Le Vray Discours des grandes processions qui se font depuis les frontières de l’Allemagne jusques à la France

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Le vray Discours des grandes Processions qui se font depuis les frontières de l’Allemagne jusques à la France, dont jamais n’en fut faicte de semblable.

1584




Le vray Discours des grandes Processions qui se font depuis les frontières de l’Allemagne jusques à la France, dont jamais n’en fut faicte de semblable, et comme plus amplement vous sera monstré dans le discours. À Paris, 1584.
In-8.

Les grandes ceremonies qui se sont faictes depuis deux mois ençà dedans les frontières des Allemaignes, où se sont assemblez une grande quantité de personnes, voyant les signes de feu qui se sont apparus tombans du ciel sur deux montaignes du mesme pays1, le feu estant si aspre et vehement, dont le pauvre peuple fut si estonné et effrayé, qu’ils ne sçavoient que faire ne que dire, sinon que de se mettre en prières et oraisons pour invoquer la grâce et misericorde de Dieu. Ils se sont tous mis tant hommes que femmes et petits enfans, se sont habillez bien simplement, de quoy sur eux portoient de beaux linges blancs, depuis le dessus de leur teste jusques aux pieds ; lesquels avoient, autant grands que petitz, des croix en leurs mains, dont il y avoit des petits chandeliers là où estoient des cierges2, cheminans tous en grande devotion, portant le Sainct-Sacrement de l’autel, par dessus lequel y avoit un beau ciel blanc, qu’ils portoient tant de jour que de nuit, chantant fort melodieusement de beaux cantiques et oraisons. Estans en nombre de quatre mille personnes, se recommandans à la grace et misericode de Dieu, sont allez en grandes processions dedans les Ardennes3, à M. sainct Hubert4, y faisant leurs bonnes prières et oraisons dans son eglise, où ils feirent chanter bien honorablement une grande messe, laquelle oyant tous les pelerins étoient prosternez à genoux. Ayant faict leurs prières, ont prins congé de Messieurs du dit sainct Hubert et prins leur chemin à Monsieur sainct Servais5, qui est une fort bonne place et digne de memoire, y faisant aussi leurs prières en la forme sus dite. De là ont reprins leur chemin à Sainct-Nicolas en Lorraine6, où ils auroient fait leurs devotions, tenant chacun en leurs mains un cierge allumé, durant le service divin. Tellement que les habitans du dit lieu de Saint-Nicolas en Lorraine les receurent fort honorablement, leur presentant de leurs biens. Ils remercièrent les dits habitans, mais ce neantmoins, pour ce que l’obscurité de la nuit les pressoit, furent contraints d’y demeurer jusques au lendemain matin, prenant congé d’eux en les remerciant très humblement de leurs biens ; de là s’en sont retournez en leur païs. Ce fait, les dits habitans du dit Sainct-Nicolas, quatre jours après, se sont assemblez avec ceux de leurs lieux circonvoisins, jusques au nombre de sept mil personnes, ayant des habits blancs et des croix semblables aux autres estrangers cy dessus declarés, et chantans aussi beaux cantiques et oraisons, et portant bannières, croix, torches et cierges allumés, et de ce conduisant le Sainct Sacrement de l’autel dessous un beau ciel blanc que portoient les quatre principaux de la ville de Sainct Nicolas en la dite Lorraine, faisoient leurs prières et oraisons en invocquant la grace de Dieu et de sa sainte mère. De là ont prins leur chemin à monsieur sainct Marcou7, faisants leurs prières et devotions, à leur manière accoustumée. Le lendemain, qui estoit le jour de la Nostre-Dame de my-aoust, se sont acheminez à Notre-Dame de Liesse8, où estantz arrivez feirent celebrer une belle messe à la louange de Dieu et de Nostre-Dame de Liesse. Durant le service de laquelle ilz estoient tous à genoux, tenantz en leurs mains joinctes chacun leur croix et cierges allumez, rendant graces à Dieu et à nostre Dame de Liesse, qu’il les vueille preserver et garder de telle fortune que celle dont ils ont ouy reciter aux pelerins d’Allemaigne. Laquelle chose faite, ont prins leur chemin passant près la ville de Reims en Champagne pour aller droit à Nostre-Dame de l’Espine9, près la ville de Chalons, en la dite Champagne. Les habitans d’icelle ville voyant la devotion en quoy ils estoient versez, eulz esmeuz de compassion, les prierent fort si c’estoit leur plaisir de passer par la dite ville de Chalons, qu’ils les recevroient fort honorablement, dont les dits pelerins les remercièrent, disant qu’ils avoient affection d’eux en retourner en leur pays, pensant avoir accomply leur voyage, et ne vouloient entrer en la dite ville, de peur de retarder leur voyage, auquel ils avoient donné fin. Ce que voyans les habitans de la dite ville de Chalons, se retirèrent dedans icelle, en prenant congé d’eux ; les aucuns se prindrent à plourer de la compassion qu’ils avoient de les veoir en si bon ordre, prière et devotion, tellement que dès là les dits pelerins prindrent leur chemin pour retourner en leurs païs. Après la departie des dits pelerins, les habitans de Chalons se sont resoluz de faire semblable procession comme eux, avec ceux de leurs lieux circonvoisins, presque de dix lieux à la ronde, marchants nuds pieds, chantans à haute voix de fort beaux cantiques à la louange de Dieu et de la Vierge Marie ; faisantz laquelle procession prindrent leur chemin droict à Nostre Dame de Lespine, où ilz feirent leurs prières et oraisons. De là prindrent leur chemin à Nostre-Dame de Liesse, où ils feirent aussi de mesme façon, et puis s’en allèrent en la dicte ville de Reims, le premier dimanche de septembre, au nombre de douze mille personnes ; beaucoup desquelles estans de la religion pretendue reformée furent convertis à celle des catholiques10, où ils feirent leurs prières et devotions dedans l’église Nostre-Dame, entre lesquels estoient plusieurs de la ville de Vitry le Bruslé, de la dite religion pretendue reformée, qui tous ensemble chantoient melodieusement en la dite eglise de fort beaux cantiques, dont messieurs les habitans de la ville de Reims, les voyans en si bon ordre, les receurent bien honorablement et leurs presentèrent de leurs biens, les larmes leur tombans des yeux de crève-cueur qu’ils avoient par leur compassion de les veoir faire telles prières et oblations, avec oraisons fort pitoiables, et ny avoit hommes ny femmes et enfans qui ne plourassent à grosses larmes ; et depuis ces choses faictes, les dits pelerins s’en retournèrent en leurs pays, et le dimanche mesme se trouva une grosse assemblée de monde qui arriva dez le matin dans Saint-Fiacre en Brie11, laquelle estoit en nombre dix huict cens personnes, lesquelles feirent chanter une belle grande messe, faisans leurs prières et devotions ainsi que les autres pelerins dont est faict mention cy dessus ; le service divin de laquelle messe estant accomply, elles allèrent prendre leur refection, puis après prindrent leur chemin à tirer droict dans la ville de Meaux, sur les cinq heures du soir, dont depuis leur arrivée s’en allèrent à la grande eglise, où ilz feirent leurs oraisons et oblations devant la châsse de monsieur saint Fiacre, chantans tous de beaulx cantiques ensemblement ; dont messieurs les habitans de la ville de Meaux, voians leur procession si honorable, les retindrent une nuict en les traitant bien honnestement de leurs biens, chacun selon son pouvoir ; le soir estant venu, prindrent congé de messieurs de la dite ville de Meaux, reprenans leur chemin droit à Chateau-Tierry, d’où ils estoient. Le jeudy ensuyvant, sur les trois heures après midy, arriva encores une procession d’alentour de La Ferté sur Jouarre et de la ville mesme, laquelle fust mise en tel estat que ceux qui estoient venuz à Sainct-Fiacre, jusques au nombre de mil personnes, arrivèrent dans la ville de Meaux sur les trois heures après midi, où estant les dites personnes, elles allèrent en l’eglise Sainct-Estienne de Meaux faire leurs prières et oraisons, en la sorte sus dite ; lesquelles accomplies, tyrèrent droict à monsieur sainct Prins12, où icelles personnes estans arrivées feirent celebrer une belle messe, laquelle ayant esté parachevée, le vendredy d’après s’en allèrent à Sainct-Denis en France, où ils reposèrent la nuict du dit jour de vendredy ; le lendemain, qui estoit le samedy, dès la pointe du jour, sont partis de Sainct-Denis pour venir à Nostre-Dame de Paris13 (dont de la dite procession il y en avoit plusieurs qui estoient de la nouvelle religion, et se sont retournez à Jesus-Christ, et croyant à l’eglise catholique), tousjours chantant melodieusement par la ville, jusques à ce qu’ils furent en la dite eglise, où ils feirent chanter une belle messe, estans tous à genoux pendant le divin service, chacun d’eux ayant leurs croix en leurs mains et un cierge ardant ; laquelle dicte, furent remerciez par messieurs les chanoines de Nostre-Dame de Paris, qui leur feirent present de luminaires et torches pour reconduire le Sainct-Sacrement de l’autel jusques en leurs païs. Pour retourner auquel ils allèrent passer à Sainct-Maur-des-Fossez, où, ayants faict leurs prières et oraisons, prindrent leur chemin pour tirer droict à Sainct-Fiacre en Brie, depuis lequel lieu, après qu’ils y furent arrivez et faict leurs devotions, ils s’en retournèrent en leurs pays. Puis le depart desquelles personnes du dit Sainct-Fiacre, les habitans de la ville de Meaux, se mettans en bon ordre et grande devotion, se sont preparez à faire procession et aller pour ce faire à Nostre-Dame de la Victoire, près de Senlis14, jusques au nombre de quinze cens, tant grands que petits. Ceux pareillement de Crecy, la Chapelle, et de quelques autres villages de la Brye, jusques au nombre de quatre mil deux cens, imitans leurs copatriaux et voisins, après avoir visité plusieurs lieux de devotion, sont enfin arrivez à la Saincte-Chapelle du Palais à Paris, conduisans comme les autres la saincte Eucharistie, le lundy xix septembre 158315, où fut celebrée devotement la messe, après laquelle s’acheminans de là à l’eglise de Nostre-Dame, et passant pardevant la maison de monsieur le tresorier de la dite Saincte-Chapelle et evesque de Meaux, ils furent receuz fort honnorablement par un bon nombre de gentils-hommes qui pour ce faire avoient esté ordonnez par le dit sieur tresorier, lesquels offrirent à tous les habitans pain, vin et viande, à la mesure qu’ils passoient. Et ayans faict leur devotion et chanté quelques antiennes en l’eglise Nostre-Dame, ont repris leur chemin droit à Sainct-Fiacre, chantans hymnes et cantiques à la louange de Dieu et de la glorieuse Vierge Marie, sa mère.

Priant nostre Seigneur Jesus-Christ (amy lecteur) qu’il nous vueille preserver et garder des astres qui nous menassent, dont l’experience s’est montrée, ainsi que verrez par ce present discours.



1. L’Estoille, qui parle aussi très longuement de ces processions, leur donne pour motif les mêmes signes extraordinaires : « Ils disoient, écrit-il, parlant des pèlerins, avoir esté menez à faire ces penitences et pelerinages pour quelques feux apparents en l’air et autres signes, comme prodiges veuz au ciel et en la terre, mesme vers les quartiers des Ardennes, d’où étoient venus tels pelerins et penitents jusqu’au nombre de dix ou douze mille, à Notre-Dame de Reims et de Liesse pour même occasion. » (Journal de L’Estoille, coll. Michaud, t. 1, p. 165.)

2. « Vêtus de toile blanche, dit L’Estoille (ibid.), avec mantelets aussi de toile sur leurs epaules, portant chapeaux ou de feutre gris chamarrés de bandes de toile, ou tout couverts de toile, sur leurs testes ; et, en leurs mains, les uns des cierges et chandelles de cire ardente, les autres des croix de bois ; et marchoient deux à deux, chantant en la forme des penitents ou pèlerins allant en pèlerinage. »

3. V. la première note.

4. Ville du grand-duché de Luxembourg, dans la forêt des Ardennes. L’église de l’abbaye, qui est fort belle, n’étoit pas encore reconstruite telle qu’on la voit aujourd’hui.

5. Village à une lieue de Namur.

6. Saint-Nicolas-du-Port, dans le diocèse de Toul.

7. L’église de Saint-Marcou se trouve à Corbeny, dans le département de l’Aisne, sur la route de Laon à Reims. Elle dépendoit de la cathédrale de cette dernière ville. Les rois y alloient faire une neuvaine après leur sacre, et avant de toucher les écrouelles. C’est à l’intercession de saint Marcou qu’ils devoient de les guérir.

8. Lieu de pèlerinage dans le département de l’Aisne, arrondissement de Laon.

9. Nous avons déjà parlé de ce célèbre lieu de pèlerinage, situé à deux lieues de Châlons-sur-Marne, dans une note de notre édition des Caquets de l’accouchée, p. 275. On peut consulter aussi Pavillon-Pierrard (Description historique de l’église de Notre-Dame-de-l’Épine, Châlons, 1825, in-8), et le Magasin Pittoresque, t. 20, p. 233), qui a donné une excellente gravure de ce bijou de notre architecture gothique. Des érudits d’outre-Rhin avoient prétendu que cette chapelle avoit été construite par un prêtre de Cologne (Coloniensis sacerdos), et ils partoient de là pour soutenir que le style gothique étoit chez nous d’importation allemande. Leur principal argument étoit une inscription qu’ils lisoient en latin, mais qu’il falloit lire en patois champenois, comme M. Didron s’en avisa le premier. La voici : Guichart Anthoine tos catre nos at fet. Il s’agit des piliers du rondpoint de l’église, que ce Guichart, maçon très champenois, avoit réédifiés tous quatre au 15e siècle. V. la belle introduction du livre de M. L. Dussieux : Les artistes françois à l’étranger. Paris, Gide et Baudry, 1856, gr. in-8, p. xi–xii.

10. Ceci nous explique le motif de ces processions, manifestation évidente des catholiques contre ceux de la religion. Nous y trouvons aussi la raison de ces promenades de pénitents que Henri III conduisoit à la même époque dans les rues de Paris. Où l’on n’a voulu voir que des mômeries ridicules, il faut reconnoître une démonstration catholique exigée par les besoins du moment. Cette année même, au mois de mars, Henri IIl avoit donné à ces sortes de professions de foi un caractère pour ainsi dire officiel, par la création de la confrérie des Pénitents. (Journal de P. Fayet, p. 28.)

11. V. plus haut, p. 234.

12. Village du département de Seine-et-Oise, canton de Montmorency. Les fidèles y affluoient autour de la châsse du saint qui lui avoit donné son nom. C’est surtout le dimanche après le 12 juillet que les gens de Paris y couroient en foule.

13. « Le 10 septembre, dit l’Estoille, vindrent à Paris, en forme de procession, huict ou neuf cens qu’hommes que femmes, que garçons que filles. Ils estoient habitants des villages de Saint-Jean, des deux Gémeaux et d’Ussy en Brie, près La-Ferté-Gaucher, et estoient conduits par les deux gentilshommes des deux villages susdits, vestus de mesme parure, qui les suivoient à cheval, et leurs damoiselles aussi, vestues de mesme, dedans un coche. Le peuple de Paris accourut à grande foule pour les voir venans faire leurs prières et offrandes en la grande eglise de Paris, esmeu de pitié et commiseration, leur voiant faire tels penitentieux et devocieux voyages, pieds nuds et en longueur et rigueur des chemins. »

14. L’abbaye de la Victoire, à une demi-lieue environ au levant de Senlis. Elle avoit été fondée en 1214 par Philippe-Auguste, après la bataille de Bouvines. V. Vatin, Senlis et Chantilly, 1847, in-8, p. 173.

15. « Les 19 et 20 du dit mois de septembre, écrit L’Estoille, cinq autres compagnies de semblables penitents et pelerins vestus et accommodés, chantans et marchans de mesme façon que les precedents pour mesme occasion, habitans des villages et bourgs de Cerci, Villemarœil, Saint-Clerc, Jouarre et autres lieux de la Brie, et de Roissy en France, et firent leurs prières et offrandes à la Sainte-Chapelle, et à Notre-Dame, et à Sainte-Geneviève. En plusieurs autres endroits de Brie, Champagne, Valois et Soissonnois, se firent de plusieurs villages pareilles peregrinations et processions de lieu à autre, en grande devotion, pour mesme occasion, et encore à ce qu’il pleust à Dieu et à Nostre-Seigneur, par l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie, sa mère, que ces bonnes gens alloient prians et invoquans par leurs cantiques et oraisons, appaiser son ire et preserver le pauvre peuple de la contagion de la peste, qui fut aspre et grande par tout ce royaume, nommement à Paris et aux environs, tout au long de l’automne. »