Le Bravo/Chapitre I

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 7-19).
LE BRAVO.


Giustizia in palazzo,
E pane in piazza.




CHAPITRE PREMIER.


Je suis à Venise sur le Pont des Soupirs, entre un palais et une prison ; je vois soudain sortir la ville du milieu des vagues comme par l’effet du coup de baguette d’un enchanteur. Dix siècles étendent leurs sombres ailes autour de moi, et une gloire mourante sourit à ces temps éloignés ou maintes contrées subjuguées admiraient les monuments de marbre du lion ailé de Venise, qui avait assis son trône au milieu de ses cent îles.
Lord Byron, traduction d’Amédée Pichot. 


Le soleil avait disparu derrière les sommets des Alpes tyroliennes, et la lune était déjà levée au-dessus de la barrière du Lido ; les piétons sortaient par centaines des rues étroites de Venise, et se dirigeaient vers la place Saint-Marc, comme l’eau s’élance à travers un aqueduc étroit dans un bassin large et bouillonnant ; de galants cavaliers, de braves citadins, des soldats dalmates et les matelots des galères, des dames de la ville et des femmes de mœurs légères, des joailliers du Rialto et des marchands du Levant ; juifs, Turcs et chrétiens, voyageurs, aventuriers, podestats, valets, avocats et gondoliers, se rendaient tous au centre commun du plaisir. L’air effaré et l’œil indifférent des uns, les pas mesurés et les regards jaloux des autres, les rires des plaisants, les chansons de la cantatrice, la mélodie du joueur de flûte, la grimace du bouffon, le front soucieux et tragique de l’improvisateur, la pyramide du grotesque, le sourire contraint et mélancolique du harpiste, les cris des vendeurs d’eau, les capuchons des moines, les panaches des guerriers, le bourdonnement des voix, et le bruit et le mouvement universel, joints aux objets plus fixes de la place, rendaient cette scène la plus remarquable du monde chrétien.

Située sur les confins de cette ligne qui sépare l’Europe occidentale de l’Europe orientale, et en communication constante avec la dernière, Venise possédait une plus grande variété de caractères et de costumes qu’aucun autre des nombreux ports de cette région. Cette particularité peut encore être observée en partie de nos jours, malgré la fortune déchue de cette cité ; mais à l’époque de notre histoire, la reine des îles, quoiqu’elle eût cessé dès lors d’être maîtresse de la Méditerranée et même de l’Adriatique, était encore riche et puissante. Son influence se faisait sentir dans les cabinets du monde civilisé, et son commerce, quoique à son déclin, était encore suffisant pour soutenir les vastes possessions de ces familles dont les ancêtres étaient devenus riches aux jours de sa prospérité. Ses habitants vivaient parmi les lagunes dans cet état de léthargie qui marque les progrès d’une décadence quelconque, soit morale, soit physique.

À l’heure que nous avons indiquée, le vaste parallélogramme de la Piazza[1] se remplissait rapidement ; les cafés et les casini, établis dans l’intérieur des portiques qui entourent trois des côtés de la place, étaient déjà encombrés par la foule. Tandis que sous leurs arches tout était resplendissant de la lueur des torches et des lampes, le noble rang d’édifices appelé les Procuratori[2] les bâtiments massifs du palais ducal, la plus ancienne église chrétienne, les colonnes de granit de la Piazzetta[3], les mâts triomphaux de la grande place, et la tour si haute du campanile, semblaient dormir, enveloppés par la lune dans le réseau d’une lumière plus douce.

En face de la grande place s’élevait l’élégante et vénérable cathédrale de Saint-Marc, temple de trophées proclamant également la valeur et la piété de ses fondateurs. Cet édifice remarquable dominait les autres ornements de ce lieu comme un monument de la grandeur et de l’antiquité de la république. Son architecture sarrasine, les rangées de petites colonnes précieuses, mais inutiles, qui surchargent sa façade, les dômes asiatiques et bas qui se reposent sur ses murailles depuis mille ans ; ses grossières et fastueuses mosaïques, et par-dessus tout les chevaux conquis à Corinthe, qui s’élancent de cette sombre masse, beaux de toute la gloire de l’art grec, recevaient de cette lumière solennelle un caractère de mélancolie et de mystère en harmonie avec les souvenirs qui se pressent en foule dans l’âme quand l’œil s’arrête sur cette précieuse relique des temps passés.

Les autres ornements particuliers de cette place étaient là comme de dignes compagnons de l’église : la base du campanile reposait dans l’ombre, mais son sommet grisâtre recevait les rayons de la lune sur son profil oriental ; les mâts[4] destinés à porter les drapeaux conquis de Candie, de Constantinople et de la Morée, se dessinaient en lignes sombres et aériennes, tandis qu’à l’extrémité de la plus petite place les formes du lion ailé et celles du saint patron de la ville, chacun sur sa colonne de granit africain, se distinguaient facilement dans l’azur des cieux.

Au pied du premier de ces monuments grandioses, un homme s’appuyait et regardait cette scène animée et saisissante avec le calme et l’indifférence de la satiété. Une foule, composée de quelques individus masqués et d’autres attachant peu d’importance à être reconnus, s’était élancée le long du quai dans la Piazzetta, se dirigeant vers la principale place ; et cet homme avait à peine changé la direction de ses regards et celle de son corps. Son attitude était celle d’un serviteur patient habitué à l’obéissance et veillant pour le plaisir des autres. Les bras croisés et le corps en équilibre sur une jambe, le regard vague, quoique exprimant la bonne humeur, il semblait attendre que quelque signe d’autorité l’invitât à quitter son poste. Sa jaquette de soie parsemée de fleurs, qui mêlaient sur ce riche tissu les couleurs les plus éclatantes, son collet écarlate tombant, le velours brillant de son bonnet, tout le faisait reconnaître pour un gondolier au service d’un particulier[5].

Cependant, fatigué des tours d’un groupe éloigné de sauteurs qui, par leurs pyramides de corps humains, avaient pendant quelque temps attiré son attention, cet individu détourna les yeux et jeta ses regards sur les ondes. Un sentiment de plaisir se montra tout à coup sur son visage, et le moment d’après il pressa dans ses bras un marin au teint hâlé, qui portait les habits larges et le bonnet phrygien des gens de sa profession. Le gondolier parla le premier ; ses paroles avaient le doux accent de ses îles natales.

— Est-ce toi, Stefano ? On disait que tu étais tombé dans les griffes des diables de Barbarie, et que tu plantais de tes mains, que tu arrosais de tes larmes, des fleurs pour un infidèle !

La réponse fut faite dans le dialecte plus dur de la Calabre et avec la rude familiarité d’un marin.

La bella Sorrentina n’est point la ménagère d’un curé ! elle n’est point faite non plus pour faire la sieste avec un corsaire tunisien qui croise dans son voisinage. Si tu avais jamais été au-delà du Lido, tu saurais quelle est la différence entre donner la chasse à une felouque et l’atteindre.

— Agenouille-toi alors, et remercie saint Théodore de sa protection On a dû beaucoup prier sur ton vaisseau dans ce moment, caro Stefano, quoique personne ne soit plus hardi que toi parmi les montagnes de la Calabre, lorsque ta felouque est en sûreté sur le rivage[6].

Le marin jeta un regard moitié sérieux, moitié plaisant, sur l’image du saint patron, et répondit :

— Nous avions un plus grand besoin des ailes de ton lion que des faveurs de ton saint ; je n’ai jamais demandé de secours qu’à saint Janvier, même pendant un ouragan.

— Ce n’est pas ce que tu as fait de mieux, caro, puisque le bon évêque est plus habile à arrêter la lave qu’à apaiser les vents. Mais tu courus donc le danger de perdre la felouque et ses braves matelots parmi les Turcs ?

— Il y avait eu en effet un navire tunisien qui croisait entre Stromboli et la Sicile ; mais, de par saint Michel ! il aurait aussi bien fait de chasser le nuage au-dessus du volcan que de courir après la felouque pendant un sirocco.

— Tu devais avoir le cœur un peu malade, Stefano ?

— Moi !… je ressemblais bien plutôt au lion que voici, avec une petite addition de chaînes et de muselières.

— Comme on s’en aperçut à la rapidité de ta felouque.

— Cospetto ! j’ai souhaité mille fois, pendant la chasse, être un chevalier de Saint-Jean, et que la bella Sorrentina fût une brave galère maltaise, quand ce n’eût été que pour l’honneur de la chrétienté ! Le mécréant serra de près mon arrière pendant deux heures, de si près que je pouvais reconnaître ceux de ces coquins qui portaient des turbans sales ou propres. C’était un triste spectacle pour un chrétien que de voir naviguer si bien ces infidèles.

— Et les pieds te faisaient mal, caro mio, en songeant à la bastonnade ?

— J’ai couru trop souvent nu-pieds sur nos montagnes de Calabre, pour frémir à l’idée d’une semblable bagatelle.

— Chaque homme à sa faiblesse, et je sais que la tienne est la crainte du bras d’un Turc. Tes montagnes natales ont leurs terres douces aux pieds et leurs terres rocailleuses ; mais on dit que le Tunisien choisit un plancher aussi noueux que son cœur lorsqu’il se donne le plaisir d’exciter les lamentations d’un chrétien.

— Le plus heureux mortel ne peut prendre que ce que la fortune lui envoie. Si la plante de mes pieds doit recevoir pareille chaussure, l’honnête prêtre de Sainte-Agathe sera frustré d’un pénitent. J’ai fait un marché avec le bon curé, par lequel il est convenu que toutes les calamités accidentelles de ce genre me seront comptées comme l’équivalent d’une pénitence générale. — Mais comment va le monde de Venise ? et que fais-tu sur les canaux pendant cette saison pour empêcher les fleurs de ta jaquette de se faner ?

— Je fais aujourd’hui ce que j’ai fait hier, et je ferai demain ce que j’ai fait aujourd’hui : je conduis la gondole du Rialto au Giudecca, de Saint-George à Saint-Marc, de Saint-Marc au Lido, et du Lido au logis. Il n’y a point de Tunisien le long de la route pour faire frissonner le cœur ou chauffer les pieds.

— Assez de plaisanteries. N’y a-t-il rien de nouveau dans la république ? aucun jeune noble noyé, aucun juif pendu ?

— Rien d’aussi intéressant, excepté le malheur arrivé à Pietro. Tu te rappelles Pietrillo, qui passa une fois avec toi en Dalmatie comme surnuméraire, alors qu’on le soupçonna d’avoir aidé ce jeune Français à enlever la fille d’un sénateur ?

— Si je me rappelle la dernière famine ! Le coquin ne fit que manger du macaroni et avaler le lacryma-christi que le comte de Dalmatie avait alors.

— Poverino ! sa gondole a été renversée par un habitant d’Ancône, qui passa par-dessus le bateau sans plus de façon qu’un sénateur marche sur une mouche.

— Pourquoi le petit poisson va-t-il dans l’eau profonde ?

— Le pauvre garçon traversait le Giudecca avec un étranger qui avait besoin d’aller prier dans l’église du Rédempteur, lorsque le brick l’accrocha par le dais et brisa la gondole comme si elle eût été une bulle d’eau laissée par le Bucentaure.

— Le padrone aura été trop généreux pour se plaindre de la maladresse de Pietro, puisque le pauvre garçon en a été puni.

— Sainte mère de Dieu ! il gagna la mer au même instant ; sans cela il aurait servi de nourriture aux poissons des lagunes. Il n’y a pas un gondolier à Venise qui ne ressentît l’injure au fond de son cœur, et nous savons, aussi bien que nos maîtres, comment obtenir justice d’une insulte.

— Ma foi ! une gondole est mortelle comme une felouque, et toutes les deux ont leur temps. Il vaut mieux périr sous la proue d’un brick que de tomber sous les griffes d’un Turc. — Comment va ton jeune maître, Gino ? Obtiendra-t-il ce qu’il demande au sénat ?

— Il se rafraîchit le matin dans le Giudecca[7] ; et si tu veux savoir ce qu’il fait le soir, regarde parmi les nobles dans le Broglio[8].

Tandis que le gondolier parlait, il jeta les yeux sur un groupe de patriciens se promenant sous les sombres arcades qui supportent les murailles supérieures du palais du Doge, lieu réservé, à certaines époques, pour le seul usage des privilégiés.

— Je connais l’habitude que les nobles de Venise ont de venir à cette heure sous cette colonnade basse ; mais je n’avais jamais entendu dire qu’ils préférassent les eaux du Giudecca pour leurs bains.

— Si le doge lui-même se jetait hors d’une gondole, il serait obligé d’aller au fond ou de nager comme le plus chétif des chrétiens.

— Par les eaux de l’Adriatique ! le jeune duc allait-il aussi à l’église du Rédempteur pour faire ses prières ?

— Il revenait après les avoir faites. Mais qu’importe dans quel canal un jeune noble soupire la nuit ? Nous étions par hasard près de l’habitant d’Ancône, lorsqu’il fit ce beau chef-d’œuvre. Tandis que Giorgio et moi nous écumions de rage en voyant la maladresse de l’étranger, mon maître, qui n’eut jamais beaucoup de goût ni de connaissances en fait de gondoles, se précipita dans l’eau pour empêcher la jeune dame de partager le sort de son oncle.

— Diavolo ! voilà la première syllabe que tu prononces concernant une jeune dame et la mort de son oncle !

— Tu étais trop occupé de ton Tunisien pour te souvenir de mes paroles. J’ai dû te dire que la belle signora fut bien près de partager le sort de la gondole, et que la perte du marquis romain doit peser lourdement sur la conscience du padrone.

— Santo Padre ! quel malheur pour un chrétien de mourir comme un chien, par la négligence d’un gondolier !

— Il est heureux pour l’habitant d’Ancône que cela se soit passé ainsi ; car on dit que le Romain avait assez d’influence pour engager un sénateur à traverser le Pont des Soupirs en cas de besoin.

— Le diable emporte tous les bateliers négligents, dis-je ! Et que devint le coquin maladroit ?

— Je te dis qu’il quitta le Lido à l’heure même où…

— Et Pietrillo ?

— Il fut repêché par l’aviron de Giorgio, car l’un et l’autre nous étions occupés à sauver les coussins et autres choses de valeur.

— Ne pûtes-vous rien faire pour le pauvre Romain ? Le malheur poursuivra ce brick à cause de sa mort.

— Que le malheur le poursuive jusqu’à ce qu’il laisse ses os contre quelque roc plus dur que le cœur de son patron ! Quant à l’étranger, nous ne pûmes rien faire de mieux que de dire pour lui une prière à saint Théodore, puisqu’il mourut du coup. Mais qu’est-ce qui t’amène à Venise, caro mio ? car ton peu de succès avec les oranges, à ton dernier voyage, t’avait engagé à renoncer à la ville.

Le Calabrois posa un doigt sur une joue, et allongea le visage de manière à donner une expression comique à ses yeux noirs, tandis que le reste de ses beaux traits grecs exprimait la mauvaise humeur.

— Fais attention, Gino, dit-il ; ton maître appelle peut-être pour sa gondole entre le coucher et le lever du soleil.

— Un hibou n’est pas plus éveillé que lui depuis quelque temps. Ma tête n’est jamais sur l’oreiller avant que le soleil soit au-dessus du Lido, depuis que la neige s’est fondue sur le Mont-Felice[9].

— Et lorsque le soleil du visage de ton maître se couche dans son propre palais, tu te hâtes d’aller sur le pont du Rialto[10], parmi les joailliers et les bouchers, pour raconter la manière dont ton maître passe la nuit.

— Ce serait la dernière nuit que je servirais le duc de Sainte-Agathe si ma langue était si leste. Le gondolier et le confesseur sont les deux conseillers privés d’un noble, maître Stefano ; avec cette petite différence que le dernier ne connaît que les péchés qu’il veut bien révéler, tandis que le premier en sait souvent davantage. Je puis trouver une occupation plus sûre, sinon plus honnête, que celle de raconter en plein air les secrets de mon maître.

— Et moi je suis trop sage pour permettre à tous les revendeurs juifs de Saint-Marc de se mêler de mes affaires.

— Oh ! oh ! mon vieil ami, il y a quelque différence entre nos deux occupations, après tout. Un patron de felouque ne peut pas, en toute justice, être comparé au gondolier confident d’un duc napolitain qui a le droit d’être admis au conseil des Trois-Cents.

— Il y a juste la différence qui existe entre l’eau tranquille et les vagues de la mer. Vous effleurez d’un oisif aviron la surface d’une lagune, et je traverse le canal de Piombino par un bon mistral, je dépasse le phare de Messine par un orage, je double Sainte-Marie de Lucques par un vent du levant, j’effleure l’Adriatique par un sirocco assez violent pour cuire mon macaroni et qui fait bouillir la mer plus fort que les chaudrons de Scylla.

— Écoute ! interrompit avec vivacité le gondolier qui, suivant l’humeur italienne, s’était disputé pour la prééminence sans attacher une grande importance à son opinion ; voilà quelqu’un qui va penser que nous avons besoin de sa main pour terminer la dispute.

Le Calabrois recula d’un pas en silence, et regarda d’un air triste, mais calme, l’individu qui avait causé cette remarque. L’étranger passa lentement. Il n’avait pas trente ans, quoique la gravité de sa contenance lui donnât l’air plus âgé. Ses joues pâles attestaient plutôt les chagrins d’esprit que la maladie. Le bon état de l’homme physique se montrait chez lui dans la force musculaire d’un corps qui, quoique fluet et actif, annonçait une grande vigueur. Son pas était ferme, égal et assuré, son maintien droit et aisé, et toutes ses manières caractérisées par un sang-froid qui ne pouvait échapper à l’observation.

Cependant sa toilette était celle de la classe inférieure : un pourpoint de velours commun, un bonnet à la montero de couleur brune, tel qu’on en portait beaucoup alors dans les contrées méridionales de l’Europe, avec d’autres vêtements d’une mode semblable, composaient son costume.

Son visage était mélancolique plutôt que sombre, et le repos parfait qu’on y lisait s’accordait avec le calme de toute sa personne. Ses traits néanmoins étaient hardis et même nobles, montrant ces lignes vigoureuses qui caractérisent les physionomies italiennes des plus hautes classes. Parmi ces traits remarquables brillaient des yeux pleins de feu, d’intelligence et de passion.

Au moment où l’étranger passa, son regard perçant examina le gondolier et son compagnon ; mais ce coup d’œil, quoique pénétrant, fut sans intérêt : c’était le regard vague, mais circonspect, que les hommes qui ont quelque raison de défiance jettent habituellement sur leurs semblables. Il détourna la vue et l’arrêta avec la même expression d’inquiète pénétration sur la première personne qui se rencontra sur son chemin ; et lorsque sa tranquille et gracieuse figure se perdit dans la foule, son œil vif et brillant s’était porté toujours aussi rapidement sur vingt autres.

Ni le gondolier ni le marin calabrais ne parlèrent jusqu’au moment où ils n’aperçurent plus cet homme remarquable. Alors le premier prononça simplement ce nom, avec une respiration pénible :

— Jacopo !

Son compagnon leva les trois doigts avec une expression mystérieuse, et montra le palais des Doges.

— Le laissent-ils prendre l’air, même dans Saint-Marc ? demanda-t-il avec surprise.

— Il n’est pas facile, caro mio, de faire remonter l’eau vers sa source ou d’arrêter le courant. On dit que la plupart des sénateurs céderaient plutôt leur espérance du bonnet à cornes que de renoncer à lui. Jacopo ! il connaît plus de secrets de famille que le bon prieur de Saint-Marc lui-même, ce pauvre homme ! qui est la moitié du jour dans le confessionnal.

— Ah ! ils ont peur de le mettre dans une jaquette de fer, de crainte de faire sortir de singuliers secrets de son corps.

— Corpo di Bacco ! il y aurait peu de tranquillité dans Venise, si le conseil des Trois mettait dans sa tête de délier la langue de cet homme d’une aussi rude manière.

— Mais on dit, Gino, que le conseil des Trois à une manière de nourrir les poissons des lagunes qui jetterait peut-être le soupçon de sa mort sur quelques malheureux habitants d’Ancône, si le corps se remontrait jamais.

— C’est bien ; il n’est pas besoin de crier cela aussi haut que si tu hélais un Sicilien avec ton porte-voix, quoique le fait puisse être vrai. Pour dire la vérité, il y a dans les affaires peu d’hommes qu’on juge avoir plus de pratique que celui qui vient d’entrer dans la Piazzetta.

— Deux sequins ! répondit le Calabrois, renforçant cette expression d’une grimace significative.

— Santa Madona ! tu oublies, Stefano, que même le confesseur n’a aucun embarras dans une affaire où il a été employé. On ne pourrait acheter un de ses coups moins de cent caratani[11] : deux sequins sont bons pour les indiscrets, ou du moins pour ceux qui font leurs prières dès qu’ils ont peur.

— Jacopo ! repartit l’autre, avec une emphase qui semblait réunir toute son aversion et son horreur.

Le gondolier haussa les épaules avec autant d’expression qu’un homme né sur les bords de la Baltique en eût mis dans ses paroles ; mais il parut croire que le sujet était épuisé.

— Stefano Milano, ajouta-t-il après un moment de silence, il y a à Venise des choses que celui qui veut manger son macaroni en paix doit oublier. N’importe quelles soient les affaires qui vous appellent à la ville, vous arrivez à temps pour voir la regatta[12] que l’État doit donner demain.

— As-tu un aviron pour cette course ?

— Celui de Giorgio ou le mien, sous le patronage de saint Théodore. Le prix sera une gondole d’argent pour celui que le bonheur ou l’adresse favorisera. Puis nous aurons les noces avec l’Adriatique.

— Tes nobles feront bien de faire leur cour à la fiancée, car il y a des hérétiques qui réclament ses faveurs. J’ai rencontré un corsaire singulièrement gréé et d’une miraculeuse vitesse, en tournant la pointe d’orante ; il semblait presque avoir envie de suivre la felouque jusque dans les lagunes.

— Cette vue t’échauffa-t-elle la plante des pieds, caro mio ?

— Il n’y avait point sur son pont de tête coiffée d’un turban, mais des bonnets de matelots posés sur des cheveux bien touffus et attachés sous des mentons bien rasés. Le Bucentaure n’est plus le meilleur bâtiment qui vogue entre la Dalmatie et les îles, quoique sa dorure le rende le plus brillant. Il y a au-delà des colonnes d’Hercule des hommes qui ne sont point satisfaits d’entreprendre tout ce qui peut être fait sur leurs propres côtes, mais qui prétendent faire une partie de ce qui peut être fait sur les nôtres.

— La république est un peu vieille, caro, et l’âge a besoin de repos ; les jointures du Bucentaure se sont raidies avec le temps ; et après tant de voyages au Lido, j’ai entendu dire à mon maître que le lion ailé ne volait plus aussi loin que dans sa jeunesse.

— Don Camillo a la réputation de parler hardiment de la fortune de cette ville, lorsque sa tête est en sûreté sous le toit du vieux palais de Sainte-Agathe. S’il parlait avec plus de respect du bonnet du doge et du conseil des Trois, ses prétentions de succéder aux droits de ses ancêtres paraîtraient plus justes aux yeux de ses juges. Mais la distance adoucit les couleurs et apaise les craintes. Mon opinion sur la rapidité de la felouque et sur les mérites d’un Turc subit des changements de cette sorte entre le pont et la pleine mer ; et je t’ai vu, bon Gino, oublier saint Théodore et t’adresser à saint Janvier, lorsque tu étais à Naples, avec autant d’ardeur que si tu te croyais en danger du volcan.

— Il faut parler à ceux qui sont le plus près, afin de mieux entendre, répondit le gondolier en jetant un regard moitié moqueur, moitié superstitieux, vers la statue qui couronnait la colonne de granit contre le piédestal de laquelle il était toujours appuyé. C’est une vérité qui nous avertit d’être prudents : car voilà un Juif qui regarde de ce côté. On dirait qu’il éprouve un scrupule de conscience de laisser passer nos remarques irrespectueuses sans aller les rapporter. On assure que le vieux barbon a d’autres affaires avec les Trois-Cents, outre celle de leur demander de l’argent qu’il prête à leurs fils. Ainsi, Stefano, tu penses donc que la république ne plantera jamais un autre mât de triomphe dans Saint-Marc et n’apportera plus de trophées dans la vénérable église ?

— Naples elle-même, avec ses changements continuels de maîtres, est aussi disposée à faire quelque action d’éclat sur mer que ton animal ailé qui est là. Tu es assez bon pour conduire une gondole dans tes canaux, Gino, ou pour suivre ton maître dans son château de Calabre ; mais si tu savais ce qui se passe dans le monde, tu serais heureux d’écouter les marins aux longs voyages. Les beaux jours de Saint-Marc sont passés, et ceux des hérétiques du nord sont venus.

— Tu as été dernièrement parmi ces menteurs de Génois, Stefano, et tu es arrivé ici la tête remplie de ces contes sur le pouvoir des hérétiques. Gènes la superbe ! qu’est-ce que c’est qu’une ville de murailles comparée à une ville de canaux et d’îles, comme celle-ci ? et qu’a fait cette république des Apennins pour être mise en rapport avec les hauts faits de la reine de l’Adriatique ? Tu oublies ce que Venise a été…

— Zitto, zitto, cet a été, caro mio, est un grand mot dans toute l’Italie. Tu es aussi fier du passé qu’un Romain du Trastevere[13].

— Et le Romain du Trastevere a raison. N’est-ce rien, Stefano Milano, que d’être descendu d’un peuple grand et brave ?

— Il est encore mieux, Gino Monaldi, d’appartenir à un peuple grand et victorieux dans le présent. L’orgueil du passé ressemble un peu au plaisir de ce fou qui rêvait du vin qu’il avait bu la veille.

— Ceci est bon pour un Napolitain dont le pays ne fut jamais une nation, reprit le gondolier avec colère. J’ai entendu dire souvent à don Camillo, dont l’éducation a été aussi soignée que sa naissance est noble, que la moitié des peuples de l’Europe ont monté sur le cheval de Sicile et ont usé les jambes de tes Napolitains, à l’exclusion de ceux qui avaient le plus de droits à s’en servir.

— Cela peut être ; et cependant les figues sont aussi douces que jamais, et les bec-figues aussi tendres ! les cendres du volcan couvrent tout !

— Gino ! dit avec autorité une voix près du gondolier.

— Signore !

Celui qui avait interrompu le dialogue montra le bateau sans dire une parole.

— Au revoir, murmura précipitamment le gondolier.

Son compagnon lui serra la main avec amitié ; car ils étaient compatriotes de naissance, quoique le hasard eût attiré le premier sur les canaux. L’instant d’après, Gino arrangeait les coussins de son maître, ayant d’abord réveillé son subordonné et son confrère en avirons, qui était plongé dans un profond sommeil.


  1. Piazza : grande place Saint-Marc.
  2. Procuratori : palais des procurateurs. Les procurateurs sont des nobles vénitiens, qu’on regarde comme les tuteurs publics des pauvres, des orphelins, etc., etc.
  3. petite place Saint-Marc.
  4. Trois mâts où l’on déployait autrefois les pavillons de la république, en mémoire des trois royaumes de Chypre, de Candie et de Négrepont.
  5. Les gondoliers publics portaient autrefois un costume, comme c’était l’usage il y a un siècle en Europe parmi tous les ouvriers. Cet usage a été abandonné, mais les gondoliers particuliers, étant serviteurs, portent une espèce de livrée.
  6. L’habitude d’amarrer les plus petits vaisseaux est universelle sur les côtes de la Méditerranée. La côte est en général remplie de rochers, mais il y a de temps en temps de petites dentelures qui ont des bords sablonneux, elles sont garnies de petites barques de toute espèce, et qui offrent le coup-d’œil le plus pittoresque.
  7. Long canal de Venise.
  8. Promenade des nobles.
  9. Les seules montagnes, on pourrait même dire les seules collines qui s’élèvent sur les plaines de la Lombardie. Lorsque cette vaste plaine était un golfe, ces montagnes étaient probablement une île rocailleuse. Elles sont éloignées d’environ trente milles de Venise, sur la route de Ferrare.
  10. Ce pont célèbre est divisé par deux rangées de boutiques, formant trois passages pour ceux qui le traversent. Les boutiques qui font face au passage intérieur sont principalement occupées par des orfèvres, tandis que les autres appartiennent à des bouchers Le Rialto est une île, le pont du Rialto est celui par lequel on se rend dans cette île et le principal pont de Venise. Le Rialto de Shakspeare était probablement l’île qui est une espèce de bourse.
  11. Un caratano était la plus petite monnaie de Venise ; sa valeur n’était pas d’un liard. Il semblerait que c’est une corruption de quaranta ou quarante.
  12. Regatta ou course de gondoles.
  13. Un quartier de Rome moderne, qui prétend être peuplé par les descendants des anciens maîtres du monde, et qui affecte de regarder les autres habitants comme des barbares.