Le Bravo/Chapitre XXIII

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 289-303).

CHAPITRE XXIII.


C’est celui d’une dame bien jeune encore et la dernière d’une race illustre
Rogers.


Quand les pêcheurs abordèrent au quai, il ne resta pas un seul d’entre eux sur la gondole de la république. Donna Violetta et sa gouvernante entendirent avec alarme le départ tumultueux de ceux qui s’étaient si singulièrement emparés de leurs personnes ; car elles ignoraient presque entièrement la cause qui les avait privées de la protection du père Anselme, et qui leur avait si inopinément prêté un rôle dans une scène si extraordinaire. Le bon moine leur avait seulement dit qu’on demandait son saint office pour un mort ; mais la crainte de leur causer une terreur inutile l’avait empêché d’ajouter qu’elles étaient au pouvoir d’une populace en sédition. Cependant donna Florinda, en regardant par les fenêtres du pavillon et en entendant les cris qu’on poussait, en avait assez appris pour se douter de la vérité. En pareille circonstance, elle jugea que le parti le plus prudent était de se tenir autant qu’il serait possible à l’abri de tous les regards. Mais quand le profond silence qui succéda au débarquement des pêcheurs l’eut convaincue qu’elles étaient seules, elle et sa jeune compagne reconnurent sur-le-champ la chance favorable que la fortune leur avait procurée d’une manière si étrange.

— Ils sont partis, dit donna Florinda à voix basse, respirant à peine et redoublant d’attention.

— Et la police sera bientôt ici pour nous chercher.

Nulle autre explication n’eut lieu ; car Venise était une ville où la jeunesse et l’innocenee apprenaient de bonne heure la nécessité des précautions. Donna Florinda jeta un autre regard par la croisée.

— Ils sont disparus ! Dieu sait où ils sont allés. — Partons.

En un instant, les fugitives tremblantes furent sur le quai. Personne, excepté elles, ne se trouvait sur la Piazzetta. Un bruit sourd qui s’élevait de la cour du palais ducal ressemblait au bourdonnement d’une ruche inquiétée ; mais on n’entendait rien de distinct ni d’intelligible.

— Il se médite quelque acte de violence, dit la gouvernante à demi-voix. Plût au ciel que le père Anselme fût ici !

Elles entendirent des pas qui s’approchaient. Toutes deux se retournèrent en même temps, et elles virent un jeune homme portant le costume des pêcheurs des lagunes qui venait du côté du Broglie.

— Un révérend carme m’a chargé de vous remettre ceci, dit le jeune homme en jetant un coup d’œil derrière lui, comme s’il eût craint d’être surpris.

Il mit alors un morceau de papier entre les mains de donna Florinda, vit briller en échange dans la sienne une pièce de monnaie blanche, et s’enfuit en courant.

À l’aide de la clarté de la lune, la gouvernante parvint à lire quelques mots tracés au crayon par une main dont l’écriture lui avait été bien connue dans sa jeunesse :

Sauvez-vous, Florinda ! — Il n’y a pas un moment à perdre. Évitez les endroits publics, et cherchez promptement un asile.

— Mais où aller ? s’écria-t-elle avec un air égaré, après avoir lu ce peu de mots.

— N’importe, pourvu que nous nous éloignions d’ici, répondit donna Violetta. Suivez-moi.

La nature supplée souvent elle-même à ce qui manque à l’inexpérience. Si donna Florinda eût reçu d’elle le caractère ferme et décidé de son élève, elle n’aurait pas vécu alors dans cet état d’isolement qui convient si peu à une femme, et le père Anselme n’aurait pas été un moine. Tous deux avaient sacrifié leur inclination à ce qu’ils regardaient comme leur devoir ; et si la vie contre nature de la gouvernante était due au calme de ses sentiments ordinaires, il est probable qu’on devait attribuer sa timidité à la même cause respectable. Il n’en était pas de même de Violetta. Elle était toujours plus disposée à agir qu’à réfléchir, et quoique en général l’avantage puisse être pour les personnes douces d’un caractère mieux discipliné, il y a des occasions qui forment exception à cette règle. Le moment présent était un de ces incidents dans les chances de la vie, où il vaut toujours mieux agir que de rester dans l’inaction.

Donna Violetta avait à peine cessé de parler qu’elle était déjà sous les arcades du Broglie. Sa gouvernante était à son côté, plutôt par affection que pour suivre les avis du moine ou les conseils de sa propre raison. L’idée vague et romanesque d’aller se jeter aux pieds du doge, qui descendait d’une branche collatérale de sa propre maison, s’était présentée tout à coup à l’imagination de la jeune épouse lorsqu’elle avait pris la fuite ; mais dès qu’elles furent près du palais, les cris qui partaient de la cour leur firent connaître la situation des choses, et par conséquent l’impossibilité de pénétrer dans intérieur.

— Rentrons chez nous par les rues, mon enfant, dit donna Florinda en s’enveloppant de sa mantille avec toute la dignité d’une femme. Personne n’osera insulter des personnes de notre condition, et le sénat lui-même doit finir par respecter notre sexe.

— Et c’est vous qui parlez ainsi, Florinda ! Vous qui avez si souvent tremblé devant sa colère ! — Mais allez, si bon vous semble. Quant à moi, que m’importe le sénat ? appartiens maintenant tenant à don Camillo Monforte.

Donna Florinda n’avait nulle envie de contester ce point ; et comme le moment était arrivé où celle qui avait plus d’énergie devait régler les mouvements de l’autre, elle se soumit tranquillement au caractère décidé de donna Violetta. Celle-ci continua à suivre le portique, marchant toujours sous son ombre. En passant sous la porte qui donnait du côté de la mer, nos fugitives purent entrevoir ce qui se passait dans la cour. Cette vue accéléra leur marche, et elles volaient plutôt quelles ne couraient. En une minute elles furent sur le pont qui traverse le canal de Saint-Marc. Quelques marins, debout sur leurs felouques, regardaient de leur côté avec curiosité ; mais la vue de deux femmes effrayées, cherchant à fuir un attroupement de populace, n’avait rien en soi-même qui parut devoir attirer l’attention.

En ce moment une masse d’hommes serrés s’offrit à leurs yeux, venant du côté opposé, le long du quai. On voyait briller leurs armes au clair de la lune, et l’on entendait la marche mesurée des troupes disciplinées. Les Dalmates sortaient en corps de l’arsenal. Avancer et reculer parut alors également impossible à nos fugitives hors d’haleine. Comme la décision et le sang-froid sont des qualités fort différentes, donna Violetta ne réfléchit pas aussi promptement que les circonstances l’exigeaient, que les soldats soudoyés de la république regarderaient très-probablement leur fuite comme aussi naturelle qu’elle l’avait paru aux curieux qui se trouvaient sur les felouques.

La terreur aveugla les deux fugitives, et comme elles n’avaient alors d’autre objet que de trouver un asile, elles l’auraient vraisemblablement cherché même dans la chambre de jugement, si l’occasion s’en fût présentée. Elles entrèrent donc dans la première et, effectivement, dans la seule porte qui s’offrit à elles. Elles y trouvèrent une jeune fille dont l’air inquiet annonçait ce singulier mélange de dévouement et de terreur qui naît probablement de la compassion instinctive pour l’autre sexe.

— Vous êtes en sûreté ici, nobles dames, dit la jeune Vénitienne avec le doux accent de son pays natal ; personne n’osera vous nuire dans l’enceinte de ces murs.

— Dans quel palais suis-je entrée ? demanda Violetta pouvant à peine respirer. Si son propriétaire porte un nom connu à Venise, il ne refusera pas l’hospitalité à la fille de Tiepolo.

— Vous êtes la bienvenue, Signora ! répondit la jeune fille en faisant une grande révérence et en l’introduisant dans ce vaste édifice. Vous portez le nom d’une illustre maison.

— Il y a dans la république peu de personnages connus auprès de qui je ne puisse invoquer le souvenir de quelques services anciens ou plus récents rendus par mes ancêtres ou par ma famille.

— Sers-tu un noble maître ?

— Le plus noble de Venise.

— Nomme-le-moi, afin que nous puissions lui demander l’hospitalité d’une manière convenable.

— Saint-Marc.

Donna Violetta et sa gouvernante s’arrêtèrent à l’instant.

— Sommes-nous entrées, sans le savoir, par une porte du palais ?

— Cela serait impossible, puisque le canal est entre vous et la résidence du doge ; mais Saint-Marc n’en est pas moins le maître ici. J’espère que vous ne vous croirez pas moins en sûreté, pour avoir trouvé asile dans la prison publique, à l’aide de la fille du geôlier.

Le moment d’une décision précipitée était passé, et celui de la réflexion était arrivé.

— Comment t’appelles-tu, mon enfant ? demanda donna Florinda passant devant Violetta, et prenant la parole à l’instant où l’étonnement venait de réduire sa compagne au silence. Nous te remercions de la promptitude avec laquelle tu nous as ouvert la porte dans un tel moment d’alarme. — Quel est ton nom ?

— Gelsomina, répondit la jeune fille d’un air modeste ; je suis fille unique du geôlier ; et quand j’ai vu des dames de votre rang honorable courir sur le quai, les Dalmates marchant d’un côté et une foule immense poussant des cris de l’autre, j’ai pensé qu’un refuge, même dans une prison, ne vous serait pas désagréable.

— La bonté de ton cœur ne t’a pas trompée.

— Si j’avais su que c’était une dame de la famille Tiepolo, j’y aurais mis encore plus d’empressement ; car il reste à présent bien peu de personnes portant ce nom illustre, pour nous faire honneur.

Violetta répondit à ce compliment par une révérence ; mais elle parut regretter que sa précipitation et l’orgueil de son rang l’eussent portée si indiscrètement à se trahir elle-même.

— Ne peux-tu nous conduire dans quelque endroit moins public ? lui demanda-t-elle en s’apercevant qu’elles s’étaient arrêtées dans un corridor pendant cette explication.

— Vous serez ici aussi retirées que dans votre propre palais, nobles dames, répondit Gelsomina en prenant un autre passage conduisant à l’appartement que son père et elle occupaient, et d’une fenêtre duquel elle avait remarqué l’embarras des deux dames : personne n’entre ici sans motifs que mon père et moi, et ses devoirs lui donnent beaucoup d’occupations.

— N’as-tu pas de domestiques ?

— Aucun. La fille d’un geôlier ne doit pas être assez fière pour ne pas se servir elle-même.

— Tu parles bien, dit donna Florinda. Une jeune fille qui a tant de discrétion, bonne Gelsomina, doit sentir qu’il ne convient pas qu’on sache que des femmes de condition se sont trouvées dans des murs comme ceux-ci, même par accident. Tu nous feras donc grand plaisir, si tu prends tous les moyens possibles pour être sûre que personne ne nous verra. Nous te donnons beaucoup d’embarras, mais tu en seras récompensée. Voici de l’or.

Gelsomina ne répondit rien. Elle resta les yeux baissés, et ses joues ordinairement pâles s’animèrent d’une vive couleur.

— Je me suis méprise sur ton caractère, dit donna Florinda remettant ses sequins dans sa bourse, et prenant les mains de la jeune fille. Si je t’ai blessée par mon offre indiscrète, tu dois l’attribuer à la crainte que nous avons de la honte dont nous serions couvertes si nous étions vues dans un pareil lieu.

Gelsomina rougit encore davantage, et ses lèvres tremblèrent.

— Est-ce donc une honte d’être innocemment dans ces murs, Madame ? demanda-t-elle en détournant encore les yeux. Je l’ai longtemps soupçonné, mais personne ne me l’avait encore dit.

— Santa Maria ! pardonne-moi. Si j’ai dit un seul mot qui ait pu t’affliger, excellente fille, sois bien sûre que c’est involontairement et sans intention.

— Nous sommes pauvres, Madame, et le besoin oblige à faire même des choses qui répugnent ; mais je comprends vos craintes, et je prendrai des mesures pour que votre présence ici reste un secret. Cependant la bienheureuse Marie pardonnera de plus grands péchés que celui que vous avez commis en entrant ici.

Tandis que les deux dames étaient émerveillées de trouver tant de délicatesse et de sensibilité dans un pareil lieu, la jeune fille sortit.

— Je ne me serais pas attendue à cela dans une prison ? s’écria Violetta.

— Comme tout n’est pas noble et juste dans un palais, de même il ne faut pas condamner sans preuve tout ce qui se passe dans une prison. Mais cette fille est vraiment extraordinaire pour sa condition, et nous devons des actions de grâces au bienheureux saint Théodore de nous l’avoir fait rencontrer.

— Pouvons-nous faire mieux que de la prendre pour confidente et d’en faire notre amie ?

La gouvernante était plus âgée que son élève, et moins disposée à se fier aux apparences ; mais l’imagination plus vive et le rang supérieur de Violetta lui avaient donné une influence à laquelle Florinda ne pouvait pas toujours résister. Gelsomina revint avant qu’il eût été possible de discuter la prudence de la proposition de donna Violetta.

— Tu as un père, Gelsomina ? demanda la jeune héritière vénitienne en prenant la main de la jeune fille.

— Santa Maria en soit bénie ! j’ai encore ce bonheur.

— C’en est un sans doute ; car un père n’aurait pas le courage de vendre sa fille à des vues d’ambition et d’intérêt. — Et ta mère ?

— Elle garde le lit depuis longtemps, noble dame. — Ah ! je crois que nous ne serions pas ici ; mais nous n’avions pas un autre lieu aussi convenable que cette prison même, dans son état de souffrance.

— Gelsomina, tu es plus heureuse que moi, même dans cette prison. — Je n’ai ni père — ni mère, — je pourrais dire ni amis.

— Et c’est une dame de la maison de Tiepolo qui parle ainsi !

— Il ne faut pas juger des choses par les apparences dans ce monde pervers, bonne Gelsomina. — Nous avons fourni bien des doges à Venise, mais nous avons beaucoup souffert. Tu peux avoir entendu dire que tout ce qui reste de la maison dont je sors se réduit à une jeune fille comme toi, qui a été placée sous la tutelle du sénat ?

— On parle de ces affaires dans Venise ; et de tous ceux qui se trouvent ici, personne ne va aussi rarement que moi sur la place. Cependant j’ai entendu parler de la richesse et de la beauté de donna Violetta ; j’espère que ce qu’on dit sur le premier point est vrai, et mes yeux sont témoins en ce moment de la vérité du second.

La fille de Tiepolo rougit à son tour, mais ce n’était point par ressentiment.

— On parle avec beaucoup d’indulgence d’une orpheline, quoique sa fatale richesse ne soit peut-être pas exagérée. — Tu sais que le sénat se charge du soin et de l’établissement de toutes les filles nobles que la Providence prive de leur père ?

— Je l’ignorais. — Saint-Marc est charitable d’agir ainsi.

— Tu penseras différemment tout à l’heure. — Tu es jeune, Gelsomina, et tu as passé tout ton temps dans la solitude ?

— Oui, noble dame. Il est rare que j’aille ailleurs que dans la chambre de ma mère ou dans le cachot de quelque malheureux prisonnier.

Violetta regarda sa gouvernante avec une expression qui semblait dire que ses espérances étaient vaines, et qu’elle n’avait pas d’aide à attendre d’une jeune fille ayant si peu d’expérience du monde.

— Tu ne comprendras donc pas qu’une femme noble puisse avoir peu de penchant à céder aux désirs du sénat, en disposant de ses affections et de ses devoirs ?

Gelsomina leva les yeux sur elle : mais il était évident qu’elle n’entendait pas bien cette question. Violetta regarda encore sa gouvernante, comme pour l’appeler à son aide.

— Les devoirs de notre sexe sont souvent pénibles, dit donna Florinda, un instinct féminin lui faisant comprendre le regard de Violetta. Notre attachement peut ne pas toujours s’accorder avec les désirs de nos amis. Il ne nous est pas permis de choisir, mais nous ne pouvons pas toujours obéir.

— J’ai entendu dire qu’on ne permet pas aux nobles demoiselles de voir ceux qu’elles doivent épouser ; c’est là sans doute ce que vous voulez dire, Signora ; et cette coutume m’a toujours paru injuste, sinon cruelle.

— Est-il permis aux femmes de ta classe de se faire des amis parmi ceux qui peuvent leur devenir plus chers dans un autre temps ? demanda Violetta avec vivacité.

— Nous jouissons de cette liberté, même dans une prison.

— Tu es donc plus heureuse que celles qui habitent dans des palais ! Je me confierai à toi, généreuse fille ; il est impossible que tu trahisses une personne de ton sexe, victime de la violence et de l’injustice.

Gelsomina leva la main, comme pour arrêter la confidence de la vive Violetta, et parut ensuite écouter avec attention.

— Peu de personnes entrent ici, lui dit-elle ; mais je sais qu’il y a plusieurs moyens d’entendre les secrets qui se disent dans ces murs, qui me sont encore inconnus. Suivez-moi, nobles dames, et je vais vous conduire dans un endroit où je sais qu’on ne peut nous entendre, quand même on nous écouterait.

La fille du geôlier les fit alors entrer dans le cabinet où elle avait coutume de s’entretenir avec Jacopo.

— Vous disiez, Signora, qu’il était impossible que je trahisse une personne de mon sexe, victime de la violence et de l’injustice, et bien certainement vous ne vous trompiez pas.

En passant d’une chambre dans l’autre, Violetta avait eu un instant pour réfléchir, et elle commença à mettre plus de réserve dans ses communications. Mais l’intérêt naïf qu’un être d’un caractère aussi doux et ayant mené une vie aussi retirée que Gelsomina prenait à son récit fit qu’elle finit par se livrer à sa franchise naturelle ; et insensiblement, presque sans s’en apercevoir elle-même, elle apprit à la fille du geôlier la plupart des circonstances qui l’avaient conduite dans la prison.

Gelsomina pâlit en écoutant ce récit, et quand donna Violetta eut cessé de parler, tous ses membres tremblaient d’agitation.

— Le sénat a un pouvoir effrayant : comment oser lui résister ? dit-elle en parlant si bas qu’on pouvait à peine l’entendre. Avez-vous réfléchi sur les risques que vous courez ?

— Si je n’y ai pas réfléchi, il est trop tard maintenant pour le faire. Je suis épouse du duc de Sainte-Agathe, et je ne puis jamais être celle d’un autre.

— Jésus ! — c’est la vérité. — Et pourtant il me semble que j’aimerais mieux mourir dans un cloître que d’offenser le sénat.

— Tu ne sais pas, ma bonne fille, jusqu’où peut aller le courage d’une épouse, même à mon âge. — Tu es encore attachée à ton père, soumise aux habitudes de l’enfance et n’ayant reçu que les instructions de cet âge ; mais tu vivras assez pour apprendre que toutes les espérances de bonheur peuvent se concentrer sur un autre.

Gelsomina cessa de trembler, et son œil plein de douceur étincela.

— Le Conseil est terrible, dit-elle ; mais il doit être encore plus terrible d’abandonner celui à qui l’on a fait vœu d’amour et d’obéissance au pied des autels !

— As-tu quelques moyens pour nous cacher ici, ma fille, demanda donna Florinda, et pour nous aider à fuir plus loin en secret, quand ce moment de tumulte sera passé ?

— Aucun, Madame. À peine si je connais les rues et les places de Venise. Santissima Maria ! que ne donnerais-je pas pour connaître la ville aussi bien que ma cousine Annina, qui va, quand bon lui semble, de la boutique de son père au Lido, et de la place de Saint-Marc au Rialto ? — Je l’enverrai chercher, et elle nous donnera des conseils dans ce cruel embarras.

— Ta cousine ! — Tu as une cousine nommée Annina ?

— Oui, Madame ; la fille de la sœur de ma mère.

— Et dont le père est un marchand de vin nommé Tomaso Torti ?

— Les nobles dames de Venise connaissent-elles si bien leurs inférieurs ! — Ma cousine en sera très-flattée, car elle désire vivement être connue des grands.

— Et ta cousine vient-elle ici ?

— Très-rarement. — Nous ne vivons pas dans une grande intimité. Annina, je le suppose, pense qu’une fille aussi simple et aussi peu instruite que moi n’est pas digne de sa compagnie ; mais elle ne refusera pas de nous aider dans un danger semblable. Je sais qu’elle n’aime pas beaucoup la république, car nous avons causé bien des fois des événements qui se passent, et elle en parlait plus librement qu’il ne convient à une personne de son âge et dans cette prison.

— Gelsomina, ta cousine est un agent secret de la police, et elle ne mérite pas ta confiance.

— Madame !

— Je ne parle pas ainsi sans de bonnes raisons : crois-en ma parole. Elle est employée d’une manière qui ne convient pas à son sexe et qui la rend indigne de ta confiance.

— Nobles dames, je ne dirai rien qui puisse mécontenter des personnes de votre haut rang tombées dans la détresse ; mais vous ne devriez pas me porter à penser ainsi de la nièce de ma mère. Vous avez été malheureuses, et vous pouvez avoir des raisons pour ne pas aimer la république. Vous êtes en sûreté ici ; mais je n’aime point à entendre mal parler de ma cousine Annina.

Donna Florinda et sa compagne, douée de moins d’expérience, connaissaient assez la nature humaine pour considérer cette généreuse incrédulité comme une preuve de l’intégrité de celle qui la montrait. Elles se bornèrent donc sagement à stipuler qu’Annina, pour quelque raison que ce pût être, ne serait pas instruite de leur position. Ce point arrêté, elles se reprirent toutes trois à discuter les moyens que pourraient trouver les fugitives pour quitter la prison en secret quand les circonstances le permettraient. D’après l’avis de la gouvernante, Gelsomina ordonna à un porte-clefs de la prison d’aller voir ce qui se passait sur la place. Elle le chargea particulièrement, quoique de manière à éviter tout soupçon, de chercher un carme déchaussé dont elle lui donna le signalement d’après la description qui lui en avait été faite. À son retour il lui annonça que l’attroupement avait quitté la cour du palais et était entré dans la cathédrale, portant le corps du pêcheur qui avait si inopinément remporté la veille le prix de la regatta.

— Dites donc vos Ave et allez vous reposer, belle Gelsomina, ajouta le porte-clefs, car les pêcheurs ont fini de crier et commencent leurs prières. Per Diana ! ces coquins à pieds nus sont aussi impudents que si Saint-Marc devait être leur héritage ! Les nobles patriciens devraient leur donner une leçon de discrétion en envoyant un sur dix d’entre eux aux galères. Les mécréants ! troubler ainsi le repos d’une ville bien ordonnée avec leurs sottes plaintes !

— Mais tu ne m’as rien dit du moine. — Est-il avec les mutins ?

— Il y a un carme à l’autel ; mais je sentais bouillir mon sang dans mes veines en voyant de tels vagabonds troubler la paix de gens respectables, et j’ai fait peu d’attention à son air et à son âge.

— En ce cas, tu n’as pas fait ce dont je t’avais chargé. Il est maintenant trop tard pour réparer ta faute ; retourne à tes fonctions.

— Mille pardons, bellissima Gelsomina ; mais l’indignation est le sentiment qui domine quand un homme en place voit ses droits attaqués par la canaille. Envoyez-moi à Corfou ou à Candie, si bon vous semble, et je vous ferai un rapport fidèle de la couleur de chaque pierre qui est dans les prisons de ces îles ; mais ne m’envoyez pas au milieu des rebelles. Mon sang se soulève en songeant à leur scélératesse.

Comme la fille du geôlier se retira pendant que l’aide de son père faisait cette protestation de loyauté, celui-ci fut obligé d’exhaler le reste de son indignation on monologue.

Une des suites de l’oppression est de créer une échelle de tyrannie qui descend depuis ceux qui gouvernent jusqu’à ceux dont la domination ne s’étend que sur un seul individu. Quiconque s’est habitué à observer les hommes n’a pas besoin qu’on lui dise que personne n’est aussi arrogant avec ses intérieurs que celui qui est opprimé par ses supérieurs ; car la pauvre nature humaine a un secret penchant à se venger sur le faible de toutes les injures que le fort lui fait éprouver. Cette déférence, lorsqu’elle reste libre, est la juste récompense de la vertu, de l’expérience et du talent.

Aussi nul n’est plus disposé à l’accorder que celui qui sait avoir des garanties contre l’usurpation de ses droits naturels. De là vient qu’il y a plus de sûreté contre la violence et les insultes populaires dans nos États libres[1], que dans aucun autre pays du monde ; car à peine s’y trouve-t-il un citoyen assez dégradé pour ne pas sentir que, en montrant l’apparence d’un désir de se venger des torts de la fortune, il reconnaît par cela même son infériorité.

Quoiqu’on puisse opposer au torrent des digues et des écluses, c’est au risque perpétuel de le voir rompre ces barrières artificielles ; mais, abandonné à son cours naturel, il deviendra un fleuve tranquille et profond qui finira par jeter le superflu de ses eaux dans le réceptacle commun de l’océan.

Quand Gelsomina alla retrouver les deux dames, elle leur fit un rapport favorable à leur tranquillité. Le rassemblement dans la cour du palais et le mouvement des Dalmates avaient donné une autre direction à tous les regards. Si quelque passant pouvait les avoir vues entrer dans la prison, c’était une chose si naturelle dans cette circonstance, que personne ne s’imaginerait que des dames de leur rang y fussent restées un moment de plus qu’il n’était nécessaire. L’absence momentanée des suppôts en sous-ordre de la prison, qui en général faisaient peu d’attention à ceux qui entraient dans les parties ouvertes du bâtiment, et qui pour la plupart étaient sortis par curiosité, compléta leur sécurité. L’humble chambre dans laquelle elles se trouvaient était exclusivement destinée à l’usage de leur jeune protectrice, et il n’était guère possible qu’elles y fussent interrompues, jusqu’à ce que le Conseil eût eu le loisir de faire usage de ces terribles moyens qui rarement laissaient rien caché de ce qu’il voulait découvrir.

Donna Violetta et sa compagne furent satisfaites de cette explication. Elle leur donnait le temps de chercher les moyens de fuir, et rallumait dans le cœur de la première l’espoir d’être bientôt réunie à don Camillo. Cependant elles étaient encore dans l’embarras cruel de ne savoir comment lui faire connaître leur situation. Lorsque le tumulte eut cessé, elles résolurent de prendre une barque, et n’importe sous quel déguisement que Gelsomina pourrait leur fournir, de se faire conduire au palais du duc ; mais la réflexion convainquit donna Florinda du danger d’une telle démarche, puisqu’on savait que le seigneur napolitain était entouré d’agents de la police. Le hasard, qui sert mieux que les stratagèmes à déjouer les intrigues, les avait conduites dans un lieu de sûreté momentanée, et c’eût été perdre tout l’avantage de leur situation que de s’exposer sans les plus grandes précautions au risque de se montrer sur les canaux publics.

Enfin la gouvernante songea aux moyens de tirer parti des services de l’excellente créature qui leur avait déjà montré tant de compassion. Pendant les confidences que Violetta avait faites à la fille du geôlier, l’instinct féminin de donna Florinda l’avait mise en état de découvrir les secrets ressorts qui agissaient sur les sentiments ingénus de leur jeune hôtesse. Gelsomina avait écouté, avec une admiration qui lui permettait à peine de respirer, la manière dont le généreux don Camillo s’était précipité dans le canal pour sauver la vie de Violetta ; son visage avait été le miroir de ses pensées quand la fille de Tiepolo avait parlé de tous les dangers qu’il avait courus pour obtenir son amour ; et la femme tout entière s’était montrée dans ses traits quand la jeune épouse avait appuyé sur le saint caractère du nœud qui les unissait, nœud trop sacré pour être rompu par la politique du sénat.

— Si nous avions le moyen de faire connaître notre situation à don Camillo, dit donna Florinda, tout pourrait encore aller bien ; mais sans cela, à quoi nous servira l’heureux refuge que nous avons trouvé dans cette prison ?

— A-t-il donc un courage assez hardi pour braver ceux qui nous gouvernent ? demanda Gelsomina.

— Il appellerait les gens en qui il a confiance, et avant que le jour paraisse nous serions à l’abri du pouvoir du Conseil. Ces sénateurs intéressés regarderont les vœux prononcés par donna Violetta comme des serments d’enfant. Ils défieraient le courroux du Saint-Siège même, quand il est question de leur intérêt.

— Mais le sacrement de mariage n’est pas une institution humaine ; ils le respecteront du moins.

— N’en crois rien : nulle obligation n’est assez solennelle pour qu’ils la respectent quand elle contrarie leurs plans politiques. Que sont les désirs d’une jeune fille, qu’est-ce que le bonheur d’une femme isolée et sans protection, auprès du soin de leur fortune ? La jeunesse de Violetta leur offre une raison pour intervenir dans ses affaires, mais ce n’en est pas une pour que leurs cœurs soient émus par cette réflexion, que le malheur auquel ils voudraient la condamner n’en doit être que plus durable. Ils ne font aucun cas des obligations solennelles de la reconnaissance. Les liens de l’affection ne sont pour eux que des moyens d’inspirer la terreur à ceux quels gouvernent, mais non un motif pour y avoir égard. Ils rient de l’amour et du dévouement d’une femme comme d’une folie qui peut amuser leur loisir, ou les distraire des contrariétés qu’ils éprouvent quelquefois dans des affaires plus graves.

— En est-il de plus grave que le mariage, Madame ?

— C’en est une importante pour eux, parce qu’elle leur fournit le moyen de perpétuer les honneurs et les noms dont ils sont fiers. À cette exception près, le Conseil s’inquiète peu des intérêts domestiques.

— Ils sont pourtant pères et époux.

— Sans doute, parce que pour avoir un droit légal au premier titre il faut qu’ils aient le second. Le mariage n’est pas pour eux un nœud cher et sacré ; c’est uniquement un moyen d’augmenter leur richesse et de soutenir leur rang, continua la gouvernante en suivant sur la physionomie naïve de la jeune fille l’impression que faisaient sur elle ses paroles. Ils appellent les mariages d’affection des jeux d’enfants, et ils trafiquent du cœur de leurs filles comme d’un article de commerce. Quand un État érige une idole d’or pour son dieu, bien peu de gens refusent de sacrifier à son autel.

— Je voudrais bien pouvoir servir la noble donna Violetta.

— Tu es trop jeune, bonne Gelsomina, et je crains que tu ne connaisses mal les astuces de Venise.

— Ne doutez pas de moi, Signora ; je puis faire mon devoir comme une autre dans une bonne cause.

— S’il était possible d’instruire don Camillo Monforte de notre situation… Mais tu n’as pas assez d’expérience pour nous rendre un pareil service !

— Ne croyez pas cela, Signora ! s’écria la généreuse Gelsomina, dont la fierté commençait à stimuler la compassion qu’elle ressentait naturellement pour une personne de son âge, éprouvant comme elle cette passion qui remplit tout le cœur d’une femme. Je puis y être plus propre que mon extérieur ne donne lieu de le penser.

— Je me confierai en toi, bonne fille, et si la sainte Vierge nous protège, le soin de ta fortune ne sera pas oubliée.

La pieuse Gelsomina fit le signe de la croix, et après avoir informé ses compagnes de ses intentions, elle les quitta pour faire ses préparatifs. Pendant ce temps donna Florinda écrivit un billet en termes si circonspects qu’il ne pouvait la faire découvrir en cas d’accident, quoiqu’il suffît pour faire connaître au duc de Sainte-Agathe leur position actuelle.

Au bout de quelques minutes la fille du geôlier reparut. Son costume ordinaire, qui était celui d’une jeune fille vénitienne modeste et d’humble condition, n’exigeait aucun déguisement, et le masque, sans lequel personne ne sortait dans cette ville, cachait complètement ses traits. Donna Florinda lui remit alors son billet, lui indiqua le palais qu’elle devait chercher, lui apprit la rue où il était situé, lui fit le portrait de don Camillo pour qu’elle pût le reconnaître, et après avoir reçu bien des recommandations d’être prudente, Gelsomina sortit de la prison.



  1. Les États-Unis de l’Amérique septentrionale.