Le Bourreau de Berne/Chapitre 3

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Le Bourreau de Berne ou l’Abbaye des vignerons
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 13p. 30-41).

CHAPITRE III.


Ah ! cousin ; silence, que n’as-tu ce que ce chevalier et, moi nous venons de voir !
Shakespeare. Henri IV.



Le prudent Baptiste avait suivi patiemment, avec une profonde satisfaction, les différents progrès de la scène que nous venons de décrire ; dès qu’il vit les étrangers assurés de la puissante protection de Melchior de Willading, il se disposa à en tirer parti, pour son propre compte, sans plus de délai. Les deux amis se serraient les mains, après un embrassement plus tendre encore que le premier ; des larmes coulaient sur leurs joues sillonnées par l’âge, lorsqu’il s’approcha.

— Nobles seigneurs, dit-il, si les félicitations d’un pauvre batelier sont dignes de vous être offertes, je vous supplie de les accepter ; mais les vents sont insensibles, ils s’inquiètent peu de nous faire perdre ou gagner et je suis obligé, comme patron de la barque, de rappeler à vos seigneuries que nous sommes attendus par beaucoup de voyageurs qui sont loin de leur demeure et de leurs familles ; et je ne parle pas du pèlerin et de ces autres aventuriers qui s’impatientent sans doute, mais dont le respect lie la langue tandis que nous perdons les moments les plus favorables de la journée.

— Par saint François, il a raison, dit le Génois en se hâtant de faire disparaître les traces de sa récente émotion. La joie de nous revoir nous a fait oublier tous ces pauvres gens, il est temps que nous y pensions. Peux-tu m’aider à être dispensé de cette signature ?

Le baron réfléchit : l’on peut facilement imaginer que, s’il était disposé à obliger même un étranger qui se trouvait dans une position embarrassante, sa bonne volonté n’avait pas diminué en découvrant en lui son ami le plus cher ; mais réussir n’était pas facile ; l’officier s’était prononcé d’une manière trop publique pour qu’il fût probable qu’il voulût céder ; il fallait cependant essayer, et le baron lui adressa les plus vives instances.

— Il n’y a pas un seul de nos syndics que j’obligeasse avec plus de plaisir que vous, noble baron, mais ceci passe mon pouvoir, répondit l’officier ; la sentinelle ne peut qu’obéir strictement aux ordres de ceux qui l’ont placée à son poste.

— Ce n’est pas nous qui nous plaindrons d’une telle réponse, Gaëtano nous avons passé ensemble trop de jours dans la tranchée, nous avons trop souvent dormi dans des situations ou la plus légère faute de discipline aurait pu nous coûter la vie, pour quereller ce brave homme de sa ponctuelle vigilance. Puis il faut convenir qu’on ne réussit guère à ébranler la fidélité d’un Suisse ou d’un Génevois.

— D’un Suisse bien payé pour être fidèle, répondit le Génois en riant d’un air qui prouvait assez qu’il venait de répéter une de ces plaisanteries un peu mordantes que les meilleurs amis sont peut-être les plus sujets à s’adresser ; le baron la prit en bonne part, et, prouva par sa réponse que l’allusion lui rappelait ce temps où leurs heures oisives s’écoulaient au milieu des élans d’une douce gaieté.

— Si nous étions dans ton Italie, Gaëtano, un sequin suffirait, non seulement pour suppléer à douze signatures, mais, par san Francesco, ton favori, il donnerait encore à l’honnête gardien ce don de seconde vue dont s’enorgueillissent, dit-on, les devins écossais.

— Nos deux patries resteront ce qu’elles sont, en dépit de nos discussions ; mais les jours que nous avons vus ne reviendront plus ! Nous ne serons plus ce que nous avons été, cher Melchior !

— Un million de pardons, Signore, interrompit Baptiste. Mais ce vent d’ouest surpasse, en inconstance les désirs mêmes de la jeunesse.

— Le coquin est encore dans son droit : nous oublions cette fournée de passagers dont nous retardons le départ et qui vraiment nous verraient avec plaisir dans le sein d’Abraham. — Bon Marcelli, avez-vous quelque expédient pour nous tirer d’embarras ?

— Vous oubliez, Signore, que vous possédez un papier qui pourrait suffire, répondit avec déférence la personne interrogée, et qui paraissait occuper un rang intermédiaire dans la société.

— C’est vrai, — et cependant j’aurais préféré ne pas le montrer, — mais il vaut mieux faire ce sacrifice que d’être séparé de toi, Melchior.

— Ne prononce pas ces mots ! nous ne nous quitterons pas, dût le Winkelried périr à cette même place ; il serait plus facile de séparer nos fidèles cantons, que des amis tels que nous.

— Vous ne pensez plus, noble baron, à la fatigue des pèlerins et à l’impatience des voyageurs.

— Si vingt couronnes peuvent acheter ton consentement, honnête Baptiste, l’affaire sera terminée.

— Il est impossible de résister, noble Signore ! Si les pèlerins ont mal aux pieds, le repos leur vaudra mieux que le passage des montagnes, et pour les autres, ils quitteront la barque si cela leur convient. Je ne gêne personne.

— Non, non, je n’y consens pas ; garde ton argent, Melchior, et que l’honnête Baptiste garde ses passagers, pour ne rien dire de sa conscience.

— Je supplie Votre Excellence, interrompit Baptiste, de ne pas s’inquiéter pour moi. Je suis prêt à faire des choses beaucoup plus difficiles pour obliger ce généreux seigneur.

— N’en parlons plus. — Voudriez-vous, Signore, avoir la bonté de jeter un coup d’œil sur cette feuille ?

Le Génois remit alors à l’officier un papier qu’il n’avait pas encore montré : celui-ci lut d’abord attentivement, mais quand il fut arrivé à la moitié, il leva les yeux, et considéra avec une respectueuse attention les traits de l’Italien ; la lecture terminée, il se découvrit, s’inclina profondément, et laissa le passage libre aux étrangers, en disant :

— Il n’y aurait pas eu le moindre délai si j’avais su plus tôt ce que je viens d’apprendre ; j’espère que Votre Excellence voudra bien me pardonner ; j’ignorais…

— Pas un mot sur cela, mon ami, vous avez agi comme vous le deviez ; recevez, je vous prie, ce léger gage de mon estime.

Le Génois laissa tomber un sequin dans la main de l’officier en le quittant pour s’avancer vers le lac. Cette seconde offrande fut mieux accueillie que la première, car la répugnance du Génevois à recevoir quelques pièces d’or lui était plutôt inspirée par la crainte de blesser son devoir que par une aversion particulière pour ce métal.

Le baron de Willading n’avait pas vu sans surprise le succès inattendu de son ami ; mais il était à la fois trop prudent et trop poli pour laisser pénétrer l’étonnement qu’il éprouvait.

Rien ne s’opposant plus au départ du Winkelried, Baptiste et tout l’équipage s’occupèrent à déployer les voiles et à lâcher les câbles. Le mouvement de la barque fut d’abord très-lent, le vent étant intercepté par les monuments de la ville ; mais, à mesure qu’elle s’éloigna de la côte, les voiles commencèrent à s’enfler, et se gonflèrent bientôt avec un bruit semblable à l’explosion d’une arme à feu. Dès ce moment, le Winkelried glissa sur les flots avec une rapidité qui consola les voyageurs de la longue attente qui avait presque épuisé leur patience.

Dès qu’on fut embarqué, Adelheid apprit ce qui venait de se passer. Depuis longtemps elle connaissait, par les récits de son père, le nom et l’histoire du signer Grimaldi, de ce noble Génois, l’ami dévoué, le compagnon inséparable de Melchior de Willading, quand celui-ci suivait en Italie la carrière des armes. Tout ce qui était relatif à leur liaison avait pour Adelheid une couleur historique, et précédait de beaucoup sa naissance et même le mariage de ses parents ; dernier gage de leur union, elle était aussi le seul reste d’une nombreuse famille. Le vieillard fut accueilli par elle avec affection, quoiqu’elle éprouvât presque autant de difficulté que son père à reconnaître sous ses traits où le temps avait laissé de profondes traces, le jeune, le gai, le brillant Gaëtano ; que son imagination lui représentait toujours tel que l’amitié le dépeignait dans des narrations souvent répétées. Mais quand il s’approcha pour l’embrasser, elle rougit ; aucun homme, si ce n’est son père, n’avait encore pris une telle liberté ; après un moment d’hésitation naïve, elle présenta une de ses joues en souriant et rougissant tout à la fois.

— Je n’ai pas reçu de tes nouvelles, Melchior, depuis la lettre que m’apporta l’ambassadeur suisse qui traverse Gènes en allant dans le midi ; elle m’apprenait la naissance de ta fille.

— Non pas de celle-ci, cher ami, mais d’une sœur aînée, qui depuis longtemps est un ange dans le ciel. Tu vois le neuvième enfant que Dieu m’a accordé, et le seul que sa bonté m’ait laissé !

Un nuage obscurcit le front du signor Grimaldi, et un long silence suivit ces derniers mots. Ils vivaient dans un siècle où les communications entre amis séparés par les frontières de différents États étaient rares et incertaines. Leurs rapports interrompus dans les premiers temps de leur mariage, continués ensuite malgré tous les inconvénients inhérents à cette époque, ne cessèrent même pas ; lorsque le devoir les appela dans des carrières différentes ; mais les nombreux changements qu’amènent les années, joints à des guerres successives, avaient enfin presque entièrement rompu la chaîne de cette correspondance. Ils avaient donc, mutuellement beaucoup de choses à se dire ; mais tous deux craignaient de s’interroger de peur qu’une question indiscrète ne vînt rouvrir une blessure trop récente encore. La quantité de faits renfermés dans le peu de paroles prononcés par le baron, venaient de leur montrer en combien de manières ils pouvaient s’affliger involontairement, et combien la circonspection était nécessaire dans les premiers jours de leur réunion.

— Cette jeune fille est à elle seule un trésor dont je puis t’envier la possession, reprit enfin le signor Grimaldi.

Le Suisse fit un geste qui trahit sa surprise : il était évident que dans cet instant, il était plus ému par un sentiment relatif à son ami, que par la crainte qui l’agitait ordinairement quand on faisait une allusion directe à son unique enfant.

— Gaëtano, tu as un fils ?

— Il est perdu, — irrévocablement perdu, — pour moi du moins.

C’étaient de fugitives mais pénibles lueurs répandues sur leurs mutuels chagrins ; un silence d’embarras et de tristesse leur succéda, et le baron, en observant la profonde douleur de son ami, sentit se glisser dans son cœur la pensée que la Providence, en le condamnant à pleurer sur la mort prématurée de ses propres enfants lui avait peut-être épargné des larmes bien amères.

— Dieu l’a voulu, Melchior, continua l’Italien, et nous devons, comme soldats, comme hommes, et plus encore comme chrétiens, nous soumettre à sa volonté.

— La lettre dont je parle contenait les dernières nouvelles directes que j’ai reçues de ton intérieur ; depuis, plusieurs voyageurs m’ont cité ton nom parmi ceux des hommes les plus honorables et les plus estimés de ton pays, mais sans entrer dans aucun détail de la vie privée.

— La solitude de nos montagnes, et le peu d’étrangers qui visitent la Suisse, m’ont privé même de cette légère satisfaction. Je n’ai rien reçu de toi depuis le courrier envoyé, suivant une ancienne convention, pour m’annoncer…

Le baron hésita, il sentait qu’une corde sensible allait encore vibrer :

— Pour annoncer la naissance de mon malheureux fils, continua avec fermeté le signor Grimatdi.

— Depuis cet événement tant désiré, les nouvelles que j’ai eues de toi étaient si vagues, qu’elles servaient plutôt à exciter l’envie d’en savoir davantage qu’à apaiser les inquiétudes de l’amitié.

— Ces incertitudes sont le tribut que les amis paient à l’absence. Autrefois nous jouissions de toutes les affections avec la sécurité de l’espérance ; mais quand nos devoirs ou nos intérêts nous ont séparés, nous avons commencé à sentir que ce monde n’était pas le ciel que nous avions rêvé, et que chaque plaisir a sa peine, comme chaque douleur sa consolation. As-tu servi depuis que nous combattions ensemble ?

— Comme Suisse seulement.

Cette réponse fit briller un éclair de gaieté dans les yeux de l’Italien, dont l’expression était aussi rapide que ses pensées.

— Au service de quelle nation ?

— Trêve à tes anciennes plaisanteries, mon bon Grimaldi, — et cependant je ne t’aimerais pas comme je t’aime, si tu n’étais pas ce que tu es ! Je crois que nous finissons par chérir les faiblesses mêmes de ceux que nous estimons véritablement.

— Il faut bien qu’il en soit ainsi, Madame, ou de puériles folies auraient depuis longtemps éloigné votre père de moi. Je ne l’ai jamais épargné sur les neiges et sur l’argent ! il a tout supporté avec une merveilleuse patience. Il est vrai que celui qui aime beaucoup souffre beaucoup. Le baron vous a-t-il souvent parlé du vieux Grimaldi, du jeune, devrais-je dire ?

— Si souvent, Signore, répondit Adelheid qui avait souri et pleuré tour à tour en écoutant leur entretien, que je pourrais vous répéter une partie de votre propre histoire. Le château de Willading est au milieu des montagnes, il est rare que ses portes s’ouvrent pour recevoir un étranger. Durant les longues soirées de nos rudes hivers, j’ai prêté une oreille attentive aux récits de vos communes aventures ; et j’ai appris non seulement à connaître, mais à honorer celui qui est à juste titre si cher à mon père.

— Je ne doute pas alors que vous ne sachiez par cœur l’anecdote du plongeon dans le canal, pour apercevoir la belle Vénitienne.

— Je me rappelle quelque chose de semblable, répondit Adelheid en souriant.

— Et votre père vous a-t-il dit aussi de quelle manière sa brillante valeur vint m’arracher à une mort certaine au milieu d’une charge de la cavalerie impériale ?

— J’ai aussi entendu quelques légères allusions à cet événement, reprit Adelheid en paraissant chercher à se rappeler les détails de cette affaire, mais…

— Il en a parlé comme d’une bagatelle ? Je désire ne voir rien d’aussi sérieux. Est-ce là l’impartialité de tes narrations, mon bon Melchior ? et crois-tu qu’une vie sauvée des blessures reçues, et une charge à rendre les Allemands aussi pacifiques que des cailles, sont des choses qui ne valent pas la peine d’être racontées ?

— Si j’ai été assez heureux pour te rendre ce service, n’avons-nous pas déjà devant Milan… ?

— Bien, bien, tout cela peut aller ensemble. N’en parlons plus, car si nous nous mettions à bavarder sur les louanges l’un de l’autre, cette jeune fille pourrait nous prendre pour de vrais fanfarons ; ce serait juste. As-tu conté à ta fille, Melchior, notre folle excursion dans la forêt des Apennins, pour chercher la dame espagnole dont les bandits s’étaient emparés ; entreprise qui nous fit mener pendant plusieurs semaines la vie de chevaliers errants, tandis que l’offre de quelques sequins faite à propos par le mari aurait rendu complètement inutile cette chevaleresque, pour ne pas dire ridicule, expédition.

— Dites chevaleresque, mais non ridicule, répondit Adelheid avec la simplicité d’un cœur jeune et sincère : j’ai entendu parler de cette aventure, elle ne m’a jamais paru risible. Un motif généreux pouvait excuser une tentative commencée sous des auspices aussi favorables.

— Ah ! il est fort heureux, reprit d’un air pensif le signor Grimaldi, lorsque la jeunesse et des opinions exagérées vous ont entraîné à des extravagances sous prétexte d’honneur et de générosité, qu’il se trouve toujours de jeunes et généreux esprits qui partagent vos sentiments et approuvent vos folies.

— Ceci est plus digne d’une prudente tête grise que du bouillant Grimaldi que j’ai connu jadis, s’écria le baron tout en riant comme s’il ressentait au moins une partie de l’indifférence de son ami pour des sentiments qui avaient exercé tant d’influence sur leurs premières années. J’ai vu le temps où les seuls mots politique et calcul t’auraient éloigné d’un ami.

— On dit que le prodigue de vingt ans devient avare à soixante-dix. Il est certain aussi que notre soleil même du midi ne peut réchauffer le sang glacé par l’âge. Mais il ne faut pas ternir ainsi l’avenir de ta fille par une peinture trop fidèle, laissons-lui ses illusions. Je me suis souvent demandé Melchior, quel était le don le plus précieux, d’une vive imagination ou d’une froide raison. Il me serait moins difficile de dire celui que j’aimerais mieux posséder ; chacun aurait à son tour la préférence, ou plutôt je les souhaiterais tous deux mais avec un changement graduel dans leur intensité. Le premier l’emporterait à l’aurore de la vie, et céderait à l’autre vers le soir, car celui qui débute comme un froid raisonneur, finit par devenir égoïste, et quand l’imagination est notre seul guide, l’esprit, échauffé par ses rayons, risque de prendre ses chimères pour des réalités. Si le ciel avait daigné me laisser le fils chéri qui m’a été si promptement ravi, j’aurais préféré qu’il jugeât les hommes trop favorablement au lieu de les examiner avec une philosophie prématurée ; l’expérience serait venue ensuite dissiper ses généreuses illusions. On dit que nous sommes d’argile ; mais la terre, avant d’être cultivée, produit d’elle-même les plantes le plus eu rapport avec son sol ; elles sont, il est vrai, de peu de valeur, et cependant j’aime mieux ces productions générales et spontanées qui prouvent la fertilité du terrain, que cette mesquine imitation que la culture a rendue plus utile sans doute, mais non plus agréable.

Le front du Génois devint plus sombre encore par cette allusion au fils qu’il avait perdu. — Vous voyez, Adelheid, continua-t-il après un court silence (je veux vous appeler ainsi en vertu des droits d’un second père), que nous cherchons à excuser nos folies, au moins à nos yeux. — Maître, votre barque me paraît bien chargée.

— J’en demande pardon à Vos Seigneuries, répondit Baptiste qui se tenait au gouvernail, près du groupe de ses principaux passagers ; mais de telles aubaines arrivent rarement aux pauvres gens, on ne peut pas les laisser échapper. Les jeux de Vévey ont réuni une foule de barques dans la partie supérieure du lac ; et un peu de l’esprit de ma mère m’a inspiré de me confier au dernier tour de roue ; vous voyez, Seigneur, que je n’ai pas tiré un billet blanc.

— Beaucoup d’étrangers ont-ils traversé Genève, pour assister aux fêtes ?

— Plusieurs centaines, Seigneur, et l’on porte à plusieurs mille ceux qui sont à Vévey et dans les villages environnants. Le pays de Vaud n’a pas eu, depuis bien des années, une si riche moisson.

— Nous sommes bien heureux, Melchior, que le désir d’assister à ces fêtes nous soit venu au même moment. Si j’ai quitté Gènes, où je dois retourner dans une quinzaine, c’était surtout dans l’espérance d’obtenir quelques renseignements certains sur ta position ; mais notre rencontre est un bienfait de la Providence.

— Je la regarde bien ainsi, reprit le baron de Wallading ; cependant l’espérance de te serrer bientôt dans mes bras était fortement éveillée en moi. Tu te trompes sur le motif qui m’a fait sortir de ma solitude ; ce n’était ni la curiosité, ni le désir d’aller à Vévey. L’Italie est le but de mon voyage, comme elle est depuis longtemps celui de tous mes désirs.

— Comment l’Italie ?

— Oui, l’Italie. Cette plante fragile de la montagne languit depuis peu de temps dans son air natal ; d’habiles médecins m’ont conseillé de lui chercher un abri au delà des Alpes. J’ai promis à Roger de Blonay de passer une nuit ou deux dans son antique manoir ; nous irons ensuite demander l’hospitalité aux moines de Saint-Bernard. Comme toi, j’espérais que cette course inusitée me fournirait les moyens de connaître la destinée présente de celui que je n’aijamais cessé d’aimer.

Le signor Grimaldi tourna alors un regard plus attentif sur leur compagne de voyage. Sa douce et attrayante beauté, le charma ; mais une sollicitude éveillée par les paroies qui venaient d’échapper au baron lui fit remarquer, avec une silencieuse douleur, les signes de cette langueur prématurée qui menaçait d’envelopper cette dernière espérance de son ami dans le destin commun de sa famille. La souffrance n’avait cependant pas encore placé son sceau redoutable sur la douce figure d’Adelheid d’une manière qui pût frapper un observateur ordinaire. L’altération de sa fraîcheur, la mélancolique expression de son regard, une légère apparence de rêverie sur son front qui avait toujours été aussi serein que le jour le plus pur, tels étaient les symptômes qui avaient alarmé son père, que des pertes récentes, et un éloignement presque absolu du monde, le rendaient que trop accessible à de douloureuses prévisions. Les réflexions excitées par cet examen réveillèrent de pénibles souvenirs, et, pendant longtemps, ils s’y abandonnèrent en silence.

Cependant le Winkelried n’était pas oisif. La force de la brise se faisait sentir, et sa course devenait plus rapide à mesure qu’il s’éloignait de Genève ; mais les hommes de l’équipage, en observant sa marche sur l’élément liquide, ne pouvaient s’empêcher d’exprimer, par des gestes assez significatifs, leur conviction que la force du bâtiment avait été surpassée. La cupidité de Baptiste n’avait pas consulté, il est vrai, la capacité de sa barque. L’eau était presque sur la même ligne que sa partie la plus basse, et lorsqu’on fut arrivé au point du lac où les vagues commencent à se faire sentir, son poids se trouva trop considérable pour être soulevé par les efforts faibles et interrompus de cet océan en miniature. Les conséquences, néanmoins, en furent plus gênantes que dangereuses. Quelques passagers trop remuants, eurent les pieds mouillés ; et la vague, en frappant de temps en temps sur le passe-avant, lança une légère écume sur la masse de têtes qui étaient réunies au milieu de la barque. Les inconvénients personnels et immédiats ne s’étendirent pas plus loin ; mais la faute qu’un inexcusable amour du gain avait fait commettre à Baptiste avait un autre résultat plus fâcheux, celui de ralentir la marche du bâtiment, et de l’empêcher d’arriver au port avant la chute de la brise.

Le lac de Genève s’étend du sud-ouest au nord-est, sous la forme d’un croissant : ses rives septentrionales, situées sur le territoire helvétique, et surtout celles qui sont appelées, dans le langage du pays, côte ou pente cultivée, sont couvertes, à peu d’exceptions près, de vignobles renommés. Suivant la tradition la plus reculée, on y voit aussi plusieurs vestiges de colonies romaines ; la confusion, ainsi que le mélange d’intérêts divers qui succéda à la chute de l’empire, y fit élever, dans le moyen âge, un grand nombre de castels, de monastères et de forteresses, qui subsistent encore sur les bords de cette belle nappe d’eau ou qui embellissent les éminences qui l’entourent. À l’époque dont je parle, la côte du Léman, si une telle expression peut s’appliquer aux rives d’un lac, était possédée par les trois États de Genève, de Savoie et de Berne : le premier avait seulement une portion de terrain à l’ouest, ou la pointe la plus basse du croissant ; le second occupait presque tout le côté nord, ou la cavité de la demi-lune ; et le dernier possédait toute la partie convexe et la pointe qui s’étend à l’orient. On aperçoit, sur les rives helvétiques, les pointes avancées des Hautes-Alpes, et au milieu d’elles le Mont Blanc, qui s’élève majestueusement comme un souverain entouré d’une cour brillante ; souvent aussi des rochers s’élancent hors de l’eau en masses perpendiculaires. Aucun des lacs de cette remarquable contrée n’offre des paysages plus variés que celui de Genève, qui change le riant aspect des riches et fertiles plaines qui se déploient dans sa partie intérieure contre les beautés sévères de la nature sauvage et sublime de ses parties les plus élevées. Le port de Vévey, destination du Winkelried, est à trois lieues du sommet du lac, point où le Rhône se mêle aux eaux azurées du Léman ; il en sort bientôt, traverse Genève, et dirige sa course impétueuse vers la Méditerranée, à travers les riches campagnes de la France.

Tous ceux qui ont navigué sur des lacs, situés au milieu de hautes et inégales montagnes, savent que les vents y sont encore plus inconstants que partout ailleurs. C’est là ce qui inquiétait le plus Baptiste, durant les retards qu’avait éprouvés le Winkelried ; car le batelier expérimente savait bien qu’il avait besoin des premiers et des plus libres efforts du vent pour conduire la brise de terre, comme l’appellent les matelots, contre les courants opposés qui descendent fréquemment des montagnes dont le port est entouré. La forme du lac vient augmenter la difficulté. Il est rare que les vents soufflent dans la même direction sur toute la surface. Des espèces de tourbillons s’engouffrent dans le vallon, et vont se perdre entre les rochers. Il est très-rare que le même vent favorise un bâtiment depuis l’embouchure du Rhône jusqu’à son issue.

Les passagers du Winkelried s’aperçurent bientôt qu’ils avaient perdu un temps précieux. La brise les porta assez rapidement en vue de Lausanne ; mais là l’influence des montagnes commença à se faire sentir ; et lorsque le soleil s’inclina vers la longue et noire chaîne du Jura, le bâtiment était réduit à l’ordinaire expédient de lever et baisser les voiles.

Baptiste ne pouvait accuser de ce désappointement que sa propre cupidité, et sa mauvaise humeur s’augmentait par la conviction que, s’il était parti au point du jour comme il l’avait promis le soir précédent à la majeure partie des passagers, il serait à présent à même de faire son profit du concours d’étrangers réunis à Vévey ; mais, suivant l’usage des hommes opiniâtres et intéressés qui exercent quelque autorité, il faisait payer aux autres la faute que lui seul avait commise ; vexant l’équipage par des ordres inutiles et contradictoires, accusant les passagers inférieurs de les exécuter avec négligence, faute qui, disait-il, avait seule empêché la barque de naviguer avec sa vitesse accoutumée ; et bientôt même il ne répondit plus aux questions accidentelles de ceux qu’il avait l’habitude de respecter, avec la déférence et la promptitude qu’il avait montrées jusqu’alors.