Le Bourreau de Berne/Chapitre 1

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Le Bourreau de Berne ou l’Abbaye des vignerons
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 13p. 7-18).



LE


BOURREAU DE BERNE,


OU


L’ABBAYE DES VIGNERONS.




CHAPITRE PREMIER.


Je partais ; un jour pur éclairait l’horizon, une douce brise effleurait le Léman.
Rogers. L’Italie.



C’était au déclin de l’année, suivant une poétique expression, mais par une belle matinée, qu’une des barques les plus légères qui aient jamais navigué sur le Léman, prête à partir pour le pays de Vaud se trouvait placée près du quai de l’ancienne et historique ville de Genève. Cette barque se nommait le Winkelried, en souvenir de l’Arnold de ce nom qui sacrifia si généreusement sa vie et ses espérances au bonheur de sa patrie, et qu’on a mis à juste titre au rang de ces héros dont on conserve les authentiques légendes.

Lancée sur le lac au commencement de l’été, elle portait encore au sommet du petit hunier une touffe de chèvrefeuille ornée de nœuds et de banderoles, présent des amies du patron et gage présumé de succès. L’usage de la vapeur, la réunion des matelots de diverses contrées qui se trouvent sans emploi dans notre siècle peu guerroyant, ont amené depuis, il est vrai, de lentes innovations, et même quelques améliorations, dans la navigation des lacs d’Italie et de Suisse ; mais il y a encore peu de changement dans les habitudes et les opinions de ceux que leur genre d’industrie retient sur les eaux extérieures. Le Winkelried avait ses deux mâts divergents peu élevés, les vergues minces et ornées de pittoresques dessins en fer-blanc, les voiles légères et triangulaires, le passe-avant en saillie la poupe rentrée et penchée la proue haute et pointue, et en général il avait cette tournure classique et quelque peu affectée qu’on remarque aux vaisseaux représentés dans les vieux tableaux ou les vieilles gravures. Une boule dorée brillait au sommet de chaque mât ; car nulle voile ne surpassait les vergues minces et légères. Au-dessus de l’une d’elles s’élevaient les branches de chèvrefeuille avec leurs gais festons qui frémissaient au moindre souffle du vent d’ouest ; le corps du bâtiment répondait à l’appareil ; il était spacieux, commode et d’une forme convenable. Le fret, assez considérable, était pour la plus grande partie entassé sur le pont ; il formait ce que nos bateliers appellent une cargaison assortie ; elle était cependant principalement composée de marchandises étrangères, regardées alors comme objet de luxe, quoique l’usage les ait rendues maintenant presque indispensables dans l’économie domestique. Cependant les habitants des montagnes, même les plus riches, n’en font encore qu’une faible consommation. On y avait joint les deux principaux produits de la laiterie, destinés à être vendus dans les pays les plus arides du midi. Les effets d’un nombre peu ordinaire de passagers étaient placés sur le haut de la partie la plus pesante de la cargaison, avec un ordre et un soin que méritait à peine leur peu de valeur. Cet arrangement, nécessaire à la propreté et même à la sûreté de la barque, avait été fait par le patron, dans la vue de placer chaque individu près de son bagage, de prévenir ainsi toute confusion, et de laisser à l’équipage l’espace et la facilité nécessaires pour la manœuvre.

Tout était prêt ; le vent était favorable, un jour pur éclairait l’horizon ; il était tout simple que le patron du Winkelried, qui en était aussi le propriétaire, éprouvât le désir de partir ; mais un obstacle imprévu se présenta à la porte même où se tenait l’officier chargé de surveiller ceux qui entraient dans la ville ou qui en sortaient par la porte d’eau ; cinquante individus représentant au moins vingt-cinq nations se pressaient autour de lui, parlant tous à la fois en langues différentes, et remplissant l’air d’une confusion de paroles qui avait probablement quelque affinité avec celle qui troubla les ouvriers de la tour de Babel. On pouvait comprendre, à travers les fragments de phrases et les plaintes interrompues, également adressées au batelier, dont le nom était Baptiste, et au fonctionnaire genevois, que ces turbulents voyageurs étaient persuadés que Balthazar, le bourreau du riche et aristocrate canton de Berne, avait été introduit parmi eux par la cupidité du patron ; ce qui mon seulement blessait les sentiments et les droits de ces honorables citoyens mais compromettait leur sûreté au moment où ils allaient se confier aux vicissitudes des éléments, considération sur laquelle ils insistaient avec beaucoup de véhémence.

Le plus grand amateur de la diversité des caractères aurait été satisfait du bizarre assemblage que le hasard et l’habileté de Baptiste avaient réuni, car les passions, les intérêts, les désirs et les opinions de ces hommes étaient aussi différents que leur langage. Quelques marchands revenant de leur tour de France et d’Allemagne, d’autres se dirigeant vers le sud avec un assortiment de marchandises, de pauvres écoliers allant faire à Rome un pèlerinage littéraire ; un ou deux artistes riches d’enthousiasme, pauvres de connaissances et de goût, soupirant pour le ciel de l’Italie ; une troupe de jongleurs des rues qui venaient d’exercer leurs bouffonneries napolitaines au milieu des graves habitants de la Souabe, plusieurs domestiques sans place, six ou huit capitalistes vivant de leurs bons mots, et une foule de ces gens que les Français appellent mauvais sujets, titre qui est à présent disputé d’une manière assez bizarre entre la lie de la société et une classe qui a la prétention de marcher au premier rang.

À quelques différences près, qu’il n’est pas nécessaire de détailler, telle était composée la majorité, cette partie essentielle de toute assemblée représentative. Ceux dont nous n’avons pas encore parlé étaient d’un genre différent. Pas loin de la foule, bruyante et agitée qui encombrait et entourait la porte, se trouvait un groupe dans lequel on distinguait la figure vénérable et belle encore d’un homme portant un habit de voyage, mais qui n’avait pas besoin de deux ou trois domestiques en livrée qui l’accompagnaient, pour attester qu’il appartenait à la classe des hommes fortunés, puisque les biens et les maux sont ordinairement estimés ainsi dans le calcul des chances de la vie. Il donnait le bras à une femme si jeune, si attrayante, qu’elle faisait éprouver un sentiment de regret à tous ceux qui observaient sa pâleur, et le doux et mélancolique sourire qui venait éclairer ses traits charmants lorsque la scène prenait un caractère de folie plus marqué ; mais les traces visibles de la souffrance n’empêchaient pas sa figure d’approcher de la perfection. Si, malgré les symptômes d’une santé délicate, elle semblait s’amuser de la volubilité et des arguments des orateurs, elle témoignait souvent encore quelque frayeur d’être au milieu de gens si indisciplinés, si violents, et d’une ignorance si grossière. Un jeune homme portant une roquelaure et les autres accessoires d’un Suisse qui sert en pays étranger, position qui, dans ce siècle, n’excitait ni observation ni commentaires, était près d’elle, et répondait aux questions qui lui étaient adressées de temps en temps, d’une manière qui annonçait une connaissance intime, quoique plusieurs choses dans son équipage de voyageur prouvassent qu’il ne faisait pas partie de leur société habituelle. De tous ceux qui n’étaient pas immédiatement engagés dans la tumultueuse discussion, ce jeune soldat, que les personnes placées près de lui nommaient ordinairement M. Sigismond, était celui qui y prenait l’intérêt le plus vif. Remarquable par sa taille et par une constitution qui annonçait une force plus qu’ordinaire, il paraissait violemment agité. Ses joues, qui n’avaient pas encore perdu la fraîcheur que donne l’air des montagnes, devenaient, par moment, aussi pâles que la faible fleur qui était à ses côtés ; et quelquefois le sang refluait sur son front avec une telle impétuosité, qu’il semblait sur le point de rompre les veines dans lesquelles on le voyait circuler. Il gardait le silence, se contentant de répondre quand on l’interrogeait, et son angoisse paraissait se calmer par degrés lorsqu’elle fut trahie par le mouvement convulsif de ses doigts, qui avaient saisi, sans qu’il s’en aperçût, la garde de son épée.

Le tumulte durait depuis quelque temps, les gosiers se fatiguaient, les langues s’embarrassaient, on n’entendait plus que des voix rauques, des paroles incohérentes, quand un incident tout à fait à l’unisson de la scène vint mettre un terme à ces inutiles clameurs. Deux énormes chiens, couchés à peu de distance, attendaient probablement leurs maîtres qui avaient disparu dans la masse de têtes et de corps qui obstruaient le passage ; l’un de ces animaux avait le poil court, épais, d’un jaune sale ; sa poitrine, ses pattes et les parties inférieures de son corps étaient d’un blanc terne. La nature avait donné à son rival une robe sombre, brune et velue, dont la teinte générale était relevée par quelques taches d’un noir foncé. Leurs forces et leurs poids semblaient presque égaux, cependant la balance aurait peut-être incliné légèrement en faveur du premier, qui l’emportait évidemment, sinon par la vigueur de ses membres, au moins par leur longueur.

Ce serait dépasser la tâche que nous nous sommes imposée, que de rechercher à quel point l’instinct de ces animaux sympathisait avec les passions farouches des humains qui les entouraient, ou si, persuadés que leurs maîtres soutenaient chacun un avis contraire dans cette querelle, ils crurent devoir, comme de fidèles écuyers, livrer un combat en l’honneur de ceux qu’ils suivaient. Après s’être mesurés des yeux pendant quelques instants, ils s’élancèrent avec fureur l’un contre l’autre, et se saisirent corps à corps selon la coutume de leur espèce. Le choc fut terrible, et la lutte entre deux combattants d’une taille et d’une force si prodigieuses fut des plus violentes ; leurs rugissements, qui ressemblaient à celui des lions, couvrirent le bruit des voix : bientôt il se fit un profond silence, tous les yeux se retournèrent vers le lieu du combat. La jeune femme, effrayée, recula en détournant la tête, tandis que son voisin s’élançait vivement pour la protéger, car elle n’était qu’à quelques pas du champ de bataille ; mais, malgré sa force et son courage, il hésitait à intervenir dans cette lutte acharnée. À ce moment critique, et lorsqu’il semblait que ces animaux furieux allaient se déchirer mutuellement, deux hommes, s’ouvrant avec peine un passage, s’élancèrent hors du groupe : l’un portait la robe noire, la coiffure ample et élevée d’un habitant de l’Asie, et le blanc ceinturon d’un moine augustin ; les vêtements de l’autre semblaient annoncer un marin, sans cependant mettre la chose hors de doute. Le premier avait une figure ovale et régulière, son teint était coloré, ses traits portaient l’empreinte d’une paix intérieure et d’une douce bienveillance ; le dernier avait la peau basanée, l’air fier et l’œil brillant d’un Italien.

— Uberto ! dit le moine d’un ton de reproche, et affectant cette espèce de mécontentement qu’on pourrait montrer à une créature plus intelligente, mais ne paraissant pas se soucier d’approcher davantage, honte sur toi, mon vieil Uberto ! As-tu donc oublié les leçons que tu as reçues ? Es-tu sans respect pour ta propre renommée ?

L’Italien ne perdit pas de temps en vaines paroles ; se précipitant avec une insouciante témérité entre les deux chiens, il parvint à les séparer, non sans de nombreux coups de pieds dont la plus grande partie tomba sur le compagnon du moine.

— Ah ! Neptune, s’écria-t-il avec la sévérité d’un homme accoutumé à exercer une autorité absolue, aussitôt qu’il eût terminé son glorieux exploit et recouvré un peu sa respiration perdue dans ce violent exercice, à quoi penses-tu ? Ne peux-tu pas trouver un amusement plus convenable qu’une querelle avec un chien de Saint-Bernard ? Fi ! Neptune, je suis honteux de toi ; comment peux-tu, après avoir traversé sagement tant de mers, perdre ainsi la tête sur quelques gouttes d’eau fraîche !

Le chien, qui était un noble animal de Terre-Neuve, baissa la tête, donna des signes de repentir en approchant de son maître, balayant la terre de sa queue, tandis que son adversaire était tranquillement assis avec une espèce de dignité monastique, prêtant l’oreille comme s’il s’efforçait de comprendre les reproches que son puissant et courageux rival recevait avec tant de douceur.

— Mon père, dit l’Italien, nos chiens sont tous deux trop utiles, chacun à sa manière, et d’un trop bon caractère pour être ennemis. Je connais Uberto depuis longtemps, car les sentiers du Saint-Bernard ne me sont pas étrangers ; et si sa renommée n’est pas trompeuse, ce n’est pas un serviteur négligent au milieu des neiges.

— Il a sauvé sept chrétiens de la mort, — répondit le moine en regardant son chien d’un air amical, qui fit disparaître toute trace du vif mécontentement qu’il avait d’abord montré, — sans parler des corps qui ont été retrouvés par ses actives recherches lorsque l’étincelle de la vie était éteinte.

— Pour ce dernier article, mon père, on ne peut savoir gré à votre chien que de sa bonne intention : si on évaluait les services de cette manière, je pourrais déjà être pape ou au moins cardinal ; mais préserver sept personnes de la mort, leur donner la facilité de mourir tranquillement dans leur lit après s’être réconciliées avec le ciel, n’est pas une mauvaise recommandation pour un chien. Neptune est en tout digne d’être ami du vieil Uberto, car je l’ai vu arracher treize naufragés aux avides mâchoires des requins et autres monstres de l’Océan. Qu’en dites-vous, mon père, ne faut-il pas rétablir la bonne intelligence entre eux ?

Le moine s’empressa de contribuer à une action si louable, et par un mélange d’ordres et de prières, les chiens qu’une récente et pénible expérience de la guerre disposait à la paix, sentant l’un pour l’autre ce respect que le courage uni à la force inspire toujours, furent bientôt aussi bons amis que s’ils n’avaient jamais eu de discussion.

Le fonctionnaire de la ville profita du calme produit par ce léger incident pour regagner une partie de son autorité méconnue. Repoussant la foule avec sa canne, il dégagea l’entrée de la porte afin que chaque voyageur pût s’approcher à son tour ; et il déclara qu’il était non-seulement prêt, mais décidé à faire son devoir sans le moindre délai. Baptiste, qui voyait perdre un temps précieux et qui présumait que le vent pourrait changer pendant tous ces retards, pressait vivement les passagers de remplir les formalités nécessaires, et de venir prendre leurs places dans sa barque le plus promptement possible.

— Qu’importe, disait le prudent batelier, connu par cet amour du gain généralement attribué à ses compatriotes, qu’importe qu’un ou vingt bourreaux soit dans la barque, pourvu qu’elle obéisse au gouvernail ? Les vents du Léman sont des amis peu constants ; le sage profite de leur bonne volonté. Donnez-moi la brise à l’ouest, et je chargerai jusqu’à fleur d’eau le Winkelried des plus pernicieuses créatures que le monde puisse fournir ; prenez ensuite la barque la plus légère qui ait jamais traversé le lac, et nous verrons qui touchera le premier au port de Vévey.

Le principal orateur était le chef de la troupe napolitaine ; sa voix dominait toutes les autres, point très-important dans une discussion semblable. Une forte poitrine, une agilité qui n’avait point de rivale parmi les assistants, et un certain mélange de superstition et de bravade confondues en lui, à un degré presque égal, le rendaient propre à exercer une grande influence sur les hommes que leur ignorance et leurs habitudes portent à aimer le merveilleux et à respecter tous ceux qui les surpassent en audace et en crédulité. Le peuple est séduit par tout ce qui passe les bornes même de la raison ; l’excès d’une qualité lui en paraît la perfection.

— Bon pour celui qui reçoit, mais celui qui paie peut y trouver la mort ! s’écria l’enfant du midi ; distinction qui obtint un grand succès, car l’argument était aussi clair que celui entre le vendeur et l’acheteur : — On te paie pour exposer ta vie ; mais nous, notre seul bénéfice sera une tombe au fond de l’eau ; il ne peut arriver que des malheurs dans la compagnie d’un méchant, et maudits seront à l’heure du danger ceux qui fraterniseront avec un être dont l’état est d’envoyer les chrétiens dans l’autre monde avant le temps marqué par la nature ! Santa Madre ! je ne voudrais pas traverser ce lac orageux avec un tel misérable, pour l’honneur de sauter en présence du Saint-Père et de tout le conclave !

Cette déclaration solennelle, débitée avec un accent et une véhémence qui prouvaient la sincérité de l’orateur, entraîna tout l’auditoire ; de bruyantes acclamations convainquirent le batelier que toutes ses paroles seraient vaines. Dans cet embarras, il imagina un plan qui lui parut propre dissiper toutes les inquiétudes ; l’officier de police l’appuya vivement, et il fut enfin adopté par un consentement unanime, après de nombreuses objections suggérées d’ordinaire par la méfiance et l’irritation qui suivent une dispute prolongée. On décida que les formalités ne seraient pas différées plus longtemps, que des hommes choisis par la foule se placeraient à la porte et ne laisseraient passer personne sans examen ; que, dans le cas où ils découvriraient le proscrit Balthazar, le batelier lui rendrait son argent, et le dissuaderait de faire partie d’une société qui redoutait tellement sa présence, quoique avec si peu d’apparence de raison.

Le Napolitain, qui se nommait Pippo, un des pauvres étudiants, car la science était, il y a un siècle, l’appui de la superstition plutôt que son ennemie, et un certain Nicklaus Wagner, habitant de Berne, remarquable par son embonpoint, et de plus propriétaire de la plus grande partie des fromages dont la barque était chargée, furent les élus. Le premier dut cette préférence à la chaleur et à la volubilité de ses paroles, choses que le vulgaire est très-porté à prendre pour un effet de la conviction et du savoir. Le second en fut redevable à son silence et à une gravité qui passe, dans une autre classe, pour le calme d’une eau profonde ; et le dernier à son opulence bien connue, avantage qui, en dépit des prédictions des alarmistes et des assurances des enthousiastes, exercera toujours sur les hommes, moins bien partagés sous ce rapport, une influence plus grande même qu’il ne serait nécessaire pour qu’elle fût raisonnable et salutaire, toutes les fois que l’arrogance ou des privilèges extravagants et oppressifs ne portent pas à se révolter contre elle. Les députés chargés de veiller à la sûreté générale se trouvèrent tout naturellement obligés de soumettre d’abord leurs papiers à l’examen du Génevois[1].

Le Napolitain savait qu’un fripon d’archer, ou un homme qui aurait quelques escapades à se reprocher, ne ferait pas bien de se présenter ce jour-là à la porte d’eau, et il s’était en conséquence muni de toutes les précautions que son expérience de vagabond avait pu lui suggérer. On lui permit de passer. Le pauvre écolier westphalien présenta un document écrit en latin scholastique, et échappa à toute autre enquête par la vanité de l’ignorant agent de police, qui s’empressa de déclarer qu’il était agréable de rencontrer des papiers aussi en règle. Le Bernois, ayant l’air de penser que toute information était superflue, allait se placer près des deux autres, et se dirigeait en silence vers la porter, tout en serrant les cordons d’une bourse bien garnie, qu’il venait d’alléger d’une petite monnaie de cuivre en faveur du garçon de l’auberge où il avait passé la nuit, et qui l’avait suivi jusqu’au port pour obtenir ce faible salaire. L’officier pensa que l’importance de cette occupation lui faisait oublier la formalité que tous ceux qui sortaient de la ville devaient respecter.

— Vous avez sûrement un nom et un état ? observa-t-il avec un laconisme officiel.

— Dieu vous bénisse, mon ami ! Je ne croyais pas que Genève fût si pointilleuse avec un Suisse, et un Suisse si bien connu sur les bords de l’Aar, et en vérité dans tout le grand canton ! Je suis Nicklaus Wagner. Ce nom est peu célèbre peut-être, mais il est estimé de tous les hommes de poids ; son influence s’étend même jusqu’au Bürgerschaft. Nicklaus Wagner de Berne. Voulez-vous quelque chose de plus ?

— Rien, mais seulement la preuve. Rappelez-vous que vous êtes ici à Genève, et que les lois d’un petit État doivent être strictes dans de semblables affaires.

— Je n’ai jamais douté que je fusse à Genève, mais je m’étonne que vous puissiez douter que je sois Nicklaus Wagner ! Je pourrais voyager pendant la nuit la plus sombre, entre le Jura et l’Oberland, sans rencontrer une seule personne qui ne crût pas à ma parole. Voici le patron Baptiste qui vous dira que sa barque flotterait plus légère, s’il mettait à terre tout ce qui porte mon nom.

Cependant Nicklaus ne refusait pas de montrer ses papiers, qui étaient tout à fait en règle ; il les tenait ; son pouce et l’un de ses doigts séparaient les feuillets. L’hésitation venait uniquement d’un sentiment de vanité qui lui faisait croire qu’un personnage si important et si connu devait être exempté de cette petite vexation. L’officier, qui avait une grande habitude d’exercer sa charge, comprit sur-le-champ le caractère de l’homme auquel il avait affaire, et ne voyant nulle bonne raison de se refuser à satisfaire un sentiment très-innocent, quoique un peu sot, il céda à l’orgueil de l’habitant de Berne.

— Vous pouvez passer, dit-il ; et quand vous retournerez au milieu de vos concitoyens, vous leur direz comment Genève traite ses alliés.

— J’avais bien jugé que vous aviez agi avec trop de promptitude, répondit le riche paysan avec le contentement d’un homme qui obtient justice, quoique un peu tard. À présent, occupons-nous d’éclaircir notre affaire.

Se plaçant alors entre le Napolitain et le Westphalien, il prit un air grave et une contenance austère, qui prouvaient assez sa ferme résolution de remplir avec équité la charge qui lui était imposée.

— Vous êtes bien connu ici, pèlerin, dit, d’un ton un peu sévère, l’officier à celui qui s’approchait de la porte.

— Cela n’est pas étonnant, mon maître ; saint François courait, je dois en faire autant ; et c’est à peine si les saisons vont et viennent avec plus de régularité.

— Il faut qu’il y ait quelque part une conscience bien malade, pour que Rome et vous, ayez si souvent besoin l’un de l’autre ?

Le pèlerin, dont les habits déguenillés étaient couverts de coquilles, qui portait une longue barbe, et offrait dans sa personne entière une dégoûtante image de la dépravation humaine, rendue plus révoltante encore par une hypocrisie mal déguisée, se mit à rire aux éclats.

— Vous ne parleriez pas ainsi, maître, répliqua-t-il, si vous n’étiez pas un serviteur de Calvin. Mes propres fautes m’inquiètent peu. Je suis au service de quelques paroisses d’Allemagne, et je prends sur mon pauvre corps toutes leurs souffrances physiques. Il ne serait pas aisé de trouver quelqu’un qui eût rempli plus de messages de ce genre et avec plus de fidélité ; si vous aviez quelques petites offrandes à me faire, vous pourriez parcourir des papiers qui prouvent ce que j’avance, des papiers qui serviraient de passeport à saint Pierre lui-même !

L’officier s’aperçut qu’il avait affaire à un vrai tartuffe, — si un tel nom peut s’appliquer à celui qui juge à peine nécessaire de tromper, — un homme qui faisait un trafic de ce genre d’exploitation ; pratique assez commune à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, et qui n’a même pas disparu entièrement de l’Europe : il rejeta avec une aversion visible les papiers de ce misérable, qui, les reprenant, alla se placer, sans en avoir été sollicité, près du trio choisi pour accorder ou refuser la permission de s’embarquer.

— Va, s’écria l’officier comme s’il ne pouvait plus contenir le dégoût qu’il éprouvait, tu as raison de dire que nous sommes les serviteurs de Calvin ; Genève n’a rien de commun avec la ville au manteau d’écarlate, et tu feras bien de te le rappeler à ton prochain pèlerinage, si tu ne veux pas que les sergents fassent connaissance avec tes épaules. — Arrêtez ! Qui êtes-vous ?

— Un hérétique damné d’avance et sans espoir, si la foi de ce marchand de prières est la véritable, répondit un homme qui s’éloignait déjà avec la confiance d’atteindre le but sans être exposé aux questions ordinaires.

C’était le maître de Neptune. Sa tournure de marin, son calme parfait, firent craindre à l’officier d’avoir arrêté un batelier du lac, classe privilégiée qui sortait et rentrait librement.

— Vous connaissez nos usages, dit le Génevois à demi satisfait. J’ai été bien fou mais l’âne qui foule toujours le même sentier revient aussi, avec le temps, raconter ses tours et ses détours. N’est-ce pas assez de l’avoir emporté sur l’orgueil du digne Nicklaus Wagner ? N’êtes-vous pas content d’avoir forcé ce bon citoyen à faire ses preuves, et voulez-vous encore m’interroger ? Viens ici, Neptune ; tu répondras pour nous deux, car tu es un chien prudent, tu sais que nous n’habitons pas entre le ciel et la terre : notre patrie, à nous c’est la terre et l’eau.

En prononçant ces mots d’un ton ferme et élevé, l’Italien semblait plutôt s’adresser aux dispositions de ceux qui l’entouraient qu’à l’intelligence du Génevois : son appel fut entendu, de bruyants applaudissements lui répondirent, et cependant il est probable qu’aucun des assistants n’aurait pu rendre raison du motif qui leur faisait prendre si vite parti pour un étranger contre les autorités de la ville, si ce n’est peut-être un pur instinct d’opposition aux lois.

— N’ayez-vous pas un nom ? continua, le gardien du port, hésitant, mais à demi ébranlé.

— Croyez-vous donc que je ne vaille pas autant que la barque de Baptiste ? J’ai des papiers aussi, si vous voulez que j’aille les chercher dans le bâtiment ; ce chien est Neptune, il vient d’un beau pays où les animaux nagent aussi bien que les poissons ; moi, je m’appelle Maso, quoique les hommes mal disposés me nomment plus souvent Il Maledetto.

Tous ceux qui comprirent les paroles de l’Italien rirent aux éclats, et parurent enchantés, car l’audace a pour le vulgaire un charme irrésistible. L’officier sentit qu’il était le sujet de cet accès de gaieté, sans trop savoir pourquoi, car il ignorait la langue dans laquelle ce surnom étrange était exprimé, mais il prit le parti de rire aussi, comme quelqu’un qui a saisi tout le sel d’un bon mot. L’Italien profita du moment, lui fit un signe de tête accompagné d’un sourire bienveillant, et continua son chemin. On le laissa s’établir tranquillement dans la barque, où il entra le premier en sifflant son chien et conservant toujours le calme d’un homme qui se sent privilégié et au-dessus de toute vexation. Celui qui éludait ainsi les lois était depuis longtemps l’objet de secrètes et actives recherches ; mais sa froide insolence lui réussit, et il s’assit près du petit ballot qui renfermait sa modeste garde-robe.


  1. Nous avons si souvent parlé de cette formalité, qu’il est bon d’expliquer que le système de gendarmerie et de passeports qui existe actuellement en Europe, n’a été établi que près d’un siècle après celui qui fut témoin de l’histoire que nous racontons ; mais Genève était un État faible, exposé aux attaques de voisins puissants, et la loi dont il est question est une des précautions auxquelles on avait recours de temps en temps pour protéger cette liberté et cette indépendance qui lui étaient chères avec tant de raison.