Le Bravo/Chapitre XXVII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 338-349).

CHAPITRE XXVII.


Levons le rideau et observons ce qui se passe dans cette chambre.
Rogers.


Il y eut ce jour-là dans les rues de Venise cette sorte de rumeur mystérieuse, cette curiosité pleine de défiance qui caractérisaient les mœurs de cette cité. Une foule d’individus passaient près des colonnes de granit, comme s’ils s’attendaient encore à voir le Bravo à sa place ordinaire, bravant audacieusement la proclamation ; car pendant si longtemps on avait souffert qu’il parût en public, que les habitants de Venise pouvaient à peine se persuader qu’il quitterait si facilement ses habitudes. Il est inutile de dire que cette vague attente fut déçue. On vanta aussi hautement la justice de la république, car les sujets humiliés sont hardis à louer leurs maîtres, et celui qui avait été muet pendant des années sur les affaires publiques trouvait une voix comme le plus hardi bourgeois d’une ville libre.

Mais la journée se passa sans que les citoyens de Venise fussent détournés de nouveau de leurs occupations. On continua les prières des morts avec peu d’interruption, et l’on dit des messes devant les autels d’une moitié des églises pour le repos de l’âme du pêcheur. Ses camarades, encore un peu défiants, mais dont l’amour-propre était satisfait, surveillaient les cérémonies d’un œil jaloux. Avant la fin de la soirée, ils s’étaient de nouveau rangés parmi les plus humbles serviteurs de l’oligarchie ; car l’effet de cette espèce de pouvoir est d’apaiser par ses flatteries les mécontentements que cause son injustice. Tel est l’esprit humain : l’habitude de la soumission produit un sentiment de respect profond, quoique factice, qui inspire à ceux qui se trouvent sous son influence une espèce de gratitude toutes les fois que leurs supérieurs descendent du théâtre de leur grandeur et confessent qu’ils partagent les faiblesses humaines.

La place de Saint-Marc se remplit à l’heure habituelle, les patriciens désertèrent le Broglio comme à l’ordinaire, et la gaieté fut à son comble, avant que l’horloge eût sonné la seconde heure de la nuit. Des gondoles remplies de nobles dames parurent sur les canaux. On releva les jalousies des palais pour y laisser entrer la brise de mer, et les sons de la musique commencèrent à se faire entendre dans le port, sous les ponts et sous le balcon des belles. Le cours des plaisirs ne pouvait être interrompu par la seule raison que l’innocent n’avait point été vengé.

Il y avait alors comme maintenant sur le grand canal plusieurs palais d’une magnificence presque royale. Le lecteur a déjà fait connaissance avec un ou deux de ces splendides édifices, et nous allons maintenant le conduire en imagination dans un autre. La construction particulière de Venise, conséquence de sa position au milieu des eaux, donne la même apparence à toutes les riches habitations de cette ville. La demeure dans laquelle le fil de cette histoire conduit nos pas avait sa porte d’eau, son vestibule, son escalier massif en marbre, sa cour intérieure, sa magnifique suite d’appartements, ses tableaux, ses lustres, ses planchers composés de marbres précieux comme tous ceux que nous avons jugé nécessaire de dépeindre.

Il était dix heures du soir. Une famille peu nombreuse, mais charmante, formait un riant tableau dans la noble demeure à laquelle nous venons de faire allusion. On voyait un père qui avait à peine atteint l’âge mûr. Dans ses yeux brillaient en même temps la vivacité, l’esprit, l’humanité, et dans ce moment l’amour paternel. Il pressait dans ses bras avec orgueil un joyeux enfant de trois ou quatre ans, ravi d’un amusement qui le rendait presque aussi grand que son père. Une belle Vénitienne aux tresses d’or, aux joues purpurines, telle que le Titien aimait à peindre les femmes, couchée sur un lit de repos, suivait les mouvements de ces deux êtres qui lui étaient si chers, avec les sentiments d’une mère et d’une épouse ; elle souriait de la joie bruyante de son jeune enfant. Une fille qui était son image, dont les cheveux tombaient jusqu’à la ceinture, jouait avec un enfant d’un âge si tendre, que les yeux d’une mère pouvaient seuls découvrir en lui les signes d’une croissante intelligence. Telle était la scène qu’offrait cette famille lorsque l’horloge de la Piazza sonna dix heures. Frappé de ce bruit, le père mit son enfant à terre et consulta sa montre.

— Feras-tu une promenade en gondole, mon amour ? demanda-t-il.

— Avec toi, Paolo ?

— Non, ma chère ; j’ai des affaires qui me retiendront jusqu’à minuit.

— Vous m’en faites accroire lorsque vos caprices vous conduisent loin de moi.

— Ne me parle pas ainsi. J’ai donné rendez-vous ce soir à mon homme d’affaires, et je connais trop bien ton cœur maternel pour penser que tu veuilles me retenir lorsqu’il s’agit des intérêts de de nos chers enfants.

Donna Giulietta sonna ses femmes pour avoir son manteau. Le jeune enfant et le bruyant garçon furent conduits au lit, tandis que la dame et sa fille aînée descendirent à la gondole.

Donna Giulietta ne se rendit pas seule à son bateau ; car dans son union, l’inclination avait heureusement été consultée en même temps que les intérêts avaient été débattus.

Son mari baisa tendrement sa main en la conduisant à sa gondole ; et le bateau s’était éloigné à quelque distance du palais avant qu’il eût quitté les pierres humides de la porte d’eau.

— As-tu préparé le cabinet pour mes amis ? demanda le signor Soranzo ; car c’était le même sénateur qui accompagnait le doge lorsque ce dernier alla joindre le pêcheur.

— Oui, Signore.

— Est-il tranquille et éclairé comme je l’ai ordonné ?

— Excellence, tout sera prêt.

— Tu as placé des sièges pour six personnes ? Nous serons six.

— Signore, il y a six fauteuils.

— C’est bien. Lorsque le premier de mes amis arrivera, j’irai le rejoindre.

— Excellence, il est déjà arrivé deux cavaliers masqués.

Le signor Soranzo tressaillit et consulta de nouveau sa montre ; alors, se rendant précipitamment dans une partie silencieuse et écartée du palais, il ouvrit une petite porte et il se trouva en présence de ceux qui l’attendaient.

— Mille pardons, Signori ! s’écria le maître de la maison ; c’est au moins un nouveau devoir pour moi… Je ne sais pas quelle peut être votre honorable expérience… et le temps s’est écoulé sans que je l’aie remarqué. Je vous demande grâce, Messires ; ma promptitude à l’avenir réparera cette négligence.

Les deux étrangers étaient plus âgés que le maître de la maison, et il était évident à leurs traits endurcis qu’ils avaient une plus longue habitude du monde. On reçut ses excuses avec politesse, et, pendant quelques minutes, la conversation roula sur des sujets de convention.

— Nous pouvons espérer le secret ici, Signore ? demanda un des étrangers.

— Le secret de la tombe. Personne n’entre ici sans permission que ma femme, et dans ce moment elle jouit de la fraîcheur du soir dans sa gondole.

— On assure, signor Soranzo, que vous faites un heureux ménage. J’espère que vous concevez la nécessité de fermer la porte cette nuit, même à donna Giulietta.

— Sans aucun doute, Signori ; les affaires de la république passent avant tout.

— Je me trouve trois fois heureux, Signore, qu’en tirant au sort pour le Conseil secret ma bonne fortune m’ait donné d’aussi excellents collègues. Croyez-moi, j’ai déjà rempli ce terrible devoir en moins agréable société.

Ce discours flatteur, que le vieux et astucieux sénateur avait adressé régulièrement à tous ceux que la chance lui avait associés dans l’inquisition pendant une longue vie, fut bien reçu, et on y répondit par de semblables compliments.

— Il paraîtrait que le digne signor Alexandre Gradenigo était un de nos prédécesseurs, continua-t-il en regardant quelques papiers ; — car, quoique les trois juges présents fussent inconnus à tout le monde, excepté à quelques secrétaires et officiers de l’État, la politique de Venise transmettait leurs noms à leurs successeurs ; — c’est un noble gentilhomme bien dévoué à l’État.

— C’est une affaire heureusement arrangée, répondit le plus âgé des Trois, qui avait depuis longtemps l’habitude de ne plus se rappeler tout ce que la politique voulait qu’on oubliât lorsque le but était atteint. Les galères ont besoin de bras, Saint-Mare doit porter la tête haute.

Le signor Soranzo, qui avait reçu quelque instruction préalable pour ses nouvelles fonctions, avait un air mélancolique ; mais il n’était aussi lui-même que la créature d’un système.

— Avez-vous des affaires importantes à nous communiquer ? demanda-t-il.

— Signore, nous avons toute raison de croire que l’État vient de faire une grande perte. Vous connaissez l’un et l’autre l’héritière de Tiepolo, du moins de réputation, quoique sa manière de vivre retirée vous ait tenus éloignés de sa société.

— Donna Giulietta fait un grand éloge de sa beauté, dit le jeune mari.

— Nous n’avons pas de plus belle fortune à Venise, dit le troisième inquisiteur.

— Toute belle et toute riche qu’elle soit, Signore, je crains que nous ne l’ayons perdue. Don Camillo de Monforte, que Dieu protège jusqu’à ce que nous n’ayons plus besoin de son influence ! a manqué de l’emporter sur nous. Mais au moment où l’État déjouait ses plans, la jeune dame est tombée par hasard entre les mains de mauvais sujets, et depuis ce temps on n’en a plus entendu parler.

Paolo Soranzo espéra secrètement qu’elle était dans les bras du Napolitain.

— Un secrétaire m’a communiqué la disparition du duc de Sainte-Agathe, observa un troisième, et la felouque que nous employons souvent pour des missions délicates n’est plus à l’ancre.

Les deux vieillards se regardèrent l’un et l’autre comme s’ils commençaient à soupçonner la vérité ; ils virent qu’ils n’avaient rien à espérer de cette affaire ; et comme ils n’avaient à s’occuper que de ce qui était dans les limites de leur pouvoir, ils ne perdirent point de temps en regrets inutiles.

— Nous avons deux affaires qui pressent, observa le plus âgé des sénateurs ; le corps du vieux pêcheur doit être enseveli tranquillement ; il faut prévenir autant que possible un tumulte nouveaux puis il nous reste encore à disposer de ce dangereux Jaeopo.

— Il faudrait d’abord le saisir, dit le signor Soranzo.

— C’est déjà fait. Le croiriez-vous, Messieurs ? il a été arrêté dans le palais même du doge.

— Il faut l’envoyer à l’échafaud sans plus tarder !

Les deux vieillards se regardèrent encore l’un et l’autre ; il était évident que, comme tous les deux avaient été déjà membres du conseil secret, ils avaient des signes d’intelligence auxquels leur compagnon était étranger. On pouvait aussi apercevoir dans leurs regards le désir de ménager ses sentiments avant d’entrer plus ouvertement dans les pratiques de leurs devoirs.

— Pour la gloire de Saint-Marc, Signore, que la justice ait franchement son cours dans cette circonstance ! continua le jeune membre du conseil. Quelle pitié peut inspirer un spadassin ? C’est un des droits les plus heureux de notre autorité que de faire publiquement un acte de justice si bien mérité.

Les vieux sénateurs s’inclinèrent pour reconnaître la justesse de ce sentiment de leur collègue, qui était exprimé avec toute la générosité de la jeunesse et la franchise d’une âme, noble ; car il y a un acquiescement de convention à tout ce qui est moral et qui embellit en apparence la plus tortueuse politique.

— Vous avez raison, signor Soranzo, de rendre cet hommage à nos droits, répondit le plus âgé. — On a trouvé plusieurs accusations dans les Gueules de Lion[1] contre le Napolitain signor don Camillo Monforte. Je laisse à votre sagesse, mes illustres collègues, à décider sur leur caractère.

— La malveillance se trahit elle-même par ses propres excès, s’écria le jeune membre de l’inquisition. Sur ma vie ! Signore, ces accusations sont le résultat de quelque animosité particulière et sont indignes de l’attention de l’État ; j’ai beaucoup vécu avec le jeune signor de Sainte-Agathe, et il n’y a pas parmi nous un plus digne gentilhomme.

— Néanmoins il a des desseins sur la main de la fille du vieux Tiepolo.

— Fait-on un crime à la jeunesse de rechercher la beauté ? Il a rendu un grand service à cette dame ; et il n’est pas étrange qu’un homme de son âge ait conçu une telle affection.

— Venise à ses affections comme le plus jeune de nous tous, Signore.

— Mais Venise ne peut pas épouser l’héritière.

— Cela est vrai. Saint-Marc doit être satisfait de jouer le rôle d’un père prudent. Vous êtes encore jeune, signor Soranzo, et donna Giulietta est d’une rare beauté. En avançant dans la vie, vous jugerez différemment de la fortune des royaumes et de celle des familles. Mais nous perdons inutilement notre temps sur cette affaire, puisque nos agents n’ont pas encore eu de succès dans leurs poursuites. L’affaire la plus pressante maintenant est celle du Bravo. — Son Altesse vous a-t-elle montré la dernière lettre du souverain pontife sur la question des dépêches interceptées ?

— Oui, nos prédécesseurs y ont fait une réponse convenable, et cette affaire doit en rester là.

— Alors nous allons nous occuper librement de l’affaire de Jacopo Frontoni. Il sera nécessaire de nous assembler dans la salle de l’inquisition, afin que l’accusé soit confronté avec ses accusateurs. C’est un procès important, Signori, et Venise perdrait dans l’opinion des hommes, si son tribunal le plus élevé ne montrait pas l’intérêt qu’il prend au jugement.

— Qu’on tranche la tête à cet assassin ! s’écria de nouveau le signor Soranzo.

— Tel sera probablement son sort, ou peut-être le condamnera-t-on à être roué. Un plus mûr examen nous éclairera sur ce que doit dicter la politique.

— Il ne peut y avoir qu’une politique lorsqu’il s’agit de protéger les jours des citoyens. Jusqu’ici je n’avais jamais désiré de voir abréger la vie d’un homme ; mais dans ce procès j’ai hâte de voir arriver le jugement.

— Votre honorable impatience sera satisfaite, signor Soranzo ; car prévoyant l’urgence de cette affaire, mon collègue, le digne sénateur qui partage nos délicates fonctions, et nous-même, nous avons déjà donné les ordres nécessaires à ce sujet. L’heure est venue, et nous arriverons à temps dans la salle de l’inquisition pour remplir ce devoir.

Alors la conversation roula sur des objets d’un intérêt général. Ce tribunal extraordinaire et secret, qui était obligé de ne point avoir de lieu spécial pour ses assemblées, qui pouvait rendre ses décrets sur la Piazza ou dans le palais, au milieu des débauches des masques ou devant l’autel, dans des assemblées brillantes ou dans le domicile particulier de l’un de ses membres, avait, comme on peut le croire, beaucoup d’affaires sous sa juridiction. Comme le hasard de la naissance avait décidé de sa composition (et Dieu n’a pas rendu tous les hommes propres à remplir des fonctions si cruelles), il arrivait quelquefois, comme dans le cas présent, que deux des membres avaient à combattre les dispositions généreuses d’un collègue, avant que l’action de cette justice pût être exercée dans ses formes.

Il est digne de remarque que les gouvernements proclament plus de règles de justice et de vertu que n’en observe chacun de leurs membres en particulier. Ou ne doit pas en chercher la raison, puisque la nature a donné à tous les hommes la connaissance intime de ces principes qu’on n’abandonne jamais qu’influencé par des intérêts personnels. Nous louons la vertu que nous ne pouvons imiter. C’est ainsi que les États où l’opinion publique a le plus d’influence ont toujours la manière d’agir la plus pure. Il suit, comme une conséquence de cette proposition, qu’un gouvernement représentatif doit être aussi réel que possible ; car il tendra inévitablement à élever la morale publique. La condition d’un peuple dont les maximes et les mesures publiques sont au-dessous de son intégrité naturelle est misérable, et elle prouve non seulement qu’il n’est pas le maître de ses destinées, mais elle donne encore la preuve de cette vérité dangereuse, qu’un pouvoir collectif mine en général les qualités qui sont nécessaires à la vertu, et qui dans tous les temps ont bien de la peine à résister aux attaques de l’égoïsme. Une représentation légale est bien plus nécessaire à un peuple civilisé qu’à un peuple qui conserve sa simplicité primitive, puisque la responsabilité, qui est l’essence d’un gouvernement libre, contiendra bien plus les agents d’une nation civilisée que tout autre moyen. L’opinion commune qu’une république ne peut pas exister sans un degré extraordinaire de vertu parmi les citoyens est si flatteuse pour nous autres Américains du Nord, que nous prenons rarement la peine d’en approfondir la vérité. Cependant il nous semble que l’effet est mis ici à la place de la cause. On dit que comme le peuple est entièrement maître dans une république, le peuple devrait être vertueux afin de bien gouverner ; mais s’il en était ainsi, cela serait aussi vrai d’une république que de toute autre forme de gouvernement. Les rois gouvernent, et certainement tous n’ont pas été vertueux. Le sujet de notre histoire prouve suffisamment que l’aristocratie qui gouvernait à Venise donnait un démenti à cette opinion. Toutes choses égales d’ailleurs, il est certain que les citoyens d’une république porteront à un plus haut degré les vertus privées que les sujets de tout autre gouvernement. La responsabilité au tribunal de l’opinion publique existant dans toutes les branches d’une administration républicaine, la morale de convention qui caractérise les opinions dominantes n’agit seulement que sur la masse, et ne peut être changée en une arme de corruption, comme cela arrive lorsque des institutions factices donnent une direction fausse à son influence.

L’affaire dont nous entretenons nos lecteurs est une preuve de ce que nous venons de dire. Le signor Soranzo était un homme d’un caractère naturellement excellent ; ses habitudes domestiques avaient contribué à favoriser ces bonnes dispositions. Comme tous les Vénitiens de son rang, il avait fait une étude de la politique de la soi-disant république de Venise ; et le pouvoir des intérêts collectifs, ainsi qu’une impérieuse nécessité, lui avait fait admettre plusieurs théories qu’il eût repoussées avec indignation si elles lui avaient été présentées sous une autre forme. Cependant le signor Soranzo était loin de comprendre les effets de ce système que sa naissance l’obligeait à soutenir. Venise elle-même payait à l’opinion publique l’hommage dont il a été question tout à l’heure, et ne présentait à l’Europe qu’une fausse exposition de ses véritables principes politiques. Malgré cette prudence, la plupart de ceux qui étaient trop apparents pour être voilés étaient difficilement adoptés par un esprit qui n’y était point façonné par l’habitude. Le jeune sénateur fermait les yeux sur leurs résultats. Comme il sentait leur influence dans tous les intérêts de sa vie, mais non dans ceux de cette pauvre vertu si négligée et dont les récompenses sont si éloignées, il était obligé de chercher ailleurs quelque palliatif ou quelque bien indirect pour excuser son acquiescement à ces principes.

Ce fut dans ces dispositions que le signor Soranzo fut admis au Conseil des Trois. Souvent, dans les rêves de sa jeunesse, il avait envisagé la haute fonction dont il était revêtu comme le but de toute son ambition. Mille tableaux du bien qu’il pourrait faire avaient enchanté sa jeune imagination ; et ce ne fut qu’en avançant dans la vie, et lorsqu’il eut une connaissance plus intime des ruses employées par les mieux intentionnés, qu’il parvint à croire ce que jusqu’alors il avait jugé impossible. Néanmoins il entra au conseil avec des doutes et de la défiance. S’il eût vécu dans un siècle plus rapproché de nous, sous le même système modifié par les connaissances qui ont résulté de l’invention de l’imprimerie, il est probable que le signor Soranzo eût été un noble de l’opposition. Soutenant quelquefois avec ardeur des mesures de bien public, et quelquefois cédant avec grâce aux suggestions d’une politique plus austère, mais toujours influencé par les avantages positifs qu’il était né pour posséder, il savait et peine lui-même qu’il n’était pas ce qu’il faisait profession d’être. La faute, malgré tout, n’était pas autant celle du noble que celle des circonstances qui, en plaçant les intérêts en opposition avec le devoir, entraînent souvent plus d’un esprit généreux dans des faiblesses plus grandes encore.

Les collègues du signor Soranzo éprouvèrent cependant plus de difficultés qu’ils ne l’avaient supposé à le préparer aux devoirs d’un homme d’État, qui étaient si différents de ceux qu’il avait remplis jusqu’alors comme homme. Ils ressemblaient l’un et l’autre à deux éléphants de l’Orient, possédant l’instinct et les qualités généreuses de ce noble animal, mais disciplinés par une force étrangère à leur nature, et réduits à être des créatures de convention placées de chaque côté d’un jeune frère sorti nouvellement de ses plaines natales, et auquel il était de leur devoir d’apprendre de nouveaux exercices de trompe, de nouvelles affections, et la manière de porter avec dignité le hoirdah d’un rajah.

Les anciens membres du conseil continuèrent la conversation en faisant beaucoup d’allusions à leur politique, mais sans parler de leurs intentions directes, jusqu’à l’heure où ils devaient s’assembler dans le palais du doge. Alors ils se séparèrent aussi mystérieusement qu’ils s’étaient réunis, afin qu’aucun œil vulgaire ne pût pénétrer le secret de leur caractère officiel.

Le plus âgé des Trois parut dans une assemblée de patriciens que de belles et nobles dames embellissaient de leur présence, et il en disparut de manière à ne laisser aucun soupçon. Le second visita le lit de mort d’un ami, discourut bien et longtemps avec un religieux sur l’immortalité de l’âme et les devoirs d’un chrétien. Lorsqu’il partit, le bon père lui donna sa bénédiction, et la famille se répandit en éloges sur son compte.

Le signor Soranzo s’entoura de sa famille jusqu’au dernier moment. Donna Giulietta était rentrée plus charmante que jamais. La brise de mer lui avait donné une nouvelle fraîcheur, et sa douce voix, les joyeux accents de son premier-né ainsi que ceux de la jeune fille aux cheveux blonds, résonnaient encore aux oreilles du jeune mari, lorsque son gondolier le débarqua sous le pont du Rialto. Là il mit son masque et son manteau, et se rendit avec la foule vers la place Saint-Marc, par les petites rues. Il y avait peu de danger pour lui d’être observé. Le déguisement était aussi souvent utile à l’oligarchie de Venise qu’il était nécessaire pour éluder son despotisme et rendre la ville tolérable aux citoyens. Paolo vit plusieurs pêcheurs des lagunes au visage brun, aux jambes nues, qui entraient dans la cathédrale. Il les suivit, et se trouva bientôt près d’un autel assez mal éclairé, où l’on disait encore des messes pour le repos de l’âme d’Antonio.

— C’était un de tes confrères ? demanda-t-il à un pêcheur dont l’œil noir brillait au milieu de cette obscurité comme l’œil du basilic.

— Oui, Signore ; et jamais homme plus honnête et plus juste ne jeta ses filets dans les lagunes.

— Il fut la victime de sa profession ?

— Cospetto di Bacco ! personne ne sait de quelle manière il finit. Quelques-uns disent que Saint-Marc était impatient de le voir en paradis, et d’autres prétendent qu’il est tombé sous les coups d’un spadassin nommé Jacopo Frontoni.

— Pourquoi un Bravo choisirait-il une victime si obscure ?

— En ayant la bonté de répondre vous-même à votre propre question, Signore, vous m’éviterez de l’embarras. Pourquoi, en effet ? On dit que Jacopo est vindicatif et que la honte et la colère d’avoir été vaincu dans la dernière regatta par un homme beaucoup plus âgé que lui ont été les causes de cette action.

— Est-il si jaloux de son talent comme gondolier ?

— Diamine ! j’ai vu le temps où Jacopo eût mieux aimé mourir que de ne pas être le premier dans une course, mais c’était avant qu’il portât un stylet. S’il s’en était tenu à son aviron, la chose aurait pu arriver ; mais une fois connu comme spadassin, il semble déraisonnable d’attacher tant d’importance aux prix décernés sur les canaux.

— Cet homme ne peut-il pas être tombé dans les lagunes par accident ?

— Cela pourrait être, sans aucun doute, Signore. Cela nous arrive journellement ; mais nous pensons qu’il est plus sage de nager jusqu’au bateau que d’aller au fond. Le vieux Antonio avait un bras, dans sa jeunesse, qui pouvait le conduire du quai sur le Lido.

— Mais il peut avoir été frappé en tombant, et rendu de cette manière incapable de s’aider.

— Si cela était vrai, Signore, il y aurait des signes qui le prouveraient.

— Jacopo n’aurait-il pas fait usage de son stylet ?

— Peut-être pas à l’égard d’Antonio. La gondole du vieillard fut trouvée à l’embouchure du grand canal, à une demi-lieue du cadavre et contre le vent. Nous parlons de ces choses, Signore, parce que nous nous y connaissons.

— Une heureuse nuit, pêcheur !

— Une plus heureuse nuit encore à vous, Excellence ! dit l’habitant des lagunes enchanté d’avoir aussi longtemps captivé l’attention d’un homme qu’il croyait de beaucoup son supérieur.

Le sénateur déguisé continua son chemin. Il n’eut aucune difficulté à quitter la cathédrale sans être observé, et il avait des moyens secrets d’entrer dans le palais sans attirer sur lui l’attention. Là il rejoignit promptement ses collègues du terrible tribunal.


  1. Quoiqu’on ait l’habitude de dire la gueule du lion, il existe sur presque toutes les places importantes de Venise un de ces réceptacles d’accusations. On doit se rappeler que le lion ailé était l’emblème de la république.