Le Bruit qui court de l’épousée

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Le bruit qui court de l’espousée.

1614



Le bruit qui court de l’espousée.
M.DC.XIIII.
In-8º.

Le bruit est que la mariée
Est damoiselle au grand ressort :
Chacun en dit sa ratelée1,
Tout le monde dit qu’elle a tort.

La David a pris la parolle
Pour feu son mary l’advocat,
Disant : Je ne suis pas si folle
Que d’hausser ainsi mon estat.

La Sabrenaude2, sa voisine,
En a tenu quelque propos ;
Mais la bouchère Cailletine,
S’est mise sur ses audinos3.

Il vaudroit mieux, dit la Rotine,
Qu’une grande cité perît,
Que de souffrir la sotte mine
D’une gueuse qui s’enrichit.

La Menarde s’est arrestée,
Disant : Commère, qu’avez-vous ?
Parlez-vous point de l’espousée,
Qui n’estoit guère plus que nous ?

Ma bonne foy, dit la Paiote,
Je ne trouve pas cela bon ;
Pour moy, je ne suis point si sotte,
Que de quitter mon chaperon4.

Mercy de Dieu ! dit l’Auvergnate,
Parlant à la grosse Catin ;
Elle fait bien la delicate,
Avec sa cotte de satin !

La Croupière, oyant la nouvelle,
Veut mettre son espingle au jeu,
Et aussi tost elle l’appelle
Madamoiselle depuis peu5.

La Citarde s’en est esmeuë,
Soutenant que c’est le marchand
Et le tailleur qui l’ont vestuë
En damoiselle en nez friand.

La Mijolette a bonne grace
De maintenir par ses discours
Qu’elle est première de sa race
Qui a le masque de velours6.

La Cointesse, voyant la belle,
Dit aux vendeuses de porreaux :
Son père l’a fait damoiselle7,
Mais, Nostre-Daigne8 ! j’entre en faux.

La Gaussette, quoy qu’édentée,
Lui a chanté deux petits mots,
Disant que c’est une effrontée,
Et que ses parens sont des sots.

La Rousse dit que, si sa fille
Avoit l’habit de taffetas,
Elle seroit aussi gentille
Ou plus belle qu’elle n’est pas.

La Jeanne Verrier, sa commère,
S’en mocque fort de son costé ;
Et aussi la belle Tessière
Dit qu’elle a trop de vanité.

La Blenonne va par la ville,
Elle s’est plainte à plus de mille
Et en fait ses contes partout,
Qu’elle veut tenir le haut bout.

La Chantecler, l’escervelée,
Veut tenir le livre à son tour.
Voilà, dit-elle, une espousée
Faicte à la mode de la cour !

La Madelon, ceste matoise,
A juré par la Feste-Dieu
Que sa fille n’est que bourgeoise,
Quoy qu’elle soit d’aussi bon lieu.

Les damoiselles, ses amies,
Luy vont apprendre tout le jour
À recevoir les compagnies
Selon les modes de la cour.

L’une luy dit : Tu es jolie,
Mais ton masque ne va pas bien.
L’autre luy dit par mocquerie :
Attache-le comme le mien.

Quelques unes des plus rusées
Sont sur le point de l’aller voir,
Mais il faut beaucoup de dragées
Qui les veut toutes recevoir.

Tredame ! disent les Bourgeoises,
Celle-là a pris les florets9 ;
Il faut laisser aux villageoises
Nos chaperons et nos collets10.

Elle est venuë d’un village
Pour espouser un advocat ;
Mais tout d’un coup, en son veufvage,
Elle a bien haussé son estat.

Les couvrechefs11 en veulent estre
Aussi bien que les chaperons,
Et se disent à la fenestre :
Voilà la royne des brandons12 !

C’est l’entretien des lavandières
Et de celles qui vont au four
Qu’une dame depuis naguères,
S’est fait damoiselle en un jour.

Les desbauchez sont à sa porte
Qui luy font le charivary,
Luy demandant de quelle sorte
Elle secouë son mary.

SIZAIN.

Quand l’espousée fut couchée
Et que son mary l’eut tastée,
Elle luy dit de la façon :
Mon grand amy, je suis pucelle,
Car jamais homme ni garçon
Ne me l’a fait en damoiselle.




1. « Dire sa ratelée, c’est dire à son tour librement tout ce qu’on sait, tout ce qu’on pense de quelque chose. » (Leroux, Dict. comique.) C’est faire comme le jardinier, qui, lorsqu’il a bien promené son rateau par le jardin, finit par placer dans un coin sa ratelée d’ordures.

2. Sabrenaud se disoit pour un mauvais ouvrier, un gâcheur d’ouvrage. On en avoit fait le verbe sabrenauder, qui s’employoit encore au XVIIIe siècle.

3. C’est-à-dire s’est campée les poings sur les hanches comme en disant : Écoutez-nous.

4. Le chaperon étoit la marque de la petite bourgeoisie ; il consistoit, au XVIIe siècle, en une bande de velours placée sur le bonnet.

5. V., sur les noms qu’on donnoit à ces damoiselles par usurpation, Les XV joies de mariage, P. Jannet, 1853, in-8º, p. 168.

6. Les femmes de distinction, quand elles sortoient, portoient un masque de velours noir. Boileau, par une note sur le vers 322 de sa Xe satire, nous apprend qu’il en étoit encore ainsi pendant sa jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs détails dans le Palais Mazarin de M. L. de Laborde, p. 314, note 367. C’étoit surtout la marque distinctive des femmes dont nostre espousée veut singer les manières. « Que ne diray-je pas des chirurgiens… (lisons-nous dans la Troisiéme après-disnée du Caquet de l’Accouchée, 1622 in-8º, p. 15). Quant à leurs filles, il ne leur manque que le masque qu’on ne les prenne pour damoiselles. »

7. Il étoit aussi ridicule pour les filles bourgeoises de se faire appeler madamoiselle que pour les femmes mariées de la même classe de prendre le titre de madame. Entre autres pièces publiées à ce propos contre ces dernières, nous connaissons un livret de la dernière moitié du XVIIe siècle : Satyre sur les femmes bourgeoises qui se font appeler madame, in-8º.

8. Pour : Notre-Dame.

9. Nous avons pensé d’abord qu’il s’agissoit ici du satin à fleurs que les damoiselles seules devoient porter, et dont plusieurs marchandes se paroient pourtant, au grand scandale des bourgeoises. « Si, lisons-nous dans la sixième partie des Caquets de l’accouchée, une marchande porte le satin à fleurs de velours cramoisy, faut-il en murmurer ? etc. » Mais il est plus probable que ce mot florets doit s’entendre ici pour les touffes de fleurs et de verdure que la Mijolette s’étoit mises dans les cheveux. Ainsi s’explique le nom de royne des brandons que lui donnent plus loin les paysannes.

10. Encore un objet de la toilette modeste des bourgeoises ; elles devoient s’en tenir au simple collet monté. S’il s’élevoit peu à peu jusqu’à devenir un collet à cinq étages, il encouroit le blâme des matrones.

11. L’auteur entend parler ici des paysannes, et il les désigne par leur coiffure, qui, surtout en Normandie et en Picardie, consistoit en un couvre-chef « morceau de toile empesée et tortillée dont elles entouroient leur tête. » Dict. de Trévoux.

12. Ce mot doit se prendre ici dans le sens qu’il avoit souvent alors, surtout à Lyon, ou l’on n’appeloit pas autrement les rameaux verts du dimanche qui précède Pâques, et qu’on nommoit pour cela dimanche des brandons.