Le Bourreau de Berne/Chapitre 2

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Le Bourreau de Berne ou l’Abbaye des vignerons
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 13p. 18-30).

CHAPITRE II.


C’est pour un noble chevalier que je vous implore, noble seigneur ; il a pu commettre quelque fautes mais son âme, est restée pure.
Chatterton.



Tandis qu’un coupable échappait avec tant d’impudence et de bonheur à la vigilance de l’autorité, les trois députés, aidés du pèlerin, leur compagnon volontaire, mettaient tous leurs soins a empêcher que l’exécuteur des hautes œuvres ne vînt souiller par sa présence une réunion si étrangement assortie. Dès qu’un voyageur avait reçu du, Génevois la permission de passer, il se trouvait soumis à un second interrogatoire plus redoutable, et plus d’une fois l’homme, timide et ignorant fut sur le point d’être renvoyé sur de simples soupçons. Le rusé Baptiste feignait de partager leur sollicitude et affectait un zèle égal au leur, avec toute l’adresse d’un démagogue, mais il excitait leurs craintes seulement lorsqu’il était bien sûr qu’elles ne seraient pas justifiées. Presque tous avaient subi l’épreuve, leur innocence était reconnue, et le petit nombre de ceux qui restaient encore permettait de circuler librement. Le vénérable seigneur que nous avons déjà présenté au lecteur s’avança alors vers la porte, accompagné d’une jeune fille et suivi par ses domestiques. L’agent de police salua l’étranger avec respect, car son calme extérieur et son maintien imposant formaient un singulier contraste avec les bruyants éclats de voix et les manières grossières de la populace qui l’avait précédé.

— Je suis Melchior de Willading, de Berne, dit le voyageur en offrant la preuve de ses paroles avec l’aisance d’un homme sûr de n’avoir rien à se reprocher ; voici mon enfant, ma seule enfant, répéta le vieillard en appuyant sur ces derniers mots avec une mélancolique expression ; ceux-ci, qui portent ma livrée, sont de vieux et fidèles serviteurs de ma maison. Nous traverserons le Saint-Bernard pour échanger ces froides Alpes contre un climat plus doux, pour voir si le soleil d’Italie a assez de chaleur pour ranimer cette fleur languissante, et lui rendre la force de se relever légère et joyeuse comme elle était naguère dans la demeure de ses pères.

L’officier sourit et s’inclina de nouveau en refusant de prendre les papiers qu’on lui présentait ; il était ému, et les accents qu’il venait d’entendre auraient éveillé une sensibilité même plus émoussée que ne l’était la sienne.

— Cette dame est jeune et a un tendre père près d’elle, dit-il ; ce sont des biens précieux quand la santé nous abandonne.

— Elle est en vérité trop jeune pour disparaître si tôt, répondit le père, qui semblait avoir oublié l’affaire du moment, en fixant ses yeux pleins de larmes sur les traits altérés, mais charmants encore, de la jeune fille, qui le remercia de sa sollicitude par le plus tendre regard ; mais vous ne vous êtes pas assuré si je suis l’homme dont j’ai pris le nom.

— C’est inutile, noble baron ; la ville n’ignore pas qu’elle est honorée de votre présence, et j’ai l’ordre spécial de faire tout ce qui peut contribuer à rendre le passage de Genève un agréable souvenir pour l’un de ses plus honorables alliés.

— La courtoisie de votre ville est bien connue, répondit le baron de Willading en remettant les papiers dans son portefeuille, et recevant cette faveur en homme habitué à des honneurs de ce genre ; — avez-vous des enfants ?

— Le ciel n’a pas été avare pour moi de dons semblables : ma table reçoit par jour onze convives, sans compter ma femme et moi.

— Onze ! La volonté divine est un mystère redoutable ! Vous voyez la seule espérance de ma famille, l’unique héritière qui soit laissée au nom et aux biens de Willading ! — Votre position est-elle heureuse ?

— Plus que celle d’un grand nombre de mes concitoyens ; recevez tous mes remercîments pour cette bienveillante question.

Un léger coloris se répandit sur les joues d’Adelheid de Willading, tel était le nom de la fille du baron, et elle fit un pas vers l’officier.

— Ceux qui sont si peu à leur propre table, doivent s’occuper de ceux qui sont si nombreux, dit-elle en laissant tomber une pièce d’or dans la main du Génevois. — Puis elle ajouta d’une voix qui ressemblait à un faible murmure : Si votre jeune famille vent offrir une prière en faveur d’une pauvre fille qui a besoin de soutien, Dieu l’en récompensera, et peut-être servira-t-elle à adoucir la douleur de celui qui craint de rester sans enfant.

— Dieu vous bénisse, Madame ! dit l’officier peu accoutumé à un tel langage, et ému jusqu’aux larmes de la douce et pieuse résignation de la malade et de ses manières simples mais toujours attrayantes ; nous tous, vieux comme jeunes, nous prierons pour vous, pour tout ce qui vous est cher.

Le visage d’Adelheid reprit sa pâleur habituelle, et elle suivit son père qui se dirigeait lentement vers la barque.

L’obstination que les trois sentinelles avaient montrée jusque alors céda à l’impression de cette scène ; ils n’avaient au fait rien à dire à un personnage d’un rang aussi élevé, et le baron de Willading entra dans le bâtiment sans qu’on lui adressât une seule question. L’influence de la beauté et de la naissance unies à la grâce naïve que l’étrangère venait de montrer dans le petit incident que nous avons rapporté, fut senti même par le Napolitain et ses compagnons ; non seulement ils laissèrent passer les domestiques sans les interroger, mais pendant quelques instants leur vigilance prit une forme moins acerbe, et deux ou trois voyageurs profitèrent de cet heureux changement dans leurs dispositions.

Le premier qui se présenta fut le jeune militaire que le baron de Willading avait souvent désigné sous le nomade M. Sigismond. Ses papiers étaient en règle, aucun obstacle ne s’opposait à son départ. Il était difficile de pressentir de quelle manière ce jeune homme supporterait les questions peu légales des trois députés, s’ils tentaient de les lui adresser ; ses regards, tandis qu’il s’acheminait vers le quai, n’exprimaient qu’un calme affectueux. Le respect ou un autre sentiment le protégea si bien que personne, excepté le pèlerin qui déployait un zèle outré dans ses recherches, ne s’aventura à hasarder même une simple remarque lorsqu’il passa.

— Voici un bras et une épée qui pourraient bien raccourcir les jours d’un chrétien, s’écria le dissolu et effronté marchand des abus de l’Église, et cependant personne ne lui demande son nom ni son état.

— Tu ferais bien de l’interroger toi-même, puisque tu fais commerce de pénitences, répondit le bouffon Pippo, pour moi, je me contente de sauter à ma guise, et je ne veux avoir rien à démêler avec le bras de ce jeune géant.

L’étudiant et le bourgeois de Berne parurent être du même avis ; rien de plus ne fut ajouté à ce sujet. Pendant ce temps, un autre voyageur se présentait à la porte. Il n’avait rien dans son extérieur qui pût éveiller les craintes du superstitieux trio ; sa position dans le monde semblait également éloignée de l’opulence et de la pauvreté, son air était paisible et doux, son maintien calme et sans prétention. Le gardien de la ville lut son passeport, jeta un prompt et curieux regard sur l’individu qui était devant lui, et lui rendit ses papiers avec un empressement qui décelait le désir d’en être débarrassé.

— C’est bien, dit-il, vous pouvez continuer votre route.

— Pour le coup, s’écria le Napolitain, qui plaisantait autant par disposition naturelle que par état, nous tenons Baltbazar ; le voilà avec son air cruel et son regard fier. Un rire général accueillit cette saillie et l’encouragea à continuer. — Vous connaissez le devoir que nous remplissons, mon ami ; il faut nous montrer vos mains ; celui qui porte la marque du sang ne passera pas !

Le voyageur parut troublé ; il était évident qu’habitué à une vie paisible et retirée, les chances d’un voyage avaient pu seules le mettre en contact avec de tels hommes ; il tendit la main néanmoins avec une simplicité si confiante, qu’elle excita la gaieté de tous les spectateurs.

— Cela ne suffit pas ; le savon, la cendre et les larmes des victimes peuvent rendre nettes les mains de Balthazar. Les taches que nous cherchons son sur l’âme ; il faut que nous visitions la tienne avant de te permettre de faire partie de cette honorable société.

— Vous n’avez pas interrogé ainsi ce jeune soldat, répondit l’étranger dont les yeux brillèrent un instant à cet outrage non mérité, quoique son corps tremblât violemment en se voyant l’objet des insultes de ces hommes grossiers. — Vous n’avez pas osé le questionner ainsi !

— Par les prières de saint Janvier, qui arrêtent la lave brûlante, j’aime mieux que tu t’en charges que moi. Ce jeune militaire est un honorable coupe-tête ; c’est un plaisir de voyager avec lui, car sans doute il est sous la protection de six ou huit bienheureux. Mais celui que nous cherchons est repoussé de tous ; bon ou mauvais, il est en horreur au ciel et sur la terre, et même dans cette chaude demeure qu’il ira habiter quand son heure sera venue.

— Et cependant il ne fait qu’exécuter la loi.

— Qu’appelles-tu la loi, mon ami ? Mais, va, personne ne te soupçonne d’être l’ennemi de nos têtes. Poursuis ton chemin pour l’amour du ciel et prie-le de te préserver de la hache de Balthazar.

Le maintien de l’étranger semblait annoncer quelque envie de répondre, mais, changeant tout à coup de projet, il continua sa route et disparut dans la barque. Le moine de Saint-Bernard vint ensuite ; lui et son chien étaient connus depuis longtemps de l’officier, qui les laissa passer.

— Notre mission est toute pacifique, dit le moine en s’approchant de ceux dont les droits auraient pu souffrir quelques discussions ; nous vivons au milieu des neiges, pour empêcher des chrétiens de mourir sans les secours de l’Église.

— Honneur à vous et à votre sainte mission, dit le Napolitain qui, au milieu de son insouciante légèreté, conservait cet instinct de respect que les hommes, même les plus égoïstes, éprouvent pour ceux qui se dévouent au bien des autres. Passez en toute liberté avec votre vieil Uberto ; nos vœux vous accompagneront tous les deux.

Ce long et inutile examen était enfin terminé, et les plus superstitieux d’entre les voyageurs, après s’être consultés quelques minutes, finirent par se persuader que le bourreau, intimidé par leurs justes remontrances, s’était évadé sans être aperçu, et les avait heureusement délivrés de sa présence. À cette nouvelle, tous les membres de cette bizarre compagnie se félicitèrent mutuellement et ne pensèrent plus qu’à hâter leur départ, car Baptiste déclarait hautement qu’il ne pouvait plus accorder aucun délai.

— À quoi donc pensez-vous ? s’écria-t-il avec une chaleur bien jouée ; prenez-vous les vents du Léman pour des laquais en livrée qui vont et viennent à volonté ? Croyez-vous qu’il souffleront tantôt à l’est, tantôt à l’ouest, suivant vos désirs ? Imitez le noble Melchior de Willading qui depuis longtemps est à sa place, et priez les saints, chacun dans votre langage, pour que ce bon vent d’ouest ne nous quitte pas en punition de notre négligence.

— En voici d’autres qui viennent en toute hâte pour être de la partie, interrompit le rusé Italien, lâchez bien vite les câbles, maître Baptiste, ou bien par saint Janvier ! ce sera encore un retard !

Le patron se calma sur-le-champ, et s’empressa d’aller voir ce qu’on pouvait espérer de cette bonne fortune inattendue.

— Deux voyageurs vêtus en hommes habitués à fréquenter les grandes routes, suivie d’un domestique et d’un porte-faix presque courbés sous le poids de leur bagage, s’avançaient à grands pas, comme s’ils pressentaient que le moindre délai pouvait leur faire manquer l’occasion de partir. Celui qui marchait à la tête du groupe avait dépassé de beaucoup le milieu de la vie ; il était évident que la déférence de ses compagnons, plutôt que ses propres forces, lui faisait conserver ce poste. Un manteau était jeté sur un de ses bras, de l’autre main il portait la rapière que tout noble considérait alors comme l’accessoire nécessaire de son rang.

— Vous êtes au moment de manquer la dernière barque qui mette à la voile pour l’abbaye des Vignerons, seigneurs, dit le Génevois, reconnaissant au premier coup d’œil la patrie de ces étrangers, si vous comptez assister à ces fêtes, comme la route que vous prenez et votre empressement me le font présumer.

— Tel est en effet notre projet, répondit le plus âgé des voyageurs, et nous sommes, comme vous le dites, très en retard. — Un départ précipité et de mauvais chemins en sont la cause ; — mais heureusement nous pouvons encore profiter de cette barque. Faites-nous le plaisir de regarder notre passeport.

L’officier examina le papier qu’on lui offrait, avec son attention ordinaire, puis le tourna de plusieurs côtés comme si tout n’était pas en règle, mais d’un air qui exprimait le regret que les formalités n’eussent pas été remplies.

— Seigneur, votre passeport est tout à fait régulier pour ce qui regarde la Savoie et le Comté de Nice, mais il ne l’est pas pour Genève.

— Par saint François ! ceci est pitoyable. Nous sommes d’honnêtes gentilshommes de Gènes, désirant assister aux fêtes de Vévey, dont on fait un grand éloge ; notre seule envie est d’aller et de venir paisiblement ; nous sommes arrivés tard, comme vous voyez. En descendant de voiture, nous avons appris qu’une barque allait partir pour l’autre extrémité du lac, nous n’avons pas eu le temps de remplir les formalités prescrites par les lois de votre ville. Tant de personnes suivent la même direction pour être témoins de ces antiques réjouissances, que nous avons regardé notre rapide passage à travers la ville comme trop peu important pour donner à ses employés l’ennui de parcourir nos papiers.

— Vous vous êtes trompé en ceci, seigneur ; je ne puis laisser sortir personne sans la permission de la république.

— Cela est très-malheureux, pour ne pas dire plus. Êtes-vous le patron de la barque, mon ami ?

— Et son propriétaire aussi, Signore, répondit Baptiste qui les écoutait, partagé entre la crainte et l’espérance. Je serais trop heureux de compter de si honorables voyageurs parmi mes passagers.

— Voudriez-vous alors différer votre départ, tandis que ce gentilhomme ira voir les autorités de la ville et obtenir la permission nécessaire ? votre complaisance ne restera pas sans récompense.

En prononçant ces mots, le Génois laissa tomber dans une main bien accoutumée à de tels présents, un sequin de la célèbre république dont il était membre. L’or exerçait sur Baptiste une influence toute naturelle et, de plus, cultivée avec soin, et ce fut avec une répugnance bien sincère qu’il reconnut la nécessité de ne pas mettre à profit dans cette circonstance une aussi bonne disposition. Tenant toujours le sequin, car il ne savait comment surmonter le chagrin qu’il éprouvait à s’en séparer, il répondit d’une manière assez embarrassée pour faire voir au Génois que sa libéralité n’était pas tout à fait perdue.

— Votre Excellence ne sait pas ce qu’elle demande, dit le patron en tournant la pièce entre ses doigts. Nos citoyens de Genève aiment à rester chez eux jusqu’au lever du soleil ; ils auraient peur de se rompre le cou en marchant à tâtons dans leurs rues inégales ; il se passera deux heures avant qu’un seul bureau ait ouvert ses fenêtres. Ensuite ces gens de la police ne sont pas, comme nous, heureux de gagner un morceau de pain quand le temps et l’occasion le permettent. Leurs repas sont réguliers, et ils ne feront rien pour le service public avant d’avoir déjeuné. Le Winkelried souffrirait de rester oisif en écoutant siffler entre ses mâts ce vent frais de l’ouest, tandis que ce pauvre gentilhomme maudirait en vain à la porte de l’hôtel-de-ville la paresse des employés. Je connais ces drôles mieux que Votre Excellence ; je crois qu’il faudrait penser à quelque autre expédient.

Baptiste jeta alors un coup d’œil si expressif sur le gardien de la porte d’eau, que le voyageur le comprit, et considéra le Génevois pendant quelques instants ; mais plus exercé et plus habile peut-être que le batelier à juger les hommes, il refusa fort heureusement de se compromettre lui-même en cherchant séduire l’officier. Si dans le cours de la vie on rencontre souvent des individus enchantés qu’une séduction vienne les tenter d’oublier leur devoir, on en voit aussi quelques-uns qui ressentent une satisfaction bien plus douce à être jugés supérieurs à une telle influence.

L’officier se trouvait faire partie de cette dernière classe, et, par une des nombreuses et bizarres vicissitudes du cœur humain, la même vanité qui l’avait porté à laisser passer le Maledetto pour ne pas montrer sa propre ignorance, lui inspirait à présent le désir de faire quelque chose d’agréable à l’étranger, en reconnaissance de la bonne opinion qu’il avait de sa probité.

— Voudriez-vous me permettre de regarder encore le passeport, seigneur ? demanda le Génevois comme s’il espérait, découvrir une garantie suffisante pour la permission que lui-même désirait accorder.

La recherche fut inutile. Peu importait que le plus âgé des Génois s’appelât le signor Grimaldi, et que son compagnon portât le nom de Marcelli. Il rendit le papier en secouant la tête comme un homme trompé dans ses espérances.

— Vous n’avez pas lu la moitié du contenu de cette feuille, dit Baptiste avec vigueur ; un simple coup d’œil n’est pas suffisant pour la déchiffrer. Examinez-la encore, peut-être trouverez-vous tout en règle. Il n’est pas raisonnable de supposer que ces seigneurs se soient mis en route avec des papiers suspects comme de purs vagabonds.

— Il ne manque rien, excepté la signature de la ville, sans laquelle mon devoir ne me permet pas de laisser sortir aucun voyageur.

— Tout ceci vient, seigneur, de ce maudit art d’écrire qu’on a perfectionné depuis peu, et qui est une source d’abus. J’ai entendu nos vieux bateliers du Léman faire l’éloge du bon vieux temps : les caisses et les ballots allaient et venaient alors sans qu’un seul mot d’écrit fût tracé entre celui qui envoyait et celui portait, et à présent les choses en sont venues au point qu’un chrétien ne peut pas se transporter sur ses propres jambes sans la permission d’un barbouilleur.

— Nous perdons en vaines paroles un temps qui pourrait être mieux employé, reprit le signor Grimatdi. Ce passeport est heureusement dans la langue du pays ; un seul regard lui fera obtenir l’approbation de l’autorité. Dites-moi seulement si vous pouvez attendre le temps nécessaire pour terminer cette petite affaire.

— Je ne le pourrais, lors même que Votre Excellence m’offrirait la couronne du Doge ; les vents du Léman n’attendraient ni rois, ni nobles, ni évêque, ni prêtre ; et mon devoir envers les passagers m’ordonne de quitter le port le plus tôt possible.

— Vous êtes très-chargé en effet, dit le Génois avec une légère méfiance en regardant la foule qui se pressait sur la barque. J’espère qu’en recevant tant de monde vous n’avez pas outrepassé les forces du bâtiment ?

— J’en aurais diminué le nombre avec joie, seigneur ; car tous ceux que vous voyez entassés au milieu des bagages ne sont que des drôles, bons seulement à causer de l’embarras, et à s’opposer au départ des gens qui paient mieux qu’eux-mêmes. Le noble Suisse qui est assis près de la poupe avec sa fille et ses gens, le digne Melchior de Willading, me donne pour son passage à Vévey beaucoup plus à lui seul que tous ces misérables ensemble.

Le Génois s’approcha du batelier avec une vivacité qui trahissait la soudaine émotion que ces paroles venaient d’exciter.

— Est-ce bien Willading s’écria-t-il avec tout l’empressement qu’un homme beaucoup plus jeune aurait manifesté à la nouvelle inattendue d’un événement heureux, et Melchior aussi !

— Oui, seigneur, nul autre ne porte ce titre à présent ! on dit même que cette ancienne famille va s’éteindre. Je me souviens du temps où ce même baron était aussi prompt à lancer sa barque sur un lac agité, qu’aucun habitant de la Suisse.

— La fortune m’a réellement favorisé, cher Marcelli ! interrompit l’autre, en saisissant la main de son compagnon avec une profonde émotion. — Allez à la barque, maître, et dites à votre passager, — que dois-je dire à Melchior ? Faut-il lui apprendre que je suis ici, ou mettre à l’épreuve la sûreté de sa mémoire ? Par saint-François, je veux l’essayer, Henri ; il sera plaisant de le voir hésiter et deviner — et cependant je gagerais ma vie qu’il me reconnaîtra au premier regard : je suis vraiment peu changé pour un homme qui a vu tant de choses.

Le signor Marcelli baissa les yeux à cette opinion de son ami, mais ne jugea pas propos de combattre une croyance produite par un vif souvenir de ses jeunes années. Baptiste fut envoyé sur-le-champ avec l’ordre de dire au baron qu’un noble étranger le priait de lui faire le plaisir de venir à l’instant à la porte d’eau.

— Dites-lui que c’est un voyageur contrarié dans son désir de s’embarquer, répéta le Génois, — ce sera assez ; — je connais sa courtoisie, et il ne serait pas mon Melchior, bon Marcelli, s’il différait une minute. Vous le voyez ! il quitte déjà la barque ; je ne l’ai jamais vu se refuser à un acte de bonté. — Cher, cher Melchior, tu es à soixante-dix ans ce que tu étais à trente !

Ici l’agitation du Génois ne connut plus de bornes ; rougissant de sa faiblesse, il s’éloigna pour en dérober les signes. Le baron de Willading s’avançait du côté de la porte d’eau, ne soupçonnant pas que sa présence fût désirée pour un autre motif qu’un simple acte de politesse.

— Baptiste m’a dit qu’il y avait ici des gentilshommes de Gênes, qui sont pressés d’arriver aux fêtes de Vévey, dit ce dernier en se découvrant, et que je pourrais probablement contribuer à un départ qui me procurerait le plaisir de voyager avec eux.

— Je ne me ferai pas connaître avant que nous soyons bien embarqués, Henri dit tout bas le signor Grimaldi ; non et même, par la messe ! nous rirons à ses dépens tout à notre aise. Signore, dit-il en s’adressant au Bernois avec une tranquillité affectée et s’efforçant de prendre les manières d’un étranger, quoique sa voix tremblât d’impatience, nous sommes à la vérité de Gênes, et nous désirons beaucoup partir dans votre barque. — Il est loin de penser que c’est moi qui lui parle, Marcelli ! — Mais, Signore, il y a une petite omission dans les signatures de cette ville, et nous avons besoin d’une bienveillante protection, soit pour sortir, soit pour retenir la barque jusqu’à ce que la formalité exigée soit remplie.

— La cité de Genève, Seigneur, a besoin d’être sur ses gardes ; elle est faible et entourée de dangers. J’ai peu d’espoir de parvenir à décider ce fidèle gardien à s’écarter des règles prescrites pour la barque ; une petite libéralité aurait une grande influence sur l’honnête Baptiste, s’il ne craignait pas le changement de vent qui pourrait lui occasionner une perte considérable.

— Vous dites la vérité, noble Melchior, dit le batelier se mêlant de la conversation ; si le vent était debout, ou si la matinée était moins avancée de deux heures, ce léger délai ne coûterait pas aux étrangers un batz, c’est-à-dire rien qui ne fût raisonnable. Mais dans l’état des choses, je n’ai pas vingt minutes à perdre, lors même qu’il s’agirait de tous les magistrats de la ville en propre personne.

— Je regrette vivement qu’il en soit ainsi, Signore, reprit le baron se tournant vers le solliciteur avec les égards qu’emploient les hommes accoutumés à adoucir leur refus par la politesse la plus exquise ; mais ces bateliers semblent connaître avec certitude le moment précis où tout retard deviendrait nuisible.

— Parbleu ! Marcelli, je veux l’éprouver un peu ; moi, je l’aurais reconnu sous un déguisement de carnaval. Signore baron, nous sommes de pauvres gentilshommes italiens, de Gènes, il est vrai vous avez sans doute entendu parler de notre république, du petit État de Gènes.

— Sans avoir de grandes prétentions à la science, Signore répondit Melchior en souriant, je n’ignore pas tout à fait l’existence d’un tel État. Vous ne pourriez nommer aucune cité sur la côte de la Méditerranée qui fît battre mon cœur aussi vite que la ville dont vous parlez ; mes heures les plus heureuses se sont en grande partie écoulées dans ses murs, et souvent, même dans ces derniers jours, je crois revivre en me rappelant cette période de bonheur. Si nous avions plus de loisir, je prouverais ce que j’avance en citant d’honorables noms qui sont sans doute familiers à votre oreille.

— Quels sont-ils, signor baron ? — Pour l’amour des saints et de la Vierge, dites-les-moi, je vous en conjure.

Un peu étonné de cette ardente prière, Melchior de Willading regarda avec attention cette figure sillonnée de rides profondes, et pendant un instant, une espèce d’incertitude se peignit sur ses propres traits.

— Rien ne me serait plus facile, Signore que d’en nommer plusieurs. Le premier dans mon souvenir, comme il l’est toujours dans ma tendresse, est Gaëtano Grimaldi. Je ne doute pas que vous n’en ayez, tous deux, souvent entendu parler.

— Sûrement, sûrement c’est… — Je pense, Marcelli, que nous pouvons dire que nous avons souvent entendu parler de lui, et ce n’était pas d’une manière défavorable. Bien ! que pensez-vous de ce Grimaldi ?

— Il est tout simple que vous désiriez causer de votre noble compatriote, Signore ; mais si je cédais au plaisir que je ressens à parler de Gaëtano, je craindrais que l’honnête Baptiste n’eût quelques raisons de se plaindre.

— Que le diable emporte Baptiste et sa barque, Melchior ! Cher, très-cher ami ! m’as-tu donc oublié ?

En prononçant ces mots, le Génois lui tendait les bras. Le baron était troublé, mais si loin encore de soupçonner la vérité, qu’il n’aurait pu rendre raison de l’émotion qu’il éprouvait : contemplant attentivement les traits agités du vieillard, ses souvenirs semblaient errer dans le passé ; mais l’image qu’ils lui présentaient prolongeait son erreur.

— Tu ne me reconnais pas, Willading ? Peux-tu méconnaître l’ami de ta jeunesse ? — celui qui a partagé tes joies et tes chagrins ? — ton camarade dans les camps ? — Veux-tu plus encore ? — le confident de ton affection la plus chère ?

— Gaëtano seul peut réclamer de tels titres !

— Suis-je donc un autre ? — Ne suis-je plus ton Gaëtano, cet ami, que tu as tant chéri ?

— Vous, Gaëtano ! s’écria le baron, en reculant d’un pas au lieu de s’avancer pour recevoir les tendres embrassements du Génois qui avait conservé toute l’impétuosité de la jeunesse ; vous, le brave, l’actif, le beau Grimaldi ! Signore, vous vous jouez de l’émotion d’un vieillard.

— Ce n’est pas moi qui te trompe, j’en atteste nos saints mystères ! Ah ! Marcelli, comme autrefois, il est difficile à persuader ; mais dès qu’il est convaincu, le serment d’un prêtre n’est pas plus sûr que sa parole. — Si quelques rides suffisent pour nous faire douter l’un de l’autre, tu pourrais aussi trouver des objections contre ta propre identité. Je suis Gaëtano, le Gaëtano de tes jeunes ans, — l’ami que tu n’as pas vu depuis si longtemps !

Le baron hésitait encore ; peu à peu, chaque trait lui rappela un souvenir, et la voix surtout dissipa tous ses doutes ; mais comme les caractères froids sont ceux qui exercent le moins d’empire sur eux-mêmes lorsqu’une fois ils sont émus, l’agitation du baron parut la plus vive quand sa propre conviction vint enfin confirmer les paroles de son ami ; il se précipita au cou du Génois, posa sa tête sur sa poitrine, et l’inonda de larmes qui s’échappaient avec violence d’une source que, depuis longtemps, il croyait tarie.