Le Câble (trad. Sommer)

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Comédies de Plaute
Tome second - La Câble.
Traduction française de E. Sommer
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LE CÂBLE



NOTICE SUR LE CÂBLE.



Le Câble est à nos yeux la plus parfaite des comédies de Plaute, tant pour le sujet que pour la conduite de l’intrigue et même pour le charme des vers. L’exposition en est ravissante : après une nuit de tempête, un vieil esclave sort de la ferme, située au bord de la mer, et contemple le dégât que l’ouragan de la nuit a fait dans la toiture. Les flots ne sont point apaisés encore ; tout à coup il aperçoit deux jeunes filles qui, dans une faible barque, luttent contre leur violence. L’une d’elles tombe à la mer, mais heureusement peut gagner les rochers ; l’autre atteint le bord. Chacune d’elles croit sa compagne perdue, et l’on peut se figurer le bonheur qu’elles éprouvent à se revoir. L’une est, comme toujours, une jeune fille de condition libre, enlevée, vendue à un marchand d’esclaves, et n’ayant pour se faire reconnaître de ses parents qu’une cassette de jouets qui vient d’être engloutie dans le naufrage ; l’autre ignore son origine. La prêtresse de Vénus les recueille dans son temple ; le marchand, qui a pu aussi gagner le rivage, vient pour les arracher de leur asile. Le vieux propriétaire de la ferme prend leur défense, et protège ainsi, sans le savoir, la fille dont il pleure depuis longtemps la perte. Mais son esclave pêcheur, Gripus, retire dans son filet la valise qui contient la cassette : le père reconnaît sa fille, affranchit sa compagne et les marie toutes deux. Quant au vil marchand qui s’était embarqué avec tous ses biens pour ne pas livrer Palestra à l’amant qui l’avait achetée et payée, il est ruiné par la perte de son vaisseau, et de plus traîné en justice. Ainsi ce n’est pas la ruse d’un esclave qui triomphe, c’est la divinité qui se charge de punir la perfidie et le parjure. On voit combien cette pièce est supérieure à la plupart de celles que nous avons vues jusqu’ici, pour ce qui est de la moralité du but. De plus, rien n’y languit, les incidents s’y succèdent rapidement, le dénoûment ne se fait pas attendre et laisse dans tous les cœurs une satisfaction honnête. Que si maintenant l’on examine de près les caractères, on n’en trouvera peut-être aucun qui forme un type aussi complet que celui de Ballion, par exemple ; mais on sera frappé cependant du profil du pêcheur Gripus, et l’on admirera son monologue, qui n’est pas sans analogie avec le Pot au lait de notre la Fontaine.



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ARGUMENT[1].


Un pêcheur retire de la mer dans son filet une valise où se trouvent les jouets de la fille de son maître, enlevée et vendue à un marchand d’esclaves. Elle fait naufrage et, sans le savoir, se trouve sous la protection de son père ; elle est reconnue et on la marie à son amant Pleusidippe.



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PERSONNAGES.


L’ARCTURE, prologue.

SCÉPARNION, esclave de Démonès.

PLEUSIDIPPE, amant de Palestra.

DÉMONES, vieillard athénien, père de Palestra.

PALESTRA, esclave, fille de Démonès.

AMPÉLISCA, compagne de Palestra.

PTOLÉMOCRATIE, vieille prêtresse.

PÊCHEURS.

TRACHAUON, esclave de Pleusidippe.

LABRAX, marchand d’esclaves.

CHARMIDÈS, parasite de Labrax.

ESCLAVES de Démonès.

GRIPUS, pêcheur de Démonès.


La scène est à Cyrène, en Afrique.



LE CÂBLE.




PROLOGUE.


L’ARCTURE. Je suis dans la cité céleste concitoyen de celui qui imprime le mouvement à toutes les nations, aux mers et aux continents. Je suis, comme vous le voyez, une blanche et radieuse étoile, une constellation qui se lève toujours à son heure, ici et là-haut : on me nomme l’Arcture. La nuit, je brille dans le ciel et parmi les dieux : le jour, je me promène au milieu des mortels. D’autres astres aussi descendent des cieux sur la terre. Jupiter, le maître des dieux et des hommes, nous répartit chez les peuples pour connaître les actions, les mœurs, la piété, la justice des hommes, et les aider ensuite de ses bienfaits. Ceux qui, usant de faux témoignages, intentent de faux procès, qui en plein tribunal nient leurs dettes avec serment, nous inscrivons leurs noms et nous les rapportons à Jupiter. Chaque jour il sait qui mérite un châtiment ici-bas. Les méchants qui s’efforcent de gagner leur cause au moyen de l’imposture, et qui font triompher le mensonge devant le juge, il examine à nouveau leur affaire, toute jugée qu’elle est déjà, et les frappe d’une amende plus forte que le gain qu’ils ont obtenu. Sur un autre registre il a les noms des gens de bien. Les scélérats se mettent dans la tête qu’ils peuvent apaiser Jupiter par des présents et des victimes ; mais ils y perdent leur peine et leur argent, car il ne reçoit aucune offrande des parjures. L’homme vertueux qui implore les dieux trouvera plus aisément que le méchant un accès auprès d’eux. Je vous le conseille donc, à vous qui êtes honnêtes, qui passez votre vie dans les pratiques de la probité et de la vertu, poursuivez : vous vous en féliciterez un jour.

Et maintenant, je vous dirai le sujet de la pièce, car c’est pour cela que je suis venu. D’abord Diphile a voulu que cette ville s’appelât Cyrène : Démonès habite là-bas dans une maison des champs, sur un domaine voisin de la mer ; ce vieillard qui, forcé de quitter Athènes, s’est établi ici, n’est pas un méchant homme. Aussi n’est-ce pas pour quelque mauvaise action qu’il est sorti de son pays ; mais, en voulant tirer autrui d’affaire, il s’est mis lui-même dans l’embarras. Par sa bonté il a perdu une fortune honorablement acquise. Sa petite fille lui a été enlevée en bas âge ; un coquin, un abominable marchand d’esclaves, l’a achetée au voleur et l’a amenée ici, à Cyrène. Un jeune Athénien, son compatriote, la vit un jour qu’elle revenait de l’école de musique, et se mit à l’aimer. Il va donc trouver le marchand, achète la jeune fille trente mines, donne des arrhes et fait prêter serment. Mais ce marchand, en homme de son métier, ne s’inquiète guère de sa parole, ni de ce qu’il a juré au jeune homme. Il avait pour hôte un Sicilien, qui fait la paire avec lui, un vieux coquin d’Agrigente, traître à sa patrie. Le drôle commence par louer les charmes de la jeune fille et des autres fillettes que possédait son camarade ; puis il lui persuade de s’en venir avec lui en Sicile. Là, dit-il, il ne manque pas d’hommes qui aiment le plaisir, il peut s’y enrichir, on gagne gros avec des courtisanes. Il le persuade : on frète secrètement un vaisseau. La nuit le marchand, en cachette, transporte à bord tout ce qu’il a ; il dit au jeune homme qui lui avait acheté la fillette qu’il veut s’acquitter d’un vœu fait à Vénus ; voilà le temple, et il a invité notre amoureux à venir y dîner : mais lui, sur ces entrefaites, il s’embarque et part avec sa cargaison féminine. On apprend au jeune homme ce qui s’est passé, la fuite du marchand. Il court au port, mais déjà leur vaisseau était loin en pleine mer. Quant à moi, voyant emmener la belle, je suis venu la secourir et en même temps perdre le prostitueur : j’ai fait gronder la tempête, j’ai soulevé les flots de la mer, car moi, l’Arcture, je suis la plus violente des constellations ; terrible à mon lever, quand je me couche je suis plus terrible encore. A l’heure qu’il est, le marchand et son hôte sont assis tous deux sur une roche où la vague les a jetés ; leur navire a été mis en pièces. La jeune fille et une autre, esclave comme elle, ont sauté toutes tremblantes du vaisseau dans le canot. Le flot les éloigne du rocher et les pousse vers la terre, du côté de la demeure du vieil expatrié, dont le vent a dévasté le toit et les tuiles. Voilà son esclave qui sort. Bientôt vous verrez arriver le jeune homme qui a fait marché pour la belle.

Portez-vous bien, pour que vos ennemis ne prennent pas confiance en leurs forces.



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ACTE I


SCÈNE I. - SCÉPARNION.


Dieux immortels ! quel affreux ouragan Neptune nous a envoyé cette nuit ! Le vent a enlevé toute la toiture ; mais bah ! ce n’était pas le vent, c’était plutôt l’Alcmène d’Euripide[2], à la façon dont il a arraché toutes les tuiles. Il nous a ouvert des jours et nous a percé des fenêtres.


SCÈNE II. — PLEUSIDIPPE, DÉMONÈS, SCÉPARNION.


PLEUSIDIPPE, à quelques amis qui l’accompagnent. Je vous ai détournés de vos affaires, et le projet pour lequel-je vous appelais n’a pas réussi : je n’ai pu arrêter ce coquin de marchand dans le port. Mais je ne voulais pas que ma paresse trahit mon espoir, et c’est pour cela, mes amis, que je vous ai retenus si longtemps. Maintenant je viens voir au temple de Vénus, où il m’avait dit qu’il allait faire un sacrifice.

SCÉPARNION, se croyant seul. Si je faisais bien, j’arrangerais ce mortier qui me donne tant de mal.

PLEUSIDIPPE. Je ne sais qui parle là près de moi.

DÉMONÈS, sortant de la maison. Hé ! Scéparmon !

SCÉPARNION. Qui m’appelle ?

DÉMONÈS. Celui qui a donné de l’argent pour toi.

SCÉPARNION. C’est comme si vous disiez que je suis votre esclave, n’est-ce pas, Démonès ?

DÉMONÈS. Il faut beaucoup de mortier, tire beaucoup de terre ; je vois que j’aurai à réparer toute la toiture, car elle reçoit le jour par plus de trous qu’un crible.

PLEUSIDIPPE. Bonjour, père ; bonjour à tous deux.

DÉMONÈS. Bonjour.

SCÉPARNION. Êtes-vous garçon ou fille, pour l’appeler votre père ?

PLEUSIDIPPE. Je suis un homme.

DÉMONÈS. Alors, cherchez un père ailleurs. Je n’avais qu’une petite fille, mon unique enfant, et je l’ai perdue. De ma vie je n’ai eu d’enfant mâle.

PLEUSIDIPPE. Les dieux vous en donneront.

SCÉPARNION. Qu’ils vous donnent la peste, à vous, qui que vous soyez, pour nous amuser ici avec votre langue quand nous avons tant d’ouvrage.

PLEUSIDIPPE. Est-ce que vous habitez cette maison ?

SCÉPARNION. A quoi bon cette demande ? Étudiez-vous les êtres pour venir voler un beau matin ?

PLEUSIDIPPE. Il faut qu’un esclave ait de quoi et soit un brave garçon pour oser élever la voix en présence de son maître et parler malhonnêtement à un homme libre.

SCÉPARNION. Il faut qu’un homme soit bien effronté et bien impertinent pour venir ennuyer chez eux des gens qui ne lui doivent rien.

DÉMONÈS. Paix, Scéparnion. Que désirez-vous, jeune homme ?

PLEUSIDIPPE. Une bonne correction pour ce drôle, qui s’empresse, quand son maître est là, de prendre la parole le premier. Mais si cela ne vous dérange pas, je voudrais vous adresser une ou deux questions.

DÉMONÈS. Je vous écoute, bien que j’aie affaire.

SCÉPARNION, à Pleusidippe. Que n’allez-vous plutôt couper des roseaux dans le marais pour couvrir notre, toit, tandis qu’il fait beau ?

DÉMONÈS. Silence. Et vous, dites ce que vous voulez.

PLEUSIDIPPE. Répondez-moi donc. N’avez-vous pas vu par ici un homme à cheveux crépus, grisonnant, un coquin, un parjure, un patelin ?

DÉMONÈS. J’en ai vu beaucoup. Les gens de cette espèce sont cause que je suis dans le malheur.

PLEUSIDIPPE. Je dis ici, un homme qui amenait avec lui deux jeunes femmes au temple de Vénus et qui faisait les apprêts d’un sacrifice, aujourd’hui ou hier.

DÉMONÈS. Non ma foi, jeune homme ; voici plusieurs jours que je n’ai vu personne sacrifier ici, et on ne peut offrir un sacrifice sans que je m’en aperçoive, car toujours on vient m’emprunter de l’eau, ou du feu, ou des vases, ou un couteau, ou une broche, ou une marmite pour les viandes ; bref, c’est pour Vénus et non pour moi que je me suis donné de la vaisselle et un puits. Mais cela n’est pas arrivé depuis plusieurs jours déjà.

PLEUSIDIPPE. D’après ce que vous me dites, vous m’annoncez que je suis perdu.

DÉMONÈS. Pour ce qui me regarde, puissiez-vous être sauvé !

SCÉPARNION. Et vous qui rôdez autour des temples pour vous garnir la panse, vous feriez mieux de faire mettre le couvert chez vous. Peut-être bien qu’on vous a invité à diner ici, mais celui qui vous a convié n’est point venu.

PLEUSIDIPPE. Précisément.

SCÉPARNION. Vous ne risquez rien de vous en retourner le ventre creux. Il vaut mieux courtiser Cérès que Vénus ; l’une vous régale d’amour et l’autre de farine.

PLEUSIDIPPE. Le drôle m’a joué d’une façon indigne.

DÉMONÈS. Dieux immortels ! qu’est-ce donc que ces hommes près du rivage, Scéparnion ?

SCÉPARNION. M’est avis qu’ils auront été invités à un dîner de départ[3].

DÉMONÈS. Pourquoi ?

SCÉPARNION. Parce que je me doute qu’ils ont pris un bain hier après souper. Leur vaisseau a été brisé en mer.

DÉMONÈS. C’est cela.

SCÉPARNION. Comme notre métairie et nos tuiles l’ont été sur terre, ma foi.

DÉMONÈS. Hélas ! chétifs humains, ce que c’est que de nous ! Comme ils nagent, les pauvres naufragés !

PLEUSIDIPPE. Où les voyez-vous, dites-moi ?

DÉMONÈS. Ici à droite, près du rivage ; y êtes-vous ?

PLEUSIDIPPE. Je vois. (A ses amis.) Suivez-moi. Plaise aux dieux que ce soit l’infâme que je cherche ! (A Démonès et Scéparnion.) Portez-vous bien.

SCÉPARNION. L’avis est inutile, nous y songeons. Mais, ô Palémon, auguste compagnon de Neptune, et même, dit-on, son associé, qu’aperçois-je ?

DÉMONÈS. Que vois-tu donc ?

SCÉPARNION. Deux pauvres jeunes femmes assises et seules dans une barque. Comme elles sont ballottées, les malheureuses ! Bravo ! à merveille ! Le flot entraîne la barque loin du rocher, vers la rive. Un pilote n’aurait pas fait mieux. Je ne crois pas avoir jamais vu la mer si grosse. Elles sont sauvées si elles évitent cette vague ! Ah ! c’est le moment critique. En voilà une à la mer ! mais on peut prendre pied, elle s’en tirera aisément : bravo ! Voyez-vous comme la lame l’a jetée hors de la barque ? Elle se relève, elle s’avance par ici ; tout va bien. Et l’autre, elle a sauté à terre ; d’effroi elle tombe à genoux dans les vagues ! Elle est sauvée, la voilà sortie de l’eau, elle a touché le rivage. Mais elle s’en va là sur la droite, elle se perdra. Ah ! elle va s’égarer.

DÉMONÈS. Qu’est-ce que cela te fait ?

SCÉPARNION. Si elle tombe au bas du rocher où elle veut grimper, elle n’aura pas la peine de continuer son voyage.

DÉMONÈS. Si tu comptes sur elles pour ton souper, Scéparnion, occupe-toi d’elles, rien de mieux ; mais si tu veux manger chez moi, c’est de moi qu’il faut t’occuper.

SCÉPARNION. Vous avez bien raison.

DÉMONÈS. Suis-moi donc par ici.

SCÉPARNION. Je vous suis.


SCÈNE III. — PALESTRA.


Ce qu’on raconte de nos infortunes, à nous pauvres mortels, est bien au-dessous de l’amère réalité de nos souffrances. Est-ce donc le bon plaisir de quelque dieu que je sois jetée, dans cet équipage, toute tremblante, sur une terre inconnue ? Malheureuse, faut-il croire que j’étais née pour cela ? Est-ce là le prix des plus nobles sentiments ? Je ne me plaindrais pas d’endurer cette épreuve, si j’avais été coupable envers mes parents ou envers les dieux ; mais quand j’ai tout fait pour m’en préserver, quelle indignité, quelle injustice, quelle barbarie, ô dieux, de me traiter ainsi ! Que gardez-vous donc aux impies, si c’est comme cela que vous récompensez l’innocence ? Si je savais que mes parents ou moi nous eussions commis quelque faute, je ne gémirais pas tant ; mais c’est la scélératesse de mon maître qui me poursuit, c’est son impiété qui m’accable : il a perdu en mer son vaisseau et tout ce qu’il avait. De ses biens il ne reste que moi ; celle qui était montée avec moi dans la barque en est tombée : je suis seule à présent. Si du moins elle avait été sauvée, ses soins adouciraient ma peine. Quel espoir, quel secours ? quel parti prendre ? Je me trouve dans une contrée déserte ! Ici des rochers, là une mer retentissante, et pas une figure humaine ne se présente à moi. Ces vêtements que je porte, voilà toutes mes ressources, et je ne sais où chercher de la nourriture, un abri. Quelle espérance pourrait me faire sou- haiter de vivre ? Je ne connais pas cet endroit, j’ai habité si peu de temps le pays ! Si encore j’avais quelqu’un qui m’indiquât une route, un sentier, pour sortir d’ici ! faut-il prendre de ce côté ou par là ? mon embarras est grand, et je ne découvre dans les alentours aucun champ cultivé. Le froid, l’anxiété, l’épouvante paralysent tous mes membres. Ah ! mes malheureux parents, vous ne savez guère à quelle détresse je suis réduite ; car je suis née libre, oui, mais à quoi cela m’a-t-il servi ? suis-je moins esclave que si j’étais née dans la servitude ? Et jamais je n’ai pu rendre un service à ceux qui m’ont donné le jour.


SCÈNE IV. — AMPÉLISCA, PALESTRA.


AMPÉLISCA. Quoi de mieux ; qu’ai-je de mieux à faire que de chasser la vie de mon corps ? je suis si malheureuse ! j’ai l’âme rongée de tant de soucis I Non, je n’épargnerai pas mes jours : j’ai perdu l’espoir qui me charmait. J’ai couru de tous les côtés,, je me suis traînée dans tous les coins pour trouver ma compagne, cherchant ses traces de la voix, de l’œil, de l’oreille.-Je n’ai pu la découvrir, je ne sais où aller, de quel côté diriger mes recherches, et je n’aperçois personne auprès de qui m’informer. Ah ! les déserts ne sont pas plus déserts que cette contrée ! Si elle vit encore, je ne m’arrêterai pas que je ne l’aie trouvée.

PALESTRA. Quelle voix se fait entendre près de moi ?

AMPÉLISCA. Je meurs de peur. Qui donc parle ici près ?

PALESTRA. Douce espérance, je t’en conjure, viens-moi en aide.

AMPÉLISCA. C’est une femme, oui, une voix de femme a frappé mon oreille ; me délivrerez-vous de mes frayeurs ?

PALESTRA. Plus de doute, c’est une voix de femme qui arrive à mon oreille. De grâce, est-ce Ampélisca ?

AMPÉLISCA. Est-ce toi que j’entends, Palestra ?

PALESTRA. Si je l’appelais par son nom, pour qu’elle m’entende ? Ampélisca !

AMPÉLISCA. Hé ! qui est là ?

PALESTRA. Moi, Palestra.

AMPÉLISCA. Dis, où es-tu ?

PALESTRA. Dans une bien triste situation.

AMPÉLISCA. Je t’en offre autant, ma part n’est pas moindre que la tienne. Mais je voudrais bien te voir.

PALESTRA. Ton désir est le mien.

AMPÉLISCA. Dirigeons-nous sur sa voix : où es-tu ?

PALESTRA. Me voici, viens vers moi. tout droit.

AMPÉLISCA. Je fais de mon mieux.

PALESTRA. Ta main !

AMPÉLISCA. Tiens.

PALESTRA. Parle, de grâce, es-tu vivante ?

AMPÉLISCA. Ah ! tu me fais souhaiter de vivre maintenant que je peux te toucher. Je te tiens donc ! que j’ai de peine à le croire ! Embrasse-moi, je te prie, mon dont espoir ; par quel charme soulages-tu déjà toutes mes souffrances ?

PALESTRA. Tu préviens ce que j’allais te dire. Mais il faut nous éloigner d’ici.

AMPÉLISCA. Où irons-nous, dis-moi ?

PALESTRA. Suivons le rivage.

AMPÉLISCA. Je te suis où tu voudras.

PALESTRA. Pourrons-nous marcher avec ces habits tout trempés ?

AMPÉLISCA. Il faut bien s’y résigner. Mais qu’est-ce que cela ?

PALESTRA. Quoi ?

AMPÉLISCA. Vois-tu ?

PALESTRA. Qu’est-ce que tu vois ? parle.

AMPÉLISCA. Tu ne vois pas ce temple ?

PALESTRA. Où cela ?

AMPÉLISCA. A main droite.

PALESTRA. Il me semble apercevoir un lieu que la présence d’une divinité rend vénérable.

AMPÉLISCA. Il doit y avoir des habitations près d’ici, car cet endroit est charmant… Quel que soit le dieu, je le supplie de nous tirer de cette misère, de soulager par quelque secours notre infortune et notre détresse.


SCÈNE V. — LA PRÊTRESSE, PALESTRA, AMPÉLISCA.


LA PRÊTRESSE. Quels sont ceux qui implorent l’aide de ma patronne ? car ce sont des voix suppliantes qui m’ont fait sortir du temple. Ils s’adressent à une déesse bienveillante, facile, à une patronne qui ne refuse guère et qui n’est que bonté.

PALESTRA. Salut, ma mère.

LA PRÊTRESSE. Salut, jeunes filles. Mais d’où venez-vous, dites-moi, avec ces vêtements mouillés et ce triste équipage ?

PALESTRA. Pour le moment, nous venons d’ici tout près ; mais !e pays d’où l’on nous a emmenées dans ces lieux est bien éloigné.

LA PRÊTRESSE. Vous êtes venues sans doute sur un cheval de bois par la route azurée.

PALESTRA. Précisément.

LA PRÊTRESSE. Vous auriez mieux fait de venir en robe blanche et avec des victimes ; faites comme vous êtes, on ne s’approche guère de ce temple.

PALESTRA. Naufragées, rejetées par la mer sur le rivage, où pouvions-nous, dites-moi, prendre des victimes pour vous les amener ? Nous embrassons vos genoux, privées de toutes ressources, ignorant en quelle contrée nous sommes et quel espoir nous est permis ; recevez-nous sous votre toit, sauvez-nous, ayez pitié de deux malheureuses qui n’ont ni feu ni lieu, ni rien à attendre, et qui ne possèdent rien de plus que ce que vous voyez.

LA PRÊTRESSE. Donnez-moi vos mains, et relevez-vous toutes deux ; je suis la plus compatissante des femmes. Mais ici il n’y a que pauvreté et gêne, jeunes filles ; moi-même j’ai du mal à vivre ; j’épargne sur ma bouche pour servir Vénus.

AMPÉLISCA. C’est donc là le temple de Vénus ?

LA PRÊTRESSE. Oui, et c’est moi qui suis la prêtresse ; mais, quoi qu’il en soit, je vous recevrai de bon cœur, dans la mesure de mes moyens. Venez par ici avec moi.

PALESTRA. Vos manières sont pleines de bonté et d’obligeance, ma mère.

LA PRÊTRESSE. Je fais ce que je dois.


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ACTE II.


SCÈNE I. — DES PÊCHEURS.


De toute façon les gens pauvres mènent une misérable existence, surtout quand ils ne savent rien gagner et n’ont pas appris de métier : il leur faut bien alors se contenter du peu qu’ils ont a la maison. A notre équipage vous voyez déjà combien nous sommes cossus : ces hameçons, ces lignes, voilà notre gagne-pain, notre industrie. Nous venons de la ville à la mer chercher notre pâture : pour gymnase et palestre nous nous escrimons à prendre oursins, patelles, huîtres, glands, coquillages, orties marines, moules, ratons, plaguses cannelées. Puis nous tâtons de la pêche à la ligne et dans les rochers. Nous tâchons de trouver notre vie dans la mer : si cela ne réussit pas, si nous n’avons pas pris de poisson, nous rentrons au logis à la sourdine, bien salés, bien lavés, et nous couchons sans souper. Mais les vagues sont si grosses en ce moment, que nous n’avons rien à espérer. Si nous ne mettons la main sur quelques coquillages, ma foi, adieu la pitance. Et maintenant prions cette bonne Vénus de nous venir gentiment en aide aujourd’hui.


SCÈNE II. — TRACHALION, LES PÊCHEURS.


TRACHALION. J’ai bien pris garde de ne pas croiser mon maître sans le voir ; car tout à l’heure en s’éloignant il a dit qu’il allait au port, et m’a commandé de venir au- devant de lui ici, au temple de Vénus. Mais voici fort à propos des hommes auprès de qui me renseigner ; avançons. Salut, écumeurs de mer, gens de coquilles et d’hameçons, race de meurt-de-faim, que fait-on ? comment dépérit-on ?

UN PÊCHEUR. Comme cela convient à un pêcheur, de faim, de soif et d’espérance.

TRACHALION. Tandis que vous êtes là, n’auriez-vous pas vu un jeune homme de bonne mine, frais, vigoureux, menant trois hommes en chlamyde avec des coutelas ?

UN PÊCHEUR. Il n’est venu personne comme cela, que nous sachions.

TRACHALION. Et un vieux chauve, camard, de haute encolure, ventru, les sourcils retroussés, le front ridé, un coquin, la bête noire des dieux et des hommes, un fourbe, chargé de vices et d’infamies, amenant deux fillettes assez gentilles ?

UN PÊCHEUR. Avec de si belles qualités et de si belles œuvres, on ferait mieux d’aller chez le bourreau que de venir au temple de Vénus.

TRACHALION. Enfin, si vous l’avez vu, dites-le-moi.

UN PÊCHEUR. Il n’est sûrement pas venu. Au revoir.

TRACHALION. Au revoir. (Les pêcheurs s’éloignent.) C’était bien mon idée ; voilà tout justement ce dont je me doutais. On en a donné à garder à mon maître ; le scélérat de marchand a quitté le pays ; il s’est embarqué, il a enlevé les femmes : je suis un vrai devin. Et cette graine de coquins invite encore mon maître à venir dîner ici ! Mais je ne vois rien de mieux que d’attendre notre jeune homme là sans bouger. En même temps je verrai si cette prêtresse de Vénus sait quelque chose de plus ; je la questionnerai, elle me répondra.

SCÈNE III. — AMPELISCA, TRACHALION.


AMPÉLISCA, à la prêtresse qui est dans le temple. Je comprends ; vous voulez que j’aille frapper à cette métairie près du temple, et que je demande de l’eau.

TRACHALION. Quelle voix vient frapper mon oreille ?

AMPÉLISCA. Hé ! qui parle là ? qui vois-je ?

TRACHALION. N’est-ce pas Ampélisca qui sort du temple ?

AMPÉLISCA. N’est-ce pas Trachalion que j’aperçois, le valet de Pleusidippe ?

TRACHALION. C’est elle.

AMPÉLISCA. C’est lui. Bonjour, Trachalion.

TRACHALION. Bonjour, Ampélisca. Comment va ?

AMPÉLISCA. Mal, et sans l’avoir mérité.

TRACHALION. Dites des paroles de meilleur augure.

AMPÉLISCA. Les gens sages ne doivent jamais rien dire que de vrai. Mais de grâce, où est ton maître Pleusidippe ?

TRACHALION. Ouais ! comme s’il n’était pas là dedans !

AMPÉLISCA. Eh non, il n’y est pas et il n’y est point venu.

TRACHALION. Il n’est pas venu ?

AMPÉLISCA. Tu dis vrai.

TRACHALION. Ce n’est guère mon habitude. Mais le dîner est-il bientôt prêt ?

AMPÉLISCA. Quel dîner, je te prie ?

TRACHALION. Puisque vous êtes ici en sacrifice.

AMPÉLISCA. Rêves-tu, par hasard ?

TRACHALION. Sûrement votre maître Labrax a invité à dîner ici mon maître Pleusidippe.

AMPÉLISCA. Ce n’est pas surprenant, ma foi ; s’il a trompé les dieux et les hommes, il a fait un tour de son métier.

TRACHALION. Vous ne sacrifiez pas ici, vous, ni votre maître ?

AMPÉLISCA. Tu as deviné.

TRACHALION. Alors que faites-vous là ?

AMPÉLISCA. Échappées à un abime de maux, à d’affreuses angoisses, à un danger de mort, dénuées de tout secours, de toute ressource, la prêtresse de Vénus nous a donné asile chez elle à Palestra et à moi.

TRACHALION. Est-ce donc, dites-moi, que Palestra, la maîtresse de mon maître, est ici ?

AMPÉLISCA. Assurément.

TRACHALION. Voilà une nouvelle bien agréable, ma chère Am- pélisca. Mais je suis très-curieux de savoir quel danger vous avez couru.

AMPÉLISCA. Cette nuit, mon cher Trachalion, notre vaisseau s’est perdu.

TRACHALION. Comment, votre vaisseau ? quelle histoire est-ce là ?

AMPÉLISCA. N’as-tu donc pas entendu dire comment notre maître a voulu nous emmener subitement en Sicile, et a mis sur un bâtiment tout ce qu’il avait chez lui ? Eh bien, tout a péri.

TRACHALION. O aimable Neptune ! je te salue. 11 n’y a pas de joueur plus habile que toi ; tu as fait un trop joli coup en ruinant ce coquin. Mais où est Labrax à cette heure ?

AMPÉLISCA. Il est mort pour avoir trop bu, je pense. Neptune l’a abreuvé cette nuit à une vaste coupe.

TRACHALION. Je crois, ma foi, qu’il a été forcé d’en avaler plus qu’il n’en voulait. Mais que vous me faites plaisir, ma chère Ampélisca ! que vous êtes ravissante ! vos paroles sont plus douces que miel. Palestra et vous, comment vous êtes-vous sauvées ?

AMPÉLISCA. Je vais te l’apprendre. Nous sautons toutes tremblantes du vaisseau dans la chaloupe ; comme nous voyons que le bâtiment est porté sur les rochers, je me hâte de détacher le câble, tandis que notre monde est dans l’effroi ; la tempête nous entraîne à droite, bien loin d’eux, avec la chaloupe. Le vent et la vague nous ont ballottées affreusement toute la nuit, pauvres malheureuses, et aujourd’hui enfin, à grand’peine, la brise nous a poussées sur le rivage, à demi mortes.

TRACHALION. Je sais, Neptune n’en fait pas d’autres ; c’est le plus rigoureux des édiles : s’il se trouve de mauvaises marchandises, il les jette.

AMPÉLISCA. La peste te serre !

TRACHALION. Vous, ma chère Ampélisca. Je savais bien que le drôle ferait ce qu’il vient de faire : je l’ai prédit cent fois. Je vais donc laisser pousser mes cheveux, ce sera pour le mieux, et me mettre devin.

AMPÉLISCA. Vous avez bien pris vos précautions, ton maître et toi, pour l’empêcher de partir, puisque vous le saviez !

TRACHALION. Que pouvait-il faire ?

AMPÉLISCA. S’il était amoureux, tu demandes ce qu’il pouvait faire ? Veiller jour et nuit, être sans cesse aux aguets. Après tout, ma foi, il a fait comme tant d’autres, il a pris beaucoup de soin !

TRACHALION. Pourquoi dites-vous cela ?

AMPÉLISCA. C’est pourtant bien clair.

TRACHALION. Écoutez donc, quand on va au bain, on a beau prendre garde à ses habits, ils ne disparaissent pas moins ; on ne sait sur qui il faut avoir les yeux. Le voleur, lui, a bien aisé de voir celui qu’il guette, mais celui qui veut garder ses affaires ne connaît pas son voleur. Cependant menez-moi vers elle : où est-elle ?

AMPÉLISCA. Tu n’as qu’à entrer ici, dans le temple de Vénus ; tu la trouveras assise et pleurante.

TRACHALION. J’en suis déjà tout attendri. Mais pourquoi pleure-t-elle ?

AMPÉLISCA. Je vais te le dire : elle se met la mort dans l’âme parce que ce mauvais marchand lui a pris une cassette qu’elle avait et où elle tenait de quoi reconnaître ses parents. Elle craint que cette cassette ne soit perdue.

TRACHALION. Où était-elle la cassette ?

AMPÉLISCA. Avec nous, sur le vaisseau. Il l’avait enfermée dans une valise, pour qu’elle ne pût retrouver sa famille.

TRACHALION. Quelle infamie ! vouloir retenir dans la servitude une créature qui devrait être libre !

AMPÉLISCA. Il est bien probable qu’à présent elle est au fond de l’eau avec le bâtiment. Tout l’or et tout l’argent de Labrax étaient là aussi.

TRACHALION. Quelqu’un sans doute aura plongé et l’aura retirée.

AMPÉLISCA. Elle se désole d’en être privée.

TRACHALION. Ce que j’ai à faire, c’est d’entrer et de la consoler, qu’elle ne se mange pas les sens comme cela, car j’ai vu bien souvent arriver un bonheur que l’on n’attendait guère.

AMPÉLISCA. Et moi j’ai vu bien souvent ceux qui espéraient déçus dans leur espérance.

TRACHALION. Aussi la fermeté est le plus sûr remède à nos disgrâces. J’entre donc, si vous ne me voulez plus rien.

AMPÉLISCA. Va. (Il sort). Et moi, je vais exécuter les ordres delà prêtresse et demander de l’eau ici chez le voisin. Elle a dit qu’on ne se ferait pas prier si j’en demandais de sa part. Il est vrai que de ma vie je n’ai vu une vieille plus digne d’obtenir les bienfaits des dieux et des hommes. Quelle bonne grâce, quelle amabilité, quelle politesse, quel empressement elle a mis à nous recueillir tremblantes, manquant de tout, ruisselantes, naufragées, mortes à demi ! tout comme si nous étions ses filles. Et elle se met elle-même à faire chauffer de l’eau pour que nous prenions un bain ! Mais pour ne pas la faire attendre, je vais chercher l’eau où elle m’a dit. (Elle frappe.) Çà, y a-t-il quelqu’un dans cette ferme ? ouvrira-t-on ? se montrera-t-on ?


SCÈNE IV. — SCÉPARNION, AMPÉLISCA.


SCÉPARNION. Qui est-ce donc qui fait une pareille avanie à notre porte ?

AMPÉLISCA. C’est moi.

SCÉPARNION. Hé, la bonne aubaine ! la jolie fille, ma foi !

AMPÉLISCA. Bonjour, l’ami.

SCÉPARNION. Bonjour mille fois, ma charmante.

AMPÉLISCA. Je viens chez vous.

SCÉPARNION. Je vous donnerai l’hospitalité, si vous venez ce soir, selon vos mérites ; car maintenant je ne peux, si matin… Mais qu’est-ce donc, ma mignonne, ma toute belle ?

AMPÉLISCA. Vous me touchez avec un peu trop de sans-gêne.

SCÉPARNION. Grands dieux ! c’est Vénus toute crachée ! Quel œil coquin ! Ah ! le joli corps ! la belle peau mate, brune veux-je dire ! Et la ravissante gorge ! Voyons quelle saveur ont ses baisers !

AMPÉLISCA. Je ne suis pas une fille des rues. Voulez-vous bien ôter votre main ?

SCÉPARNION. Comment, ne pouvez-vous, ma belle, tout doucettement vous laisser caresser un peu ?

AMPÉLISCA. Quand j’aurai le temps, je me prêterai au jeu et à la plaisanterie ; mais pour le quart d’heure, j’ai une commission à faire, et dites-moi oui ou non.

SCÉPARNION. Que souhaitez-vous ?

AMPÉLISCA. En voyant ce que je porte, un garçon d’esprit devinerait ce que je désire.

SCÉPARNION. En voyant ceci, une fille d’esprit devinerait aussi ce que je désire.

AMPÉLISCA. La prêtresse de Vénus m’a dit de venir vous demander de l’eau.

SCÉPARNION. On est grand seigneur, on se l’ait prier, sans cela pas une goutte. Nous avons creusé ce puits à nos risques et périls, avec nos propres outils. Ce n’est qu’à force de caresses qu’on peut obtenir de moi une goutte d’eau.

AMPÉLISCA. Voilà bien des façons pour un service qui ne se refuse pas à un étranger !

SCÉPARNION. Voilà bien des façons aussi pour une complaisance qu’on doit à son compatriote !

AMPÉLISCA. Eh bien, allons, mon cher cœur, vous ferez tout ce que vous voudrez.

SCÉPARNION. Bravo ! parfait ! elle m’appelle déjà son cher cœur. Oui, tu auras de l’eau, tune seras pas si tendre pour rien ; donne-moi ta cruche.

AMPÉLISCA. Prenez, et rapportez-la vite, je vous prie.

SCÉPARNION. Attends, je viens dans une minute, mon cher bouton. (Il sort.)

AMPÉLISCA. Que dirai-je à la prêtresse pour être restée si longtemps là ?... Ah ! malheureuse, comme je tremble encore, rien qu’à regarder la mer… Mais, hélas ! que vois-je là-bas sur le rivage ? Mon maître et l’étranger sicilien ; infortunée ! je croyais qu’ils avaient péri tous les deux dans les flots. C’est un surcroît de malheur sur lequel nous ne comptions guère. Mais vite, fuyons dans le temple et avertissons Palestra ; nous nous réfugierons auprès de l’autel avant que ce scélérat vienne nous surprendre. Sauvons-nous : c’est une excellente idée qui me vient là tout à coup !


SCÈNE V. — SCÉPARNION.


Dieux immortels ! je n’aurais jamais soupçonné dans l’eau tant de charmes ! que j’ai eu de plaisir à tirer celle que voici ! Le puits m’a semblé bien moins profond que d’ordinaire. Comme je l’ai puisée sans peine ! Vanité à part, je suis un franc coquin d’avoir entamé aujourd’hui cette amourette… Holà ! ma belle, prenez votre eau ; tenez, emportez-la d’aussi bonne grâce que je l’apporte, pour me faire plaisir. Mais où êtes-vous, friponne ? Allons, prenez la cruche : où êtes-vous donc ?… Elle en tient, ma foi, pour moi, je le pense ; elle se cache, l’espiègle… Où êtes-vous ? Allez-vous enfin prendre la cruche ? où êtes-vous ? C’est assez badiner, allons-y maintenant de bon jeu. Eh bien, prendrez-vous la cruche ? où êtes-vous enfin ?… C’est que je ne la vois ni d’un côté ni de l’autre ; elle se moque de moi. Ma foi, je vais poser sa cruche ici, au beau milieu du chemin. Oui, mais si quelqu’un allait la prendre ? elle est consacrée à Vénus, et cela me ferait une affaire. J’ai grand’peur, ma foi, que la fillette ne m’ait tendu un piége, pour me faire prendre avec un vase de la déesse. Si un magistrat me le voyait à la main, il serait dans son droit en me faisant mourir en prison. Elle est gravée et vous dit tout de suite à qui elle est. Ma foi je vais appeler la prêtresse pour qu’elle vienne prendre sa cruche : approchons de la porte Holà, Ptolémocratie, prenez votre cruche ; elle m’a été apportée par je ne sais quelle jeune fille.... Allons, je vais la rentrer dans le temple. Je ne manquerai pas de besogne s’il faut encore leur apporter l’eau chez elles.


SCÈNE VI. — LABRAX, CHARMIDÈS.


LABRAX. Si l’on veut tomber dans la misère et se réduire à la besace, on n’a qu’à se confier, soi et sa vie, à Neptune ; ayez affaire avec lui, voilà dans quel équipage il vous renvoie chez vous. Tu es ma foi gentille, Liberté, de n’avoir jamais voulu mettre le pied sur un vaisseau avec Hercule[4] ! Mais où est-il cet hôte, la cause de ma ruine ? Ah ! le voici qui vient.

CHARMIDÈS. Peste ! où allez-vous donc si vite, Labrax ? Je ne puis vous suivre de ce train-là.

LABRAX. Plût aux dieux qu’avant de vous offrir à mes yeux vous eussiez crevé dans les tourments en Sicile, vous, l’auteur de tous mes maux !

CHARMIDÈS. Plût aux dieux, quand vous m’avez amené chez vous, que j’eusse couché en prison ce jour-là ! Et je prie les immortels de ne vous envoyer, tant que vous serez en vie, que des hôtes qui vous ressemblent.

LABRAX. En vous amenant chez moi, c’était la mauvaise fortune que j’y amenais. J’avais bien besoin de vous écouter, scélérat, et de quitter le pays ! et de monter sur ce vaisseau ! J’y ai perdu plus que je n’avais.

CHARMIDÈS. Ma foi, je ne m’étonne pas si votre vaisseau s’est brisé ; il portait un brigand et des richesses acquises par le brigandage.

LABRAX. Vous m’avez perdu avec vos belles paroles.

CHARMIDÈS. J’ai fait chez vous un repas plus abominable que ceux qu’on servit dans le temps jadis à Thyeste et à Térée.

LABRAX. Je me meurs, mon cœur se soulève ; tenez-moi la tête, je vous prie.

CHARMIDÈS. Puissiez-vous rendre tripes et boyaux !

LABRAX. Hélas ! Palestra, Ampélisca, où êtes-vous à cette heure ?

CHARMIDÈS. M’est avis . qu’elles donnent au fond de l’eau la pâture aux poissons.

LABRAX. C’est grâce à vous que me voilà à la mendicité, pour avoir écouté vos grands mots et vos mensonges.

CHARMIDÈS. Vous devriez au contraire me savoir bon gré, puisque grâce à moi, d’insipide que vous étiez vous êtes devenu plein de sel.

LABRAX. Laissez-moi et allez à la malheure.

CHARMIDÈS. Allez-y ; c’est ce que moi-même je faisais tantôt.

LABRAX. Hélas ! y a-t-il sur terre un homme plus malheureux que moi ?

CHARMIDÈS. Je suis encore bien plus à plaindre que vous, Labrax.

LABRAX. Comment cela ?

CHARMIDÈS. Parce que je ne méritais pas de l’être et que vous le méritez.

LABRAX. Osier, osier, que j’envie ton sort ? tu as l’avantage d’être toujours sec.

CHARMIDÈS. Je fais un exercice d’escrime ; car je ne puis dire un mot sans que mes lèvres grelottent.

LABRAX. Par Pollux. que tes bains sont rafraîchissants, ô Neptune ! Je sors de chez toi tout habillé, et je suis transi. Il n’a pas même établi un pauvre cabaret ; il vous offre une boisson si salée et si perfide !

CHARMIDÈS. Heureux les forgerons ! assis auprès d’un brasier, ils ont toujours chaud.

LABRAX. Si seulement j’avais la chance des canards, de sortir de l’eau et malgré cela d’être sec !

CHARMIDÈS. Si je me louais à quelque troupe, pour jouer l’homme aux grandes mâchoires[5] ?

LABRAX. Pourquoi cela ?

CHARMIDÈS. Parce que mes dents claquent à grand bruit. J’ai bien mérité de prendre un bain.

LABRAX. Parce que ?

CHARMIDÈS. Parce que j’ai osé m’embarquer avec vous, qui avez fait soulever les mers du fond de leur lit.

LABRAX. Je vous ai écouté, vous m’assuriez qu’on gagnait tant d’argent là-bas avec des courtisanes ! Vous prétendiez que j’y amasserais des monceaux d’or.

CHARMIDÈS. Vous pensiez sans doute, sale bête, que vous alliez avaler toute la Sicile.

LABRAX. Quelle est la baleine qui a avalé ma valise où j’avais serré tout mon or et tout mon argent ?

CHARMIDÈS. La même, je suppose, qui a avalé avec mon sac ma bourse pleine d’argent.

LABRAX. Hélas ! j’en suis réduit à cette misérable petite tunique et à ce malheureux manteau : me voilà ruiné de fond en comble.

CHARMIDÈS. Je peux faire société avec vous. Nous avons chacun part égale.

LABRAX. Encore si j’avais sauvé mes fillettes, je conserverais quelque espoir. Si ce jeune homme me voit, ce Pleusidippe qui m’avait donné des arrhes pour Palestra, il me fera bien vite quelque méchante affaire.

LABRAX. Qu’avez-vous à pleurer, imbécile ? Tant que votre langue vous restera, vous aurez, ma foi, de quoi payer vos dettes.


SCÈNE VIII. — SCÉPARNION, LABRAX, CHARMIDÈS.


SCÉPARNION. Pourquoi donc ces deux femmes, dans le temple, embrassent-elles en pleurant la statue de Vénus ? Je ne sais de qui elles ont peur, les pauvrettes. Elles disent que la nuit dernière elles ont été ballottées sur les flots, qui les ont jetées à terre aujourd'hui.

LABRAX. Dites-moi, l’ami, où sont-elles ces femmes dont vous parlez ?

SCÉPARNION. Ici, dans le temple de Vénus.

LABRAX. Combien sont-elles ?

SCÉPARNION. Autant que vous et moi.

LABRAX. Certainement ce sont les miennes.

SCÉPARNION. Certainement je l’ignore.

LABRAX. Comment est leur figure ?

SCÉPARNION. Gentillette. Je ferais volontiers l’amour avec l’une ou avec l’autre, si j’avais un doigt de vin dans la tête.

LABRAX. Sans doute elles sont jeunes ?

SCÉPARNION. Sans doute vous m’ennuyez : allez les voir si le cœur vous en dit.

LABRAX. Ce doit être mes deux fillettes qui sont là dedans, cher Charmidès.

CHARMIDÈS. Jupiter vous extermine, que ce soit ou que ce ne soit pas elles.

LABRAX. Je ne vais faire qu’un saut dans ce temple. (Il entre.)

CHARMIDÈS. Plût aux dieux que ce fût dans un gouffre ! (A Scéparnion.) Dites-moi un peu, cher hôte, donnez-moi un petit coin pour dormir.

SCÉPARNION. Dormez ici, où vous voudrez ; personne ne vous en empêche, c’est un lieu public.

CHARMIDÈS. Mais vous voyez dans quel état je suis, avec ces habits mouillés ; laissez-moi entrer chez vous, donnez-moi quelque vêtement sec, tandis que je ferai sécher les miens ; je trouverai bien moyen de vous témoigner ma reconnaissance.

SCÉPARNION. Je n’ai que ce petit surtout de sec : si vous voulez je vous le donnerai ; il me sert pour me vêtir et aussi pour m’abriter quand il pleut. Donnez-moi vos habits, je les ferai sécher.

CHARMIDÈS. Ah çà ! n’est-ce pas assez du bain que j’ai pris en mer ? voulez-vous m’en faire encore prendre un sur terre ?

SCÉPARNION. Baignez-vous, parfumez-vous, je m’en soucie comme d’une coquille de noix. De ma vie je ne vous confierais rien, à moins de tenir un gage. Suez, crevez de froid, soyez malade, portez-vous bien, je n’ai pas besoin d’avoir à la maison un hôte étranger. On a déjà assez d’écheveaux à démêler. (Il s’en va.)

CHARMIDÈS. Vous partez ? Qu’il soit ce qu’il voudra, c’est un homme qui fait le commerce d’esclaves ; il n’a pas de cœur. Mais qu’est-ce que je fais ici, trempé comme je suis ? Pourquoi ne vais-je pas dans le temple de Vénus, cuver en dormant un somme ce que j’ai bu de plus que je ne voulais ? Neptune nous a entonné son eau comme dans des barils de vin de Grèce : il nous a tordu les boyaux avec ses rasades salées. Enfin, s’il avait un peu continué à nous régaler, nous nous serions endormis sur place : à peine nous a-t-il laissés sortir vivants. Mais voyons ce que fait là dedans ce prostitueur, mon convive.


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ACTE III.


SCÈNE I. — DÉMONÈS.


Les dieux se moquent étrangement des hommes et nous envoient d’étranges visions dans notre sommeil. Ils ne nous laissent même pas en repos quand nous dormons. Ainsi moi, la nuit dernière, j’ai fait un rêve singulier et bien absurde. Je voyais un singe qui se démenait pour grimper à un nid d’hirondelles, mais il ne pouvait les tirer de là ; alors il venait à moi et me priait de lui prêter une échelle. Je réponds à ce drôle de singe que les hirondelles sont filles de Philomèle et de Progné, et je le prie de ne pas maltraiter mes concitoyennes. Mais la bête se fâche et me menace. Il m’appelle en justice ; alors, je ne sais comment cela se fait, la moutarde me monte, j’empoigne mon singe à bras-le-corps et je mets en prison cet affreux animal. Qu’est-ce que signifie ce rêve ? J’ai eu beau faire, je n’ai pu le deviner. Mais quels cris dans le temple de Vénus ! Cela me surprend bien.


SCÈNE II. — TRACHALION, DÉMONÈS.


TRACHALION, sortant du temple. Ah ! citoyens de Cyrène, j’implore votre secours. Campagnards, voisins, vous tous qui demeurez près d’ici, venez en aide au malheur, exterminez un infâme, punissez-le ; ne permettez pas que l’impie soit plus puissant que l’innocent qui refuse de se gagner un nom par le crime. Faites un exemple de l’insolence, récompensez la vertu ; qu’on puisse vivre ici sous la loi, à l’abri de la violence. Accourez au temple de Vénus ; j’implore votre secours, vous» qui êtes ici près et entendez mes cris, venez en aide à ceux qui, selon l’usage antique, ont confié leur vie à Vénus et à sa prêtresse ; tordez le cou à l’iniquité, avant qu’elle n’arrive jusqu’à vous.

DÉMONÈS. Qu’y a-t-il donc ?

TRACHALION. Par vos genoux que j’embrasse, je vous conjure, vieillard, qui que vous soyez.

DÉMONÈS. Laisse là mes genoux et explique-moi ce qu’il y a, pourquoi tu fais tant de tapage.

TRACHALION. Je vous prie, je vous implore, si vous comptez pour cette année sur une belle récolte de silphium et de benjoin, qui arrive saine et sauve à Capoue, si vous voulez que vos yeux soient toujours préservés de la chassie…

DÉMONÈS. Es-tu fou ?

TRACHALION. Ou si vous espérez recueillir de la graine en abondance, ne refusez pas de me prêter l’appui que je vous demande, vieillard.

DÉMONÈS. Et moi je te conjure partes jambes, tes talons, ton dos, si tu espères pour cette année une ample moisson de baguettes de bouleau et une riche récolte de maux, dis-moi ce qu’il y a, pourquoi tu fais tout ce vacarme.

TRACHALION. Pourquoi me parler mal ? Je ne vous ai souhaité que de bonnes choses.

DÉMONÈS. Je te parle bien, puisque je désire qu’il t’arrive ce que tu mérites.

TRACHALION. De grâce, écoutez-moi.

DÉMONÈS. De quoi s’agit-il ?

TRACHALION. Il y a dans ce temple deux femmes innocentes qui ont besoin de votre secours, que l’on a indignement outragées, que l’on outrage contre le droit et les lois, dans le sanctuaire de Vénus ; on maltraite aussi la prêtresse d’une façon révoltante.

DÉMONÈS. Quel est l’homme assez audacieux pour porter la main sur une prêtresse ? Mais ces femmes qui sont-elles ? en quoi leur fait-on injure ?

TRACHALION. Si vous voulez m’écouter, je vous le dirai. Elles ont embrassé la statue de Vénus, il veut les en arracher. Elles doivent être libres toutes les deux.

DÉMONÈS. Qui est-ce qui fait si peu de cas des dieux ?

TRACHALION. Un être plein de fourberie, de scélératesse, parricide, parjure, ennemi des lois, effronté, éhonté, sans pudeur, en un mot un prostitueur. Qu’est-il besoin d’ajouter ?

DÉMONÈS. Sur mon âme, tu me parles là d’un homme digne de tous les supplices.

TRACHALION. Le coquin a saisi la prêtresse à la gorge.

DÉMONÈS. Cela lui coûtera gros, ma foi… Holà, sortez, Turbalion, Sparax ! où êtes-vous ?

TRACHALION. Entrez, je vous supplie, secourez-les.

DÉMONÈS, à Turbalion et à Sparax. Je ne répéterai pas mes ordres, suivez-moi.

TRACHALION. Allez, et faites-lui arracher les yeux, comme les cuisiniers font aux sèches.

DÉMONÈS. Traînez-le ici par les pieds comme une truie égorgée. (Ils entrent dans le temple.)

TRACHALION, seul. J’entends du bruit. Je me doute qu’on peigne le drôle à coups de poings. S’ils pouvaient seulement faire sauter au coquin toutes les dents des mâchoires !… Mais voici nos jeunes filles qui sortent tout en émoi.


SCÈNE III. — PALESTRA, AMPÉLISCA, TRACHALION.


PALESTRA. C’est maintenant que nous sommes dépourvues de toute ressource, de tout secours, de toute protection, de tout appui ; pas la moindre lueur d’espoir pour nous promettre le salut ; nous ne savons pas même de quel côté nous diriger. Infortunées ! nous sommes toutes les deux glacées de crainte, tant notre maître nous a traitées avec brutalité et violence tout à l’heure, dans ce temple. Le scélérat a repoussé, bousculé de la façon la plus infâme cette vieille prêtresse, et nous a arrachées par violence de la statue du sanctuaire. Aussi, maintenant, dans la position où nous sommes, nous n’avons plus qu’à mourir. La mort est ce que les misérables peuvent trouver de meilleur dans leurs disgrâces.

TRACHALION. Qu’est-ce ? que signifie ce langage ? Et je ne les console pas ? Hé, Palestra !

PALESTRA. Qui m’appelle ?

TRACHALION. Hé, Ampélisca !

AMPÉLISCA. De grâce, qui donc m’appelle ?

PALESTRA. Qui est-ce qui prononce mon nom ?

TRACHALION. En vous retournant, vous le saurez.

PALESTRA. O espoir de mon salut !

TRACHALION. Paix ! et ayez bon courage. C’est moi qui vous le dis.

PALESTRA. Oui, si nous pouvons échapper à une violence assez cruelle pour m’obliger à prendre une résolution violente.

TRACHALION. Ah ! taisez-vous ; vous êtes par trop nigaude.

AMPÉLISCA. Cesse de vouloir me consoler par des paroles.

PALESTRA. Si tu n’as pas sous la main un secours réel, c’en est fait, Trachalion ; je suis résolue à mourir plutôt que de souffrir les brutalités du maître. Et malgré cela je suis femme : quand l’idée de la mort se présente à mon pauvre cœur, l’effroi saisit tous mes membres.

TRACHALION. Quoique le moment soit dur, ayez bon courage.

PALESTRA. Eh ! dis-moi, où veux-tu que je le trouve ce courage ?

TRACHALION. Ne craignez rien, vous dis-je ; asseyez-vous là sur l’autel.

AMPÉLISCA. Cet autel nous protégera-t-il mieux que la statue du sanctuaire de Vénus ? Nous l’embrassions tout à l’heure, et, malheureuses, on nous en a rudement arrachées.

TRACHALION. Asseyez-vous seulement là ; d’ici je veillerai sur vous. Que cet autel soit votre place forte, et moi je défendrai les remparts. Avec la protection de Vénus, je lutterai contre la scélératesse de ce pourvoyeur.

AMPÉLISCA. Nous t’obéissons… Bienfaisante Vénus, nous te supplions toutes deux, nous embrassons ton autel que nous baignons de larmes, prosternées à genoux ; prends-nous sous ta garde, protége-nous ; ces impies qui ont profané ton sanctuaire, punis-les ; souffre que nous nous asseyons sur ton autel, Neptune nous a suffisamment baignées cette nuit ; ne te fâche point contre nous, ne nous fais pas un crime si notre toilette ne te semble pas assez convenable.

TRACHALION. Ce qu’elles te demandent me semble juste, et il est bien que tu le leur accordes. Tu dois être indulgente pour elles ; ce qu’elles font en ce moment, c’est la crainte qui les y force. On dit que tu es née d’une coquille ; que leurs coquilles à elles ne t’inspirent pas de dégoût… Mais je vois sortir fort à propos le vieillard, mon protecteur et le vôtre.


SCÈNE IV. - DÉMONÈS, LABRAX, PALESTRA, AMPÉLISCA, TRACHALION, ESCLAVES.


DÉMONÈS. Sors du temple, ô le plus sacrilége des hommes. Vous[6], allez vous asseoir sur l’autel… Mais où sont-elles ?

TRACHALION. Regardez par ici.

DÉMONÈS. Très-bien.

UN ESCLAVE. Nous sommes prêts. Commandez-lui seulement d’approcher.

DÉMONÈS, à Labrax. Ah ! tu prétends venir ici outrager nos dieux ! (A l’esclave.) Donne-lui un coup de poing à travers le museau.

LABRAX. Vous me rendrez bon compte des avanies que j’endure.

DÉMONÈS. L’effronté menace encore, je crois !

LABRAX. On m’a dépouillé de mon droit. Vous m’enlevez deux femmes qui m’appartiennent.

TRACHALION. Prends donc pour juge quelque gros bonnet du sénat de Cyrène, qu’il dise si elles doivent être à toi ou s’il ne faut pas qu’elles soient libres, s’il n’est pas juste de te coffrer et de te tenir sous les verrous jusqu’à ce que tu aies usé ta cage.

LABRAX. Je ne suis pas en train aujourd’hui de faire la conversation avec un pendard. (A Démonès.) C’est à vous que je m’adresse.

DÉMONÈS. Explique-toi d’abord avec lui, il te connaît.

LABRAX. C’est à vous que j’ai affaire.

TRACHALION. C’est à moi qu’il faut avoir affaire cependant. Ces femmes sont-elles à toi ?

LABRAX. Oui.

TRACHALION. Hé bien alors, touches-en une seulement du bout du doigt.

LABRAX. Et après, si je la touche ?

TRACHALION. A l’instant même, ma foi, tu me serviras de ballon, je te suspendrai et mes poings s’escrimeront sur toi, triple drôle.

LABRAX. Je ne pourrais pas emmener mes esclaves de l’autel de Vénus ?

DÉMONÈS. Tu n’en as pas le droit ; c’est la loi chez nous.

LABRAX. Je n’ai rien à démêler avec vos lois, je vais les emmener toutes deux sans plus tarder. Quant à vous, bonhomme, si vous en tenez pour elles, vous n’avez qu’à apporter de l’argent sec.

DÉMONÈS. C’est à Vénus qu’elles ont plu.

LABRAX. Qu’elle les garde donc, pourvu qu’elle donne l’argent.

DÉMONÈS. Qu’elle donne l’argent, à toi ? Eh bien, pour que tu connaisses mes intentions, essaye de leur faire la plus petite niche pour rire, et je te renverrai si bien accommodé que tu ne te reconnaîtras pas toi-même. (Aux esclaves.) Vous, si à mon premier signe vous ne lui arrachez pas les yeux de la tête, je vous ceindrai de verges comme des baguettes de myrte nouées d’osier.

LABRAX. Vous usez de violence envers moi.

TRACHALION. Tu oses parler de violence, abominable drôle ?

LABRAX. Et toi, triple pendard, tu oses me dire des injures ?

TRACHALION. J’en conviens, je suis un triple pendard, et toi la crème des honnêtes gens. Est-ce une raison pour qu’elles ne soient pas libres ?

LABRAX. Libres ?

TRACHALION. Et toi leur esclave, ma foi, car elles sont de pure race grecque : (montrant Palestra) oui, celle-ci est née dans Athènes, d’une bonne famille.

DÉMONÈS. Qu’entends-je ?

TRACHALION. Qu’elle est née à Athènes, et libre.

DÉMONÈS. Quoi ! c’est ma compatriote ?

TRACHALION. Vous n’êtes donc pas de Cyrène ?

DÉMONÈS. Eh non, je suis né, j’ai été nourri et élev6 dans Athènes, en Attique.

TRACHALION. De grâce, défendez vos concitoyennes, vieillard.

DÉMONÈS. O ma fille ! (Montrant Palestra.) Quand je la vois, toi que j’ai perdue tu viens me rappeler mes malheurs. Celle qu’on m’a enlevée à l’âge de trois ans, elle doit être aussi grande que celle-ci, si elle est encore au monde.

LABRAX. Je les ai payées toutes les deux au maître à qui elles appartenaient. Qu’est-ce que cela me fait qu’elles soient d’Athènes ou de Thèbes, pourvu qu’elles soient à moi légitimement ?

TRACHALION. Comment ! effronté, ravisseur de jeunes filles, tu posséderas ici des enfants libres ravis à leurs parents, et tu les flétriras dans un infâme métier ? Assurément j’ignore quelle est la patrie de l’autre ; mais ce que je sais, c’est qu’elle est plus honnête que toi, coquin !

LABRAX. Sont-elles à toi ?

TRACHALION. Voyons donc lequel de nos deux dos mérite plus de créance. Si le tien n’a pas plus de marques d’étrivières qu’il n’y a de clous dans un vaisseau long, je serai le plus menteur des hommes ; tu m’examineras à ton tour, quand je t’aurai passé en visite, et si ma peau n’est pas tellement fraîche qu’un fabricant de gourdes la trouve excellente pour son usage… n’aurai-je pas le droit de te déchirer de verges jusqu’à satiété ?… Pourquoi les regardes-tu ? si tu les touches, je t’arrache les yeux.

LABRAX. Eh bien, puisque tu me le défends, je les emmène sur l’heure toutes les deux.

DÉMONÈS. Comment feras-tu ?

LABRAX. J’amènerai Vulcain, c’est l’ennemi de Vénus.

DÉMONÈS. Où va-t-il ?

LABRAX, qui s’est rapproché de la maison de Démonés. Holà ! y a-t-il du monde ici ? holà !

DÉMONÈS. Si tu touches à la porte, à l’instant même on fera sur ta mâchoire une riche moisson de coups de poings.

UN ECSLAVE, à Labrax. Nous n’avons pas de feu, nous vivons de figues sèches.

DÉMONÈS. Je t’en donnerai, du feu, à condition de l’allumer sur ta tête.

LABRAX. J’irai, ma foi, en chercher quelque part.

DÉMONÈS. Et quand tu en auras trouvé ?

LABRAX. J’allumerai un grand feu ici.

DÉMONÈS. Pour te faire un sacrifice funèbre ?

LABRAX. Non, pour les brûler toutes vives sur l’autel.

DÉMONÈS. Je suis curieux de le voir ; car ma foi, au même moment, je t’empoigne par la barbe, je te jette dans le brasier, et, quand tu seras à moitié rôti, je te donne pour pâture aux grands oiseaux… Quand je réfléchis, voilà le singe qui dans mon rêve voulait malgré moi arracher du nid les hirondelles.

TRACHALION, Écoutez, vieillard, je vous prie de les protéger, de les défendre contre toute violence, tandis que je vais chercher mon maître.

DÉMONÈS. Va chercher ton maître et amène-le.

TRACHALION, montrant Labrax. Mais qu’il n’aille pas…

DÉMONÈS. Cela lui coûterait cher, s’il y touchait, s’il en faisait seulement la mine.

TRACHALION. Veillez-y.

DÉMONÈS. On y veille ; va.

TRACHALION. Ayez l’œil aussi sur lui, qu’il ne s’en aille pas ; car nous avons promis au bourreau un grand talent, si nous ne lui livrons le drôle aujourd’hui.


SCÈNE V. — DÉMONÈS, LABRAX, PALESTRA, AMPÉLISCA, ESCLAVES.


DÉMONÈS, à Labrax. Lequel aimes-tu mieux, coquin, de recevoir des coups pour te tenir tranquille, ou de rester tranquille sans coups, si on te donne le choix ?

LABRAX. Je me soucie de vos paroles comme de cela, vieillard. Ces filles sont à moi, et malgré vous, malgré Vénus et le souverain Jupiter, je les empoignerai par les cheveux et les arracherai de cet autel.

DÉMONÈS. Touche-les, pour voir.

LABRAX. Oui, par Hercule, je les toucherai.

DÉMONÈS. Va donc ; seulement un pas de ce côté-ci.

LABRAX, montrant les esclaves. Dites-leur de s’éloigner tous les deux.

DÉMONÈS. Au contraire, ils s’approcheront de toi.

LABRAX. Ce n’est pas ce que je demande.

DÉMONÈS. Et que feras-tu, s’ils s’approchent ?

LABRAX. Je reculerai. Mais, vieillard, si jamais je te rencontre dans les rues, par Hercule ! je consens à perdre mon nom, si je ne te secoue de la plus belle manière.

DÉMONÈS. Tu pourras faire ce dont tu me menaces ; mais en attendant, si tu les touches, ce sera pour ton grand malheur !

LABRAX. Si grand, vraiment ?

DÉMONÈS. Assez pour contenter un drôle de ton espèce.

LABRAX. Je ne fais pas le moindre cas de ces rodomontades et je les enlèverai sur l’heure, malgré vous.

DÉMONÈS. Touche-les pour voir.

LABRAX. Oui, par Hercule, je les toucherai.

DÉMONÈS. Touche ; mais attends. Cours, Turbalion, et apporte des triques.

LABRAX. Des triques ?

DÉMONÈS. Et qui soient de taille ; fais vite. (A Labrax.) Je ferai en sorte que tu sois régalé aujourd’hui selon tes mérites.

LABRAX. Hélas ! malheureux, j’ai perdu mon casque sur le vaisseau ; il me serait bien utile à présent, si j’avais pu le sauver… M’est-il permis du moins de leur parler ?

DÉMONÈS. Non pas. Eh ! ma foi, voici notre porte-trique qui arrive fort à propos.

LABRAX. Il y a de quoi faire tinter les oreilles.

DÉMONÈS. Tiens, Sparax, prends cette autre trique ; allons, en place, l’un de ce côté-ci, l’autre par là. Tous deux en posture : bon ! Écoutez maintenant. S’il les touche du bout du doigt, malgré elles, et si vous ne le caressez avec vos gourdins jusqu’à ce qu’il ne sache plus par où retourner chez lui, c’est fait de vous. S’il adresse la parole à l’une des deux, répondez pour elles, d’où vous êtes ; s’il fait mine de s’en aller, embrassez-lui tout aussitôt les jambes avec vos bâtons.

LABRAX. Comment ! ils ne me laisseront même pas m’en aller ?

DÉMONÈS. J’en ai dit assez. Et quand l’esclave qui est allé chercher son maître sera revenu avec lui, rentrez sur-le-champ à la maison. Je vous engage à suivre mes ordres de point en point. (Il rentre chez lui.)

LABRAX. Ah ! ma foi, les temples se métamorphosent vite dans ee pays-ci. C’est à présent le temple d’Hercule, tout à l’heure c’était celui de Vénus. Voilà l’effet de ces deux statues que le vieillard vient de dresser avec des massues. Je ne sais, ma foi, où me réfugier, tant la terre et la mer me sont toutes deux ennemies ! Palestra !

UN ESCLAVE. Que veux-tu ?

LABRAX. Fi, c’est une mauvaise chicane. Cette Palestra qui vient de répondre n’est pas à moi. Hé, Ampélisca !

L’AUTRE ESCLAVE. Gare à toi !

LABRAX. Pour de pareils drôles, l’avis n’est pas mauvais… Mais dites-moi, hé vous, qu’est-ce que cela vous fait que je m’approche d’elles ?

UN ESCLAVE. A nous, cela ne nous fait rien.

LABRAX. Et à moi qu’est-ce que cela me fera ?

L’ESCLAVE. Rien, si tu prends garde.

LABRAX. Prendre garde à quoi ?

L’ESCLAVE. Hem ! à un gros guignon.

LABRAX. Je vous prie, laissez-moi m’en aller.

L’ESCLAVE. Va-t’en si tu veux.

LABRAX. A la bonne heure ; grand merci. (Les esclaves lèvent leurs bâtons.) Non : je me rapprocherai plutôt.

L’ESCLAVE. Tiens-toi là sans bouger.

LABRAX. Par Pollux, je suis malheureux de tous les côtés. Mais je suis bien décidé à faire le siége jusqu’à ce qu’elles se rendent.


SCÈNE VI. - PLEUSIDIPPE, TRACHALION, PALESTRA, AMPÉLISCA, LABRAX, LES DEUX ESCLAVES, CHARMIDÈS.


PLEUSIDIPPE. Quoi ! le drôle a voulu par force, par violence, arracher ma maîtresse de l’autel de Vénus ?

TRACHALION. Précisément.

PLEUSIDIPPE. Que ne le tuais-tu sur place ?

TRACHALION. Je n’avais point d’épée.

PLEUSIDIPPE. Il fallait prendre un bâton, une pierre.

TRACHALION. Me mettre à poursuivre comme un chien, à coups de pierres, même le plus scélérat des hommes ?

LABRAX. Ah ! c’est maintenant que je suis perdu : voici Pleusidippe qui arrive. Il va m’épousseter de façon à ne pas me laisser un grain de poussière.

PLEUSIDIPPE. Étaient-elles encore sur l’autel quand tu es venu me chercher ?

TRACHALION. Oui. et même elles y sont toujours.

PLEUSIDIPPE. Qui est-ce qui veille sur elles ?

TRACHALION. Je ne sais, un vieillard, voisin de Vénus ; il nous a donné un fameux coup de main. Il les garde en ce moment avec ses esclaves ; je l’en avais chargé.

PLEUSIDIPPE. Mène-moi tout droit à mon coquin : où est-il ?

LABRAX. Salut.

PLEUSIDIPPE. Tu peux garder ton salut. Choisis au plus vite : aimes-tu mieux qu’on t’emporte ou qu’on t’entraîne en te tordant le cou ? Décide-toi vite, tandis qu’on te laisse le choix.

LABRAX. Ni l’un ni l’autre.

PLEUSIDIPPE. Cours au rivage, Trachalion ; envoie au-devant de moi dans la ville, sur le port, ceux que j’avais amenés pour le livrer au bourreau. Reviens ensuite et fais bonne garde ici. Moi je ferai emporter ce garnement au tribunal. (A Labrax.) Allons, devant les juges.

LABRAX. Qu’ai-je fait ?

PLEUSIDIPPE. Tu le demandes ? après que tu as reçu de moi des arrhes pour cette jeune fille et que tu l’as emmenée du pays ?

LABRAX. Je ne l’ai pas emmenée.

PLEUSIDIPPE. A quoi bon nier ?

LABRAX. Je l’ai embarquée, c’est vrai, mais je n’ai pas pu l’emmener, hélas ! Je vous avais dit que je me trouverais au temple de Vénus ; y a-t-il rien de changé ? ne suis-je pas ici ?

PLEUSIDIPPE. Tu plaideras devant le tribunal ; c’est assez de verbiage. Suis-moi.

LABRAX. A mon secours, de grâce, Charmidès ; on m’entraîne, on me tord le cou.

CHARMIDÈS. Qui m’appelle ?

LABRAX. Ne voyez-vous pas comme on m’entraîne ?

CHARMIDÈS. Je le vois, et je regarde avec plaisir.

LABRAX. N’avez-vous pas le cœur de me secourir ?

CHARMIDÈS. Qui est-ce qui vous emmène ?

LABRAX. Le jeune Pleusidippe.

CHARMIDÈS. Puisque vous y êtes, bon courage ; cela ne vous fera pas de mal d’aller en prison. Vous avez une chance que beaucoup souhaitent.

LABRAX. Laquelle ?

CHARMIDÈS. De trouver ce qu’ils cherchent.

LABRAX. Suivez-moi, je vous en prie.

CHARMIDÈS. Vos conseils sont dignes de vous ; on vous traîne en prison, c’est pour cela que vous me priez de vous suivre… Voulez-vous bien me lâcher ?

LABRAX. Je suis perdu.

PLEUSIDIPPE. Puisses-tu dire vrai !… Toi, ma chère Palestra, et toi Ampélisca, restez ici sans bouger en attendant que je revienne.

UN ESCLAVE. Je leur conseille plutôt d’entrer chez nous jusqu’à ce que vous veniez les prendre.

PLEUSIDIPPE. Bonne idée : merci.

LABRAX, aux esclaves. Vous me volez.

L’ESCLAVE. Comment, nous te volons !

PLEUSIDIPPE, à un de ses esclaves. Tire-le.

LABRAX. Je vous prie, je vous supplie, Palestra.

PLEUSIDIPPE. Marche, bourreau.

LABRAX. Mon hôte !

CHARMIDÈS. Je ne suis point votre hôte ; je renie votre hospitalité.

LABRAX. C’est ainsi que vous me dédaignez ?

CHARMIDÈS. Voilà comme je suis ; je ne bois pas deux fois dans une coupe.

LABRAX. Que les dieux t’exterminent !

CHARMIDÈS. Bon pour toi. (Pleusidippe et Labrax disparaissent.) Il y a eu, je crois, des métamorphoses d’hommes en bêtes ; ce coquin-là m’a l’air de se changer en pigeon, il aura bientôt le cou pris dans le pigeonnier ; il fera son nid aujourd’hui même en prison. J’irai cependant pour l’assister en le faisant condamner plus vite si je peux.


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ACTE IV.


SCÈNE I. — DÉMONÈS.


J’ai bien fait et je suis content d’avoir secouru tantôt ces deux filles ; ce sont deux clientes toutes trouvées, et toutes gentilles et jeunettes. Mais ma scélérate de femme a sans cesse l’œil sur moi pour m’empêcher de leur faire le moindre signe… Ah ! je suis curieux de savoir ce qu’apportera notre esclave Gripus, qui s’en est allé, avant le jour, pêcher dans la mer. Ma foi, il aurait été mieux inspiré de dormir au logis : il perd sa peine et use des filets avec le temps qu’il fait à présent et qu’il a fait cette nuit. Je ferais bien cuire sur le bout de mon doigt ce qu’il aura pris, tant je vois la mer rouler de grosses vagues. Mais ma femme m’appelle pour dîner, je rentre à la maison ; dans un moment elle me rompra le tympan avec son bavardage.


SCÈNE II. — GRIPUS.


Je rends grâce à Neptune mon patron, à l’habitant des plaines salées et poissonneuses, pour m’avoir laissé sortir en si bon état de son empire, chargé de butin, sans avarie à ma barque qui sur cette mer houleuse m’a enrichi d’une abondante et nouvelle pêche. C’est étonnant, c’est incroyable, comme cette pêche m’est gentiment arrivée ; je n’ai pas pris une once de poisson, mais seulement ce que je porte dans ce filet. Il faisait nuit noire quand je me suis levé bravement, préférant le gain au repos et au sommeil ; parle gros de la tempête, j’ai voulu essayer si je pourrais soulager la pauvreté de mon maître et ma servitude ; je n’ai pas épargné ma peine. C’est bien peu de chose qu’un paresseux ; je déteste cette engeance. Il faut veiller quand on veut remplir à temps ses devoirs ; il ne faut pas attendre que le maître vous fasse lever pour travailler. Ceux qui aiment à dormir ne gagnent à se reposer que des gourmades. Mais moi, qui me suis montré actif, j’ai de quoi faire le paresseux si cela me plaît. J’ai trouvé ceci dans la mer, je ne sais ce que c’est, mais que ce soit ce que ça voudra, c’est lourd ; je pense bien qu’il y a de l’or là dedans, et personne ne m’a vu. Voilà une heureuse occasion, Gripus, de te faire affranchir par le préteur et de te tirer du pair. Voici ce que je ferai, voici mon idée ; j’aborderai mon maître finement, adroitement ; je lui offrirai tout doucettement de l’argent pour me racheter. Puis quand je serai libre, je me donnerai une terre, une maison, des esclaves ; je ferai le négoce avec de beaux vaisseaux ; je prendrai rang parmi les gros bonnets ; et puis je me ferai faire un navire pour mon agrément, comme Stratonice[7], et je me promènerai de ville en ville. Quand mon nom sera devenu célèbre, je bâtirai une grande cité : je l’appellerai Gripus, en mémoire de ma renommée et de mes exploits, et j’y fonderai un grand empire. J’agite là de bien beaux projets dans ma tête ; mais il faut serrer cette valise. En attendant, le roi va dîner avec du vinaigre et du sel, sans aucun bon fricot.


SCÈNE III. - TRACHALION, GRIPUS.


TRACHALION. Hé ! arrête. Gripus. Pourquoi cela ?

TRACHALION. Que je ramasse ce câble qui traîne derrière toi.

GRIPUS. Laisse.

TRACHALION. Eh, ma foi, je veux t’aider, car le service qu’on rend aux braves gens n’est jamais perdu.

GRIPUS. Il a fait gros temps hier, l’ami, et je n’ai pas de poissons, ne t’imagine pas que j’en aie. Ne vois-tu pas que je rapporte mon filet tout trempé, sans la moindre bête à écailles ?

TRACHALION. J’ai moins envie de poissons, ma foi, que besoin de causer avec toi.

GRIPUS. Tu m’assommes déjà, qui que tu sois.

TRACHALION. Je ne te laisserai pas aller : reste.

GRIPUS. Prends garde à toi ! Ah çà, pourquoi me retiens-tu ?

TRACHALION. Écoute.

GRIPUS. Je n’écoute rien.

TRACHALION. Si fait, tu écouteras.

GRIPUS. Plus tard, tu me diras tout ce que tu voudras.

TRACHALION. Oh, oh ! ce que je veux te raconter vaut la peine d’être entendu.

GRIPUS. Parle ; de quoi s’agit-il ?

TRACHALION. Regarde si nous n’avons personne sur les talons.

GRIPUS. Est-ce quelque chose qui m’intéresse ?

TRACHALION. Sans doute : mais trouverai-je en toi un homme de bon conseil ?

GRIPUS. Dis seulement un mot de l’affaire.

TRACHALION. Voici : tais-toi. Mais donne-moi ta parole que tu ne me trahiras pas.

GRIPUS. Je te la donne, je garderai ton Secret, qui que tu sois.

TRACHALION. Écoute. J’ai vu quelqu’un faire un vol : je connaissais le maître de l’objet volé. Alors je viens trouver le voleur et je lui propose le marché que voici : « Je sais qui on a volé ; mais si tu veux me donner la moitié, je ne te dénoncerai pas au propriétaire. » Il ne m’a pas encore répondu ; alors qu’est-il juste qu’il me donne ? la moitié, n’est-ce pas ?

GRIPUS. Oui, ma foi, et plus encore ; car s’il ne s’exécute pas, je suis d’avis que tu avertisses le propriétaire.

TRACHALION. Je suivrai ton conseil, et maintenant fais bien attention, c’est à toi que tout cela s’adresse.

GRIPUS. Comment cela ?

TRACHALION. Je connais depuis longtemps le maître de cette valise.

GRIPUS. Qu’est-ce à dire ?

TRACHALION. Je sais comment elle a été perdue.

GRIPUS. Et moi je sais comment elle a été trouvée, et je connais l’homme, et je sais à qui elle appartient maintenant. Cela ne t’intéresse, ma foi, pas plus que l’autre affaire ne m’intéressait. Je sais à qui elle est, tu sais à qui elle était. Personne ne me la prendra, pas plus toi qu’un autre ; n’y compte pas.

TRACHALION. On ne te la prendrait pas, si le propriétaire se présentait ?

GRIPUS. Elle n’a au monde, ne t’y trompe pas, d’autre maître que moi, qui l’ai prise d’un coup de mon filet.

TRACHALION. Ah ! c’est comme cela ?

GRIPUS. Diras-tu que tel poisson, dans la mer, est à moi ? Quand je les prends, si j’ai la chance, ils sont miens, je les tiens pour miens, on n’en réclame pas la propriété, nul n’en demande sa part. Je les vends tous publiquement, sur la place, comme une marchandise qui est bien à moi. Assurément la mer est à tout le monde.

TRACHALION. D’accord : est-ce une raison pour que la valise ne soit pas aussi à moi ? Elle a été trouvée dans la mer, donc c’est un bien commun.

GRIPUS. Voilà une rare impudence. Si le droit était tel que tu dis, c’en serait fait des pêcheurs : du moment où ils apporteraient leurs poissons au marché, personne n’en achèterait, chacun en réclamerait sa part, sous prétexte qu’ils ont été pris dans la mer qui est à tout le monde.

TRACHALION. Comment, effronté, tu oses comparer une valise à des poissons ! Tu trouves donc que c’est la même chose ?

GRIPUS. Cela ne me regarde pas : quand j’ai jeté mon filet et mes hameçons, je retire tout ce que j’accroche, et ce que les hameçons et le filet ont pris est à moi tout seul.

TRACHALION. Nullement, par Hercule ! si c’est un meuble que tu retires.

GRIPUS. Ergoteur !

TRACHALION. Maïs toi, mauvais sorcier, as-tu jamais vu un pêcheur prendre un poisson valise ou l’apporter sur la place ? Tu ne seras pas en droit de faire ici tous les métiers qu’il te plaira : tu prétends, maraud, être à la fois pêcheur et layetier. Il faut ou me montrer ce que c’est qu’un poisson valise, ou ne pas emporter ce qui n’est pas un produit de la mer et n’a pas d’écailles.

GRIPUS. Comment ! tu n’as jamais entendu parler du poisson valise ?

TRACHALION. Scélérat ! il n’y en a pas.

GRIPUS. Si fait : je le sais bien, moi qui suis pêcheur ; il est vrai qu’on en prend rarement, c’est celui qu’on tire le moins souvent à terre.

TRACHALION. Chansons ! tu veux m’en donner à garder, pendard. De quelle couleur est-il ?

GRIPUS. On en pêche très-peu de la couleur de celui-ci ; mais il y en a d’autres qui ont la peau rouge, et encore de grands qui sont noirs.

TRACHALION. Je sais ; mais toi, par Hercule, tu te changeras en poisson valise, si tu n’y prends garde : on te fera d’abord la peau rouge, et ensuite noire.

GRIPUS. La sotte rencontre que j’ai faite aujourd’hui !

TRACHALION. Nous bavardons, le temps passe. Vois, si tu Yeux, quel arbitre nous prendrons.

GRIPUS. La valise.

TRACHALION. Vraiment ? tu es fou.

GRIPUS. Salut, Thalès !

TRACHALION. Tu ne l’emporteras pas avant de choisir un dépositaire ou un arbitre qui décidera la chose.

GRIPUS. Es-tu dans ton bon sens ?

TRACHALION. Je suis un buveur d’ellébore.

GRIPUS. Et moi un furieux ; mais je ne la lâcherai pas.

TRACHALION. Ajoute un mot seulement, et je t’enfonce mes poings dans le crâne. Si tu ne lâches pas, je te presserai comme un pinceau neuf et te ferai sortir la dernière goutte de sang.

GRIPUS. Touche, et je te couche à terre comme un polype. Veux-tu te battre ?

TRACHALION. A quoi bon ? partage plutôt le butin.

GRIPUS. Tu n’emporteras d’ici que des coups ; ne réclame donc rien. Moi, je quitte la place.

TRACHALION. Et moi je vire de bord pour t’empêcher de t’en aller ; reste.

GRIPUS. Si tu veilles à la proue, j’aurai l’œil au gouvernail. Lâche ce câble, coquin.

TRACHALION. Je le lâcherai ; lâche la valise.

GRIPUS. Va, tu n’en auras pas de quoi t’enrichir d’un fétu.

TRACHALION. Quand tu dirais cent fois non, tu ne viendras pas à bout de moi ; il faut ou me donner ma part ou aller trouver, un arbitre, ou remettre la valise à un dépositaire.

GRIPUS. Quand je l’ai prise dans la mer ?

TRACHALION. Oui, car je te voyais depuis le bord.

GRIPUS. En faisant mon métier, avec mon filet et ma nacelle ?

TRACHALION. Si le propriétaire arrivait, en serais-je moins traité comme voleur que toi, moi qui te voyais de bien loin la prendre ?

GRIPUS. Pas du tout.

TRACHALION. Reste, drôle. Pour quelle raison ne suis-je pas ton associé, si je suis aussi le voleur ? apprends-le-moi.

GRIPUS. Je n’en sais rien ; je ne connais pas vos lois à vous autres citadins ; mais c’est à moi, voilà tout ce que je dis.

TRACHALION. Et moi aussi je dis que c’est à moi.

GRIPUS. Attends, j’ai trouvé un moyen pour que tu ne sois ni voleur ni associé !

TRACHALION. Lequel ?

GRIPUS. Laisse-moi m’en aller ; passe ton chemin sans rien dire ; ne me dénonce à personne et je ne te donnerai rien. Tais-toi, je serai bouche close : voilà le meilleur et le plus juste.

TRACHALION. Veux-tu faire un arrangement ?

GRIPUS. Il est tout fait pour moi : va-t’en, lâche le câble, et ne m’ennuie pas.

TRACHALION. Attends, que je fasse aussi mes propositions.

GRIPUS. Je t’en prie, détale seulement.

TRACHALION. Connais-tu quelqu’un par ici ?

GRIPUS. Mes voisins, probablement.

TRACHALION. Où demeures-tu ?

GRIPUS. Là-bas, bien loin, tout au bout des champs.

TRACHALION. Veux-tu nous en rapporter à l’habitant de cette métairie ?

GRIPUS. Lâche un peu le câble, que je m’éloigne pour réfléchir.

TRACHALION. Soit.

GRIPUS, à part. Bravo ! je suis sauvé : le butin est pour toujours à moi. Il me donne mon maître pour arbitre, là, dans la maison même. Jamais, ma foi, il ne fera perdre une obole à quelqu’un qui lui appartient. Il ne sait pas quel arrangement il a proposé : allons devant l’arbitre.

TRACHALION. Eh bien ?

GRIPUS. Quoique je sois certain de mon droit, j’aime mieux faire ce que tu veux que de me battre.

TRACHALION. Tu es joli garçon maintenant.

GRIPUS. Je ne connais pas l’arbitre devant qui tu me conduis ; mais s’il se conduit en honnête homme, sans le connaître, je le connais; sinon, quand je le connaîtrais, ce serait comme si je ne le connaissais pas du tout.


SCÈNE IV. — DÉMONÈS, PALESTRA, AMPÉLISCA, TRACHALION, GRIPUS.


DÉMONÈS, à Palestra et Ampélisca. Sérieusement, jeunes filles, tout porté que je suis à vous obliger, j’ai peur que ma femme ne me chasse du logis à cause de vous, et ne dise que j’ai amené des maîtresses sous ses yeux. J’aime mieux que ce soit vous et non par moi, qui cherchiez refuge sur l’autel.

LES DEUX JEUNES FILLES. Malheureuses ! c’est fait de nous.

DÉMONÈS. Je vous sauverai, ne craignez pas. (A Turbalion et Sparax.) Pourquoi nous suivez-vous hors de la maison? Puisque je suis là, on ne leur fera pas de violence. Allez, vous dis-je, rentrez tous les deux, je vous relève de faction.

GRIPUS. O mon maître, salut !

DÉMONÈS. Bonjour, Gripus. Quoi de nouveau ?

TRACHALION. C’est votre esclave ?

GRIPUS. Je n’en rougis point.

TRACHALION, à Gripus. Je n’ai pas affaire à toi.

GRIPUS. Alors, va-t’en.

TRACHALION. Répondez, vieillard, je vous prie. C’est votre esclave ?

DÉMONÈS. Oui.

TRACHALION. Ah ! à merveille, puisqu’il vous appartient. Je vous salue encore.

DÉMONÈS. Salut. N’est-ce pas toi qui as été tout à l’heure chercher ton maître ?

TRACHALION. Moi-même.

DÉMONÈS. Qu’y a-t-il pour ton service, à présent ?

TRACHALION. Ainsi c’est votre esclave ?

DÉMONÈS. Oui.

TRACHALION. A merveille, puisqu’il vous appartient.

DÉMONÈS. Qu’y a-t-il ?

TRACHALION. C’est un coquin.

DÉMONÈS. Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce coquin ?

TRACHALION. Je demande qu’on lui rompe les talons.

DÉMONÈS. Mais enfin, quelle querelle avez-vous ensemble ?

TRACHALION. Je vais vous le dire.

GRIPUS. Non, c’est moi qui le dirai.

TRACHALION. C’est moi, je pense, qui suis le réclamant.

GRIPUS. Si tu avais un peu de pudeur, tu décamperais d’ici.

DÉMONÈS. Gripus, écoute et tais-toi.

GRIPUS. Il parlerait le premier ?

DÉMONÈS. Écoute. (A Trachalion.) Parle, toi.

GRIPUS. Vous donnerez la parole à un étranger avant que votre esclave l’ait eue ?

TRACHALION. Qu’on a de peine à le mater ! Je disais donc que ce vil coquin que vous avez chassé tantôt, voici sa valise, la voilà.

GRIPUS. Je ne l’ai pas.

TRACHALION. Tu nies ce qui me crève les yeux ?

GRIPUS. Puisses-tu n’y voir goutte ! Je l’ai et je ne l’ai pas : pourquoi te mêles-tu de mes affaires ?

TRACHALION. Il faut savoir comment tu l’as, si c’est justement ou injustement.

GRIPUS. Si je ne l’ai pas prise dans mon filet, je consens que tu fasses cadeau de mon corps au gibet ; si je l’ai prise en mer, à quel titre t’appartient-elle plutôt qu’à moi ?

TRACHALION. Il vous conte des bourdes. La chose s’est passée comme je dis.

GRIPUS. Qu’est-ce que tu dis ?

TRACHALION, à Démonès. Tandis que le premier orateur parle, tenez-le en posture, s’il vous plaît.

GRIPUS. Comment ! tu veux qu’il me fasse ce que te fait ton maître ? S’il a l’habitude de te tenir en posture, le nôtre n’en use pas ainsi avec nous.

DÉMONÈS, à Trachalion. Pour ce coup de langue il a le dessus ; mais enfin que veux-tu ? explique-toi.

TRACHALION. Je ne réclame pas ma part de cette valise, et je ne dis pas qu’elle m’appartienne ; mais il y a là dedans une cassette de cette jeune fille que je vous disais tantôt être de condition libre.

DÉMONÈS. Tu veux parler sans doute de celle que tu me don-, nais pour ma compatriote ?

TRACHALION. Précisément : et les jouets qu’elle avait dans son enfance se trouvent dans cette cassette qui est dans cette valise. Cela ne peut servir de rien à cet homme, et s’il la lui rend, cela aidera la jeune fille a retrouver ses parents.

DÉMONÈS. Je la lui ferai rendre ; tais-toi.

GRIPUS. Non, ma foi, je ne lui donnerai rien.

TRACHALION. Je ne demande rien non plus, que la cassette et les jouets.

GRIPUS. Et s’ils sont en or ?

TRACHALION. Qu’est-ce que cela te fait ? on te rendra or pour or, argent pour argent, poids pour poids.

GRIPUS. Fais-moi voir l’or d’abord, je te ferai voir ensuite la cassette.

DÉMONÈS, à Gripus. Gare à toi, et silence ! (A Trachalion.) Toi, poursuis ce que tu disais.

TRACHALION. Tout ce dont je vous supplie, c’est d’avoir pitié de cette jeune fille, au cas où cette valise serait, comme je le soupçonne, celle de l’entremetteur. Ce n’est qu’une conjecture, je ne vous affirme rien.

GRIPUS. Voyez comme il s’y prend, le scélérat !

TRACHALION. Laisse-moi continuer. (A Démonès.) Si la valise est au coquin dont je parle, elles sauront la reconnaître ; faites-la-leur montrer.

GRIPUS. Que je la montre ?

DÉMONÈS. Il n’a pas tort, Gripus, de demander qu’on fasse voir la valise.

GRIPUS. Si fait, ma foi, il a tous les torts du monde.

DÉMONÈS. Comment cela ?

GRIPUS. Parce que si je la montre, elles diront bien vite qu’elles la reconnaissent.

TRACHALION. Infâme ! crois-tu donc que tout le monde te ressemble, mauvais drôle ?

GRIPUS. J’entendrai tout cela sans peine, pourvu que le maître soit pour moi.

TRACHALION. Oui, dans ce moment il est pour toi, mais la preuve sera pour nous.

DÉMONÈS. Gripus, fais attention. (A Trachalion.) Et toi, en deux mots, que demandes-tu ?

TRACHALION. Je l’ai dit ; mais si vous n’avez pas compris, je le répéterai : ces deux jeunes filles, comme je vous disais tantôt, doivent être libres. Celle-ci a été volée à Athènes, toute petite.

GRIPUS. Dis-moi, qu’est-ce que cela fait à la valise, qu’elles soient esclaves ou libres ?

TRACHALION. Tu veux me faire tout recommencer, maraud, pour que le jour n’y suffise pas.

DÉMONÈS. Pas d’injures, et réponds à ce que je l’ai demandé.

TRACHALION. Dans cette valise doit se trouver une cassette de bois, renfermant des signes à l’aide desquels elle peut retrouver ses parents, car elle leur a été enlevée toute petite, à Athènes, comme je viens de le dire.

GRIPUS. Que Jupiter et les dieux te confondent ! Çà, empoisonneur, qu’est-ce à dire ? elles sont donc muettes qu’elles ne peuvent pas parler pour elles-mêmes ?

TRACHALION. Elles se taisent, parce qu’une femme qui se tait vaut mieux qu’une femme qui parle.

GRIPUS. Alors, d’après toi, tu n’es ni homme ni femme.

TRACHALION. Pourquoi cela ?

GRIPUS. Parce que ni quand tu parles, ni quand tu te tais, tu ne vaux rien. Mais me sera-t-il permis de parler à mon tour ?

DÉMONÈS. Si tu souffles encore mot, je te casse la caboche.

TRACHALION. Comme je disais donc, vieillard, ordonnez-lui de leur rendre cette, cassette. S’il demande pour cela quelque chose, il l’aura ; quant au reste, qu’il le garde.

GRIPUS. Oui, tu dis cela maintenant, parce que tu vois que le bon droit est de mon côté ; tantôt tu réclamais la moitié.

TRACHALION. Je la réclame encore à présent.

GRIPUS. J’ai vu des milans prétendre, et pourtant ne rien obtenir.

DÉMONÈS. Ne pourrai-je te faire taire sans te corriger ?

GRIPUS. S’il se tait, je me tairai : s’il parle, laissez-moi parler de mon côté.

DÉMONÈS. Voyons un peu cette valise, Gripus.

GRIPUS. Je vous la confie, à vous. Mais s’il n’y a rien de cela, vous me la rendrez.

DÉMONÈS. Oui.

GRIPUS. Tenez.

DÉMONÈS. Écoutez maintenant, Palestra, et vous Ampélisca, ce que je vais dire. Est-ce la valise où vous disiez qu’était la cassette ?

PALESTRA. Oui.

GRIPUS. Ah ! par Hercule, c’est fait de moi ! malheureux ! avant de l’avoir vue, elle a dit que c’était elle.

PALESTRA. Je vais vous en donner là preuve. Il doit y avoir dans cette valise une cassette de bois. Je vous nommerai tout ce qu’elle renferme, sans que vous me montriez rien. Si je me trompe, ce sera comme si je n’avais rien dit, et vous garderez pour vous tout ce qui sera là dedans. Mais si je dis vrai, alors je vous supplie de me rendre ce qui m’appartient.

DÉMONÈS. À la bonne heure. Rien n’est plus juste ; à mon sens.

GRIPUS. Et au mien, rien n’est plus injuste. Car enfin, si c’est une sorcière ou une devineresse, et qu’elle nomme exactement ce qu’il y a, elle le gagnera donc par ses sortiléges ?

DÉMONÈS. Elle n’aura rien si elle ne dit vrai ; la sorcellerie ne l’avancerait pas beaucoup. Dénoue donc la valise ; que je sache bien vite la vérité.

TRACHALION. C’est cela mérité.

GRIPUS. Elle est dénouée.

DÉMONÈS. Ouvre.

PALESTRA. Je vois la cassette !

DÉMONÈS. C’est elle ?

PALESTRA. Oui. O mes parents, je vous tiens enfermés ici ! Là j’ai déposé tout ce que je possède, toutes mes espérances de vous retrouver.

GRIPUS. Alors ; ma foi, vous devez être maudite des dieux, pour avoir fourré vos parents si à l’étroit.

DÉMONÈS. Avance ici, Gripus, c’est toi que cela intéresse. Et vous, jeune fille, de la place où vous étés, nommez tout ce qu’il y a dedans et dites la forme de chaque objet. Si vous vous trompez si peu que ce soit, ma foi, vous aurez beau demander à vous reprendre plus tard, ce sera comme si vous chantiez.

GRIPUS. C’est de toute justice.

TRACHALION. Ce n’est donc pas de toi qu’il parle, car tu es un fier coquin.

DÉMONÈS. Allons, dites, jeune fille, Gripus, attention, et tais-toi.

PALESTRA. Il y a des jouets.

DÉMONÈS. Les voici, je les vois.

GRIPUS. Je suis enfoncé à la première charge. Attendez, ne les montrez pas.

DÉMONÈS. De quelle forme sont-ils ? répondez avec ordre.

PALESTRA. D’abord une petite épée d’or avec des caractères.

DÉMONÈS. Dites, qu'y a-t-il d'écrit sur cette petite épée ?

PALESTRA. Le nom de mon père. Et puis, à côté une hachette à deux tranchants, aussi d'or et avec une inscription ; sur cette hachette est le nom de ma mère.

DÉMONÈS. Un moment. Quel est le nom de votre père, sur la petite épée?

PALESTRA. Démonès.

DÉMONÈS. Dieux immortels, où va mon espoir ?

GRIPUS. Et moi, ma foi, où s'est va le mien ?

DÉMONÈS. Continuez, de grâce, sans vous arrêter.

GRIPUS. Tout doucement, où allez tous vous faire pendre.

DÉMONÈS. Dites le nom de votre mère qui est sur la cachette.

PALESTRA. Dédalis.

DÉMONÈS. Les dieux veulent mon bonheur.

GRIPUS. Et ma perte.

DÉMONÈS. Ce doit être là ma fille, Gripus.

GRIPUS. Je ne m'y oppose pas (A Trachalion.) Que tous les dieux t'exterminent, toi qui m'as vu de tes yeux aujourd'hui, et moi aussi, imbécile qui n'ai pas regardé cent fois si je n'avais pas de témoin, avant de retirer mon filet de l'eau !

PALESTRA. Après cela, il y a une faucille d'argent, deux petites mains jointes, une petite laie.

GRIPUS, à part. Va-t'en à la malheure avec ta laie et ses marcassins !

PALESTRA. Une balle d'or, que mon père m'a donnée le jour anniversaire de ma naissance.

DÉMONÈS. C'est elle, assurément : je ne peux me retenir de l'embrasser. Salut, ma fille ; je suis le père à qui tu dois le jour ; c'est moi qui suis Démonès, et ta mère Dédalis est ici à la maison.

PALESTRA. Salut, mon père, que je n'espérais plus voir.

DÉMONÈS. Salut : qu'il m'est doux de t'embrasser !

TRACHALION. Charmant bonheur que Tos bons sentiments méritent bien !

DÉMONÈS. Tiens, et porte, je te prie, cette valise chez nous, Trachalion.

TRACHALION. Voilà la récompense de tes coquineries, Gripus. Je te félicite de ton méchant succès, Gripus.

TRACHALION. Entrons tous ensemble, puisque cela nous occupe tous.

PALESTRA. Suis-moi, Ampélisca.

AMPÉLISCA. Je suis ravie de la faveur que te font les dieux. (Ils entrent tous.)

GRIPUS. Ai-je assez de guignon d’avoir été pêcher aujourd’hui cette valise ? ou quand je l’ai eue prise, de ne pas l’avoir cachée dans quelque bon coin ? Je me doutais, ma foi, que je faisais un butin gros d’ennuis, car il me venait par un bien gros temps. Je crois qu’il y a là dedans de l’or et de l’argent à foison. Qu’ai-je de mieux à faire que de rentrer et de me pendre en cachette… un moment seulement, jusqu’à ce que mon chagrin se passe. (Il sort.)


SCÈNE V. — DÉMONÈS.


Dieux immortels, est-il un homme plus heureux que moi, qui retrouve ainsi tout à coup ma fille ? N’est-il pas bien vrai que, si les dieux veulent obliger les honnêtes gens, ils savent toujours s’arranger pour exaucer leurs souhaits ? Ainsi moi, aujourd’hui, je n’espérais rien, je ne comptais sur rien, et voilà que sans m’y attendre je retrouve mon enfant : et je la marierai à un garçon de grande famille, distingué, un Athénien, mon parent. Aussi je veux le faire venir bien vite, et pour cela j’ai dit à son esclave d’aller sur la place : il n’est pas encore parti, cela m’étonne. Mais approchons de la porte : hé ! que vois-je ? Ma femme qui embrasse sa fille et la tient par le cou ; elle est bien sotte et bien assommante avec ses tendresses.


SCÈNE VI. — DÉMONÈS, TRACHALION.


DÉMONÈS. Il faut enfin finir ces embrassades, ma femme. Prépare tout, qu’en rentrant je fasse un sacrifice à nos dieux lares, qui viennent d’augmenter notre famille. Nous avons à la maison des agneaux et des porcs à immoler. Mais pourquoi, femmes, retardez-vous tant Trachalion ? Ah ! le voici qui sort fort à propos.

TRACHALION. Qu’il soit où il voudra, j’aurai bientôt fait de le déterrer, je vous reviendrai avec votre Pleusidippe.

DÉMONÈS. Dis-lui le bonheur que nous venons d’avoir avec notre fille ; prie-le de tout quitter pour venir ici.

TRACHALION. C’est bon.

DÉMONÈS. Dis que je lui donnerai ma fille en mariage.

TRACHALION. C’est bon.

DÉMONÈS. Et que je connais son père, et que nous sommes parents.

TRACHALION. C’est bon.

DÉMONÈS. Mais hâte-toi.

TRACHALION. C’est bon.

DÉMONÈS. Fais-le venir tout de suite, qu’on apprête le souper.

TRACHALION. C’est bon.

DÉMONÈS. Toujours c’est bon ?

TRACHALION. C’est bon ; mais savez-vous ce que je veux vous dire ? Souvenez-vous de ce que vous m’avez promis, que je serais libre aujourd’hui.

DÉMONÈS. C’est bon.

TRACHALION. Obtenez de Pleusidippe qu’il m’affranchisse.

DÉMONÈS. C’est bon.

TRACHALION. Et que votre fille l’en prie ; elle n’aura pas de peine à le décider.

DÉMONÈS. C’est bon.

TRACHALION. Et que j’épouse Ampélisca, quand je serai libre.

DÉMONÈS. C’est bon.

TRACHALION. Et que les effets me prouvent que j’ai rendu service à des gens reconnaissants.

DÉMONÈS. C’est bon.

TRACHALION. Toujours c’est bon ?

DÉMONÈS. C’est bon : je te rends la monnaie de ta pièce. Mais va-t’en vite à la ville, et reviens.

TRACHALION. C’est bon : je serai ici dans un moment. En attendant, préparez tout ce qu’il faut.

DÉMONÈS. C’est bon.

TRACHALION. Qu’Hercule le bénisse avec tous ses c’est bon dont il m’a rebattu les oreilles ! A tout ce que je disais : « c’est bon ! »


SCÈNE VII. — GRIPUS, DÉMONÈS.


GRIPUS. Pourrais-je vous dire deux mots, Démonès ?

DÉMONÈS. Qu’y a-t-il, Gripus ?

GRIPUS. C’est pour la valise ; si vous êtes sage, vous agirez sagement, vous garderez le bien que les dieux vous envoient.

DÉMONÈS. Tu trouves juste que je dise que l’argent d’autrui m’appartient ?

GRIPUS. Quand je l’ai trouvé dans la mer ?

DÉMONÈS. Tant mieux polir celui qui l’a perdu ; ce n’est pas une raison pour que la valise t’appartienne.

GRIPUS. C’est pour cela que vous êtes pauvre, vous êtes trop honnête et trop délicat.

DÉMONÈS. O Gripus, Gripus, dans sa vie l’homme rencontre bien des piéges qui l’abusent et le trompent. Il y a, ma foi, d’ordinaire une amorce : si on se jette avidement dessus, l’avidité vous fait tomber dans le panneau ; mais celui qui va avec circonspection, avec prudence, avec adresse, jouit longtemps et honnêtement du bien honnêtement acquis. C’est là, il me semble, un butin qui nous sera ravi, et la perte nous est plus profitable que la trouvaille. Quand je sais que ce qu’on m’apporte est à autrui, je le recélerais ? non, notre ami Démonès ne fera point cela. Le sage doit toujours bien prendre garde de ne tien mettre sur sa conscience. Quand j’ai eu du plaisir ail jeu, je ne me soucie pas du gain.

GRIPUS. J’ai vu dans le temps nos comiques dépiter de belles sentences dans ce genre-là, et l’on applaudissait à ces sages leçons qu’ils donnaient au public ; mais lorsque chacun de son côté était rentré chez soi, nul ne se conformait aux préceptes.

DÉMONÈS. Rentre, ne m’importune pas ; tiens ta langue. Je ne te donnerai rien, ne t’y trompe pas.

GRIPUS. Et moi je prie les dieux que tout ce qu’il y a dans cette valise, soit or, soit argent, se change en poussière. (Il s’en va.)

DÉMONÈS. Voilà ce qui fait que nous avons des vauriens d’esclaves. Si celui-ci avait rencontré un autre garnement, il aurait fait le vol avec lui de compagnie, et croyant prendre, il aurait été pris lui-même ; la capture entraînerait une autre capturé. Mais je vais, rentrer et faire mon sacrifice, puis je dirai qu’on mette aussitôt notre souper sur le feu.


SCÈNE VIII. — PLEUSIDIPPE, TRACHALION.


PLEUSIDIPPE. Répète-moi encore tout cela, mon cher cœur, mon petit Trachalion, mon affranchi, mon patron, que dis-je ? mon père. Palestra a donc retrouvé son père et sa mère.

TRACHALION. Oui.

PLEUSIDIPPE. Et elle se trouve ma compatriote ?

TRACHALION. Je le suppose.

PLEUSIDIPPE. Et je l’épouserai ?

TRACHALION. Je le soupçonne.

PLEUSIDIPPE. Estimes-tu, dis-moi, qu’il me la donnera aujourd’hui ?

TRACHALION. Je l’estime.

PLEUSIDIPPE. Et que je dois féliciter le père de cette reconnaissance ?

TRACHALION. Je l’estime.

PLEUSIDIPPE. Et la mère ?

TRACHALION. Je l’estime.

PLEUSIDIPPE. Qu’est-ce que tu estimes ?

TRACHALION. j’estime que ce que vous me demandez…

PLEUSIDIPPE. Mais combien l’estimes-tu ?

TRACHALION. J’estime…

PLEUSIDIPPE. Mais fais-toi acquéreur, ne te contente pas d’estimer toujours.

TRACHALION. C’est ce que j’estime.

PLEUSIDIPPE. Si je courais ?

TRACHALION. Accepté.

PLEUSIDIPPE. Ou si j’allais comme cela, tranquillement ?

TRACHALION. Accepté !

PLEUSIDIPPE. La saluerai-je aussi en arrivant ?

TRACHALION. Accepté.

PLEUSIDIPPE. Et son père aussi ?

TRACHALION. Accepté.

PLEUSIDIPPE. Et sa mère ensuite.

TRACHALION. Accepté.

PLEUSIDIPPE. Et après ? Si en arrivant j’embrassais le père ?

TRACHALION. Refusé.

PLEUSIDIPPE. Et la mère ?

TRACHALION. Refusé.

PLEUSIDIPPE. Et elle-même ?

TRACHALION. Refusé.

PLEUSIDIPPE. Malheur à moi ! il clôt les rôles. Il n’accepte plus maintenant quand je le veux.

TRACHALION. Vous êtes fou : suivez-moi.

PLEUSIDIPPE. Conduis-moi où tu voudras, mon patron.

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ACTE V.


SCÈNE I. - LABRAX.


Y a-t-il au monde un mortel plus malheureux que moi ? Pleusidippe vient de me faire condamner au tribunal ; on m’enlève Palestra : je suis ruiné ! On croirait vraiment que nous autres entremetteurs nous sommes les enfants de la joie, tant tout le monde se réjouit quand il arrive mésaventure à l’un de nous. Mais je vais retrouver dans le temple de Vénus cette autre fille qui est à moi ; que je l’emmène au moins, c’est tout ce qui me reste de ma fortune.


SCÈNE II. — GRIPUS, LABRAX.


GRIPUS, aux gens de la maison. Ah ! ma foi, vous ne verrez pas Gripus en vie jusqu’à ce soir, si on ne me rend la valise.

LABRAX. Je succombe ! chaque fois que j’entends parler de valise, c’est un coup de massue que je reçois dans la poitrine.

GRIPUS. Ce coquin-là est libre, et moi qui ai pris la valise dans mon filet et qui l’ai sortie de la mer, vous ne voulez rien me donner ?

LABRAX. Grands dieux, voilà des paroles qui me font dresser les oreilles.

GRIPUS. Je poserai, ma foi, des affiches avec des lettres longues d’une coudée : « Si quelqu’un a perdu une valise où il y a beaucoup d’or et d’argent, qu’il vienne la réclamer à Gripus. » Vous avez beau prétendre, vous ne l’aurez pas.

LABRAX. Par Hercule, il sait qui est celui qui a ma valise, à ce que je vois. Il faut l’aborder. Dieux, venez-moi en aide, de grâce.

GRIPUS, à quelqu’un de la maison. Pourquoi m’appelles-tu ? Je veux nettoyer cette broche ici, devant la porte, car elle est, ma foi, plutôt de rouille que de fer ; plus je la frotte, plus elle devient rouge, et si mince ! Cette broche-là est une fleur de printemps, elle s’en va dans vos mains.

LABRAX. Bonjour, l’ami.

GRIPUS. Que les dieux vous bénissent avec votre longue perruque.

LABRAX. Comment va ?

GRIPUS. On nettoie sa broche.

LABRAX. Et la santé ?

GRIPUS. Et vous ? seriez-vous médecin, par hasard ?

LABRAX. Non, j’ai une lettre de trop pour être médecin.

GRIPUS. Alors vous êtes mendiant[8] ?

LABRAX. Vous avez mis le doigt dessus.

GRIPUS. Aussi vous en avez toute la mine. Mais qu’y a-t-il pour votre service ?

LABRAX. La nuit passée, j’ai été saucé dans la mer. Mon vaisseau a fait naufrage, et j’ai perdu, hélas ! tout ce que j’avais.

GRIPUS. Qu’est-ce que vous avez perdu ?

LABRAX. Une valise qui contenait beaucoup d’or et d’argent.

GRIPUS. Et vous rappelez-vous ce qu’il y avait dans cette valise ?

LABRAX. Qu’importe, puisqu’elle est perdue ?

GRIPUS. Et si… ?

LABRAX. Parlons d’autre chose.

GRIPUS. Si je savais qui l’a trouvée ? je veux que vous me donniez le signalement.

LABRAX. Il y avait dans une sacoche huit cents pièces d’or, plus cent philippes à part dans un petit sac.

GRIPUS, à part. Beau butin, ma foi ! j’aurai une large récompense. Les dieux protégent le monde : je sortirai de là avec bénéfice. Je n’en doute pas, la valise est à lui. (Haut.) Continuez.

LABRAX. Un grand talent de bon argent dans un sac, puis un pot, un entonnoir, une coupe, une jarre, un vase à boire.

GRIPUS. Peste ! vous aviez là de fières richesses.

LABRAX. C’est un vilain et bien triste mot, j’avais, quand on n’a plus rien.

GRIPUS. Combien donneriez-vous à celui qui vous renseignerait, qui vous mettrait sur la trace ? Dites vite, lestement.

LABRAX. Trois cents doubles drachmes.

GRIPUS. Bagatelle !

LABRAX. Quatre cents.

GRIPUS. Sornettes !

LABRAX. Cinq cents.

GRIPUS. Noix creuse !

LABRAX. Six cents.

GRIPUS. Vous dites des pauvretés.

LABRAX. Je mettrai sept cents.

GRIPUS. Vous avez la bouche chaude ; vous voulez la refroidir, n’est-ce pas ?

LABRAX. J’irai jusqu’à mille.

GRIPUS. Vous rêvez.

LABRAX. Je n’ajouterai rien ; allez-vous-en.

GRIPUS. Voyons, écoutez. Si je m’en vais d’ici, je n’y serai plus.

LABRAX. Voulez-vous onze cents ?

GRIPUS. Vous dormez.

LABRAX. Dites alors combien il vous faut.

GRIPUS. Pour que vous ne soyez plus forcé d’ajouter toujours, ce sera un grand talent, mais pas une obole de moins. Dites donc oui ou non.

LABRAX. Je vois qu’il faut en passer par là. On donnera le talent.

GRIPUS. Avancez par ici ; je veux que Vénus reçoive votre parole.

LABRAX. Ordonnez tout ce qu’il vous plaira.

GRIPUS. Touchez l’autel de la déesse.

LABRAX. Je le touche.

GRIPUS. Il faut jurer maintenant par Vénus.

LABRAX. Jurer quoi ?

GRIPUS. Ce que je prescrirai.

LABRAX. Dites donc la formule que vous voulez ; car pour moi, je n’ai besoin de prier personne.

GRIPUS. La main sur l’autel.

LABRAX. Voila !

GRIPUS. Jurez de me compter l’argent le jour même où vous tiendrez la valise.

LABRAX. Soit.

GRIPUS. Vénus Cyrénéenne, je te prends à témoin…

LABRAX. Vénus Cyrénéenne, je te prends à témoin…

GRIPUS. Si cette valise que j’ai perdue dans mon naufrage…

LABRAX. Si cette valise que j’ai perdue dans mon naufrage…

GRIPUS. Est retrouvée intacte avec l’or et l’argent…

LABRAX. Est retrouvée intacte avec l’or et l’argent…

GRIPUS. Et rentre en ma possession…

LABRAX. Et rentre en ma possession…

GRIPUS. Alors Gripus ici présent… Dites, et touchez-moi.

LABRAX. Alors Gripus ici présent… Je le dis, Vénus, pour que tu entendes.

GRIPUS. Recevra de moi sur l’heure un grand talent d’argent.

LABRAX. Recevra de moi sur l’heure un grand talent d’argent.

GRIPUS. Et si vous trichez, ajoutez que vous priez Vénus de vous exterminer dans votre commerce et de vous perdre pour toujours. Et en tout cas que le souhait subsiste, quand vous aurez juré.

LABRAX. Et si je triche avec lui, Vénus, je te prie de rendre malheureux tous les gens de mon métier.

GRIPUS. C’est toujours ce qui arrivera, quand même vous garderiez votre parole. Attendez-moi ici, je vais aller chercher notre vieillard, et vous lui réclamerez tout de suite votre valise. (Il entre.)

LABRAX. Il aura beau me rendre ma valise, je ne lui dois pas une obole. C’est à moi à décider de ce qu’a juré ma langue. Mais motus ! le voici qui sort et qui m’amène le bonhomme.


SCÈNE III. - GRIPUS, DÉMONÈS, LABRAX.


GRIPUS, à Démonès. Suivez-moi, par ici… Où est-il, ce bandit ?… Hé ! là-bas, tenez ! voici celui qui a la valise.

DÉMONÈS. Je l’ai, je conviens que c’est moi qui la tiens ; si elle est à toi, reprends-la. Tout ce qu’il y avait dedans, on te le rendra intact. Prends, si elle est à toi.

LABRAX. Dieux immortels ! c’est bien la mienne. Salut, ma chère valise.

DÉMONÈS. Elle t’appartient ?

LABRAX. Belle demande ! Elle aurait été à Jupiter qu’elle n’en serait, ma foi, pas moins à moi.

DÉMONÈS. Tout y est en parfait état : seulement on en a retiré tout à l’heure une cassette avec des jouets qui m’ont fait retrouver ma fille.

LABRAX. Quelle fille ?

DÉMONÈS. Palestra, qui était à toi ; il s’est trouvé que c’est mon enfant.

LABRAX. Par Hercule, tant mieux ! puisque cela vous fait plaisir, je m’en réjouis.

DÉMONÈS. Je ne t’en crois guère.

LABRAX. Pour vous prouver que ma joie est sincère, je ne vous demande pas une obole pour elle, je vous en fais cadeau.

DÉMONÈS. Tu es trop honnête, ma foi.

LABRAX. Non, ma foi, c’est vous.

GRIPUS. Hé bien, l’ami, tiens-tu ta valise ?

LABRAX. Je la tiens.

GRIPUS. Dépêche-toi.

LABRAX. De quoi faire ?

GRIPUS. De me compter la somme.

LABRAX. Par Pollux, je ne te donnerai rien, je ne te dois rien.

GRIPUS. Qu’est-ce à dire ? tu ne me dois rien ?

LABRAX. Non, ma foi.

GRIPUS. Tu ne m’as pas juré ?

LABRAX. J’ai juré, et je jurerai encore si le cœur m’en dit. Le serment a été établi pour conserver, et non pour perdre ce qu’on a.

GRIPUS. Allons, donne-moi mon grand talent d’argent, coquin, parjure.

DÉMONÈS. Gripus, qu’est-ce que ce talent que tu lui réclames ?

GRIPUS. Il a fait serment de me le donner.

LABRAX. Cela me fait plaisir de jurer. Es-tu grand pontife pour me déclarer parjure ?

DÉMONÈS. Pourquoi t’a-t-il promis cet argent ?

GRIPUS. Il a juré, si je faisais rentrer cette valise en ses mains, de me donner un grand talent d’argent.

LABRAX. Donne-moi un juge à qui je puisse prouver que tu as contracté de mauvaise foi et que je n’ai pas encore mes vingt-cinq ans.

GRIPUS, montrant Démonès. Plaide par-devant celui-ci.

LABRAX. J’en veux un autre.

DÉMONÈS, à Labrax. Je ne souffrirai pas que tu la lui reprennes avant que je l’aie condamné. Lui as-tu promis l’argent ?

LABRAX. J’en conviens.

DÉMONÈS. Ce que tu as promis à mon esclave m’appartient de droit. Ne cherche pas à nous servir un plat de ton métier, tu n'y parviendrais pas.

GRIPUS. Tu pensais avoir affaire à un homme facile à attraper : mais il faut nous compter ici de l’argent de bon aloi, (montrant Démonès) que je lui verserai aussitôt pour qu’il m’affranchisse.

DÉMONÈS. Comme j’ai été obligeant pour toi, et que grâce à moi tout ceci t’a été conservé…

GRIPUS. Grâce à moi plutôt, ne dites pas à vous, ma foi.

DÉMONÈS. Tu feras bien de te taire… Il faut que tu m’obliges à ton tour ; un service en vaut un autre.

LABRAX. C’est donc une prière pour chose qui dépend de moi ?

DÉMONÈS. Je ferais de belle besogne, si j’allais à mes risques et périls prétendre sur ce qui t’appartient !

GRIPUS, à part. Je suis sauvé ; le maraud chancelle : c’est signe de liberté.

DÉMONÈS. Celui-ci a trouvé cette valise ; il est mon esclave. Je te l’ai conservée avec cette grosse somme.

LABRAX. Je vous remercie, et je ne m’oppose pas à ce que vous receviez le talent que je lui ai promis.

GRIPUS. Dis donc, c’est à moi qu’il faut le donner, si tu n’as pas perdu le sens.

DÉMONÈS. Te tairas-tu, à la fin ?

GRIPUS. Vous avez l’air de prendre mes intérêts, et c’est pour vous que vous plaidez. Sur ma foi, vous ne me ferez pas tort de ce talent, si je perds le reste du butin.

DÉMONÈS. Tu seras étrillé si tu ajoutes un seul mot.

GRIPUS. Eh ! tuez-moi si vous voulez ; je ne me tairai que si on me ferme la bouche avec un talent.

LABRAX, montrant Démonès. Il veille au grain pour toi ; silence !

DÉMONÈS. Viens un peu par ici, mauvais marchand.

LABRAX. Volontiers.

GRIPUS. Parlez tout haut, je ne veux pas de murmure ni de chuchoterie.

DÉMONÈS, à Labrax. Dis-moi, combien as-tu acheté cette autre fillette, Ampélisca ?

LABRAX. J’ai versé mille doubles drachmes.

DÉMONÈS. Veux-tu que je te propose un excellent marché ?

LABRAX. De tout cœur.

DÉMONÈS. Je partage en deux le talent.

LABRAX. Bon.

DÉMONÈS. Prends-en la moitié pour affranchir la petite, et donne l’autre moitié à celui-ci.

LABRAX. J’y consens.

DÉMONÈS. Pour cette moitié j’affranchirai Gripus, qui est cause que tu as retrouvé ta valise et moi ma fille.

LABRAX. C’est bien fait ; mille fois merci.

GRIPUS, s’approchant. Va-t-on bientôt me payer ?

DÉMONÈS. C’est réglé, Gripus : j’ai l’argent.

GRIPUS. Mais j’aime mieux l’avoir moi-même, ma foi.

DÉMONÈS. Tu n’as rien à prétendre ici, ne te fais pas illusion. Délie-le de son serment.

GRIPUS. Ah ! je suis perdu, si je ne me pends ; je meurs. Vous ne me jouerez plus jamais pareil tour.

DÉMONÈS. Soupe avec nous aujourd’hui, Labrax.

LABRAX. Soit ! l’offre me sourit.

DÉMONÈS. Suivez-moi tous deux à la maison. (Aux spectateurs.) Spectateurs, je vous inviterais aussi, mais je n’ai rien à vous donner, il n’y a pas de fricot au logis, et je crois bien que vous êtes engagés ailleurs. Mais si vous voulez applaudir fortement cette comédie, venez tous boire un coup chez moi dans seize ans. (A Labrax et à Gripus.) Vous autres, soupez ici tous les deux.

LABRAX. Volontiers.

DÉMONÈS, aux spectateurs. Applaudissez.



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Notes[modifier]

  1. Cet argument, qui est acrostiche, est attribué au grammairien Priscien.
  2. Expression proverbiale. Euripide, dans sa tragédie perdue d’Alcmène, décrivait l’ouragan de la nuit où Alcmène mit au monde les deux jumeaux.
  3. C’est-à-dire qu’ils ont perdu ce qu’ils avaient. Dans les sacrifices propter viam, on brûlait tout ce qu’on n’avait pas consommé.
  4. Les voyages d’Hercule n’avaient jamais-été entrepris librement, mais par les ordres d’Eurysthée.
  5. Manducus, sorte d’épouvantail aux longues dents et à la bouche largement fendue.
  6. Il croit que Palestra et Ampélisca sont encore auprès de lui.
  7. Joueur de cithare, du temps de Philippe de Macédoine. Il passa presque toute sa vie à courir de ville en ville.
  8. Jeu de mots sur medicus et mendicus.