Le Bravo/Chapitre IV

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 47-56).

CHAPITRE IV.


Cela me fait penser que le monde est plein de difficultés, et que ma fortune descend avec le courant.
Shakspeare. Richard II.


Bien que la gaieté régnât au milieu des places de Venise, le reste de la ville était silencieux comme le tombeau. Une ville dans laquelle le pied d’un cheval ou le bruit d’une roue ne sont jamais entendus a un caractère particulier : mais la forme du gouvernement entier, et la longue habitude de prudence contractée par le peuple, donnaient de la gravité à l’aspect le plus léger. Cependant il y avait des temps et des lieux où l’effervescence et l’étourderie de la jeunesse trouvaient l’occasion de se montrer, et ces occasions n’étaient pas rares. Mais lorsque les habitants de Venise se voyaient éloignés de la tentation et même de l’espèce d’appui qu’on se prête mutuellement en société, leur caractère devenait sombre comme leur ville.

Tel était l’état de presque toute la cité de Venise, lorsque la scène que nous avons décrite dans le dernier chapitre eut lieu sur la Piazza de Saint-Marc. La lune était assez haute pour que sa lumière tombât entre les rangées de murailles qui touchaient çà et là la surface de l’eau, à laquelle elle communiquait une lueur tremblante, tandis que les dômes et les tours restaient sans cette clarté, dans un solennel repos. Par intervalles, la façade d’un palais recevait les rayons de la lune sur ses pesantes corniches et sur ses colonnes travaillées ; la triste tranquillité de l’intérieur présentait alors un contraste frappant avec l’architecture du dehors. Notre histoire nous conduit maintenant dans l’une de ces demeures patriciennes de première classe.

Une lourde magnificence présidait au style de l’édifice. Le vestibule était vaste, massif et voûté ; l’escalier de marbre, somptueux et grand. Les appartements étaient imposants par leurs dorures et leurs sculptures, tandis que les murs étaient couverts de tableaux dans lesquels les plus grands peintres de l’Italie avaient prouvé leur génie. Parmi ces chefs-d’œuvre d’un siècle plus heureux sous ce rapport que celui dans lequel nous écrivons, le connaisseur eût deviné facilement le pinceau de Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret, trois noms dont les habitants de Venise tirent justement vanité. Parmi ces ouvrages des premiers maîtres, on en voyait d’autres dus au talent de Bellino, de Mantegna et de Palma Vecchio, artistes qui ne le cèdent qu’aux plus célèbres peintres de l’école vénitienne. De vastes miroirs couvraient la partie des murs que la collection de tableaux avait laissée vacante, tandis que les draperies de velours et de soie ajoutaient à la beauté d’un lieu dont la magnificence était presque royale. Les élégants et frais parquets, composés des marbres les plus coûteux de l’Italie et de l’Orient, polis avec le plus grand art et curieusement entremêlés, augmentaient aussi le luxe d’un séjour où le goût le disputait à la richesse.

Le bâtiment, dont deux côtés s’élevaient littéralement du sein des eaux, était, comme à l’ordinaire, disposé autour d’une cour. En suivant ses différentes façades, l’œil pouvait pénétrer à travers plusieurs portes ouvertes à cette heure pour faciliter le passage de l’air venant de la mer dans une longue suite d’appartements meublés de la manière que nous avons décrite, et éclairés par des lampes qui répandaient la plus douce lumière. Passant rapidement dans des appartements de réception et des chambres à coucher, dont la magnificence semblait se jouer des besoins habituels de la vie, nous introduirons le lecteur dans la partie du palais où nous conduit cette histoire.

À l’angle du bâtiment, sur le côté du plus bas des deux canaux, et aussi loin que possible de celui qui conduisait à la ville, où se voyait la façade de l’édifice, il y avait une suite d’appartements déployant le même luxe et la même magnificence que ceux dont nous avons déjà parlé, mais indiquant en même temps une plus grande attention pour les besoins ordinaires de la vie. Les tapisseries étaient bien des velours les plus riches et des soies les plus moelleuses, les glaces de la composition la plus pure ; les parquets brillaient des mêmes couleurs, et les murailles étaient ornées de tableaux ; mais le tout présentait une image plus parfaite du bonheur domestique : les plis des tapisseries et des rideaux tombaient plus négligemment ; les lits étaient faits pour le repos et non pour la parade ; et les peintures étaient de délicieuses copies tracées par quelque jeune amateur dont les loisirs avaient été employés à cette charmante occupation.

La belle personne dont le talent avait donné naissance aux imitations des tableaux divins de Raphaël et à ceux du Titien aux couleurs brillantes, était alors dans ces appartements, s’entretenant avec son directeur spirituel et une personne de son sexe, qui depuis longtemps joignait au titre de parente celui d’institutrice. L’âge de la jeune dame était si tendre, que dans les contrées du nord on eût à peine pensé qu’elle sortait de l’enfance ; mais dans son pays natal, la juste proportion de ses formes et l’expression éloquente de ses yeux noirs indiquaient également la taille et l’intelligence d’une femme.

— Je vous remercie de votre bon conseil, mon père, et mon excellente donna Florinda vous remerciera plus encore ; car vos opinions sont si semblables aux siennes, que quelquefois j’admire les secrets moyens par lesquels l’expérience fait penser de même la sagesse et la bonté sur des matières d’un intérêt personnel si peu important.

Un furtif et léger sourire anima la bouche sévère du carme à cette observation naïve de son ingénieuse élève.

— Tu apprendras, mon enfant, répondit-il, lorsque le temps t’aura donné la sagesse des années, que c’est en ce qui concerne le moins nos passions et nos intérêts que nous sommes le plus habiles à décider avec prudence et impartialité. Bien que donna Maria n’ait pas encore passé l’âge où le cœur est entièrement subjugué, et qu’elle ait encore tout ce qui attache au monde, elle t’assurera de cette vérité, ou je me suis étrangement mépris sur l’excellence de cette raison qui l’a jusqu’ici si bien conduite dans ce triste pèlerinage que nous sommes tous destinés à accomplir.

Quoique le capuchon couvrît la tête du carme qui se préparait à quitter l’appartement, et que son œil pénétrant n’eût point quitté le beau visage de sa pénitente, le sang reflua vers les joues pâles de sa compagne, et sa physionomie trahit de l’émotion à cette louange, comme un nuage d’hiver brille d’une lueur subite au coucher du soleil.

— J’espère que Violetta n’entend point de telles paroles pour la première fois, observa donna Florinda d’une voix faible et tremblante.

— Il serait difficile que ce qui est bon et profitable pour une personne de mon âge ne m’eût point encore été dit, répondit vivement la jeune élève en levant les mains vers celle qui avait été sa compagne assidue, quoique son regard préoccupé ne quittât point les traits du carme. Mais pourquoi le sénat désire-t-il disposé d’une jeune fille qui serait satisfaite de vivre pour toujours comme elle vit maintenant, heureuse dans se jeunesse et dans un intérieur sans éclat ?

— Le temps inflexible n’arrêtera point les années, afin qu’une personne aussi innocente que toi ne connaisse point les malheurs et les épreuves d’un âge plus avancé. Cette vie a des devoirs impérieux et souvent tyranniques. Tu n’ignores pas la politique qui gouverne un État dont le nom s’est rendu illustre par ses hauts faits à la guerre, ses richesses et son influence étendues sur les autres nations. Il y a à Venise une loi qui ordonne que tous ceux qui réclament un intérêt dans ses affaires ne s’allieront point à l’étranger de manière à nuire au dévouement que chacun doit à la république. Ainsi le patrice de Saint-Marc ne peut être seigneur sur des terres étrangères, et l’héritière d’un nom aussi grand, aussi noble que le tient ne peut être donnée eu mariage dans un pays étranger sans le consentement de ceux qui veillent aux intérêts de tous.

— Si la Providence m’avait placée dans une plus humble classe, il n’en aurait pas été ainsi. Il me semble qu’il convient mal au bonheur d’une femme d’être sous la tutelle spéciale du conseil des Dix.

— Il y a de l’imprudence et, je suis fâché de le dire, de l’impiété dans tes panoles. Notre devoir nous ordonne de nous soumettre aux lois terrestres ; et, plus que le devoir, la religion nous enseigne à ne point nous révolter contre les décrets de la Providence. Mais je ne comprends pas le malheur contre lequel tu murmures, me fille. Tu es jeune, riche au-delà de ce que peuvent exiger les désirs des princes, et une naissance assez haute pour exciter de l’orgueil, et d’une beauté capable de te rendre le plus dangereux de tous tes ennemis : et, tu te plains d’une destinée à laquelle toutes les personnes de ton sexe et de ton rang sont forcées d’obéir !

— Si j’ai offensé la Providence, je m’en repens, répondit Violetta ; mais certainement ce serait un bonheur pour une fille de seize ans, si les pères de l’État étaient assez occupés d’affaires plus importantes pour oublier sa naissance, son âge et jusques à sa fortune.

— Il y aurait peu de mérite à être satisfait d’un monde qui serait arrangé suivant nos propres caprices ; et il est douteux que nous fussions plus heureux, toutes choses étant suivant nos désirs, que nous ne le sommes étant obligés de nous soumettre à à ce qui est. L’intérêt que la république prend à ton sort, ma fille, est le prix que tu paies pour la richesse et la magnificence dont tu es entourée. Une femme plus obscure et moins favorisée de la fortune pourrait jouir d’une plus grande liberté ; mais cette liberté ne serait point dotée de la pompe qui orne la demeure de tes ancêtres.

— Je désirerais qu’il y eût dans cette demeure moins de luxe et plus de liberté.

— Le temps te donnera des idées différentes. À ton âge, on voit tout couleur d’or, et on croit son existence désenchantée lorsqu’on est traversé dans ses désirs irréfléchis. Je ne nie pas cependant que les avantages dont tu jouis n’aient leurs inconvénients. Venise est, gouvernée par une politique toujours intéressée, et peut-être, dit-on, incapable de remords. (Ici la voix du carme s’affaiblit, et avant de continuer, il jeta un regard inquiet autour de lui.) La prudence du sénat se fait un devoir de prévenir, autant qu’il se peut, l’union d’intérêts qui non seulement peuvent se nuire entre eux, mais encore mettre en danger ceux de l’État. Ainsi, comme je te l’ai déjà dit, aucun sénateur ne peut posséder des terres hors des limites de la république ; une personne de haute naissance ne peut pas non plus se lier par le mariage à un étranger d’une influence dangereuse, sans le consentement du sénat. Telle est ta situation. Parmi les différents seigneurs venus du dehors qui aspirent à ta main, le conseil n’en volt aucun auquel il puisse accorder cette faveur sans créer ici une influence qui ne doit pas être donnée à un étranger. Don Camillo Monforte, le cavalier auquel tu dois la vie, et dont tu as parlé dernièrement avec gratitude, a plus encore à se plaindre que toi de ces décrets sévères.

— Mon chagrin augmenterait encore, si je croyais qu’un jeune homme qui a montré tant de courage en ma faveur eût des raisons de redouter cette sévérité, reprit vivement Violetta. Quelle est l’affaire qui si heureusement pour moi a conduit le seigneur de Sainte-Agathe à Venise ? Une jeune fille reconnaissante peut, je crois, le demander sans scrupule.

— L’intérêt que tu lui portes est aussi naturel que recommandable, répondit le carme avec une simplicité qui faisait plus d’honneur à son caractère qu’à sa pénétration. Il est jeune, et sans doute il est conduit par sa fortune et les passions de son âge à bien des actes de faiblesse ; souviens-toi de lui, ma fille, dans tes prières, afin de lui payer ainsi ta reconnaissance. Ses affaires en cette ville sont de notoriété publique, et ton ignorance sur ce point ne vient que de la vie retirée que tu mènes.

— Mon élève a d’autres objets pour occuper ses pensées que les intérêts d’un jeune étranger qui vient à Venise pour ses affaires, observe donna Florinda.

— Mais si je dois me souvenir de lui dans mes prières, mon père, je désirerais savoir d’abord ce dont le jeune noble a le plus besoin.

— Souviens-toi seulement de ses besoins spirituels ; car il possède les biens que ce monde peut offrir, quoique souvent l’homme qui est le plus riche soit celui dont les désirs spot le moins satisfaits. Il paraît qu’un des ancêtres de don Camillo fut autrefois sénateur à Venise, et que la mort d’un parent mit en sa possession plusieurs seigneuries de la Calabre. Les plus jeune de ses fils, par un décret spécial rendu en faveur d’une famille qui avait bien servi l’État, entra en jouissance de ces domaines, tandis que l’aîné transmit son rang de sénateur et sa fortune sur le territoire de Venise à sa postérité. Le temps a éteint la branche aînée, et don Camillo, depuis des années, assiège le conseil pour être rétabli dans les droits auxquels son ancêtre avait renoncé.

— Peut-on le refuser ?

— Cette demande exige qu’on renonce pour lui aux lois établies. S’il abandonnait les seigneuries de Calabre, le Napolitain y perdrait plus qu’il n’y gagnerait. Garder ces seigneuries et celles que sa famille possédait sur le territoire de la république serait enfreindre une loi qui a cessé rarement d’être observée. Je connais peu, ma fille, les affaires de cette vie ; mais il y a des ennemis de la république qui disent qu’il est difficile d’obéir aux obligations qu’elle impose, et qu’elle accorde rarement des faveurs de cette sorte sans en exiger d’amples équivalents.

— Cela est-il juste ? Si don Camillo Monforte a des droits à réclamer à Venise, soit qu’il demande des palais sur les canaux ou des terres sur le continent, des honneurs dans la république ou une voix au sénat, on devrait lui rendre justice sans délai, afin qu’on ne dise pas que la république se vante plus de cette vertu sacrée qu’elle ne la pratique.

— Tu parles avec la franchise de la jeunesse ; mais les hommes, ma fille, ont le tort de séparer leurs actes publics de l’effrayante responsabilité de leurs actes privés : comme si Dieu, en douant leur être de raison et des glorieuses espérances du christianisme, les avait aussi doués de deux âmes, dont une seulement serait digne de leurs soins !

— N’y a-t-il pas des personnes, mon père, qui pensent que, tandis que le mal que nous commettons individuellement retombe sur nous, celui qui est commis par l’État retombe sur la nation ?

— L’orgueil de la raison humaine a inventé diverses subtilités pour satisfaire ses passions ; mais il ne peut jamais se nourrir d’une illusion plus fatale que celle-ci. Le criminel qui entraîne l’innocent dans sa faute et dans les conséquences qui en dérivent, est doublement criminel ; et quoique ce soit une des propriétés du péché de porter son châtiment avec lui, même dans cette vie, celui qui pense que la grandeur du crime sera son excuse conçoit une vaine espérance. La principale sécurité de notre nature consiste à éviter les tentations, et l’homme qui est le plus à l’abri des fautes du monde est celui qui est le plus éloigné de ses vices. Quoique je désirasse que justice fût rendue au noble Napolitain, je pense en même temps que c’est peut-être pour son bonheur éternel que les nouveaux biens qu’il cherche lui seront refusés.

— Il m’est difficile de croire, mon père, qu’un cavalier qui n’a point hésité à secourir les malheureux puisse abuser des dons de la fortune.

Le carme jeta un regard inquiet sur les beaux traits de la jeune Vénitienne. Il y avait dans ce regard une sollicitude paternelle et un pressentiment prophétique ; mais la charité adoucit bientôt l’expression de ces deux sentiments.

— La reconnaissance que tu épreuves pour celui qui t’a sauvé la vie, dit-il avec douceur, convient à ton rang et à ton sexe ; c’est un devoir. Conserve ce sentiment, car il est lité à la sainte gratitude qu’un homme doit à son Créateur.

— Une reconnaissance stérile est-elle suffisante, mon père ? demanda Violetta. Une personne qui porte mon nom et qui est apparentée comme moi pourrait faire davantage. Nous pouvons intéresser les patrices de ma famille en faveur d’un étranger, afin que son procès ait une heureuse issue.

— Prends garde, ma fille. L’intercession d’une personne au sort de laquelle la république s’intéresse si vivement peut susciter à don Camillo des ennemis au lien d’amis.

Donna Violetta gardait le silence, tandis que le moine et donna Florinda la regardaient avec tristesse. Le premier venait d’ajuster son capuchon et se disposait à partir. La noble jeune fille s’approoha du carme, et, le regardant avec une confiance naïve, mais respectueuse, elle lui demanda sa bénédiction. Lorsque cette action solennelle et habituelle fut accomplie, le moine se tourna vers la compagne de sa pénitente. Donna Florinda laissa tomber sur ses genoux la soie à laquelle elle travaillait, et resta silencieuse tandis que le carme levait ses mains ouvertes sur sa tête courbée. Les lèvres du moine s’agitèrent, mais les paroles qu’il prononça ne furent point entendues. Si la jeune fille confiée aux soins de ces deux personnes eût été moins absorbée par ses propres sentiments, on plus versée dans les mystères du monde dans lequel elle était sur le point d’entrer, il est probable qu’elle eût découvert une profonde et douce sympathie dans le silence de son père spirituel et de son institutrice.

— Tu ne nous oublieras pas, mon père, dit Violetta avec vivacité ; l’orpheline au sort de laquelle la république s’intéresse si sérieusement a besoin de tous les amis sur qui elle peut compter.

— Que Dieu te protège, ma fille ! dit le moine, et que la paix de l’innocence soit avec toi

Il salua encore de la main, et, se détournant, il quitta l’appartement. Les yeux de donna Florinda suivirent les vêtements blancs du moine jusqu’à ce qu’ils devinssent invisibles ; et, lorsqu’ils retombèrent sur son ouvrage, ils se fermèrent un instant, comme si sa conscience lui eût adressé intérieurement un reproche. La jeune maîtresse du palais appela un valets et lui ordonna d’accompagner son confesseur jusqu’à sa gondole ; puis elle dirigea ses pas vers un balcon ouvert : un long silence succéda ; c’était un de ces silences éloquent pleins d’idées, tout à fait en rapport avec l’heure mélancolique de la nuit et le calme d’une ville telle que Venise. Tout à coup Violette recula de la fenêtre, et parut alarmée.

— Avez-vous entendu un bateau sous la fenêtre ? demanda donna Florinda, qui avait remarqué le mouvement de sa compagne.

— L’onde ne fut jamais plus tranquille. Mais n’entendez-vous pas les sons des hautbois ?

— Sont-ils assez rares sur les canaux pour avoir le pouvoir de vous chasser du balcon ?

— Il y a des cavaliers sous les fenêtres du palais Mentoni : ils complimentent sans doute notre amie Olivia.

— Cette galanterie est encore une chose commune. Tu sais qu’olivia doit être unie sous peu à son cousin, et il emploie le moyen ordinaire de faire sa cour.

— Ne trouves-tu pas que cet aveu public d’une passion est pénible ? Si je devais être mariée, je voudrais que ces sons ne parvinssent qu’à mon oreille.

— c’est un sentiment malheureux pour une personne dont la main doit être donnée par le sénat. Je crains qu’une fille de ton rang ne doive se contenter d’entendre exalter, sinon exagérer ses charmes, et chanter ses mérites sous le balcon par des mercenaires.

— Je voudrais qu’ils eussent fini ! s’écria Violetta en se bouchant les oreilles. Personne ne connaît mieux les qualités de notre amie que moi ; mais cette publicité pour des pensées qui devraient être secrètes doit la blesser.

— Tu peux aller de nouveau sur le balcon : la musique a cessé.

— Il y a des gondoliers qui chantent près du Rialto ? c’est une musique que j’aime ; elle est douce et ne trahit point nos sentiments Voudrais-tu faire une promenade sur l’eau cette nuit, ma chère Florinda ?

— Où voudrais-tu aller ?

— Je ne sais pas ; mais la soirée est si belle, et il me semble que j’aimerais à partager les plaisirs du dehors.

— Il y en a plus d’un sur les canaux qui voudrait partager les fêtes de ton palais. Il en est toujours ainsi dans la vie : nous attachons peu d’importance à ce que nous avons, et ce que nous ne possédons pas est sans prix.

— J’ai à rendre mes devoirs à mon tuteur, dit Violetta, et nous voguerons vers son palais.

Quoique donna Florinda eût prononcé des paroles si graves, son visage n’annonçait aucune sévérité. Mettant de côté son ouvrage, elle se prépare à satisfaire les désirs de son élève. C’était l’heure à laquelle les personnes de distinction sortent de leur palais, et jamais Venise avec la gaieté de ses places publiques, jamais l’Italie avec son doux climat, n’avaient présenté une si agréable tentation de chercher le grand air.

Le valet de chambre appela les gondoliers, et les dames, s’enveloppant dans leurs mantilles et prenant leurs masques, se rendirent promptement dans la barque.