Le Bravo/Préface de la première édition

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 3-5).

PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.




Il est à regretter que le monde ne sache pas faire une plus juste application des termes politiques. Ou donne, en général, à tous les gouvernements le nom de monarchie ou de république ; La première classe comprend également ces États où le souverain est adoré comme un dieu, et ceux où il remplit les humbles fonctions d’un mannequin. Dans la seconde nous trouvons confondues sous la même dénomination générale les aristocraties et les démocraties. Une généralisation si étendue jette une confusion complète sur la politique des États.

L’auteur a cherché à donner à ses concitoyens[1], dans cet ouvrage, un tableau du système social d’une des soi-disant républiques de l’autre hémisphère. Il n’a pas prétendu dessiner des caractères historiques, qui sentent toujours la fiction sous leur costume le plus grave ; il a simplement voulu mettre sous les yeux les ressorts familiers de la politique vénitienne. Pour justifier la ressemblance, sans se dissimuler les défauts de l’exécution, il en appelle à l’ouvrage bien connu de M. Daru.

Une histoire des progrès de la liberté politique, écrite purement dans l’intérêt de l’humanité, manque encore à la littérature. Dans les États qui ont mal commencé à cet égard, on trouverait que les citoyens, ou plutôt les sujets, ont extorqué privilège sur privilège, à mesure que l’accroissement de leur intelligence et de leur importance leur a appris à réclamer et à défendre ces droits particuliers qui étaient nécessaires à leur bonheur ; une certaine quantité de ces immunités, sauf une exception récente et solitaire en faveur de la Suisse, constitue, même dans le moment actuel, la liberté en Europe. Il est à peine nécessaire de dire au lecteur que cette liberté, plus ou moins étendue, dépend d’un principe entièrement différent de celui de la nôtre. Ici[2], les immunités ne procèdent pas du gouvernement, mais elles lui sont accordées ; en d’autres termes, ce sont des concessions de droits naturels faites par le peuple à l’État, pour jouir des bienfaits de la protection sociale. Tant que cette différence vitale existera entre nous et les autres nations, il sera inutile de chercher des analogies matérielles entre leurs institutions et les nôtres. Il est vrai que, dans un siècle comme celui-ci, l’opinion publique est une charte par elle-même, et que le gouvernement le plus despotique qui existe dans toute l’étendue de la chrétienté doit, jusqu’à un certain point, en respecter l’influence. Les gouvernements les plus doux et les plus justes de l’Europe sont, en ce moment, des despotismes en théorie. Le caractère du prince et celui du peuple entrent pour beaucoup dans la considération d’un résultat si extraordinaire ; mais l’on ne doit jamais oublier que, quoique le caractère du peuple soit assez stable, celui du monarque est sujet à changer. En admettant tous les bienfaits qui peuvent découler d’une administration juste sous des princes sages et humains, un gouvernement dont le peuple n’est réellement pas la base renferme en lui-même un vice inévitable et oppressif, — la nécessité de se soutenir par la force physique et par des impositions onéreuses contre l’action naturelle de la majorité.

Si nous voulions faire la définition d’une république, nous dirions que c’est un État dans lequel le pouvoir, en théorie et en pratique, dérive du peuple, où les agents publics sont constamment responsables envers le peuple ; responsabilité qui ne peut être ni niée ni éludée. Qu’un tel système vaille mieux sur une grande échelle que sur une petite, c’est ce qui est contraire aux théories brillantes qui ont été maintenues pour soutenir des institutions différentes : mais la moindre réflexion doit rendre cette vérité évidente, puisque les erreurs populaires sont la cause de tous les dangers des gouvernements populaires ; et un peuple qui a des intérêts différents et des possessions territoriales étendues, est beaucoup moins sujet à y tomber que ne le sont les habitants d’une seule ville ou d’un comté. Si nous ajoutons à cette définition, comme un caractère infaillible du genre, qu’une véritable république est un gouvernement contre lequel l’instinct de leur propre conservation inspire à tous les autres un sentiment de jalousie et de haine, nous croyons qu’on ne pourra se méprendre sur la classe. Jusqu’à quel point Venise aurait pu supporter un jugement d’après ces principes, c’est ce que nous laissons au lecteur le soin de décider lui-même.


  1. Les habitants des États-Unis d’Amérique.
  2. Dans les États-unis d’Amérique.