Le Bouddhisme Japonais/1

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Paris, Maisonneuve et Ch. Leclerc (p. 1-13).


CHAPITRE PREMIER
Kou-cha-shû. — Secte de l’Abhidharma-koça-çâstra
I. Histoire de la secte

Le mot Kou-cha est la transcription du mot sanscrit Koça, c’est-à-dire « trésor » mot qui se trouve dans le titre du livre principal de cette secte ou école, le livre du trésor de la métaphysique (Abhidharma-koça-çâstra). Il fut composé par Vasubandhu (Sé-shin) qui vivait dans l’Inde neuf siècles environ après Bouddha. Le Çâstra est divisé en neuf chapitres où l’auteur se réfère non seulement aux livres principaux des Sarvâstivâdins, l’une des dix-huit écoles de la doctrine Hînayâna, mais où il fait aussi un choix des différentes opinions des autres écoles. La composition de l’ouvrage est si excellente qu’il est connu dans l’Inde sous le nom de Çâstra intelligent (prâjña-çâstra (?). Quoique les noms de dix-huit écoles du Hînayâna soient mentionnés dans les livres sacrés, il n’en reste que deux de nos jours. Ces deux écoles sont les Sautrântikas (Kyô-bou) et les Sarvâstivâdins (Ou-bou). Le Jô-jitsou-shû approche de la première et le Kou-cha-shû représente la seconde. L’Abhidharma-koça-çâstra, par l’indépendance qui le caractérise, surpasse tous les exposés doctrinaux des autres écoles. La doctrine de ce Çâstra est tout à fait dégagée des idées particulières aux Sarvâstivâdins ou aux Sautrântikas.

Les Sarvâstivâdins ont plusieurs livres qui appartiennent à l’Abhidharma-piṭaka (Ron-zô) lequel forme la dernière division des trois collections (Tripiṭaka) des livres sacrés. Dans cet Abhidharma-piṭaka, il y a un ouvrage principal et six secondaires dont l’ordre est fixé ainsi :

Jñâna-prasthâna-çâstra (Ho-thi-sokou-ron) par Kâtyâyana. C’est l’ouvrage principal, les six autres en sont appelés les six pieds (Shaṭ-pâda).

Dharma-skandha-pâda (Ho-oun-sokou-ron) par Mahâmaudgalyâyana.

Samgîti-paryâya-pâda, par Çâriputra.

Vijñâna-kâya-pâda (Shiki-shin-sokou-ron) par Devaçarman.

Prajñapti-pâda (Shi-Sétsou-ron) par Mahâmaudgalyâyana.

Prakaraṇa-pâda (Hon-roui-sokou-ron) par Vasumitra.

Dhâtu-kâya-pâda (Kaï-shin-sokou-ron) par le même auteur.

En outre il y a un ouvrage intitulé Mahâ-vibhâshâ-çâstra (Daïbi-ba-cha-ron) qui fut composé par cinq cents Arhats, et qui est un commentaire du Jñâna-prasthâna-çâstra de Kâtyâyana.

En 363, un Indien nommé Paramârtha (Shin-daï) traduisit le Çâstra de Vasubandhu en chinois ; plus tard en 654, sous la dynastie des T’ang, Gen-Jô[1] en fit une nouvelle et meilleure traduction. Ses disciples Fu-kô et Hô-hô composèrent chacun un commentaire sur cette nouvelle traduction du çâstra ; Jin-daï, et En-ki en firent deux autres commentaires.

En 608, deux prêtres Japonais Thi-tsou et Thi-tatsou allèrent en Chine, y devinrent disciples de Gen-jô, et rapportèrent au Japon une nouvelle traduction du Koça ; c’est ainsi que ce Çâstra fut connu au Japon. Comme ils étaient eux-mêmes membres de la secte du Hossô, ils ne purent établir au Japon cette secte particulière de l’Abhidharma-çâstra ; mais la doctrine enseignée dans le Çâstra n’en a pas moins été étudiée par les diverses sectes bouddhiques du Japon.

II. Doctrine de la Secte

Il y a, dans l’Abhidharma-koça-çâstra, beaucoup de termes techniques ; ce sont : les cinq agrégats (Skandhas ; oun) ; les onze places « Âyatanas ; Sho » ; les dix-huit éléments (Dhâtus ; Kaï) et les soixante-quinze conditions (Dharmas[2] ; Ho). Chacune de ces conditions y est posée sous trois formes : la première « affirmative », la seconde « négative », la troisième qui n’est « ni affirmative ni négative. » Tous ces termes techniques sont employés pour expliquer tous les dharmas dont les uns forment les composés (SAṂSKṚITA ; ou-i) et les autres les non-composés (ASAṂSKṚITA ; Mou-i). Il y a encore les quatre vérités sublimes (Satyas ; Taï) et les onze enchaînements mutuels des causes (Nidânas ; En-gui).

Voici maintenant quels sont les soixante-quinze Dharmas[3] et comment ils sont groupés :

1° Les soixante-douze premiers sont les Saṃskṛita Dharmas (composés). L’Asaṃskṛita (non-composé) comprend les trois autres. Les soixante-douze Dharmas qui composent les Saṃskṛita-Dharmas sont groupés dans les quatre catégories suivantes :

I. Formes ou matérialité (Rûpas ; Shiki) au nombre de onze à savoir :

SOIXANTE-QUINZE DHARMAS
(Voir le chapitre deuxième de l’Abhidharma-koça.)

|
|
Saṃskrita
Dharma du composé
Asaṃskrita
Dharma du non composé
|
|

| | |
Rûpa
Citta ou manas Caitta-dharma Citta-viprayukta-saṃskâras 2
Forme
|11
Esprit Dharma du ressort de l’esprit Conceptions séparées de l’intellect Pratisamkhyâ-nirodha
|iiii
| | | Apratisamkhyâ-nirodha
111
Cakshur-vijñana | |
Cakshus
Indriyas
organes
des sens
Connaissance de la vue | Prâpti Cessation insensible de
Yeux
Çrutras V° | Acquisition l’existence
— [Tableau en construction] —
Les yeux, ce qu’on voit Cakshus Gen
Les oreilles, ce qu’on entend Çrotra Ni
Le nez, ce qui sent Ghrâṇa Bi
La langue, ce qui goûte Jihvâ Zétsou
Le corps, ce qui touche Kâya Shin

Ce sont là les Indriyas (organes des sens qui ont une vigoureuse action).

Forme, ce qui est vu Rûpa Shiki
Son, ce qui est entendu Çabda Sho
Odeur, ce qui est senti Gandha Ko
Goût, ce qui est goûté Rasa Mi
10° Toucher, ce qui est touché Sparça Sokou

Ce sont là les cinq objets des sens (Vishayas ; Kyo) sur lesquels les organes des sens agissent.

11° Forme invisible (Avijñapti-rûpa ; Mou-hyo-shiki).

C’est quelque chose de tout particulier. Quoiqu’elle n’ait en réalité aucune forme, on l’appelle forme, car son caractère a quelque rapport avec la parole et l’action, mais non avec la pensée. Quand une action bonne ou mauvaise se manifeste à l’extérieur, quelque chose d’invisible la suit au dedans de celui qui l’accomplit.

II. Esprit (Citta ; Shin) on l’appelle aussi Sentiment (Manas ; I) et Connaissance (Vijnâna ; Shiki). Pour expliquer le Citta, on le compare avec le tronc de l’arbre qui sert de support aux branches, aux feuilles et aux fleurs. En comptant les cinq sens et le sentiment, on en trouverait six organes ; mais en réalité le Citta est unique ; car il ne peut apparaître en même temps en plusieurs endroits différents. C’est pourquoi l’Abhidharma-koça-çâstra dit que le sujet est le même sous les différents noms de la connaissance (Vijnâna ; shiki) :

Connaissance de la vue Cakshur-vijñâna Gen-shiki
Connaissance de l’ouïe Çrotra — v° Ni-shiki
Connaissance de l’odorat Ghrâṇa — v° Bi-shiki
Connaissance du goût Jihvâ — v° Zetsou-shiki
Connaissance du toucher Kâya — v° Shin-shiki
Connaissance du sentiment Mano — v° I-shiki

On l’appelle aussi le Roi de l’esprit (Mano-râja ; Shinno), parce qu’il pense à tous les objets qui paraissent devant lui, comme le chef d’une monarchie dirige avec une grande autorité les affaires de ses sujets.

III. Dharmas du ressort de l’esprit (Caitta-dharmas ; Shin-jô-ou-hô).

Il y en a quarante-six différents, groupés dans les six classes suivantes :

A. Dharmas de grand domaine. (Mahâbhû-mika-dharmas ; Daï-ji-hô).

Ils sont au nombre de dix, qui toujours accompagnent l’esprit ou sentiment :

Sensation Vedanâ Ju
Désignation Saṃjña
Intention Cetanâ Shi
Toucher Sparça Shi
Désir Chanda Shin-shiki
Intelligence Mati I-shiki
Mémoire Smṛiṭi Nén
Attention Manaskara Sa-i
Détermination Adhimoksha Sho-gué
10° Recueillement Samâdhi San-ma-ji

B. Dharmas du grand domaine du bien (Kuçala-mahâ-bhûmika-dharmas ; Daï-zen-ji-hô).

Il y en a dix, qui accompagnent toujours l’esprit quand il est bon :

Pureté d’esprit Çraddha Shin
Soin Apramâda Fou-hô-itsou
Apaisement Praçrabdhi Kyo-an
Égalité Upekshâ Cha
Pudeur Hrî Zan
Timidité Apatrapâ Gui
Absence de convoitise Alobha Mou-ton
Absence de colère Advesha Mou-shin
Absence de nuisance ou de malfaisance
Ahiṃsâ Sho-gué
10° Énergie Vîrya San-ma-ji

Outre ces dix Dharmas, il y en a encore deux autres dans le Vibhâshâ-çâstra ; ce sont le désir (Gon) et le dégoût (En) ; mais n’existant pas en même temps, ils sont restés hors de cette classe.

C. Dharmas du grand domaine des passions (Kleça-mahâbhûmika-dharmas ; Daï-bon-no-ji-hô.)

Il y en a six, qui accompagnent toujours l’esprit, quand il n’est pas pur :

Ignorance Moha Mou-myo
Négligence Pramâda Hô-itsou
Paresse Kausîdya Ké-daï
Incrédulité Açrâddhya Fou-shin
Inaction Styâna Kon-jin
Turbulence Auddhatya Jô-ko

D. Dharmas du grand domaine du mal (Akuçala-mahâbhûmika-dharmas ; Daï-fou-zen-ji-hô).

Il y en a deux, lesquels accompagnent toujours l’esprit quand il n’est pas bon :

Impudence Ahrikatâ Mou-zan
Effronterie Anapatrapâ Mou-gui

E. Dharmas du domaine des passions secondaires. (Upakleça-bhûmika-dharmas ; Shô-bon-no-ji-hô.)

Il y en a dix, qui n’accompagnent pas l’esprit absolument en même temps, mais l’un après l’autre ; c’est pourquoi ils sont appelés « passions secondaires » :

Colère Krodha Foun
Hypocrisie Mraksha Foukou
Égoïsme Mâtsarya Ken
Jalousie Îrshyâ Shitsou
Vexation Pradâça
Nuisance Vihiṃsâ Gaï
Inimitié Upanâha Kon
Déception Mâyâ Ten
Déshonnêteté Çâṭhya O
10° Vanité Mada Kyô

F. Dharmas du domaine incertain (Aniyata-bhûmika-dharmas ; Fou-jô-ji-hô).

Il y en a huit, qui accompagnent l’esprit de temps en temps :

Réflexion Vitarka Jin
Investigation Vicâra Shi
Repentir Kaukṛiṭya Akou-sa
Somnolence Middha Soui-min
Avidité Râga Ton
Emportement Pratigha Shin
Orgueil Mâna Man
Doute Vicikitsâ Gui

Les quarante-six qualités que nous venons d’énumérer ci-dessus sont des qualités mentales (Shin-jô).

IV. Conceptions séparées de l’intellect. (Citta-viprayukta-saṃskâras ; Shin-Fou-so-ô-guio.)

Il y en a quatorze en tout :

Acquisition Prâpti Tokou
Non-acquisition Aprâptâ Hi-tokou
Égalité de race Sabhâgatâ Dô-bun
(c’est-à-dire ce qui rend égaux tous les êtres vivants d’une même espèce).
Anonyme Asaṃjñika Mon-so-kwa
c’est-à-dire état de l’être né au ciel Asaṃjñika, où son esprit et ses facultés mentales sont, pendant un certain nombre de kalpas (périodes), restés privés de sensation.
Arrivée dans le ciel anonyme[4] Asaṃjñi-samâpatti Mou-sô-jô
Arrivée à la destruction[5]. Nirodha-samâpatti. Metsou-jin-jô
Vie Jîvita. Myô-kou
Naissance Jâti. Shô
Existence Sthiti.
10° Décadence Jara. I
11° Non-éternité, c’est-à-dire mort. Anityatâ. Métsou

Les quatre conceptions ci-dessus (8-11) sont appelées les quatre formes des choses composées (Shi-ou-i-sô).

12° Nom Nâma-kâya Myo-shin
13° Mot Pada-kâya Kou-Shin
14° Syllabe Vyañjana-kâya Mon-Shin

Il y a ainsi soixante-douze Saṃskṛita-Dharmas qui appartiennent aux cinq agrégats (Skandhas). Les trois suivants sont Asaṃskṛitas ; ils complètent les soixante-quinze Dharmas, expliqués dans l’Abhidharma-koça-çâstra. Ils ne sont pas renfermés dans les cinq agrégats, leur nature étant toute spirituelle :

Cessation consciente de l’existence Pratisamkhyâ nirodha Thiakou-metsou
Cessation insensible de l’existence Apratisaṃkhyâ nirodha. Hi-thakou-metsou
Espace Akâça Ko-kou

Les soixante-quinze Dharmas, comme nous l’avons vu ci-dessus, sont divisés en deux classes : Dharmas composés et Dharmas non-composés. (Pour la traduction précise de ces mots, voir ci-dessus.)

La première classe renferme tous les Dharmas qui proviennent de la cause.

Leur cause est le Karma, à qui tous les Dharmas existants sont dûs ; il n’y a que deux exceptions : l’espace (Akâça) et le Nirvâṇa (Nirodha).

Parmi les trois Dharmas non-composés, les deux derniers ne peuvent être compris par la sagesse qui n’est pas délivrée de la fragilité. C’est pourquoi la cessation consciente de l’existence est considérée comme le but de tout effort par celui qui désire vivement se délivrer de la souffrance.

Selon la doctrine de l’Abhidharma-koça-çâstra, il y a une division en trois véhicules (Yânas) des auditeurs (Çrâvakas ; Shô-mon), Buddhas individuels (Pratyeka-buddhas ; En-gakou) et Buddhas futurs (Bodhisattvas ; Bo-satsou), qui servent à détruire le doute et à faire comprendre la vérité. Les Çrâvakas méditent sur la cause et l’effet de toutes choses. S’ils sont bien intelligents, ils sont délivrés de la confusion après trois naissances successives. Mais s’ils sont stupides, ils doivent passer soixante kalpas avant d’atteindre à l’état d’illumination. Les Pratyeka-buddhas méditent sur l’enchaînement mutuel des douze causes[6] (Nidânas ; Jûni-innen) et comprennent la non-éternité du monde, en observant les feuilles et les fleurs qui tombent par terre. De cette manière, ils sont instruits soit après avoir subi quatre naissances successives, soit après un certain nombre de kalpas, selon leurs facultés.

Les Bodhisattvas exercent les six Perfections (Pâramitâs ; Rokou-do) et deviennent Bouddhas, après trois Asaṃkhyas (quantités innombrables de kalpas). Les six Pâramitâs sont l’exercice parfait de six vertus principales par un Bodhisattva, comme un préliminaire à la dignité de Bouddha et véritablement comme une condition pour y parvenir.

Pratique parfaite de l’aumône Dâna-pâramitâ
Moralité Çila°
Patience Kshanti°
Énergie Virya°
Méditation Dhyâna°
Sagesse Prajña°

Si ce Çâstra explique si minutieusement toutes choses, c’est pour débarrasser l’esprit de l’idée du moi, et lui faire comprendre ainsi la vérité, afin de faire parvenir l’être vivant au Nirvâṇa.

Ceux qui désirent connaître davantage cette doctrine doivent étudier l’Abhidharma-koça-çâstra à l’aide des deux commentaires chinois : le Fou-kô et le Hô-hô. Ils peuvent ensuite étudier aussi les autres çâstras des Sarvâstivâdins que nous avons déjà mentionnés.

  1. Connu en Europe sous le nom de Hiouen-Thsang.
  2. Aucun des termes techniques de la métaphysique bouddhique n’est peut-être plus difficile à rendre que ce mot de dharma ; le sens en est si étendu qu’il faut se résigner à le traduire par des à-peu-près. Dans la littérature brahmanique de l’Inde, ce mot signifie presque toujours loi ; toutefois il désigne aussi, particulièrement en philosophie et en grammaire, les attributs du sujet, les mots de l’être. Dans le Triratna « les trois Joyaux » du Bouddhisme : Bouddha, Dharma, Saṃgha, Dharma désigne la loi religieuse.
  3. Se reporter au tableau ci-contre.
  4. Le texte chinois ajoute à cette traduction la glose suivante : (arrivée) de l’hérétique.
  5. Le texte chinois ajoute à cette traduction la glose suivante : (arrivée) de l’homme vénérable.
  6. Chacun des Nidânas résulte du précédent et produit le suivant ; la série entière marque en quelque sorte les étapes de l’existence humaine, à partir des plus vagues débuts de la vie. Ce sont : 1° avidyâ, l’ignorance ; 2° samskâras, les dispositions ; 3° vijñâna, la conscience, 4° nâmarûpa, le nom et la forme ; 5° shaḍâyatana, les six organes des sens ; 6° sparça, le toucher ; 7° vedanâ, la sensation ; 8° chanda ou tṛshṇâ, la concupiscence ; 9° upâdâna, l’attachement ; 10° bhava, l’existence ; 11° jâti, la naissance ; 12° jarâ-maraṇa, la vieillesse et la mort.