Le Bravo/Chapitre XXIX

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 363-374).

CHAPITRE XXIX.


Es-tu coupable ? — Non ! non, en vérité, je ne le suis pas.
Rogers.


La matinée du jour suivant vit les funérailles d’Antonio. Les agents de la police prirent la précaution de faire courir, dans la ville, le bruit que le sénat permettait de rendre ces honneurs à la mémoire du vieux pêcheur à cause du succès qu’il avait obtenu dans la regatta, et comme une sorte de réparation pour la mort mystérieuse d’un homme innocent. Tous les pêcheurs des lagunes se ressemblèrent sur la place à l’heure indiquée, en costume décent, flattés de la distinction accordée à un homme de leur profession, et de plus en plus disposés à oublier leur première colère, pour ne songer qu’au moment de faveur qu’ils éprouvaient. C’est ainsi qu’il est facile à ceux qui sont élevés au-dessus de leurs semblables par le hasard de la naissance, ou par l’opinion d’une société factice, de réparer les torts de leur conduite en cédant quelque chose de leur supériorité de convention.

Des messes furent encore célébrées devant l’autel de saint Marc pour le repos de l’âme du vieil Antonio. Le bon carme était à la tête des prêtres. Il avait à peine ressenti la faim et la fatigue, dans son empressement à remplir tous les devoirs que prescrivait l’Église pour un homme dont il pouvait dire qu’il avait vu les derniers moments. Cependant son zèle, dans ce moment d’agitation, ne fut remarqué par personne, si ce n’est par ceux dont le métier était de ne laisser passer aucun trait de caractère, aucune circonstance extraordinaire, sans y trouver un motif de soupçon. Lorsque le carme se retira de l’autel, à l’instant où l’on allait enlever le corps, il se sentit tirer doucement par la manche ; et suivant celui qui lui donnait cet avis, il se trouva bientôt au milieu des colonnes de cette sombre église, seul avec un inconnu.

— Père, vous avez donné l’absolution à plus d’une âme prête à se séparer du corps ? lui dit l’étranger d’un ton qui semblait faire une assertion plutôt qu’une question.

— C’est le devoir de ma sainte profession, mon fils.

— Le sénat reconnaîtra vos services. On aura besoin de votre ministère, après l’enterrement du corps de ce pêcheur.

Le père Anselme pâlit ; mais faisant un signe de croix, il baissa la tête pour indiquer qu’il était prêt à s’acquitter de son devoir. En ce moment, les porteurs enlevèrent le corps, et la procession funéraire entra sur la grande place. Les enfants de chœur de la cathédrale marchaient les premiers, et ils étaient suivis par les chantres qui chantaient l’office d’usage. Le carme se hâta de prendre sa place après eux. Venait ensuite le corps du défunt, sans cercueil, car c’est un luxe de funérailles que les Italiens de la classe du vieil Antonio ne connaissent pas même encore aujourd’hui. Le corps était couvert des habits de dimanche d’un pêcheur, les mains et les pieds restant nus. Une croix était placée sur sa poitrine ; ses cheveux gris voltigeaient au gré du vent, et un bouquet, comme pour orner la pâleur repoussante de la mort, était sur sa bouche. Le brancard sur lequel le mort était porté était enrichi de dorures et de sculptures, autre triste preuve des derniers désirs de la vanité humaine.

Après tous ces symboles caractéristiques de la mort, marchait un jeune homme que ses joues brunes, son corps à demi nu et son œil noir égaré annonçaient pour être le petit-fils du pêcheur. Venise savait quand il était à propos de céder avec grâce, et le jeune homme avait reçu, sans conditions, son congé du service des galères, par pitié, comme on le disait tout bas, pour la mort prématurée de son aïeul. On pouvait reconnaître en lui l’air fier, l’esprit intrépide, et l’honnêteté rigide du vieil Antonio ; mais ces qualités étaient alors obscurcies par un chagrin bien naturel et, comme il était arrivé à celui dont il suivait le convoi, par les chances cruelles de son sort. De temps en temps la poitrine du généreux jeune homme se soulevait, tandis qu’on avançait sur le quai, en prenant le chemin de l’arsenal, et il y avait des moments où ses lèvres tremblaient, comme si le chagrin allait l’emporter sur sa fermeté.

Cependant pas une larme ne mouilla ses joues, jusqu’au moment où le corps disparut à ses yeux. Alors la nature triompha. Il s’éloigna du cercle qui l’entourait, se retira à l’écart, et pleura comme un jeune homme de son âge et plein de simplicité, lorsqu’il se trouve n’être plus qu’un voyageur isolé dans le désert du monde.

Ainsi se termina l’incident des funérailles du pêcheur Antonio Vecchio, dont le nom cessa bientôt d’être prononcé dans cette ville de mystères, mais dont on se souvint longtemps sur les lagunes, où les hommes de sa profession vantaient son talent comme pêcheur, et la manière dont il avait remporté le prix de la regatta contre les meilleurs rameurs de Venise. Son petit-fils vécut et travailla comme les autres individus de sa condition ; et nous prendrons ici congé de lui, en disant qu’il avait si bien hérité des qualités de son aïeul, qu’il s’abstint de paraître parmi la foule que la curiosité ou l’esprit de vengeance attira sur la Piazzetta quelques heures plus tard.

Le père Anselme prit une barque pour retourner sur les canaux, et en mettant le pied sur le quai de la petite place, il espérait qu’il lui serait enfin permis de chercher les personnes dont il ignorait encore le destin, et auxquelles il prenait un si vif intérêt. Il n’en fut pourtant rien. L’individu qui lui avait parlé dans la cathédrale semblait l’attendre ; et connaissant inutilité et le danger de toute remontrance quand il s’agissait des affaires de l’État, le carme se laissa conduire où il plut à son guide de le mener. Ils prirent des chemins détournés qui finirent par aboutir à la prison. Le père Anselmo fut introduit dans l’appartement du geôlier, et son compagnon lui dit d’attendre qu’il vînt le chercher.

Le fil de notre histoire nous conduit maintenant dans le sombre cachot où Jacopo avait été enfermé après son interrogatoire devant le Conseil des Trois. Il y avait passé la nuit comme les autres individus placés dans une situation semblable. Au point du jour, le Bravo parut devant ceux qui ostensiblement remplissaient à son égard les fonctions de juges. Nous disons ostensiblement, car la justice n’est jamais pure sous un système dans lequel ceux qui gouvernent ont un intérêt distinct de celui des gouvernés ; puisque, dans tous les cas où il s’agit de l’ascendant des autorités existantes, l’instinct de l’intérêt personnel influe aussi certainement sur leurs décisions que celui de la vie porte l’homme à fuir le danger. Si tel est le fait dans des pays soumis à un gouvernement plus doux, le lecteur en croira aisément l’existence dans un État comme celui de Venise. Comme on peut l’avoir prévu, ceux qui étaient chargés de juger Jacopo avaient reçu leurs instructions, et s’il fut mis en jugement, ce fut plutôt une concession faite aux apparences qu’un hommage rendu aux lois. Toutes les formes d’usage furent remplies ; des témoins furent interrogés ou censés l’avoir été, et l’on eut soin de faire courir dans la ville le bruit que les tribunaux étaient enfin occupés à décider du sort de cet homme extraordinaire à qui il avait été permis si longtemps d’exercer impunément sa profession sanguinaire dans le centre même des canaux. Pendant la matinée les citadins crédules se racontaient les uns aux autres les divers assassinats qui lui avaient été imputés depuis trois ou quatre ans. L’un citait un étranger dont le corps avait été trouvé près des maisons de jeu fréquentées par la plupart de ceux qui venaient à Venise. Un autre rappelait le destin d’un jeune noble qui avait succombé sous le poignard d’un assassin sur le Rialto même. Un troisième donnait les détails d’un meurtre qui avait privé une mère de son fils unique, et la fille d’un patricien de l’objet de son amour. De cette manière, et chacun contribuant à son tour à grossir la liste, un petit groupe assemblé sur le quai compta jusqu’à vingt-cinq individus à qui l’on supposait que le stylet de Jacopo avait arraché la vie, sans y comprendre cette victime de sa vengeance à laquelle on venait de rendre les derniers devoirs. Heureusement peut-être pour sa tranquillité d’esprit, celui qui était le sujet de toutes ces histoires et l’objet des malédictions qu’elles attiraient sur sa tête ne savait rien de tout cela. Il ne chercha point à se défendre devant ses juges, et il refusa avec fermeté de répondre à leurs questions.

— Vous savez ce que j’ai fait, Messires, leur dit-il avec hauteur, et vous savez aussi ce que je n’ai pas fait. Quant à ce qui vous concerne, veillez à vos intérêts.

Lorsqu’on l’eut reconduit dans son cachot, il demanda de la nourriture, et mangea tranquillement, quoique avec modération. On emporta alors tout instrument dont il aurait pu faire usage contre sa propre vie, on examina ses fers avec soin, et on l’abandonna à ses pensées. Le prisonnier était dans cette situation, quand il entendit un bruit de pas s’approcher de son cachot. Les verrous furent tirés et la porte s’ouvrit. Un prêtre parut entre lui et la clarté du jour qui entrait par la porte. Elle se referma, et le prêtre plaça une lampe qu’il tenait en main sur la petite table où étaient le pain et la cruche d’eau du prisonnier.

Jacopo reçut cette visite d’un air calme, mais avec le respect d’un homme qui sentait ce qui était dû au caractère d’un ministre des autels. Il se leva, fit le signe de la croix, et s’avança à sa rencontre aussi loin que sa chaîne put le lui permettre.

— Vous êtes le bienvenu, mon père, lui dit-il. Je vois que les sénateurs, en me bannissant de la surface de la terre, ne désirent pas me bannir de la présence de Dieu.

— Cela excéderait leur pouvoir, mon fils. Celui qui est mort pour eux a répandu son sang pour toi, si tu n’es pas rebelle à sa grâce. Mais (le Ciel sait que je le dis à regret) tu ne dois pas croire qu’un homme qui a commis autant de péchés que toi, Jacopo, puisse avoir l’espérance du bonheur éternel, sans un repentir profond et partant du fond du cœur.

— Quelqu’un peut-il en avoir sans cela, révérend père ?

Le père Anselmo tressaillit ; car cette question, et le ton de tranquillité de celui qui lui parlait, produisaient un effet étrange dans cette entrevue.

— Tu n’es point ce que je te supposais, Jacopo ; ton esprit n’est point entièrement couvert de ténèbres, et tu as commis tes crimes malgré ta conscience qui t’en reprochait l’énormité.

— Je crains que cela ne soit vrai, mon père.

— Tu dois en sentir le poids par la force de ton repentir ; parle.

Le père Anselmo s’interrompit, car un sanglot qu’il entendit en ce moment lui apprit qu’ils n’étaient pas seuls. Jetant les yeux autour de lui, non sans quelque alarme, il découvrit Gelsomina qui, favorisée par le porte-clefs, était entrée dans le cachot, cachée derrière le carme. Jacopo poussa un gémissement quand il l’aperçut ; et, détournant la tête, il s’appuya contre la muraille.

— Qui es-tu, ma fille, et pourquoi es-tu ici ? demanda le moine.

— C’est la fille du geôlier, dit Jacopo, voyant qu’elle était hors d’état de répondre. Je l’ai connue dans les fréquentes visites que j’ai rendues à cette prison.

Les yeux du père Anselmo passèrent de l’un à l’autre. D’abord l’expression en était sévère ; mais elle devint plus indulgente à mesure qu’il examinait tour à tour leur physionomie, et la vue de leur profonde affliction finit par l’adoucir tout à fait.

— Voilà l’effet des passions humaines ! dit-il d’un ton qui tenait le milieu entre le reproche et la consolation. Tels sont toujours les fruits du crime.

— Mon père, s’écria Jacopo avec vivacité, je puis mériter un tel reproche ; mais les anges du ciel seuls sont plus purs que la jeune fille que vous voyez toute en larmes.

— Je me réjouis de l’apprendre. Je te crois, homme infortuné ; oui, il m’est doux d’apprendre que ton âme n’est pas chargée du péché d’avoir corrompu l’innocence d’une si jeune créature.

La poitrine du prisonnier se soulevait, tandis que Gelsomina frémissait.

— Pourquoi as-tu cédé à la faiblesse de la nature ? Pourquoi es-tu entrée ici ? demanda le carme, cherchant à prendre un ton de reproche que sa voix attendrie démentait. Connaissais-tu le métier de l’homme que tu aimais ?

— Sainte Marie immaculée ! s’écria Gelsomina, non ! — non ! — non !

— Et à présent que tu as appris la vérité, tu n’es plus sans doute victime d’une passion insensée ?

Les regards de Gelsomina étaient égarés ; mais une angoisse profonde en était l’expression dominante. Elle baissa la tête plutôt par un sentiment de douleur que de honte, et ne répondit rien.

— Je ne vois pas, mes enfants, à quoi peut servir une telle entrevue. Je suis envoyé ici pour recevoir la confession d’un Bravo ; et une jeune fille qui a tant des raisons pour condamner l’imposture dont il a fait usage envers elle ne doit pas se soucier d’entendre les détails d’une telle vie.

— Non ! — non ! — non ! murmura de nouveau Gelsomina, ajoutant à la force de ses paroles par un geste expressif.

— Il vaut mieux, mon père, dit Jacopo d’une voix creuse, qu’elle me croie tout ce que son imagination peut s’imaginer de plus monstrueux. Elle en apprendra plus facilement à haïr ma mémoire.

Gelsomina ne répondit pas une parole, mais elle fit de nouveau le même geste avec une sorte de frénésie.

— Le cœur de cette pauvre enfant semble cruellement déchiré ; dit le carme avec un ton d’intérêt. Il faut traiter avec ménagement une fleur si tendre. — Écoute-moi, ma fille, et écoute ta raison plutôt que ta faiblesse.

— Ne la questionnez, pas mon père. — Qu’elle s’en aille ! — qu’elle qu’elle me maudisse !

— Carlo ! s’écria Gelsomina.

Un long silence s’ensuivit. Le moine vit que la passion avait plus de force que tout ce qu’il pourrait dire, et qu’il fallait laisser au temps le soin de la guérison. Le prisonnier avait à soutenir contre lui-même une lutte plus violente qu’aucune de celles auxquelles il avait été exposé jusqu’alors. Enfin un dernier désir mondain l’emporta, et il rompit le silence.

— Mon père ! dit-il en s’avançant jusqu’au bout de sa chaîne, et en parlant d’un ton solennel et avec dignité, j’avais espéré que cette infortunée mais innocente créature aurait surmonté sa faiblesse par suite de l’horreur qu’elle éprouverait en apprenant que celui qu’elle aimait était un Bravo ; je l’avais demandé au ciel dans mes prières ; — mais je ne rendais pas justice au cœur de la femme. — Dis-moi, Gelsomina, — et, sur l’espoir de ton salut, ne me trompe pas ! — peux-tu me regarder sans horreur ?

Gelsomina trembla, mais elle leva les yeux sur lui, et lui fit un sourire semblable à celui par lequel l’enfant en pleurs répond au regard de tendresse de sa mère. L’effet de ce regard fut puissant sur Jacopo, et ses membres robustes furent agités d’un tel tremblement que le carme entendit le cliquetis de ses chaînes.

— C’en est assez, dit-il en faisant un violent effort pour retrouver du calme. Gelsomina ! tu entendras ma confession. — Tu as été longtemps dépositaire d’un grand secret ; — nul autre ne te sera caché.

— Mais, Antonio ! s’écria Gelsomina. — Ah ! Carlo ! Carlo ! qu’avait fait ce vieux pêcheur pour que ta main lui donnât la mort ?

— Antonio ! répéta le moine, es-tu donc accusé de sa mort, mon fils ?

— C’est le crime pour lequel je suis condamné à mourir.

Le carme se laissa tomber sur l’escabelle du prisonnier, et y resta immobile tandis que ses regards, exprimant l’horreur, allaient tour à tour de la physionomie impassible de Jacopo à celle de sa compagne tremblante. La vérité commençait à luire à ses yeux, quoique voilée encore du tissu mystérieux de la politique vénitienne.

— Il y a ici quelque horrible méprise, dit-il d’une voix altérée ; je cours devant tes juges et je les détromperai.

Le prisonnier sourit d’un air calme, et étendit la main pour arrêter le bon carme dont la simplicité égalait le zèle.

— Cela serait inutile, lui dit-il ; le bon plaisir du Conseil des Trois est que je sois puni de la mort d’Antonio.

— Tu seras donc injustement puni ! — Je suis témoin qu’il a péri par d’autres mains.

— Mon père, s’écria Gelsomina ; répétez ces paroles ; oh ! redites-moi que Carlo n’a pas commis cet acte de cruauté.

— Il est du moins innocent de ce meurtre.

— Oui, Gelsomina, s’écria Jacopo en lui tendant les bras ; et, cédant à la plénitude de son cœur, il ajouta : — Ainsi que de tout autre.

Un cri de joie s’échappa des lèvres de Gelsomina, et le moment d’après elle tomba sans connaissance dans les bras de son amant.

Nous tirons un voile sur cette scène, et nous laissons passer une heure avant de le lever. Le cachot offrait alors un petit groupe rassemblé au centre de la chambre, et sur lequel la faible lumière de la lampe produisait des effets de lumière et d’ombre de manière à faire ressortir la physionomie italienne de chacun des personnages qui le composaient. Le carme était assis sur l’escabelle, Jacopo et Gelsomina étaient à genoux à ses côtés. Le premier parlait avec vivacité, et les deux autres écoutaient chaque syllabe qui sortait de sa bouche, avec une attention qui prouvait que l’intérêt qu’ils prenaient à son innocence était plus fort que la curiosité.

— Je vous ai dit, mon père, continua-t-il, qu’une fausse accusation d’avoir fraudé les douanes avait attiré sur mon malheureux père le courroux du sénat, et que, malgré son innocence, il avait passé plusieurs années dans un de ces maudits cachots, tandis que nous le croyions exilé dans les îles. Enfin nous réussîmes à placer devant le Conseil des preuves qui devaient convaincre les patriciens de leur injustice ; mais je crois que les hommes qui prétendent être les élus de la terre, faits pour exercer l’autorité, ne sont pas disposés à reconnaître leurs erreurs, car ce serait une preuve contre la sagesse de leur système. Le conseil différa si longtemps de nous rendre justice que ma pauvre mère succomba à ses chagrins. Ma sœur, qui avait alors l’âge qu’a Gelsomina aujourd’hui, la suivit bientôt ; — car la seule raison qu’allégua le sénat quand il se trouva pressé pour donner des preuves, fut le soupçon qu’un jeune homme qui l’aimait était coupable du crime qui a coûté la vie à mon malheureux père.

— Et le sénat refusa-t-il de réparer son injustice ? demanda le carme.

— Il ne pouvait la réparer, mon père, sans avouer publiquement qu’il pouvait se tromper. Il y allait de l’honneur de quelques grands de l’État, et je crois que dans leurs conseils il règne une morale qui distingue entre les actions de l’homme et celles du sénateur, et qui met la politique avant la justice.

— Cela peut être vrai, mon fils ; car quand un gouvernement est basé sur de faux principes, les intérêts doivent nécessairement en être maintenus par des sophismes. Dieu en juge tout autrement.

— Sans cela, mon père, il n’y aurait pas d’espoir dans ce monde. Après des années de prières et de sollicitations, et en m’obligeant au secret par un serment solennel, on me permit enfin d’entrer dans le cachot de mon père. C’était un bonheur de pouvoir fournir à ses besoins, d’entendre sa voix, de m’agenouiller pour recevoir sa bénédiction. Gelsomina entrait alors dans l’âge nubile, et ce fut elle qui fut chargée de me conduire. J’ignorais les motifs des sénateurs, quoique depuis lors la réflexion me les ait fait pénétrer. Quand ils me crurent suffisamment engagé dans leurs filets, ce fut alors qu’ils m’entraînèrent dans cette fatale erreur qui a détruit toutes mes espérances et qui m’a conduit où je suis.

— Tu m’avais affirmé ton innocence, mon fils !

— Je ne suis pas coupable d’avoir versé le sang, mon père ; mais je le suis d’avoir cédé à leurs artifices. Je ne vous fatiguerai pas en vous rapportant tous les moyens qu’ils employèrent pour faire plier mon caractère à leurs desseins. Je prêtai le serment de servir l’État comme son agent secret, pendant un certain temps. Ma récompense devait être la liberté de mon père. S’ils étaient venus me trouver au milieu du monde, dans le calme de ma raison, leurs artifices n’auraient pas triomphé : mais voyant tous les jours les souffrances de celui qui m’avait donné le jour et qui était alors tout ce qui me restait au monde, ils étaient trop forts pour ma faiblesse. On me parlait tout bas de roues et de tortures ; on me fit voir des tableaux représentant des martyres, pour me donner une idée des tourments qu’on pouvait faire souffrir. Les assassinats étaient fréquents et exigeaient l’œil de la police. En un mot, mon père (et en parlant ainsi, Jacopo se cacha le visage avec la robe de Gelsomina), je leur permis de faire courir sur mon compte des bruits qui pouvaient attirer sur moi les regards du public. Je n’ai pas besoin de dire que quiconque se prête à sa propre infamie ne manque jamais d’en recevoir la flétrissure.

— Quel pouvait être le but de cette misérable fausseté ?

— Mon père, on s’adressait à moi comme à un bravo connu, et mes rapports, sous plus d’un point de vue, étaient utiles aux desseins du sénat. J’ai sauvé la vie de quelques citoyens, et c’est une consolation pour moi dans mon erreur, si cette erreur n’est pas un crime.

~ Je te comprends, Jacopo : j’ai entendu dire que Venise ne se faisait pas scrupule de se servir de cette manière des hommes d’un caractère brave et ardent. Bienheureux saint Marc, ton nom peut-il servir de sanction à une telle imposture !

— Oui, mon père, et à d’autres encore. J’avais à remplir d’autres devoirs qui se rattachaient aux intérêts de la république, et naturellement je m’étais habitué à m’en acquitter. Les citoyens s’émerveillaient qu’on laissât en liberté un homme comme moi, et les gens vindicatifs regardaient cette circonstance comme une preuve de mon adresse. Quand l’indignation publique s’élevait trop contre moi, pour le maintien des apparences, les Trois avaient soin de lui donner une autre direction ; quand elle se calmait plus qu’il ne convenait à leurs projets, ils ne manquaient pas de la ranimer. En un mot, pendant trois longues et cruelles années, j’ai mené la vie d’un damné, n’étant soutenu que par l’espoir de délivrer mon père, n’ayant de consolation que l’amour de cette innocente créature.

— Pauvre Jacopo ! tu mérites la compassion. Je ne t’oublierai pas pas dans mes prières.

— Et toi, Gelsomina ?

La fille du geôlier ne lui répondit pas ; elle avait avidement écouté chaque syllabe qui sortait de la bouche de son amant ; et maintenant que toute la vérité commençait à se présenter à son esprit, ses yeux brillaient d’un éclat qui paraissait presque surnaturel à ceux qui en étaient témoins.

— Gelsomina, continua Jacopo, si je n’ai pas réussi à te convaincre que je ne suis pas le scélérat que je paraissais être, je voudrais avoir été muet.

Elle lui tendit la main, et baissant la tête sur son sein, elle se mit à pleurer.

— Je vois toutes les tentations auxquelles tu as été exposé, pauvre Carlo, lui dit-elle d’une voix douce ; je sais quelle était la force de ton amour pour ton père.

— Me pardonnes-tu donc, chère Gelsomina, d’avoir trompé ton ingénuité ?

— Tu ne m’as point trompée. — Je t’ai cru un fils prêt à mourir pour son père, et je te trouve ce que je te croyais.

Le bon carme voyait cette scène avec intérêt et compassion, et des larmes mouillaient ses joues.

— Votre affection mutuelle, mes enfants, leur dit-il, est aussi pure que celle des anges. — Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez ?

— Trois ans, mon père.

— Et c’était toi, ma fille, qui accompagnais Jacopo dans le cachot de son père ?

— J’étais toujours son guide dans ses pieuses visites, mon père.

Le moine réfléchit profondément. Après quelques minutes de silence, il écouta la confession que lui fit Jacopo à voix basse, et lui donna l’absolution avec une ferveur qui prouvait combien était vive la compassion que lui inspirait ce jeune couple. Ce devoir accompli, il prit la main de Gelsomina, et ses traits annonçaient une douce confiance quand il fit ses adieux à Jacopo.

— Nous te quittons, lui dit-il ; mais prends courage. Je ne puis croire que l’État de Venise lui-même soit sourd à une histoire comme la tienne. — Mets d’abord ta confiance en Dieu, et crois que cette bonne fille et moi nous ne t’abandonnerons pas sans un dernier effort.

Jacopo reçut cette assurance en homme habitué à vivre au milieu des dangers. Le sourire qui accompagna ses adieux annonçait incrédulité autant que la mélancolie ; mais il goûtait aussi la joie d’un cœur réconcilié avec lui-même.