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Le Canard qui mange cinq de ses frères et qui est mangé à son tour par un colonel

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Le Canard qui mange cinq de ses frères, et qui est mangé à son tour par un colonel.

1789



Le Canard qui mange cinq de ses frères,
et qui est mangé à son tour par un colonel
1.

J’ai connu très particulièrement, mon cher oncle, un colonel au service de Hollande, fort gourmand, et même un peu goulu ; ce brave militaire avoit imaginé une manière peu commune de manger des canards excellens, et voici quelle etoit sa methode :

Ce fier Batave faisoit chercher six canetons, que l’on plaçoit dans un endroit où ils pouvoient barboter à leur aise, et trouver de quoi s’empifrer comme des chanoines. Lorsque le gourmand s’appercevoit que sa troupe choisie commençoit à avoir une demarche lourde et embarrassée, il examinoit avec soin celui qui avoit le mieux profité, et, quand il voyoit qu’il y en avoit un qui avoit un ventre qui touchoit presque à terre, il lui attachoit un ruban rouge à la patte. Le cuisinier savoit ce que cela vouloit dire, et, en consequence, le lendemain, il prenoit un des cinq compagnons, le tuoit, le plumoit, le coupoit par morceaux, et le faisoit manger par celui qui avoit été honoré du cordon. Cet honnête frère auroit fort bien expedié dans un jour toute la chambrée ; mais comme ce n’etoit pas tout à fait pour lui faire fête qu’on le nourrissoit de cette façon, on avoit soin de lui menager sa bonne fortune, et ordinairement ce n’etoit que le neuf ou le dixième jour qu’il avaloit le dernier.

Le mangeur avoit son tour ; mais sa destinée etoit plus noble, puisqu’il étoit reservé pour la bouche du colonel : aussi, avant d’être sacrifié, il avoit l’avantage d’être loué par l’etat-major du regiment ; j’en ai même vu quelques-uns qui ont eté assez heureux pour paroître au gala couronnés avec autant d’eclat que l’echappé des isles Sainte-Marguerite.

Mais, mon cher neveu, me direz-vous, qu’ont de commun vos canards et votre colonel hollandois avec les affaires importantes que nous traitons dans ce moment ? Le voici, mon cher oncle :

J’etois hier au soir au Jardin du Roi, lorsqu’un petit chirurgien qui arrivoit de Versailles nous dit : « Messieurs, je vous apporte une nouvelle bien singulière : on assure que MM. les évêques deputés sont convenus de manger chacun par jour un curé ; et, d’après le calcul de M. de Lalande, ces prélats avaleront les derniers le 12 de ce mois2. Or, s’il est vrai, comme je n’en doute pas, que messeigneurs, après avoir empifré nos bons pasteurs, les croquent, j’ose me flatter que vous ne révoquerez pas en doute la petite friandise de mon colonel hollandois, puisque, par sa nature, un canard, à ce que disent les Italiens, est comme un cardinal, c’est-à-dire un animal vorax et rapax. »

Réponse de M. le Curé à son neveu.

Vous avez cru, mon cher neveu, me faire une plaisanterie ; eh bien, il faut que je vous avoue que nous avons parmi nous beaucoup de canetons, et qu’à l’exception de quatre ou cinq de nos prélats députés, les autres cherchent à nous faire barboter et à nous empifrer. Je connois même plusieurs de mes confrères qui, après avoir mangé deux ou trois de leurs camarades, ont été avalés par nos messeigneurs ; mais, Dieu merci, jusqu’à présent, on n’a pas encore enlevé de mes ailes une seule plume. Je lis tous les matins mes instructions, et je dis : Louis XVI t’a rendu tes droits ; souviens-toi que le curé de V...... est assis à côté de ce pontife orgueilleux, qui, l’année dernière, le faisoit attendre deux heures dans son anti-chambre, qui croyoit qu’il étoit du bon ton de ne pas l’admettre à sa table, et qui souvent, sans vouloir l’écouter, le renvoyoit à un jeune grand vicaire, nourri de vanité, pétri de suffisance et moins instruit qu’un enseigne des gardes françoises. Rappelle-toi que la dignité de ton sacerdoce ne te permet aucune complaisance, et que tu ne dois jamais oublier que le Roi te regarderoit comme le plus vil des esclaves, si après avoir eu la bonté de rompre tes chaînes, tu les reprenois. Soyez donc, mon cher neveu, tranquille sur mon sort, et dites à votre carabin que je ne permettrai pas qu’on m’attache le ruban à la patte, quand bien même l’on me flatteroit de l’honneur d’être croqué par une éminence.

Nous avons, vous et moi, deux tâches bien difficiles à remplir : si vous tuez votre malade, c’est pour toujours ; et moi, si je n’ai pas soin de son ame, il est perdu pour l’éternité. Travaillons donc avec zèle, et marchons avec fermeté et courage chacun dans notre état.

Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.



1. Cette pièce singulière, qui sous son titre burlesque cache une sorte d’apologue dont le sens avoit alors une grande portée, date des premiers temps de l’Assemblée constituante. Nous l’avons trouvée à la Bibliothèque impériale : V. Catalogue de l’histoire de France, t. 2, p. 528, nº 1767. Il n’étoit pas rare, à l’époque de Necker et de Calonne, de voir personnifier sous la piètre figure de dindons ou de canards plumés et prêts à mettre en broche, le non moins piètre sort des gens frappés par les impôts. Ainsi, c’est alors qu’on avoit mis en vers la parabole de ces misérables volatiles, consultés pour savoir non pas s’ils seroient mangés, mais à quelle sauce ils devroient l’être. V. Sallier, Annales françoises, 1re édit., p. 62, note. On en avoit fait aussi une caricature assez amusante, dont voici la légende : c’est Calonne, sous la figure d’un singe à la tribune, qui préside et qui parle ; ce sont les canards et les dindons qui répondent : « Mes chers administrés, je vous ai assemblés pour savoir à quelle sauce vous voulez être mangés. — Mais nous ne voulons pas être mangés du tout ! ! ! — Vous sortez de la question !… » (A. Challamel, Histoire musée de la Révolution, 3e édit., p. 11–12.) — De toutes ces facéties, au crayon et à la plume, celle que nous donnons ici n’est pas la moins curieuse. Il en fut fait plus tard une contrefaçon par un journaliste belge, Norbert Cornelissen, le même « qui, pendant cinquante ans, dit M. de Reiffenberg, eut, comme Diderot, de l’esprit pour tout le monde, et défraya la ville de Gand de discours, d’improvisations, de notices, de programmes, etc. » (Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique, 1850, p. 28.) Un jour il publia qu’on venoit de faire une expérience intéressante bien propre à constater l’étonnante voracité des canards : « On avoit, écrit-il, réuni vingt de ces volatiles ; l’un d’eux avoit été haché même avec ses plumes et servi aux dix-neuf autres, qui en avoient avalé gloutonnement les débris ; l’un de ces derniers à son tour avoit servi immédiatement de pâture aux dix-huit suivants, et ainsi de suite jusqu’au dernier, qui se trouvoit par le fait avoir dévoré ses dix-neuf confrères, dans un temps déterminé très court. » C’est tout à fait notre histoire, avec cette différence que, dans la pièce de 1789, le mangeur finit par être mangé et que le massacre de canards n’est pas aussi considérable ; l’un dans l’autre, il n’y en a que six plumés et dévorés. L’écrivain belge, qui attribue l’invention à Cornelissen, ajoute : « Cette petite histoire fut répétée de proche en proche par tous les journaux et fit le tour de l’Europe. Elle étoit à peu près oubliée depuis une vingtaine d’années, lorsqu’elle nous revint d’Amérique, avec tous les développements qu’elle n’avoit point dans son origine, et avec une espèce de procès-verbal de l’autopsie du dernier survivant, auquel on prétendoit avoir trouvé des lésions graves dans l’œsophage. On finit par rire de l’histoire du canard, mais le mot resta. » L’étymologie nous sembleroit curieuse et acceptable si nous ne savions que dès le 16e siècle on disoit, dans le sens de mentir : vendre ou donner un canard à moitié, et pour menteur : un donneur de canards. V. Les Néapolitaines de Fr. d’Amboise (anc. Th., t. 6, p. 301) ; Cotgrave, cité par Oudin, Curiositez françoises, au mot Canard. V. aussi la Comédie de proverbes, acte 3, sc. 7 ; Venéroni, Dictionnaire françois–italien, 1723, in-4, au mot Canard ; et surtout Francisque Michel, Études de philologie comparée sur l’argot, p. 88.

2. Il est fait allusion ici aux discussions élevées dans le sein de l’Assemblée constituante au sujet du sort des curés, dont un grand nombre fut piètrement réduit à la portion congrue, tandis que le magnifique traitement des évêques étoit maintenu et que plusieurs de leurs pareils continuoient à s’engraisser en d’opulents bénéfices. V. le Moniteur du 23 au 28 sept. 1789. Sélis, dans son intéressante brochure : Lettre d’un grand vicaire à un évêque sur les curés de campagne, in-8 de 32 pages, 1789, met en regard le sort d’un curé à portion congrue et celui d’un curé voisin dont le bénéfice vaut 10,000 fr.