— Silence !… La paix !… Le ballet ! le ballet !

L’orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord, — le fameux premier coup d’archet dont on parlait encore en province voilà quinze ou vingt ans.

L’estrade s’élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos. C’était comme un coteau, fleuri de femmes.

Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme invisible. — Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane, des forêts vierges lançant jusqu’au ciel leurs arbres géants, autour desquels les lianes s’entortillaient comme des boas ; des prairies à perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d’or : le Mississipi, père des eaux.

Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que les peintres du xviiie siècle affectionnaient particulièrement. Des bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient, coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien pour attendre le jeune et froid Télémaque. — Mais point de nymphes mythologiques : la couleur locale essayait de naître. — Des jeunes filles indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes pailletées et les plumes brillantes de leurs couronnes. — De jeunes mères suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des sassafras, balancées par la brise. — Des guerriers tiraient de l’arc ou lançaient la hache, — des vieillards fumaient le calumet autour du feu du conseil.

En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décor ou fermes, comme on dit en langage de manique, sortirent de terre, de sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se trouva comme encadrée dans un splendide paysage.

On applaudit du haut en bas de l’estrade ; on applaudit d’un bout à l’autre du jardin.

Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle, qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du Mississipi.

Le hasard l’avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron de la Hunaudaye.

— Hein ! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment trouvez-vous ça ?

Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons, abaissèrent jusqu’à lui leurs regards dédaigneux.

— Est-ce stylé ? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné ? est-ce léger ? est-ce brillant ? est-ce doré ? La jupe seule me coûte cent trente pistoles… les ailes vont à trente-deux louis… la ceinture vaut cinq cents écus… le diadème une action entière !… Bravo, adorée ! bravo !

Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête.

— Une si belle créature ! dit le baron de Barbanchois.

— Prendre ses nippes à pareille enseigne ! continua le baron de la Hunaudaye.

Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du gros petit traitant, ajoutèrent à l’unisson :

— Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous !

Un tonnerre d’applaudissements répondit au premier bravo lancé par Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu’elle dansa au bord de l’eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux.

Sur l’honneur, ce M. Law était un bien brave homme d’avoir inventé un pays où l’on dansait si bien que cela !

La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.

Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à l’allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son domino rose. Puis, le domino rose de mademoiselle Cidalise avait tout à coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l’engloutir.

C’était derrière le bassin, à l’entrée d’une porte de tente en feuilles de papier gaufré représentant des feuilles de palmiers. Quand Cocardasse et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur croisèrent la baïonnette sous le menton.

La tente servait de loge à ces dames du corps du ballet.

— Capédébiou ! mes camarades…, voulut dire Cocardasse.

— Au large ! lui fut-il répondu.

— Mon brave ami…, fit à son tour Passepoil.

— Au large !

Ils se regardèrent d’un air piteux. — Pour le coup, leur affaire était bonne ! ils avaient laissé envoler l’oiseau confié à leurs soins. Tout était perdu.

Cocardasse tendit la main à Passepoil.

— Eh ! donc, mon bon ! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons fait ce que nous avons pu…

— La chance n’y est pas, voilà tout ! riposta le Normand.

A pa pur ! c’est fini de nous !… mangeons bien, buvons bien tant que nous sommes ici… et puis, ma foi, va à Dios ! comme ils disent là-bas.

Frère Passepoil poussa un gros soupir.

— Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans la poitrine… ça doit lui être égal.

— Pourquoi un coup dans la poitrine ? demanda le gascon.

Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l’embellissait point. Cocardasse dut s’avouer, à cet instant suprême, qu’il n’avait jamais vu d’homme plus laid que sa caillou.

Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa paupière sans cils :

— Je désire, mon noble ami, mourir d’un coup dans la poitrine, parce que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me répugnerait de penser qu’une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui j’ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort.

— Pécaire ! grommela Cocardasse.

Mais il n’eut pas la force de rire.

Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.

Et cependant, c’était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux, de bien attachant que le ballet intitulé la Fille du Mississipi. Depuis que le ballet était inventé, on n’avait rien vu de pareil.

La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise, mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l’époque, dansaient un pas d’ensemble à la satisfaction universelle. — Cela signifiait qu’elles étaient heureuses et libres sur ces bords fleuris. — Tout à coup, d’affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de cornes, s’élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise mine.

Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages s’approchèrent des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler avec leurs haches, afin d’en faire leur nourriture.

Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent un menuet qui fut bissé.

Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain.

Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus belle, en levant leurs mains vers le ciel.

Bataille dansante !

Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent un combat singulier, qui était un pas de deux.

Victoire des Français, figurée par une bourrée ; — déroute des sauvages : une courante.

Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l’avénement de la civilisation dans ces contrées farouches.

Mais le plus joli, c’était le finale. Tout ce qui précède n’est rien auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l’auteur du livret était un homme de génie.

Voici quel était le finale.

La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement, jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son père. — Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d’un seul pied et remplissait sa coupe de l’eau du fleuve. — Pirouette. — Après quoi, la fille du Mississipi, à l’aide de l’eau magique qu’elle avait puisée, aspergeait les Français qui dansaient en bas.

Miracle ! ce n’était pas de l’eau qui tombait de cette coupe : c’était une pluie de pièces d’or.

Fi de ceux qui ne saisiraient pas l’allusion délicate et bien sentie !

Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d’or. Bal général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le fleuve.

Cela eut un succès extravagant. — Lorsque le corps de ballet disparut dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent : Vive M. Law !

Mais ce n’était pas fini ; il y eut une cantate, — et qui chanta la cantate ? Devinez ! Ce fut la statue du fleuve.

La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l’Opéra.

Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes fatigants et qu’il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes échevelés qui riment ces sortes d’obscénités. — Mais nous ne sommes pas du tout de cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une tragédie.

C’est notre opinion. Ayons-en le courage.

La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet ; si c’est possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law :


Et ce fils immortel de la Calédonie
Aux rivages gaulois envoyé par les dieux ?
Apporte l’opulence avecque l’harmonie…

Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour le régent.

Tout le monde devait être content.

Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal continua.

M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l’estrade pendant la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans les manières du régent à son égard. Mais l’accueil de Son Altesse Royale fut excellent. Évidemment, on ne l’avait point encore prévenu.

Avant de monter à l’estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu’un d’inconnu s’approchait d’elle. — Aucun message ne lui vint pendant la représentation.

Tout marchait donc au mieux.

Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente indienne du rond-point de Diane.

Madame la princesse était là, seule, assise à l’écart.

Elle attendait.

Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa présence le gibier qu’il voulait prendre au piège, la troupe folle de nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de la cantate.

Chaverny imitait le grognement des sauvages ; Nocé chantait avec des roulades impossibles :


Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.

— A-t-elle eu un succès ! criait le petit Oriol. Bis ! bis ! Le costume y est bien pour quelque chose.

— Et toi, par conséquent ! concluaient ces messieurs ; tressons des couronnes à Oriol !

— À ce fils immortel de la place Maubert !

La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.

— Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin ! dit Navailles ; nous étions inquiets.

— Sans ce cher prince, point de fête ! s’écria Oriol.

— Ah çà ! cousin, dit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe ?

— Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.

— En d’autres termes, reprit Chaverny, t’a-t-on fait rapport de ce qui a eu lieu ici même tout à l’heure ?

— J’en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.

— A-t-il parlé de l’homme au sabre ? demanda Nocé.

— Nous rirons plus tard, dit Chaverny ; la faveur du régent est mon dernier patrimoine, et je ne l’ai que de seconde main… je tiens à ce que mon illustre cousin reste bien en cour… s’il pouvait aider le régent dans ses recherches.

— Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.

— D’ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient sur l’eau après tant d’années, m’intéresse comme le plus bizarre de tous les romans… Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons ?…

— Non, répondit Gonzague.

— Rien qui te puisse mettre sur la voie ?…

— Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait ; il y a un homme…

— Quel homme ?

— Vous êtes trop jeunes, vous ne l’avez pas connu.

— Son nom ?

— Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers !

— Son nom ! répétèrent plusieurs voix.

— Le chevalier Henri de Lagardère.

— Il est ici ! s’écria étourdiment Chaverny, alors c’est bien sûr notre domino noir !

— Qu’est cela ? demanda Gonzague avec vivacité, vous l’avez vu ?

— Une sotte affaire… nous ne connaissons ce Lagardère ni d’Ève ni d’Adam, cousin… mais si par hasard il était dans ce bal…

— S’il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais bien de montrer à Son Altesse Royale l’assassin de Philippe de Nevers.

— J’y suis ! prononça derrière lui une voix grave et mâle.

Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de le soutenir.

Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis resta immobile, la main sur son cœur qui battait à rompre sa poitrine.