Le Cabaret de la belle femme/Chapitre 6

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Albin Michel (p. 91-107).
LE PRISONNIER BÉNÉVOLE


Chaque fois qu’un fracas d’obus s’engouffrait dans la cave, faisant vaciller la flamme de la bougie, et que la voûte tremblait sous un écroulement, une voix amère répétait dans l’ombre :

— C’est ce qu’ils appellent être en réserve de deuxième ligne.

Et les autres territoriaux, prostrés, la gorge sèche, approuvaient d’un hochement de tête muet le camarade qui avait encore le courage de s’indigner. Entre deux salves de fusants, dont on entendait cingler au-dessus des ruines l’horrible coup de fouet, la même voix raillait.

— Oui, ils nous ont déniché le bon coin… Des hommes de notre âge, si ce n’est pas dégoûtant…

Et il se trouvait toujours un autre militaire grisonnant pour ajouter, du fond du cœur :

— Ah ! les salauds !

Cette exclamation, qui pouvait s’adresser aussi bien aux boches qu’à notre haut commandement, aux artilleurs, aux civils, aux embusqués de la C. H. R., et en général à tous les individus qui ne se trouvaient pas ce matin-là dans les caves de ce château d’Artois dont les 210 achevaient de pulvériser les derniers murs. Dès le début de l’attaque, ce village, que l’ennemi occupait depuis août 1914, avait été enlevé ; nos régiments, surpris de voir les Allemands reculer en désordre, poursuivaient leur avance, et toutes les jeunes troupes s’étant bientôt trouvées engagées, on avait dû faire appel aux territoriaux pour occuper le village reconquis. Abasourdis, les pépères avaient pris position sous un bombardement infernal, et n’ayant pas reçu d’ordres ils s’étaient répandus au hasard dans les caves et les abris où traînait encore le bagage ennemi : sacs au rabat de poil roux, petits biscuits, calots gris, boites de singe, cartes postales, tout un butin qu’on se disputait à l’aveuglette.

Le colonel avait tout de suite installé son poste de commandement dans une des caves du château et ses agents de liaison s’étaient entassés dans la cave voisine où ils attendaient leur tour de marcher. Ils se tenaient accroupis le long du mur, anxieux, comptant les secondes. Ce qu’ils guettaient, c’était moins le halètement précipité des obus que la voix de leur chef. Elle leur parvenait, coupante, par la porte entrebâillée :

— La liaison !

Et celui dont c’était le tour devait se lever, le cœur serré… Il fallait aller se mettre en liaison avec le régiment engagé ou bien retourner à la brigade chercher des ordres, et c’était une course à la mort que ces missions sous le bombardement. Certains cherchaient à résister : — Ce n’est pas à moi, grognaient-ils. Lui n’a pas encore marché !

Et prêts à tous les mensonges pour sauver leur peau, ils désignaient un camarade qui se mettait à protester. Chacun donnait son avis : « Si, c’est à lui… C’est pas vrai… », mais la voix : impatiente reprenait, un peu plus fort :

— Allons, la liaison…

Et le sergent, implacable, lisait un nom.

L’homme désigné n’avait plus qu’à glisser dans sa cartouchière le papier plié et il attendait une éclaircie entre deux salves pour s’échapper à travers les ruines qui fumaient.

Depuis un bon moment le colonel n’avait appelé personne et les soldats se rassuraient. Là-haut le pilonnage continuait, trouvant encore des choses à broyer dans ces décombres.

Soudain un soldat qui se tenait à l’entrée de l’escalier, bondit dans la cave en hurlant :

— Les boches !

Tout le monde se leva en bousculade. La surprise les effarait. Le colonel, qui avait entendu, s’était précipité, sans arme. D’autres, fébrilement, saisissaient leur Lebel. Le cycliste épaula son mousqueton, visant le jour.

— Ne tirez, nom de Dieu ! cria à temps le sergent.

Et encore interloqués, les territoriaux virent entrer deux prisonniers allemands que conduisait un chasseur à pied. Les yeux clignotants, abrutis, les boches cherchaient à distinguer quelque chose dans cette caverne, et un obus ayant éclaté tout près, ils s’écartèrent prudem ment de l’entrée, où un éclat pouvait cingler. Revenus de leur alerte, les territoriaux les regardaient sous le nez, plus curieux qu’hostiles. Le colonel chercha bien à les interroger, mais aucun ne comprenant le français, il dut y renoncer.

— Qu’on les conduise immédiatement à la brigade. ordonna-t-il. Deux hommes…

Et il rentra dans son bureau souterrain. La satisfaction des territoriaux était subitement tombée.

— C’est pas à moi ! dirent-ils à six en même temps.

Mais le sergent ne laissa pas la discussion s’engager, et, ayant consulté sa liste, il désigna les deux premiers.

Mahieu, qui savait bien que c’était son tour, rognonna tout de même, histoire de se soulager :

— J’en étais sûr… C’est toujours moi qui écope pour les autres…

Quant à Grandjean, que les autres surnommaient Grande Gueule, et qui le méritait bien, il associa les Allemands à son allégresse en leur grognant sous le nez :

— Est-ce qu’ils n’auraient pas mieux fait de crever, ces vaches-là…

Puis le ceinturon bouclé, le fusil à la bretelle, les deux soldats sortirent avec leurs prisonniers. Sitôt dehors, les Allemands effrayés s’étaient mis à courir, tournant parfois une tête peureuse vers la côte d’où leurs batteries bombardaient le village, et les territoriaux les suivaient en soufflant. — Vache de corvée, grognait Grandjean qui s’empêtrait dans une toiture. Vous faire conduire des boches sous ce marmitage-là… J’me marrerais qu’ils ne veuillent pas l’ouvrir quand on les interrogera… Ça leur apprendrait.

Et le gros Mahieu, dont la crosse battait la charge sur le bidon, répliquait d’une voix oppressée :

— Risquer pour ça la vie des bonhommes, c’est t’honteux.

Les Allemands filaient plus vite, le dos rond et la tête enfoncée, comme s’ils avaient trotté sous l’orage et ils précédèrent bientôt leurs deux gardes de plusieurs enjambées.

— Pas si vite, bon Dieu, pas si vite ! cria Mahieu. Mais ils ont donc bouffé du rat, ces salauds-là…

Les prisonniers ne semblaient pas entendre. Rendus fous par deux jours de bataille, ils allaient comme des bêtes forcées, la bouche, béante, les yeux hagards, poussés par la peur de périr sous leurs propres obus. Ils ne pensaient plus à rien, qu’à sortir de cet enfer.

— Mais regarde-les galoper, les deux cochons, haletait Mahieu dont la course devenait pesante. Hé ! les boches, pas si vite… Vous n’entendez donc pas ce qu’on vous dit ?

Grandjean, qui avait plus de souffle, nargua son camarade :

— Tu peux toujours gueuler, lui dit-il en pressant l’allure. Ils ne comprennent pas un mot.

— Eh bien, tu vas voir s’ils comprennent les coups de pied dans le cul ! — Je suis tranquille. Du train qu’ils vont, t’es pas près de leur mesurer les fesses. Hé ! bande de vaches, attendez-nous.

Mais les prisonniers restaient sourds. Ils allaient au plus court, escaladant les murs, sautant par-dessus les boyaux, enjambant les décombres, et les territoriaux, à bout de forces, hurlaient vainement derrière eux, sans pouvoir les rejoindre.

— S’ils n’arrêtent pas, fit enfin Mahieu épuisé, je leur fous un coup de flingue.

— T’es pas louf, proteste Grandjean. Et le général qui doit les interroger. Allons, mettons-en un coup, ils ont l’air de ralentir.

À chaque rafale de 88 ou de 130, les prisonniers s’écrasaient, laissant passer la volée d’éclats ; mais les territoriaux chaque fois arrivaient trop tard. Bientôt, les Allemands furent à vingt pas, puis à cinquante. Bientôt on ne vit plus que leur dos gris, de loin en loin, entre deux ruines. Puis ils augmentèrent encore leur avance et l’on ne vit plus rien… Ils avaient disparu, courant vers l’arrière.

— Ils doivent être dans la grange brûlée, fit Grandjean.

Ils y coururent. Elle était vide. Grande Gueule se fâcha :

— C’est de ta faute… Agent de liaison de mes fesses… J’m’en fous, je le dirai au colon… Viens, ils ont filé à gauche.

Et ils se lancèrent, au hasard, sur la piste de leur gibier. Autour d’eux les obus tombaient, amassant sur le village leur fumée noire ou verte, tour à tour âcre et surette.

— Ça ne sert pas de s’engueuler, geignait Mahieu écarlate… Ça serait affreux qu’on les perde… Ben on pourrait se mettre la corde pour les permissions… Où qu’ils sont passés, bon Dieu !

Le bombardement devint soudain si violent qu’ils durent s’arrêter, blottis entre les ruines. Ils virent devant eux un grand mur s’abattre dans le coup de tonnerre d’un 210. Percutants et fusants se fracassaient. Des geysers de pierres broyées jaillissaient des décombres. Ce fut un instant de vertige.

— Ils ont dû se planquer, fit Grandjean lorsqu’il reprit ses esprits. Profitons-en. Grouille…

Ils repartirent, courbés, l’arme à la main. Ils tournèrent, sautèrent, battirent les ruines, et tout à coup, comme ils allaient y renoncer, ils aperçurent, glissé sous un tas de gravats, un dos gris qui se cachait. C’était un des prisonniers.

— Bon Dieu, on les tient ! beugla Mahieu.

— Où qu’est ton copain ? interrogea Grandjean.

L’autre les regarda avec des yeux stupides, sans comprendre. Puis il hocha la tête et dit simplement : « Pas bon… », ce qui devait, dans son esprit, suffire à apprécier les événements.

— Ton ami, insista Mahieu. Ton camarade ? Kamerade…

Le prisonnier, résigné à son ignorance, n’essayait pas de comprendre.

— Ya, fit-il complaisamment, Kamerades… — Quelle nouille, éclata Grandjean en se redressant.

Puis, semblant se désintéresser de tout, il ajouta :

— Enfin, moi, je m’en fous, j’ai retrouvé le mien.

Mahieu tourna vers son ami un visage où l’on pouvait lire de la stupeur et de l’indignation.

— Le tien, fit-il. T’auras tout de même pas le culot de dire que c’est le tien ?

— Non, je me gênerai, nargua Grandjean… Tu crois peut-être que je le reconnais pas ; n’essaye pas de me bourrer le crâne, va. Cherche plutôt ton Boche de ton côté et passe la main.

La voix bonasse de Mahieu s’étrangla.

— Écoute, fit-il en se contenant, ne me pousse pas à bout. Tu sais bien que c’est le mien. Regarde sa gueule. Est-ce que le tien avait c’te moustache-là ?

— J’te dis que c’est le mien, s’entêta Grandjean.

— Eh bien, tiens, demande-lui, au Fritz. On verra, proposa loyalement le pépère.

Et se penchant vers l’Allemand toujours tapi dans son trou, il invoqua naïvement son témoignage en recourant à l’idiome petit nègre qu’emploient les grandes personnes pour parler aux enfants :

— Toi, tu es bien prisonnier à moi, lui dit-il d’un air engageant. Avec moi tu étais. Tu me reconnais ?

— Ya, répondit le prisonnier qui ne compre nait toujours pas, mais tenait à ne contrarier personne.

Grandjean ne laissa pas à son camarade le temps de triompher.

— Hé ! Boche, intervint-il en secouant l’homme en gris. C’est pas moi qui t’as amené ? Dis-y voir…

— Ya, fit encore l’autre du même air réfléchi.

Mahieu, fort de son bon droit, jugea inutile de poursuivre.

— C’est pas tout ça, dit-il d’un ton résolu, c’est le mien, je l’emmène.

Et il tira le prisonnier par la manche pour le faire lever. Grandjean eut un mouvement de colère.

— Ah ! n’y touche pas, éclata-t-il.

— Fous-moi la paix ! riposta l’autre.

— Laisse-le, Mahieu… J’te préviens, ça va faire du vilain.

Dressés tout pâles l’un devant l’autre, ils se défiaient d’une voix rauque, les poings crispés. Grandjean, qui dominait son camarade de la tête, bouscula Mahieu qui leva la main… Ils allaient s’empoigner, quand le prisonnier, comprenant confusément ce qui se passait, se jeta entre eux. Il avait saisi Grandjean par son ceinturon, Mahieu par le bras, et il les écartait l’un de l’autre en bredouillant des supplications plaintives dont ils ne comprenaient pas un mot. Sentant qu’on les retenait, les soldats exagéraient leur fureur, et par-dessus le dos gris larmoyant, ils s’injuriaient. — Feignant ! T’as donc rien dans le bide, beuglait Grandjean.

— Tu me fais pas peur, s’égosillait Mahieu tout blême… T’es qu’un grand voyou…

Cette fois, Grandjean se dégagea, et de toutes ses forces il porta un large coup de poing que l’autre para comme une taloche, en levant le bras. Aussitôt, se sentant le moins fort, Mahieu ramassa une grosse brique.

Il allait la lancer quand une voix conciliante, une voix mielleuse et peinée sembla sortir de terre.

— Allons, messieurs, disait-elle, vous n’allez pas vous battre…

Ahuris par cette intervention souterraine, les deux territoriaux baissèrent les yeux. À ras de terre, dans les décombres, encadré par le soupirail d’une cave, ils aperçurent une tête blanche et molle d’Allemand coiffée d’un calot sans forme, ni couleur qui cachait à moitié les oreilles et descendait jusqu’aux sourcils. Cette grosse boule de suif leur souriait aimablement.

— Se disputer pour un prisonnier, allons donc, leur reprochait doucement le Prussien. Est-ce sérieux ? Un de perdu, dix de retrouvés… Il vous en manque un, eh bien ! emmenez-moi…

Grandjean, le premier, recouvra ses esprits.

— Qu’est-ce que tu fous là ? sale gueule, demanda-t-il en se penchant curieusement vers le soupirail.

Un sourire de ravissement élargit la bouche de l’Allemand.

— Ça semble bon d’entendre parler français, soupira-t-il… Eh bien, vous voyez, messieurs, je suis caché dans une cave, blessé à la jambe. J’y suis depuis que vous avez pris le village ; heureusement, ma musette était pleine… J’attendais pour sortir que ça bombarde moins… Et puis, j’avais un peu peur de partir à l’arrière sans escorte ; une mauvaise rencontre, un Sénégalais qui vous aperçoit, sait-on jamais…

Mahieu écoutait bouche bée.

— Mais, dis donc, fit-il, tu parles bien français.

— Et comment, répondit le prisonnier flatté… Avant la guerre, j’habitais Paris. J’étais garçon chez Hans…

— Connais pas, avoua le pépère. Je suis de Sotteville.

Le Boche fit une légère grimace.

— Oui, dit-il, du bout des lèvres : la campagne… Enfin ça fait tout de même plaisir de se retrouver… Maintenant, vous allez m’aider à sortir de là. L’escalier est bouché, il n’y a plus que ce soupirail.

Compatissants, les deux soldats s’agenouillèrent et commencèrent par déplacer les lourds moellons qui obstruaient l’ouverture. Lorsque le jour fut suffisant, ils prirent le gros Allemand sous les bras, et aidés par le premier prisonnier, qui tirait son camarade par la tête, sans entendre ses plaintes, ils parvinrent à sortir le blessé qui geignait. Il était touché légèrement, à la cuisse.

— J’ai soif, leur dit-il. Je n’ai rien bu depuis hier. Je vous en prie, donnez-moi à boire. Mahieu hésita un instant : il lui restait tout juste un quart de café dans son bidon. Son bon cœur l’emporta et il tendit son bidon à l’Allemand. Le blessé but d’un trait, sans respirer. Puis il murmura :

— Ça va mieux… maintenant vous allez m’aider, je ne pourrai jamais marcher tout seul.

— Appuie-toi sur l’épaule de ton copain, conseilla Grandjean.

— Non, j’aime mieux sur vous, il est trop brutal. Et puis, il va trop vite.

L’autre, en effet, reprenait déjà sa course, effrayé par les obus qui s’étaient remis à pleuvoir. Grandjean le héla :

— Dis donc, la gourde, c’est-y qu’une gonzesse t’attend que tu mets les bouts de bois à c’t’allure-là ?

Le blessé eut un petit rire.

— Il ne comprend pas, voyons, fit-il… Je vais lui traduire, tu vas voir… D’une voix rogue, il lança quelques mots, et aussitôt son camarade ayant tourné la tête se mit à leur pas. Dix fois, les territoriaux se seraient perdus dans ce dédale fumant, mais leur prisonnier connaissait bien le village que son régiment avait occupé des mois, et il les guidait habilement, soupirant parfois, lorsqu’il passait devant des ruines.

— Une si belle église… une si belle ferme… misère !

Il avait un air si malheureux pour dire cela avec de gros soupirs que Grandjean, le guignant de côté, se demanda plusieurs fois s’il n’exagérait pas son affliction et ne se moquait pas d’eux. Mahieu, lui, n’y voyait pas malice et trouvait ce Prussien « bien convenable ».

Comme ils se prenaient les pieds dans de la ferraille tordue, le prisonnier leur dit du même ton désolé :

— Ce sont les rails du tramway. On ne le dirait jamais, eh bien, vous êtes dans la grand’rue, une rue magnifique… C’est dommage… Ces pays-là, on ne pourra jamais les reconstruire, on ne pourra même pas déblayer, c’est ruiné pour toujours… Ah ! oui, c’est un grand malheur…

Puis, comme il sentait Grandjean mécontent, il le félicita avec adresse sur sa façon de parler, lui jurant qu’il l’aurait pris pour un Parisien ; ce qui suffit à rasséréner le gars normand.

De loin en loin, leur groupe croisait des soldats qui parcouraient les ruines, agents de liaison, blessés légers, sapeurs du génie.

— Oh ! qu’il est laid, criaient-ils en regardant l’Allemand. Sa mère a accouché d’un veau.

L’autre répliquait en souriant :

— Et ta sœur ?

Et il lançait ces mots avec un tel accent de faubourg que les soldats se retournaient sur lui, interloqués, et le regardaient s’éloigner sans rien trouver à répondre.

Ils arrivèrent enfin à nos tranchées de départ et s’engagèrent dans les boyaux. Puis ils prirent la route, bordée d’arbres aux troncs mâchonnés, et parvinrent au poste de commandement de la brigade, installé dans un abri bétonné.

Grandjean, qui s’attendait à recevoir des compliments du général en personne, se présenta fièrement au premier officier dont il remarqua le brassard brodé or. Main au casque, il fit militairement claquer les talons, comme un soldat de l’active :

— Deux prisonniers boches, mon capitaine. Ils n’ont pas été interrogés. Il y en a un qui a l’air très dessalé…

Mais cela parut ne produire aucun effet sur l’officier qui répondit :

— Plus tard… Conduisez-les avec les autres, à l’entrée du village, dans la ferme à droite.

Un peu décontenancé, Grandjean rejoignit son trio, et ils se rendirent à la ferme indiquée. Une quarantaine d’Allemands étaient parqués dans une grange, sous la garde d’un seul soldat. Accroupis en tailleurs, adossés au mur ou bien étendus sur la paille ils mangeaient de bon appétit et devisaient gaiement, ne semblant pas autrement affectés d’être éloignés du champ d’honneur.

Du même regard d’envie, les deux Français contemplèrent les boîtes de singe, les seaux de vin, les boules fraîches, et ils se sentirent la bouche humide.

— M… ! s’exclama Grandjean. Ils se la coulent douce, les gars…

Leurs prisonniers, déjà, avaient retrouvé des camarades et ils se serraient les mains, poussaient des cris de joie. Puis le blessé leur parla en allemand, et tous tournés vers les territoriaux se mirent à rire aux éclats. Grandjean, susceptible, fronça les sourcils.

Mahieu, moins subtil, regardait toujours le seau de vin avec convoitise, tout en s’épongeant le front. Il fit ensuite claquer sa langue sèche, ce qui se comprend dans tous les idiomes, et n’y tenant plus il demanda à son blessé, en lui montrant le seau :

— Il n’y aurait pas moyen, des fois ?.. C’est qu’il fait soif. Et comme je t’ai donné ce qui me restait de café…

Le prisonnier, qui s’était confortablement assis sur un tas d’herbes sèches, étendant sa jambe endolorie, le regarda avec un doux sourire :

— Impossible, mon bon vieux. Je regrette, mais il y a juste nos parts, surtout qu’il va en arriver d’autres, vous avancez si vite… Moi je ne demanderais pas mieux, mais les camarades ne voudraient certainement pas, tu comprends ? Il se tailla une large tranche de pain, sortit une sardine de son bain d’huile avec la pointe de son couteau et tout en mâchant sa première bouchée, il continua :

— Vous n’avez pas de veine, toi et ton copain… Il faut que vous retourniez vous mettre ça en première ligne, c’est moche. Je vous plains, mes pauvres gars, surtout que notre artillerie va vous bombarder dur, je vous préviens. Tous les points ont été repérés d’avance, et il est arrivé du 305 autrichien qui vous retourne des abris à dix mètres sous terre… Le massacre, quoi. Ah ! vous allez en baver… Il soupira tristement et but une gorgée, pour faire couler sa peine. Grandjean, qui s’était rapproché, le regardait de travers. Le prisonnier reprit en hochant la tête :

— Ceux qui en reviendront auront de la veine… Pour nous, tu vois, la guerre est finie… Nous allons partir dans un camp, en Bretagne ou dans le Midi. J’aimerais mieux le Midi, j’adore le soleil. Comme je parle bien français, on m’emploiera sûrement au bureau. Ah ! pour être peinards, nous allons être peinards, c’est bien notre tour. Nous serons mieux là-bas qu’ici à passer le prochain hiver dans la boue… Et encore, vous n’avez rien vu, si on vous envoie à Verdun, vous allez déguster quelque chose, je vous avertis. C’est le secteur de la mort.

Les autres prisonniers s’étaient rapprochés, quelques-uns comprenaient peut-être, et ils écoutaient leur camarade avec des sourires irritants.

— Enfin, conclut le blessé, mi-compatissant, mi-railleur, je ne veux pas vous retenir, le devoir vous attend… Allez-y et bonne chance… Attention aux 130 surtout, il n’y a rien de plus traître…

Mahieu fronçait les sourcils, commençant à soupçonner quelque chose. Grandjean, lui, avait serré les poings, et un instant il eut la tentation d’envoyer rouler ce gros sac gris d’un coup de soulier. Mais à cause de la sentinelle, il se retint.

— Viens, dit-il dédaigneusement à Mahieu, laissons ces vaches-là ! Et ils sortirent. L’herbe de l’enclos était râpée comme un vieux tapis, usée par des milliers de godillots. Sur toute la ligne, le roulement du bombardement continuait.

— Ils se foutaient de nous, hein ? interrogea Mahieu pas encore certain d’avoir compris.

Grandjean ne répondit pas. Il restait songeur au milieu du courtil le front barré d’un pli soucieux, sous la visière du casque. Puis, lentement, un sourire heureux naquit sur son visage. Une idée lui était venue.

— Ne bouge pas, dit-il à son camarade. Tu vas voir leurs gueules.

Il fit demi-tour, poussa la porte de la grange et dévisagea les prisonniers sans une parole, avec un air si grave qu’ils en parurent incommodés. Puis, d’une voix solennelle, il leur apprit :

— Mes pauvres vieux, un sale coup qui vous arrive. Tu peux leur traduire, toi… Des Allemands ont achevé de nos blessés dans le chemin creux, alors, par représailles, on vous fait tous fusiller dans une heure.

Le blessé, livide, avait traduit en quelques mots terribles, et les prisonniers se regardaient, anéantis, muets. Un se mit à pleurer.

— Rien à faire, mes pauvres gars, soupira Grandjean, c’est la guerre.

Et après un petit signe de tête désolé à son blessé, il referma tristement la porte. Une jubilation infinie éclairait son visage.

— Viens, dit-il à Mahieu qui riait silencieusement. Maintenant ils boiront peut-être tout de même le pinard, mais tu peux être sûr qu’ils ne toucheront pas aux sardines…