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Le Capitaine Fracasse/Chapitre XIX

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G. Charpentier (Tome 2p. 314-333).

XIX

ORTIES ET TOILES D’ARAIGNÉE


Le conseil d’Hérode était sage, et Sigognac se résolut à le suivre ; aucun attrait d’ailleurs, Isabelle devenue de comédienne grande dame, ne le rattachait plus à la troupe. Il fallait disparaître quelque temps, se plonger dans l’oubli, jusqu’à ce que le ressentiment causé par la mort probable de Vallombreuse se fût apaisé. Aussi après avoir fait, non sans émotion, ses adieux à ces braves acteurs qui s’étaient montrés si bons camarades pour lui, Sigognac s’éloigna de Paris, monté sur un vigoureux bidet, les poches assez convenablement garnies de pistoles, produit de sa part sur les recettes. À petites journées, il se dirigeait vers sa gentilhommière délabrée ; car, après l’orage, l’oiseau retourne toujours à son nid, ne fût-il que de bûchettes et de vieille paille. C’était le seul gîte où il pût se réfugier, et dans ses désespérances il éprouvait une sorte de plaisir à retourner au pauvre manoir de ses pères, qu’il eût peut-être mieux fait de ne pas quitter. En effet, sa fortune ne s’était guère améliorée, et cette dernière aventure ne pouvait que lui nuire. « Allons, se disait-il tout en cheminant, j’étais prédestiné à mourir de faim et d’ennui entre ces murailles lézardées, sous ce toit qui laisse passer la pluie comme un crible. Nul n’évite son sort et j’accomplirai le mien : je serai le dernier des Sigognac. »

Il est inutile de décrire tout au long ce voyage qui dura une vingtaine de jours et ne fut égayé d’aucune rencontre curieuse. Il suffira de dire qu’un beau soir Sigognac aperçut de loin les deux tourelles de son château, illuminées par le couchant et se détachant en clair du fond violet de l’horizon. Un caprice de la lumière les faisait paraître plus rapprochées qu’elles ne l’étaient réellement, et dans un des rares carreaux de la façade, le soleil encadrait une scintillation rouge du plus vif éclat. On eût dit une monstrueuse escarboucle.

Cette vue causa au Baron un attendrissement bizarre ; certes, il avait bien souffert dans ce castel en ruine, et cependant il éprouvait à le retrouver l’émotion que procure au retour un ancien ami dont l’absence a fait oublier les défauts. Sa vie s’était écoulée là pauvre, obscure, solitaire, mais non sans quelques secrètes douceurs ; car la jeunesse ne peut être tout à fait malheureuse. La plus découragée a encore ses rêves et ses espérances. L’habitude d’une peine finit par avoir son charme, et l’on regrette certaines tristesses plus que certaines joies.

Sigognac donna de l’éperon à son cheval pour lui faire hâter l’allure et arriver avant la nuit. Le soleil ayant baissé et ne laissant plus voir au-dessus de la ligne brune tracée par la lande sur le ciel qu’un mince segment de son disque échancré, la lueur rouge de la vitre s’était éteinte, et le manoir ne formait plus qu’une tache grise se confondant presque avec l’ombre ; mais Sigognac connaissait bien la route, et bientôt il s’engagea dans le chemin fréquenté jadis, désert maintenant, qui conduisait au château. Les branches gourmandes de la haie lui fouettaient les bottes, et devant les pas de son cheval, les rainettes peureuses sautelaient à travers l’herbe humide de rosée ; un faible et lointain aboi de chien, quêtant tout seul comme pour se désennuyer, se faisait entendre dans le silence profond de la campagne. Sigognac arrêta sa monture pour mieux écouter. Il avait cru reconnaître la voix enrouée de Miraut. Bientôt l’aboi se rapprocha et se changea en un jappement réitéré et joyeux, entrecoupé par une course haletante ; Miraut avait éventé son maître, et il accourait de toute la vitesse de ses vieilles pattes. Le baron siffla d’une certaine façon, et au bout de quelques minutes, le bon et brave chien déboucha impétueusement par une brèche de la haie, hurlant, sanglotant, poussant des cris presque humains. Quoique essoufflé et pantelant, il sautait au nez du cheval, tâchait d’escalader la selle pour parvenir jusqu’à son maître, et donnait les plus extravagants témoignages de joie canine que jamais animal de son espèce ait manifestés. Argus lui-même reconnaissant Ulysse chez Eumée n’était pas si content que Miraut. Sigognac se baissa et lui flatta la tête de la main pour calmer cette furie sympathique.

Satisfait de cet accueil, et voulant porter la bonne nouvelle aux habitants du château, c’est-à-dire à Pierre, à Bayard et à Béelzébuth, Miraut partit comme un trait et se mit à aboyer de telle sorte devant le vieux serviteur assis dans la cuisine, que celui-ci comprit qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.

« Est-ce que le jeune maître reviendrait ? » se dit Pierre en se levant et en marchant à la suite de Miraut, qui le tirait par le pan de son sayon. Comme la nuit s’était faite, Pierre avait allumé au foyer où cuisait son frugal souper un éclat de bois résineux, dont, à l’entrée du chemin, la fumée rougeâtre illumina tout à coup Sigognac et son cheval.

« C’est vous, monsieur le baron, s’écria joyeusement le brave Pierre à la vue de son maître ; Miraut me l’avait déjà dit en son honnête langage de chien ; car nous sommes si seuls ici que, bêtes et gens ne parlant qu’entre eux, finissent par se comprendre. Cependant n’ayant point été averti de votre retour, je craignais de me tromper. Attendu ou non, soyez le bienvenu dans votre domaine ; on tâchera de vous fêter le mieux possible.

— Oui, c’est bien moi, mon bon Pierre, Miraut ne t’a pas menti ; moi, sinon plus riche, du moins sain et sauf ; allons, marche devant avec ta torche et rentrons au logis. »

Pierre, non sans effort, ouvrit les battants de la vieille porte, et le baron de Sigognac passa sous le portail éclairé d’une manière fantastique par les reflets de la torche. À cette lueur les trois cigognes sculptées sur le blason à la voûte parurent s’animer et palpiter des ailes comme si elles eussent voulu saluer le retour du dernier rejeton de la famille qu’elles avaient symbolisée pendant tant de siècles. Un hennissement prolongé semblable à un clairon se fit entendre. C’était Bayard qui du fond de son écurie sentait son maître et tirait de ses vieux poumons asthmatiques cette fanfare éclatante !

« Bien, bien, je t’entends, mon pauvre Bayard, dit Sigognac en descendant de cheval et en jetant les rênes à Pierre ; je vais t’aller dire bonjour. » Et il se dirigeait du côté de l’écurie lorsqu’il faillit choir : une masse noirâtre s’enchevêtrait dans ses jambes miaulant, ronronnant, faisant le gros dos. C’était Béelzébuth qui exprimait sa joie avec tous les moyens que la nature a donnés à la race féline ; Sigognac le prit entre ses bras et l’éleva à la hauteur de son visage. Le matou était au comble du bonheur ; ses yeux ronds s’illuminaient de lueurs phosphoriques ; des frémissements nerveux lui faisaient ouvrir et fermer ses pattes aux ongles rétractiles. Il s’étranglait à force de filer vite son rouet et poussait avec une passion éperdue son nez, noir et grenu comme une truffe, contre la moustache de Sigognac. Après l’avoir bien caressé, car il ne dédaignait pas ces témoignages d’affection d’humbles amis, le Baron remit délicatement Béelzébuth à terre, et ce fut le tour de Bayard qu’il flatta, à plusieurs reprises, en lui frappant du plat de la main le col et la croupe. Le bon animal mettait sa tête sur l’épaule de son maître, grattait le sol de son pied et de l’arrière-train essayait une courbette fringante. Il accueillit poliment le bidet qu’on installa près de lui, se sentant sûr de l’affection de Sigognac et peut-être satisfait d’entrer en relation avec un animal de son espèce, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

« Maintenant que j’ai répondu aux civilités de mes bêtes, dit Sigognac à Pierre, il ne serait peut-être pas mal à propos d’aller voir à la cuisine ce que contient ton garde-manger ; j’ai mal déjeuné ce matin, mais je n’ai pas dîné du tout, car je voulais arriver au but de mon voyage devant qu’il fît nuit. À Paris, j’ai un peu perdu mes habitudes de sobriété, et je ne serai pas fâché de souper, ne fût-ce que d’un rogaton.

— Maître, il y a un reste de miasson, un peu de lard et du fromage de chèvre. Ce sont des mets sauvages et rustiques que vous ne trouverez peut-être plus mangeables depuis que vous avez tâté de la grande cuisine. S’ils ne flattent pas le palais, ils empêchent du moins de mourir de faim.

— C’est tout ce qu’un homme peut demander à la nourriture, répondit Sigognac, et je ne suis point ingrat, comme tu sembles le penser, envers les aliments simples qui ont soutenu ma jeunesse et m’ont fait sain, alerte et vigoureux ; sers ton miasson, ton lard et ton fromage avec la fierté d’un maître d’hôtel qui apporterait sur un plat d’or un paon faisant la roue. »

Rassuré sur sa cuisine, Pierre couvrit en hâte la table où d’habitude Sigognac prenait son maigre repas, d’une nappe bise mais propre ; il plaça d’un côté le gobelet, de l’autre le pot de grès plein d’une piquette acide pour faire symétrie au bloc de miasson et se tint debout derrière son maître comme un majordome servant un prince. Selon l’antique cérémonial, Miraut, assis à sa droite sur son derrière, et Béelzébuth, accroupi à gauche, regardaient avec extase le baron de Sigognac et suivaient les voyages que sa main faisait du plat à sa bouche et de sa bouche au plat dans l’attente de quelque morceau qu’il leur jetait impartialement.

Ce tableau bizarre était éclairé par l’éclat de bois résineux que Pierre avait planté sur une fiche en fer, à l’intérieur de la cheminée, pour que la fumée ne se répandît pas dans la chambre. Il répétait si exactement la scène décrite au commencement de cette histoire, que le Baron, frappé de cette ressemblance, s’imaginait avoir fait un rêve et n’être jamais sorti de son château.

Le temps, qui, à Paris, avait coulé si vite et si chargé d’événements, semblait s’être arrêté au château de Sigognac. Les heures endormies ne s’étaient pas donné la peine de retourner leur sablier plein de poussière. Tout était à la même place. Les araignées sommeillaient toujours aux encoignures dans leur hamac grisâtre, attendant la venue de quelque mouche improbable. Quelques-unes même s’étaient découragées et n’avaient point raccommodé leurs toiles, n’ayant plus assez de substance pour tirer du fil de leur ventre ; sur la cendre blanche de l’âtre un charbon qui paraissait ne pas avoir brûlé depuis le départ du Baron dégageait une petite fumée grêle comme celle d’une pipe près de s’éteindre ; seulement les orties et les ciguës avaient grandi dans la cour, l’herbe qui encadrait les pavés était plus haute ; une branche d’arbre, n’arrivant jadis qu’à la fenêtre de la cuisine, y poussait maintenant un jet feuillu par la maille d’un carreau cassé. C’était tout ce qu’il y avait de nouveau.

Malgré lui, Sigognac se sentait repris par ce milieu. Ses anciennes pensées lui revenaient en foule ; et il se perdait en des rêveries silencieuses que respectait Pierre et que n’osaient troubler Miraut et Béelzébuth par des caresses intempestives. Tout ce qui s’était passé ne lui faisait plus l’effet que d’aventures qu’il aurait lues dans un livre et dont le souvenir lui serait vaguement resté. Le capitaine Fracasse, déjà effacé à demi, ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme un pâle spectre émané et détaché à tout jamais de lui-même. Son combat avec Vallombreuse ne se dessinait en sa mémoire que sous forme d’une gesticulation bizarre à laquelle sa volonté était demeurée étrangère. Aucune des actions accomplies pendant cette période ne lui semblait tenir à lui, et son retour au château avait rompu les fils qui les rattachaient à sa vie. Seul son amour pour Isabelle ne s’était pas envolé, et il le retrouvait toujours vivace en son cœur, mais plutôt encore comme une aspiration de l’âme que comme une passion réelle, puisque celle qui en était l’objet ne pouvait plus lui appartenir. Il comprenait que la roue de son char un moment lancé sur une autre route était retombée dans son ornière fatale, et il s’y résignait avec un accablement tranquille. Seulement il se blâmait d’avoir eu quelques minutes d’espérance et d’illusion. Pourquoi diable aussi les malheureux veulent-ils être heureux ? Quelle sottise !

Cependant il parvint à secouer cette torpeur, et comme il voyait dans les yeux de Pierre pointer de timides interrogations, il narra brièvement à ce digne serviteur les faits principaux qui pouvaient l’intéresser dans cette histoire ; au récit des deux duels de son élève avec Vallombreuse, le bonhomme, fier d’avoir formé un tel disciple, rayonnait d’aise et simulait contre la muraille, au moyen d’un bâton, les coups que lui décrivait Sigognac.

« Hélas ! mon brave Pierre, dit le Baron en soupirant, tu m’as trop bien montré tous ces secrets d’escrime que personne ne possède comme toi. Cette victoire m’a perdu et renvoyé pour longtemps, sinon pour toujours, en ce pauvre et triste manoir. J’ai cette chance particulière que le triomphe m’abat et ruine mes affaires au lieu de les accommoder. Il eût mieux valu que je fusse blessé ou même tué en cette rencontre fâcheuse.

— Les Sigognac, fit sentencieusement le vieux serviteur, ne sauraient être battus. Quoi qu’il arrive, maître, je suis content que vous ayez tué ce Vallombreuse. La chose a dû être faite dans les règles, j’en suis sûr, et c’est tout ce qu’il faut. Que peut objecter un homme qui meurt d’un beau coup d’épée, étant en garde ?

— Rien, certainement, répondit Sigognac, que la philosophie prévôtale du vieux maître d’armes faisait sourire ; mais je me sens un peu fatigué. Allume la lampe et conduis-moi à ma chambre. »

Pierre obéit. Le Baron, précédé de son domestique et suivi de son chien et de son chat, monta lentement le vieil escalier aux fresques éteintes et passées de ton. Les Hercules à gaines de plus en plus pâles faisaient des efforts pour soutenir la feinte corniche dont le poids semblait les écraser. Ils gonflaient désespérément leurs muscles appauvris, et cependant n’avaient pu empêcher que quelques plaques de crépi ne se détachassent du mur. Les empereurs romains ne valaient guère mieux, et quoiqu’ils affectassent en leurs niches des mines de rodomonts et de triomphateurs, ils avaient perdu qui leur couronne, qui leur sceptre, qui leur pourpre. Le treillage peint de la voûte s’était défoncé en maint endroit, et les pluies d’hiver, filtrant par les lézardes, avaient géographié des Amériques nouvelles à côté des vieux continents et des îles déjà tracées.

Ce délabrement auquel Sigognac, avant d’être sorti de sa gentilhommière, n’était pas autrement sensible, le frappa et le jeta, tandis qu’il montait, en des mélancolies profondes. Il y voyait l’inévitable et fatale décadence de sa race et se disait : « Si cette voûte avait quelque sentiment de pitié pour la famille qu’elle a jusqu’ici abritée, elle devrait bien s’écrouler et m’écraser sur place ! » Arrivé à la porte des appartements, il prit la lampe des mains de Pierre, qu’il remercia et renvoya, ne voulant pas lui laisser voir son émotion.

Sigognac traversa lentement la première salle où avait eu lieu, il y a quelques mois, le souper des comédiens. Le souvenir de ce joyeux tableau la rendait plus lugubre encore. Troublé un instant, le silence semblait s’y être réinstallé à tout jamais plus morne, plus profond, plus formidable. Dans ce tombeau, un grignotement de rat usant ses incisives prenait des résonances étranges. Éclairés par le faible jour de la lampe, les portraits, accoudés sur leurs cadres d’or fané comme à des balcons, devenaient inquiétants. On eût dit qu’ils voulaient s’arracher de leur fond d’ombre et venir saluer leur malheureux rejeton. Une vie spectrale animait ces antiques effigies : leurs lèvres peintes remuaient, murmurant des paroles que l’âme entendait à défaut de l’oreille ; leurs yeux se levaient tristement au plafond et, sur leurs joues vernies, la sueur de l’humidité se condensait en grosses gouttes que la lumière faisait briller comme des larmes. Les esprits des aïeux erraient, certes, autour de ces images qui représentaient la forme terrestre qu’ils avaient animée autrefois, et Sigognac sentait leur présence invisible dans l’horreur secrète de cette demi-obscurité. Toutes ces figures à cuirasses ou à vertugadins avaient l’air lamentable et désolé. Seul, le dernier portrait, celui de la mère de Sigognac, semblait sourire. La lumière tombait précisément dessus, et, soit que la peinture plus récente et d’une meilleure main fît illusion, soit qu’en effet l’âme vînt un instant vivifier cette apparence, le portrait avait un air de tendresse confiante et gaie dont Sigognac s’étonna et qu’il prit pour un favorable présage, car l’expression de cette tête lui avait toujours paru mélancolique.

Enfin Sigognac entra dans sa chambre et posa la lampe sur la petite table où gisait encore le volume de Ronsard, qu’il lisait lorsque les comédiens vinrent frapper nuitamment à la porte du manoir. Le papier, couturé de ratures, brouillon d’un sonnet inachevé, était toujours à la même place. Le lit, qu’on n’avait pas refait, gardait moulée l’empreinte des dernières personnes qui s’y étaient reposées. Isabelle avait dormi là. Sa jolie tête s’était appuyée à cet oreiller, confident de bien des rêves !

À cette pensée, Sigognac se sentit le cœur voluptueusement torturé par une agréable douleur, si l’on peut joindre ensemble ces mots ennemis de nature. Son imagination se représentait avec vivacité les appas de cette adorable fille ; sa raison, d’une voix importune et chagrine, lui disait qu’Isabelle était à jamais perdue pour lui, et pourtant il lui semblait voir par l’effet d’une fantasmagorie amoureuse ce pur et charmant visage entre les plis des rideaux entr’ouverts comme celui d’une chaste épouse qui attend le retour de l’époux.

Pour en finir avec ces visions qui lui amollissaient le courage, il se déshabilla et se coucha, baisant la place autrefois occupée par Isabelle ; mais, malgré la fatigue, le sommeil fut long à venir, et ses yeux errèrent plus d’une heure autour de la chambre délabrée, tantôt suivant quelque bizarre reflet de lune sur les vitres dépolies, tantôt regardant avec une fixité inconsciente le chasseur de halbrans dans la forêt d’arbres bleus et jaunes, sujet de la vieille tapisserie.

Si le maître veillait, l’animal dormait. Béelzébuth, roulé en boule aux pieds de Sigognac, ronflait comme le chat de Mahomet sur la manche du prophète. La profonde quiétude de la bête finit par gagner l’homme, et le jeune Baron partit pour le pays des rêves.

Quand vint l’aurore, Sigognac fut plus frappé qu’il ne l’avait été la veille de l’état de dévastation où se trouvait son manoir. Le jour n’a pas de compassion pour les ruines et les vieilleries ; il en montre cruellement les pauvretés, les rides, les taches, les décolorations, les poussières, les moisissures ; la nuit, plus miséricordieuse, adoucit tout de ses ombres amies, et du pan de son voile essuie les larmes des choses. Les chambres, si vastes jadis, lui paraissaient petites, et il s’étonnait de les avoir gardées tellement grandes en son souvenir ; mais bientôt il reprit la mesure de son manoir et rentra dans sa vie ancienne comme dans un vieil habit qu’on a quelque temps quitté pour en mettre un neuf ; il se sentait à l’aise dans ce vêtement usé dont ses habitudes avaient formé les plis. Sa journée s’arrangeait ainsi. Il allait faire une courte prière dans la chapelle en ruine où reposaient ses aïeux, arrachait quelque ronce d’une tombe brisée, dépêchait son frugal repas, tirait des armes avec Pierre, montait Bayard ou le bidet qu’il avait conservé et, après une longue excursion, revenait au logis, silencieux et morne comme autrefois, puis il soupait entre Béelzébuth et Miraut et se couchait en feuilletant, pour s’endormir, un des volumes dépareillés et déjà cent fois lus de sa bibliothèque dévastée par les rats faméliques. Comme on voit, il ne survivait rien du brillant capitaine Fracasse, du hardi rival de Vallombreuse ; Sigognac était bien redevenu le châtelain du château de la Misère.

Un jour, il descendit au jardin où il avait conduit les deux jeunes comédiennes. Le jardin était plus inculte, plus désordonné et plus touffu en mauvaises herbes que jamais ; cependant, l’églantier, qui avait fourni une rose pour Isabelle et un bouton pour Sérafine, afin qu’il ne fût pas dit que deux dames sortissent d’un parterre sans être quelque peu fleuries, semblait cette fois, comme l’autre, s’être piqué d’honneur. Sur la même branche s’épanouissaient deux charmantes petites roses, aux frêles pétales, ouvertes le matin et gardant encore dans leur cœur deux ou trois perles de rosée.

Cette vue attendrit singulièrement Sigognac par le souvenir qu’elle éveillait en lui. Il se rappela cette phrase d’Isabelle : « Dans cette promenade au jardin où vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose sauvage, seul cadeau que vous pussiez me faire ; j’y ai laissé tomber une larme avant de la mettre dans mon sein, et silencieusement je vous ai donné mon âme en échange. »

Il prit la rose, en aspira passionnément l’odeur et mit ses lèvres sur les feuilles, croyant que ce fussent les lèvres de son amie non moins douces, vermeilles et parfumées. Depuis qu’il était séparé d’Isabelle, il ne faisait qu’y penser, et il comprenait combien elle était indispensable à sa vie. Pendant les premiers jours, l’étourdissement de toutes ces aventures accumulées, la stupeur de ces revirements de fortune, la distraction forcée du voyage l’avaient empêché de se rendre compte du véritable état de son âme. Mais, rentré dans la solitude, le calme et le silence, il retrouvait Isabelle au bout de toutes ses rêveries. Elle remplissait sa tête et son cœur. L’image même d’Yolande s’était effacée comme une vapeur légère. Il ne se demandait même pas s’il l’avait jamais aimée, cette beauté orgueilleuse : il n’y songeait plus. « Et pourtant Isabelle m’aime, » se disait-il, après avoir récapitulé pour la centième fois tous les obstacles qui s’opposaient à son bonheur.

Deux ou trois mois se passèrent ainsi, et Sigognac était en sa chambre cherchant la pointe finale d’un sonnet à la louange de son aimée, lorsque Pierre vint annoncer à son maître qu’un gentilhomme était là qui demandait à lui parler.

« Un gentilhomme qui veut me parler, fit Sigognac, tu rêves ou il se trompe ! Personne au monde n’a rien à me dire ; cependant, pour la rareté du fait, introduis ce mortel singulier. Quel est son nom, du moins ?

— Il n’a pas voulu le décliner, prétendant que ce nom ne vous apprendrait rien, » répondit Pierre en ouvrant la porte à deux battants.

Sur le seuil apparut un beau jeune homme, vêtu d’un élégant costume de cheval en drap couleur noisette, agrémenté de vert, chaussé de bottes en feutre gris aux éperons d’argent, et tenant en main un chapeau à larges bords orné d’une longue plume verte, ce qui permettait de voir en pleine lumière sa tête fière, délicate et charmante dont plus d’une femme eût jalousé les traits corrects dignes d’une statue antique.

Ce cavalier accompli ne parut pas faire sur Sigognac une impression agréable, car il pâlit légèrement, et d’un bond courut à son épée suspendue au chevet du lit, la tira du fourreau et se mit en garde.

« Pardieu ! monsieur le duc, je croyais vous avoir bien tué ! Est-ce vous ou votre ombre qui m’apparaissez ainsi ?

— C’est moi-même, Hannibal de Vallombreuse, répondit le jeune duc, moi-même en chair et en os, aussi peu décédé que possible ; mais rengainez au plus tôt cette rapière. Nous nous sommes déjà battus deux fois. C’est assez. Le proverbe dit que les choses répétées plaisent, mais qu’à la troisième redite elles deviennent fastidieuses. Je ne viens pas en ennemi. Si j’ai quelques petites peccadilles à me reprocher à votre endroit, vous avez bien pris votre revanche. Partant nous sommes quittes. Pour vous prouver mes bonnes intentions, voilà un brevet signé du roi qui vous donne un régiment. Mon père et moi avons fait souvenir Sa Majesté de l’attachement des Sigognac aux rois ses aïeux. J’ai voulu vous apporter en personne cette nouvelle favorable ; et maintenant, car je suis votre hôte, faites tordre le col à n’importe quoi, mettez à la broche qui vous voudrez ; mais, pour Dieu, donnez-moi à manger. Les auberges de cette route sont désastreuses, et mes fourgons, ensablés à quelque distance d’ici, contiennent mes provisions de bouche.

— J’ai bien peur, monsieur le duc, que mon dîner ne vous paraisse une vengeance, répondit Sigognac avec une courtoisie enjouée ; mais n’attribuez pas à la rancune la pauvre chère que vous ferez. Vos procédés francs et cordiaux me touchent au plus tendre de l’âme, et vous n’aurez pas désormais d’ami plus dévoué que moi. Bien que vous n’ayez guère besoin de mes services, ils vous sont tout acquis. Holà ! Pierre, trouve des poulets, des œufs, de la viande, et tâche à régaler de ton mieux ce seigneur qui meurt de faim et n’en a pas l’habitude comme nous. »

Pierre mit en poche quelques-unes des pistoles envoyées par son maître et qu’il n’avait pas touchés encore, enfourcha le bidet et courut bride abattue au village le plus proche, en quête de provisions. Il trouva quelques poulets, un jambon, une fiasque de vin vieux, et chez le curé de l’endroit, qu’il détermina non sans peine à le lui céder, un pâté de foies de canard, friandise digne de figurer sur la table d’un évêque ou d’un prince.

Au bout d’une heure il fut de retour, confia le soin de tourner la broche à une grande fille hâve et déguenillée qu’il avait rencontrée sur la route et envoyée au château, et mit le couvert dans la salle aux portraits, en choisissant parmi les faïences des dressoirs celles qui n’avaient qu’une écornure ou qu’une étoile, car il ne fallait point penser à l’argenterie, la dernière pièce ayant été depuis longtemps fondue. Cela fait, il vint annoncer à son maître « que ces messieurs étaient servis. »

Vallombreuse et Sigognac s’assirent en face l’un de l’autre sur les moins boiteuses des six chaises, et le jeune duc, que cette situation nouvelle pour lui égayait, attaqua les mets réunis à grand’peine par Pierre, avec une amusante férocité d’appétit. Ses belles dents blanches, après avoir dévoré un poulet tout entier, lequel, il est vrai, semblait mort d’étisie, s’enfonçaient joyeusement dans la tranche rose d’un jambon de Bayonne, et faisaient, comme on dit, sauter les miettes au plafond. Il proclama les foies de canard une nourriture délicate, exquise, ambroisienne, et trouva que ce petit fromage de chèvre, jaspé et persillé de vert, était un excellent éperon à boire. Il loua aussi le vin, lequel était vieux et de bon cru, et dont la belle couleur rougissait comme pourpre dans les anciens verres de Venise. Une fois même, tant il était de bonne humeur, il faillit éclater de rire, à l’air effaré de Pierre, surpris d’avoir entendu son maître appeler « M. le duc de Vallombreuse » ce vivant réputé pour mort. Tout en tenant tête du mieux qu’il pouvait au jeune duc, Sigognac s’étonnait de voir chez lui, familièrement accoudé à sa table, cet élégant et fier seigneur, jadis son rival d’amour, qu’il avait tenu deux fois au bout de son épée, et qui avait essayé à plusieurs reprises de le faire dépêcher par des spadassins.

Le duc de Vallombreuse comprit la pensée du Baron sans que celui-ci l’exprimât, et quand le vieux serviteur se fut retiré, posant sur la table un flacon de vin généreux et deux verres plus petits que les autres, pour humer la précieuse liqueur, il fila entre ses doigts le bout de sa fine moustache, et dit au Baron avec une amicale franchise :

« Je vois bien, mon cher Sigognac, malgré toute votre politesse, que ma démarche vous semble un peu étrange et subite. Vous vous dites : « Comment se fait-il que ce Vallombreuse, si hautain, si arrogant, si impérieux, soit devenu, de tigre qu’il était, agneau qu’une bergerette conduirait au bout d’un ruban ? » Pendant les six semaines que je suis resté cloué au lit, j’ai fait quelques réflexions comme le plus brave en peut se permettre en face de l’éternité ; car la mort n’est rien pour nous autres, gentilshommes, qui prodiguons notre vie avec une élégance que les bourgeois n’imiteront jamais. J’ai senti la frivolité de bien des choses, et me suis promis, si j’en revenais, de me conduire autrement. L’amour que m’inspirait Isabelle changé en pure et sainte amitié, je n’avais plus de raisons de vous haïr. Vous n’étiez plus mon rival. Un frère ne saurait être jaloux de sa sœur ; je vous sus gré de la tendresse respectueuse que vous n’aviez cessé de lui témoigner quand elle se trouvait encore dans une condition qui autorise les licences. Vous avez le premier deviné cette âme charmante sous son déguisement de comédienne. Pauvre, vous avez offert à la femme méprisée la plus grande richesse que puisse posséder un noble, le nom de ses aïeux. Elle vous appartient donc, maintenant qu’elle est illustre et riche. L’amant d’Isabelle doit être le mari de la comtesse de Lineuil.

— Mais, répondit Sigognac, elle m’a toujours obstinément refusé lorsqu’elle pouvait croire à mon absolu désintéressement.

— Délicatesse suprême, susceptibilité angélique, pur esprit de sacrifice, elle craignait d’entraver votre sort et de nuire à votre fortune ; mais cette reconnaissance a renversé la situation.

— Oui, c’est moi qui maintenant serais un obstacle à sa haute position. Ai-je le droit d’être moins dévoué qu’elle ?

— Aimez-vous toujours ma sœur ? dit le duc de Vallombreuse d’un ton grave ; j’ai, comme frère, le droit de vous adresser cette question.

— De toute mon âme, de tout mon cœur, de tout mon sang, répondit Sigognac ; autant et plus que jamais homme ait aimé une femme sur cette terre, où rien n’est parfait, sinon Isabelle.

— En ce cas, monsieur le capitaine de mousquetaires, bientôt gouverneur de province, faites seller votre cheval et venez avec moi à Vallombreuse pour que je vous présente dans les formes au prince mon père et à la comtesse de Lineuil ma sœur. Isabelle a refusé pour époux le chevalier de Vidalinc, le marquis de l’Estang, deux fort beaux jeunes gens, ma foi ; mais je crois que, sans se faire trop prier, elle acceptera le baron de Sigognac. »

Le lendemain, le duc et le baron cheminaient botte à botte sur la route de Paris.