Le Bravo/Chapitre XII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 143-156).

CHAPITRE XII.


Lorsqu’on nomme ce pouvoir dans la conversation habituelle, n’importe dans quel lieu, celui qui parle baisse tout à coup la voix et les yeux, et montre le ciel, comme s’il parlait de Dieu.
Rogers.


Le lecteur a probablement deviné qu’Antonio était alors dans une antichambre du tribunal terrible et secret dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Comme tous les individus de sa classe, le pêcheur avait une vague idée de l’existence et des attributions du conseil devant lequel il allait paraître. Mais il était loin de comprendre l’étendue des fonctions de ceux qui prenaient également connaissance des plus importants intérêts de la république et des plus frivoles affaires des familles patriciennes. Tandis que son esprit était préoccupé du résultat probable de l’entrevue qui allait avoir lieu, une porte s’ouvrit, et un domestique fit signe à Jacopo d’avancer.

Le profond et imposant silence qui succéda à l’arrivée de ces deux hommes en présence du conseil des Trois nous donne le temps de jeter un coup d’œil sur l’appartement et sur ceux qu’il contenait. La salle n’était pas grande, relativement au pays et au climat, mais sa dimension convenait au mystère du conseil qui s’assemblait entre ses murs. Le sol était revêtu de marbre blanc et noir, et les murs étaient entourés d’une tapisserie de drap noir. Une seule lampe de bronze brûlait au milieu sur une table solitaire, qui, comme tous les autres objets de cet ameublement mesquin, était couverte de la même lugubre tenture. Dans les angles de la chambre, il y avait des armoires en saillie, et qui étaient peut-être des passages conduisant aux autres appartements du palais. Toutes les portes étaient dérobées aux regards par les tapisseries, ce qui donnait à cette scène un aspect aussi triste qu’effrayant. Du côté opposé à Antonio, trois hommes étaient assis sur des chaises curules ; mais leurs masques et les draperies qui cachaient leur taille empêchaient de reconnaître leur personne. Un de ces individus portait une robe cramoisie, comme étant le représentant que le hasard avait donné au conseil privé du doge ; des robes noires étaient le costume de ceux qui avaient tiré les boules heureuses, ou plutôt malheureuses, dans le conseil des Dix, qui était lui-même une fraction du sénat, fraction temporaire et créée par le hasard. Il y avait deux subordonnés près de la table ; mais ces hommes, ainsi que les officiers inférieurs de ce lieu, portaient le même déguisement que leurs chefs. Jacopo regardait cette scène comme un homme habitué à ses effets, quoique avec l’expression du respect et de l’effroi : mais l’impression qu’elle produisait sur Antonio était trop évidente pour n’être pas remarquée. Il est probable que le long silence qui suivit son entrée fut calculé pour produire sur lui cette sensation, car des yeux attentifs surveillaient ses regards et ses gestes.

— On t’appelle Antonio des lagunes, demanda un des secrétaires, lorsque le personnage revêtu d’une robe cramoisie eut fait un signe secret pour commencer l’interrogatoire.

— Un pauvre pêcheur, Excellence, qui doit beaucoup à saint Antoine à la pêche miraculeuse.

— Et tu as un fils qui porte ton nom, et qui suit la même carrière que toi ?

— C’est le devoir d’un chrétien de se soumettre à la volonté de Dieu. Mon fils est mort depuis douze ans, vienne le jour où les galères de la république chassèrent les infidèles depuis Corfou jusqu’à Candie. Il fut tué, noble seigneur, avec plusieurs autres de sa profession dans ce sanglant combat.

Il y eut un mouvement de surprise parmi les secrétaires ou greffiers ; ils se parlèrent bas et parurent examiner avec embarras les papiers qu’ils tenaient à la main. Ils jetèrent un regard sur les juges silencieux, enveloppés dans le mystère impénétrable de leur fonction. Cependant, à un signe secret, un des gardes conduisit Antonio et son compagnon hors de l’appartement.

— Il y a ici quelque inadvertance, dit la voix morne d’un des trois personnages masqués, aussitôt que le bruit des pas de ceux qui s’étaient retirés fut devenu insensible. Il n’est pas convenable que l’inquisition de Venise montre cette ignorance.

— Elle a seulement rapport à la famille d’un obscur pêcheur ; illustre seigneur, répondit le secrétaire tremblant, et peut-être a-t-il voulu nous tromper dès le commencement de son interrogatoire.

— Tu es dans l’erreur, interrompit un autre des trois personnages. Cet homme s’appelle Antonio Tecchio, et, comme il le dit, son fils unique mourut dans un combat contre les Ottomans. Celui dont il est question est son petit-fils, et ce n’est encore qu’un enfant.

— Le noble seigneur a raison, répondit le secrétaire. Dans l’embarras des affaires, nous nous sommes mépris sur un fait que la sagesse du conseil a bientôt su rectifier. Venise est heureuse d’avoir, parmi ses plus nobles et plus anciennes maisons, des sénateurs qui connaissent aussi particulièrement les affaires de ses plus humbles enfants.

— Qu’on introduise cet homme de nouveau, reprit le juge en inclinant légèrement la tête pour répondre à ce compliment, ces accidents sont inévitables dans le tumulte des affaires.

Les ordres nécessaires furent donnés, et Antonio, ainsi que son compagnon, qui était toujours à côté de lui, furent de nouveau introduits.

— Ton fils mourut au service de la république, Antonio ? demanda le secrétaire.

— Oui, Signore. Que la sainte Vierge Marie ait pitié de sa jeunesse, et prête une oreille attentive à mes prières ! Un si bon fils et un homme si brave ne peut pas avoir besoin de messes pour son âme, sans quoi sa mort m’aurait causé un double chagrin, n’étant pas assez riche pour en acheter.

— Tu as un petit-fils ?

— J’en avais un, noble sénateur, et j’espère qu’il vit encore.

— Il ne travaille pas avec toi dans les lagunes ?

— Plût à saint Théodore que cela fût ! Il m’a été ravi, Signore ; avec plusieurs autres jeunes gens de son âge et conduit sur les galères : puisse Notre-Dame l’en délivrer bientôt ! Si Votre Excellence a l’occasion de voir le général des galères ou quelque autre personne ayant de l’autorité dans cette partie, je vous demande à genoux de lui parler en faveur de mon enfant, un jeune homme si pieux et si bon qu’il a jeté rarement ses filets dans l’eau sans avoir dit un Ave ou une prière à saint Antoine, un enfant qui ne m’a jamais donné de sujet de chagrin jusqu’au moment où il tomba dans les griffes de Saint-Marc.

— Lève-toi, ce n’est pas là l’affaire sur laquelle nous voulons te questionner. Tu as parlé aujourd’hui à notre illustre prince le doge ?

— J’ai prié Son Altesse de rendre la liberté à mon enfant.

— Et tu l’as fait ouvertement, sans aucune déférence pour la haute dignité et le caractère sacré du chef de la république ?

— Je l’ai fait comme père et comme homme ; si la moitié de ce qu’on dit sur la justice de la république était vrai, Son Altesse m’aurait écouté comme père et comme homme.

Un léger mouvement parmi les Trois força le secrétaire de s’arrêter. Lorsqu’il vit que ses supérieurs gardaient le silence, il continua :

— Tu as agi ainsi en public et au milieu des sénateurs, et lorsque tu as été repoussé comme présentant une requête déraisonnable et inconvenante, relativement au lieu où tu te trouvais, tu as cherché d’autres moyens de faire accueillir ta demande ?

— Cela est vrai, illustre Signore.

— Tu t’es présenté au milieu des gondoliers de la regatta dans un costume peu décent, et tu t’es placé le premier parmi ceux qui se disputaient les faveurs du sénat et du prince.

— Je suis venu avec le vêtement que je porte tous les jours devant la Vierge Marie et saint Antoine ; et si je fus le premier dans la course, je le dois plutôt à la complaisance de l’homme qui est à mes côtés qu’à la force que mes vieux os conservent. Que Saint-Marc se souvienne de lui dans ses besoins, et qu’il attendrisse le cœur des grands en faveur d’un père désolé !

Il y eut une nouvelle expression de surprise et de curiosité parmi les inquisiteurs ; et le secrétaire suspendit son interrogatoire.

— Tu entends, Jacopo, dit un des Trois ; que réponds-tu au pêcheur.

— Signore, il a dit la vérité.

— Tu as osé te jouer des plaisirs de la ville, et réduire au néant les désirs du doge !

— Si c’est un crime, illustre sénateur, d’avoir eu pitié d’un vieillard qui pleurait son enfant, et de lui avoir abandonné mon triomphe solitaire, je suis coupable.

Il y eut un long silence après cette réponse. Jacopo avait parlé avec son respect habituel, mais avec ce ton profondément grave qui formait un des traits principaux de son caractère. La pâleur de ses joues était la même, et l’œil brillant qui animait un visage dont le teint était à peu près semblable à celui de la mort avait à peine changé sa direction pendant qu’il parlait. Un signe secret indiqua au secrétaire de continuer.

— Et tu dois ton succès dans la regatta, Antonio, à la complaisance de ton compétiteur, celui qui est maintenant près de toi, en présence du conseil ?

— Avec la protection de saint Théodore et de saint Antoine, le patron de la ville et le mien.

— Et ton seul désir était de présenter de nouveau la pétition rejetée en faveur du jeune matelot ?

— Signore, je n’avais pas d’autre but ; quel plaisir un triomphe parmi les gondoliers, ou un joujou représentant un petit aviron et une chaîne, peut-il procurer à un homme de mon âge et de mon état ?

— Tu oublies que l’aviron et la chaîne sont d’or.

— Excellence, l’or ne peut guérir les blessures que le désespoir a ouvertes dans le cœur : rendez-moi mon enfant ; que mes yeux ne soient point fermés par des étrangers ; que je puisse faire pénétrer de bons conseils dans son jeune cœur, tandis qu’il y a de l’espoir qu’ils puissent lui profiter, et je me soucierai peu de tous les bijoux du Rialto[1]. Vous savez que ce n’est point une vaine bravade : je parle aux nobles, vous le verrez par ce bijou que j’offre au tribunal, avec tout le respect que je dois à leur grandeur et à leur sagesse.

Lorsque le pêcheur eut cessé de parler, il s’avança avec la timidité d’un homme peu habitué à faire aucun mouvement en présence de ses supérieurs, et posa sur le drap noir de la table une bague brillant d’un feu qui selon toute apparence provenait de pierres précieuses. Le secrétaire étonné releva le bijou, et le présenta aux regards des juges.

— Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria un des Trois ; il me semble que c’est le gage de nos fiançailles.

— En effet, illustre sénateur, c’est avec cette bague que le doge épousa l’Adriatique en présence des ambassadeurs et du peuple.

— As-tu quelque chose à démêler avec ce dernier incident, Jacopo ? demanda le juge d’une voix sévère.

Le Bravo tourna ses regards sur le bijou avec intérêt, mais sa voix conserva son calme habituel lorsqu’il répondit :

— Non, Signore ; jusqu’ici je n’avais aucune connaissance de la bonne fortune du pêcheur.

Le secrétaire continua ses questions

— Tu dois rendre compte et clairement, Antonio, dit-il, de la manière dont cette bague sacrée est tombée en ta possession quelqu’un t’a-t-il aidé à l’obtenir ?

— Oui, Signore.

— Nomme la personne, afin que nous nous assurions d’elle.

— Ce serait inutile, Signore ; elle est au-dessus du pouvoir de Venise.

— Que prétends-tu dire, pêcheur ? tous ceux qui habitent dans les limites de la république sont soumis à ses droits et à sa force. Réponds, et non d’une manière évasive, si tu tiens à la vie.

— J’attacherais du prix à ce qui a bien peu de valeur, Signore, et je serais coupable d’une grande folie aussi bien que d’un grand péché, si je vous trompais pour sauver un corps aussi vieux et aussi indigne que le mien. Si Vos Excellences veulent m’écouter, elles verront que je suis prêt à leur dire de quelle manière cette bague m’est parvenue.

— Parle alors, et dis la vérité.

— Je ne sais pas, Signore, si vous êtes habitué à entendre des mensonges, puisque vous avertissez si souvent de les éviter ; mais nous autres des lagunes, nous n’avons pas peur de dire ce que nous avons vu et ce que nous avons fait, car la plupart de nos actions se passent avec les vents et les vagues qui ne reçoivent l’ordre que de Dieu. Il y a une tradition, Signore, parmi nous autres pêcheurs, qui dit que dans les temps passés un homme appartenant à notre corporation retira de la baie la bague que le doge donne en mariage à l’Adriatique. Un bijou de cette valeur était peu utile à celui qui jetait tous les jours ses filets pour du pain et de l’huile, et il la rapporta au doge comme il convient à un pêcheur honnête entre les mains duquel les saints ont fait tomber un prix sur lequel il n’a point de droit. On parle souvent sur les lagunes et au Lido de cette action du pêcheur, et on dit qu’il y a un beau tableau peint par un artiste vénitien dans une des salles du palais, qui représente cet événement tel qu’il arriva. On y voit le prince sur son trône, et l’heureux pêcheur, les jambes nues, présentant la bague à Son Altesse. J’espère que cette histoire est fondée, Signori, car elle flatte notre amour-propre, et elle sert en quelque sorte à tenir quelques-uns de nous dans la bonne voie et dans la faveur de saint Antoine.

— Le fait est vrai.

— Et la peinture excellente, sans doute, Signore ? J’espère que notre vanité n’a point été trompée, même en ce qui concerne la peinture ?

— On peut voir le tableau dans l’intérieur du palais.

— Corpo di Bacco ! j’étais dans l’erreur sur ce point, car il est rare que les riches et les heureux conservent le souvenir de ce que les pauvres ont fait. L’ouvrage est-il du grand Titien lui-même, Excellence ?

— Non, il est dû au pinceau d’un homme moins célèbre.

— On dit que le Titien a le talent de donner à ses ouvrages l’apparence de la chair, et l’on aurait pu penser qu’un homme juste aurait trouvé dans l’honnêteté du pauvre pêcheur des couleurs assez brillantes pour satisfaire les regards. Mais peut-être que le sénat voit du danger à nous flatter, nous autres des lagunes.

— Continue à nous raconter comment la bague t’est parvenue.

— Illustres seigneurs, j’ai souvent rêvé du bonheur de mon confrère du vieux temps, et plus d’une fois dans mon sommeil j’ai tiré mes filets avec ardeur, pensant que je trouverais le bijou dans une de leurs mailles ou dans les entrailles d’un poisson ; ce que j’ai si souvent rêvé s’est enfin réalisé. Je suis un vieillard, Signori, et il y a peu d’étangs et de bancs de sable entre Fusina et Giorgio où mes filets ne soient pas tombés. Le lieu où l’on a l’habitude de mettre à l’ancre le Bucentaure dans ces cérémonies m’est bien connu, et j’eus soin de couvrir le fond de l’eau de tous mes filets dans l’espoir de prendre la bague. Lorsque Son Altesse lança le bijou, je jetai une bouée pour marquer l’endroit. Voilà tout ; mon complice est saint Antoine.

— Tu avais un motif pour en agir ainsi ?

— Sainte mère de Dieu ! n’est-ce pas un motif suffisant que le désir de sauver mon enfant du service des galères ? s’écria Antonio avec une énergie et une simplicité qui se trouvent souvent réunies dans le même caractère. Je pensais que si le doge et le sénat avaient fait peindre un tableau et avaient conféré des honneurs à un pauvre pêcheur pour avoir trouvé la bague, ils en récompenseraient volontiers un autre, en relâchant un jeune homme qui ne peut pas être d’une grande utilité pour la république, et qui est tout pour son grand-père.

— La requête que tu as présentée à Son Altesse, ton succès dans la regatta, et la recherche de la bague ont le même objet ?

— Signore, la vie n’en a plus qu’un pour moi.

Il y eut dans le conseil une légère émotion promptement réprimée.

— Lorsque ta demande fut refusée par Son Altesse, parce que le moment n’était pas bien choisi…

— Ah ! Excellence ! celui qui a des cheveux blancs et dont le bras perd tous les jours de sa vigueur, n’a pas le temps de choisir ses moments dans une telle cause ! interrompit le pêcheur avec un mouvement de cette impétuosité qui forme la base réelle du caractère italien.

— Lorsque ta demande fut refusée, et que tu refusas à ton tour la récompense du vainqueur, tu te rendis parmi tes compagnons, et tu les entretins de l’injustice de Saint-Marc et de la tyrannie du sénat ?

— Signore ; je m’en allai triste et le cœur brisé, car je n’avais pas pensé que le doge et les nobles pussent refuser à un gondolier vainqueur une aussi légère récompense.

— Et tu n’hésitas pas à le dire aux pêcheurs et aux oisifs du Lido ?

— Excellence, je n’en eus pas besoin ; mes compagnons connaissaient mon infortune, et il ne manqua pas de langues pour blâmer la conduite qu’on avait tenue à mon égard.

— Il y eut du tumulte ; tu étais à la tête des séditieux qui proféraient des menaces, et disaient avec de vaines forfanteries ce que la flotte des lagunes pourrait faire contre la flotte de la république ?

— Il y a peu de différence entre elles deux, Signore ; excepté que les hommes de l’une vont dans des gondoles avec des filets, et les autres sur les galères de l’État. Pourquoi des frères voudraient-ils répandre le sang les uns des autres ?

Le mouvement parmi les juges devint plus manifeste que jamais. Ils chuchotèrent ensemble, et un papier contenant quelques lignes écrites rapidement au crayon fut remis entre les mains du secrétaire examinateur.

— Tu t’es adressé à tes compagnons, et tu leur as parlé ouvertement de tes prétendus griefs ; tu as commenté les lois qui requièrent le service des citoyens lorsque la république est forcée d’envoyer une flotte contre les ennemis ?

— Il n’est pas facile de garder le silence, Signore, lorsque le cœur est plein.

— Et vous vous consultâtes pour venir en corps au palais demander au doge la liberté de ton petit-fils au nom de la populace du Lido ?

— Signore, il y en eut d’assez généreux pour me l’offrir ; mais d’autres furent d’avis qu’il fallait réfléchir avant de prendre une mesure aussi hardie.

— Et quels furent les conseils que tu donnas ?

— Excellence, je suis vieux, et quoique peu accoutumé à être interrogé par d’illustres sénateurs, j’en ai vu assez sur la manière dont Saint-Marc gouverne pour croire que quelques pêcheurs sans armes et quelques gondoliers seraient écoutés avec…

— Ah ! les gondoliers sont-ils entrés dans ton parti ? J’aurais pensé qu’ils étaient jaloux et mécontents du triomphe d’un homme qui n’appartenait pas à leur corps.

— Un gondolier est homme, et si leurs sentiments appartiennent à la nature humaine lorsqu’ils ont été vaincus, ils appartiennent à la même nature pour plaindre un père auquel on a ravi son fils. Signore, continua Antonio avec ardeur et avec une étonnante simplicité, il y aura un grand mécontentement sur les canaux, si les galères mettent à la voile avec mon fils à leur bord.

— Telle est ton opinion : les gondoliers du Lido sont-ils nombreux ?

— Lorsque les jeux finirent, Excellence, ils arrivèrent par centaines. Je dois rendre justice à ces hommes généreux, et dire qu’ils oublièrent leur mauvaise fortune par amour pour la justice. Diamine ! ces gondoliers ne sont pas une race si mauvaise que quelques-uns le prétendent ; ils sont des hommes comme nous, et s’apitoie ut sur le sort d’un chrétien tout comme d’autres.

Le secrétaire fit une pause, car sa tâche était remplie ; un profond silence régna dans le lugubre appartement. Un moment après, un des Trois prit la parole.

— Antonio Vecchio, dit-il, tu as servi toi-même sur les galères qui semblent t’inspirer tant d’aversion maintenant, et tu as servi bravement, dit-on ?

— Signore, j’ai fait mon devoir. J’ai joué mon rôle dans la guerre contre les infidèles ; mais ce fut après que ma barbe eut poussé, et à un âge où je distinguais le bien d’avec le mal. Il n’y a pas de devoir plus gaiement accompli par nous tous que de défendre les îles et les lagunes contre l’ennemi…

— Et toutes les possessions de la république. Tu ne dois faire aucune distinction entre les domaines de l’État.

— Il y a une sagesse accordée aux grands dont Dieu a privé le pauvre, Signore. Il ne me semble pas clair que Venise, une cité bâtie sur quelques îles, ait plus de droits de porter ses lois en Crète ou à Candie que le Turc n’en a d’apporter les siennes ici.

— Comment ! osez-vous, sur le Lido, commenter les droits de la république sur ses conquêtes ? ou bien les pêcheurs irrespectueux parlent-ils légèrement de sa gloire ?

— Excellence, je connais peu les droits acquis par la violence. Dieu nous a donné les lagunes, mais je ne sais pas s’il nous a donné davantage. Cette gloire dont vous parlez est peut-être légère sur les épaules d’un sénateur, mais elle pèse sur le cœur d’un pêcheur.

— Tu parles, homme hardi, de ce que tu ne peux comprendre.

— Il est malheureux, Signore, que le pouvoir de comprendre n’ait pas été donné à ceux qui ont reçu à un si haut degré le pouvoir de souffrir.

Un silence expressif succéda à cette réponse.

— Tu peux te retirer, Antonio, dit celui qui, suivant toute apparence, présidait le conseil des Trois. Tu ne veux rien dire de ce qui est arrivé. Va, et attends avec confiance les arrêts de la justice infaillible de Saint-Marc.

— Je vous remercie, illustre sénateur ; je vais obéir à Votre Excellence ; mais mon cœur est plein, et je voudrais pouvoir dire quelques mots sur l’enfant que j’ai perdu, avant de quitter cette noble compagnie.

— Tu peux parler, et tu peux donner ici carrière à tous tes souhaits et à tous tes chagrins, si tu en as ; Saint-Marc n’a pas de plus grand plaisir que de satisfaire les désirs de ses enfants.

— Je crois qu’il s ont calomnié la république en disant que ses chefs avaient le cœur dur et vendu à l’ambition, s’écria le vieillard avec une généreuse chaleur, et ne faisant aucune attention au regard expressif que lui jeta Jacopo. Un sénateur n’est qu’un homme, et il y a des pères et des enfants parmi les grands comme parmi nous autres des lagunes.

— Parle, mais abstiens-toi de discours séditieux ou inconvenants, dit un secrétaire à voix basse. Continue.

— J’ai maintenant peu de chose à offrir, Signore ; je ne suis point habitué à vanter les services que j’ai rendus à l’État ; mais il vient un temps où la modestie doit céder le pas à l’amour paternel. Ces cicatrices furent acquises dans un des jours les plus glorieux pour Saint-Marc, et à l’avant-poste de toutes les galères qui combattirent au milieu des îles de la Grèce. Le père de mon petit-fils pleurait alors sur moi comme je pleure aujourd’hui sur son propre enfant. Hélas ! oui… Je devrais être honteux de l’avouer devant des hommes ; mais, s’il faut dire la vérité, la perte de ce jeune homme m’a souvent arraché des larmes amères dans l’obscurité des nuits et dans la solitude des lagunes… Je passai alors plusieurs semaines, Signore, ressemblant plutôt à un cadavre qu’à un homme ; et lorsque je retournai de nouveau à mon travail et à mes filets, je n’empêchai point mon fils d’obéir à l’appel de la république. Il alla, à ma place, combattre les infidèles ; il n’en est point revenu. C’était le devoir d’un homme qui avait acquis de l’expérience et qui ne pouvait être corrompu par la mauvaise compagnie des galères. Mais jeter ainsi des enfants dans les griffes du démon, cela déchire mon âme, et… j’avouerai ma faiblesse, si c’en est une, je ne me sens pas le courage ni l’orgueil d’envoyer ma propre chair et mon propre sang au milieu du danger de la corruption de la guerre et du mauvais exemple, comme au jour où mon courage était égal à la force de mon bras. Rendez-moi donc mon enfant, jusqu’à ce que ma vieille tête repose sous les sables ! et jusque-là, avec l’aide de saint Antoine et les conseils qu’un pauvre homme peut donner, j’affermirai sa raison, et je lui donnerai assez de force pour résister aux vents contraires qui pourraient souffler sur sa barque. Signori, vous êtes riches, puissants et honorés, et, quoique vous soyez sur un chemin de tentations en rapport avec vos noms illustres et votre fortune, vous ne connaissez pas les épreuves du pauvre. Que sont les tentations de saint Antoine lui-même, en comparaison de celles auxquelles on est exposé sur les galères ? Et maintenant, Signori, au risque de vous déplaire, je vous dirai que lorsqu’un vieillard n’a pas d’autre enfant sur la terre ou d’autres parents assez proches pour lui fournir des aliments, Venise devrait se rappeler qu’un pêcheur des lagunes a un cœur aussi bien que le doge sur son trône. Tout ce que je viens de dire, illustres sénateurs, m’a été dicté par le chagrin et non par la colère ; car si l’on me rendait mon enfant, je mourrais en paix avec mes supérieurs et mes égaux.

— Tu peux te retirer, dit un des Trois.

— Pas encore, Signore ; j’ai encore quelque chose à dire sur les pêcheurs des lagunes, qui murmurent hautement contre cet enlèvement des enfants pour le service des galères.

— Nous écouterons leurs opinions.

— Nobles Signori, si je devais répéter tout ce qu’ils ont dit mot à mot, je pourrais effaroucher vos oreilles. L’homme est homme ; la Vierge et les saints écoutent les Ave et les prières de celui qui porte une jaquette de serge et un bonnet de pêcheur. Mais je connais trop bien mon devoir envers le sénat pour parler aussi crûment. Signori, ils disent, pardonnez-moi la hardiesse de leur langage, que Saint-Marc devrait avoir des oreilles pour les plus pauvres de ses sujets comme pour les riches et les nobles ; que pas un cheveu ne devrait tomber de la tête d’un pêcheur sans qu’il fût compté comme s’il sortait de dessous le bonnet à cornes ; et que lorsque Dieu n’a pas donné de marque de son déplaisir, l’homme devrait s’abstenir de montrer le sien.

— Osent-ils raisonner ainsi ?

— Je ne sais pas si cela s’appelle raisonner, illustre Signore ; mais c’est ce qu’ils disent, et c’est l’exacte vérité. Nous sommes de pauvres ouvriers des lagunes ; nous nous levons avec le jour pour jeter nos filets, et nous revenons à la nuit trouver des lits durs et un maigre repas. Mais nous pourrions être contents de notre sort, si le sénat nous comptait au rang des chrétiens et des hommes. Dieu na pas donné à tous les mêmes chances dans la vie, je le sais ; car il arrive souvent que je retire mes filets vides, lorsque mes camarades ploient sous le poids de leur pêche ; mais cela est fait pour me punir de mes péchés ou pour humilier mon cœur ; tandis qu’il est au delà du pouvoir de l’homme de pénétrer dans les secrets de l’âme, ou de condamner au vice un être innocent encore. Saint Antoine sait combien d’années de souffrance cette visite sur les galères peut causer à cet enfant. Pensez à toutes ces choses, je vous prie, Signori, et n’envoyez à la guerre que les hommes dont les principes sont fermes.

— Tu peux te retirer, reprit un des juges.

— Je serais fâché qu’une personne qui sort de mon rang, répondit Antonio inattentif à cette interruption, fût la cause d’un mécontentement réciproque entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont nés pour obéir. Mais la nature est encore plus forte que la loi, et je trahirais son instinct si je sortais sans avoir parlé comme il convient à un père de le faire. Vous avez pris mon enfant, et vous l’avez envoyé servir l’État au péril de son corps et de son âme, sans lui permettre de recevoir un baiser d’adieu ou ma bénédiction ; vous vous êtes servis de ma chair et de mon sang comme vous vous serviriez des matériaux renfermés dans l’arsenal, et vous les avez envoyés sur la mer comme vous y envoyez l’insensible métal qui compose les balles dirigées contre les infidèles ; vous avez fermé les oreilles à ma prière, comme si c’eût été des paroles proférées par le méchant ; et lorsque je vous ai suppliés à genoux et que j’ai fatigué mes membres raidis à attendre votre bon plaisir ; que je vous ai rendu le joyau dont saint Antoine avait doté mes filets, afin qu’il pût attendrir vos cœurs ; que j’ai raisonné avec vous sur la nature de vos actions, vous vous êtes détournés de moi froidement, comme si je ne pouvais prendre la défense de l’enfant que Dieu avait laissé à ma vieillesse ! Ce n’est pas là la justice dont se vante Saint-Marc, sénateurs vénitiens, mais c’est de la dureté de cœur, c’est méconnaître les droits du pauvre, comme pourrait le faire un des juifs du Rialto !

— N’as-tu plus rien à dire, Antonio ? demanda le juge, dans le dessein de pénétrer tous les mystères de l’âme du pêcheur.

— N’est-ce pas assez, Signori ? Je vous ai parlé de ma vieillesse, de mes blessures, de ma pauvreté et de mon amour pour mon enfant. Je ne vous connais pas ; mais, quoique vous soyez cachés sous les plis de vos robes et sous vos masques, vous devez être des hommes. Il y a peut-être parmi vous un père ou quelqu’un chargé d’un dépôt plus sacré, l’enfant d’un fils qu’on a perdu ; c’est à lui que je m’adresse. En vain vous parlez de justice, lorsque le poids de votre pouvoir s’appesantit sur les plus faibles ! et quoique vous puissiez vous abuser vous-mêmes, le plus pauvre gondolier du canal sait…

Ici il fut arrêté par son compagnon, qui plaça rudement sa main sur sa bouche.

— Pourquoi te permets-tu d’arrêter les plaintes d’Antonio ? demanda le juge d’une voix sombre.

— Il n’était pas convenable, illustre sénateur, d’écouter un langage si peu respectueux devant une aussi noble assemblée, répondit Jacopo en s’inclinant profondément. Ce vieux pêcheur est exalté par l’amour qu’il porte à son petit-fils, et il dit des choses dont il se repentira lorsqu’il sera de sang-froid.

— Saint-Marc ne craint pas la vérité. S’il a quelque chose de plus à dire, qu’il parle.

Mais l’enthousiaste Antonio commençait à réfléchir. Les couleurs qui animaient ses joues brunies par le soleil disparurent, et sa poitrine nue cessa de se gonfler. Il restait debout et honteux comme un homme qui vient d’être arrêté plutôt par la prudence que par sa conscience. Son regard était baissé, et son visage exprimait le respect.

— Si je vous ai offensés, illustres patriciens, ajouta-t-il d’un ton plus doux, je vous prie d’oublier le zèle d’un vieillard ignorant, qui n’a pas été maître de ses souvenirs, et qui sait mieux dire la vérité que la rendre agréable à de nobles seigneurs.

— Tu peux te retirer.

Les gardes s’avancèrent, et, obéissant à un signe du secrétaire, ils conduisirent Antonio et son compagnon à la porte par laquelle ils étaient entrés ; les autres officiers les suivirent, et les juges secrets restèrent seuls dans la chambre où ils dictaient leurs arrêts.


  1. C’est un pont couvert de boutiques, de marchands, et particulièrement de joailliers.