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Le Capitaine Fracasse/Chapitre XVII

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G. Charpentier (Tome 2p. 239-285).

XVII

LA BAGUE D’AMÉTHYSTE


Montant les degrés quatre à quatre, Malartic, Bringuenarilles, Piedgris et Tordgueule accoururent dans la chambre d’Isabelle pour soutenir l’assaut et porter aide à Vallombreuse, tandis que La Râpée, Mérindol et les bretteurs ordinaires du duc, qu’il avait amenés avec lui, traversaient le fossé dans la barque afin d’opérer une sortie et de prendre l’ennemi en queue. Stratégie savante et digne d’un bon général d’armée !

La cime de l’arbre obstruait la fenêtre, d’ailleurs assez étroite, et ses branches s’étendaient presque jusqu’au milieu de la chambre ; on ne pouvait donc présenter aux assaillants un assez large front de bataille. Malartic se rangea avec Piedgris d’un côté contre la muraille, et fit mettre de l’autre côté Tordgueule et Bringuenarilles pour qu’ils n’eussent pas à supporter la première furie de l’attaque et fussent plus à leur avantage. Avant d’entrer dans la place, il fallait franchir cette haie de gaillards farouches qui attendaient l’épée d’une main et le pistolet de l’autre. Tous avaient repris leurs masques, car nul de ces honnêtes gens ne se souciait d’être reconnu au cas où l’affaire tournerait mal, et c’était un spectacle assez effrayant que ces quatre hommes au visage noir, immobiles et silencieux comme des spectres.

« Retirez-vous ou masquez-vous, dit Malartic d’une voix basse à Vallombreuse, il est inutile qu’on vous voie en cette rencontre.

— Que m’importe, répondit le jeune duc, je ne crains personne au monde, et ceux qui m’auront vu n’iront pas le dire, ajouta-t-il en agitant son épée d’une façon menaçante.

— Emmenez au moins dans une autre pièce Isabelle, l’Hélène de cette autre guerre de Troie, qu’une pistolade égarée pourrait gâter d’aventure, ce qui serait dommage. »

Le duc, trouvant le conseil judicieux, s’avança vers Isabelle qui se tenait abritée avec Chiquita derrière un bahut de chêne, et la prit dans ses bras quoiqu’elle s’accrochât de ses doigts crispés aux saillies des sculptures et fît aux efforts de Vallombreuse la résistance la plus vive ; cette vertueuse fille, surmontant les timidités de son sexe, préférait rester sur le champ de bataille, exposée à des balles et pointes d’épée qui n’eussent tué que sa vie, à demeurer seule avec Vallombreuse abritée du combat, mais exposée à des entreprises qui eussent tué son honneur.

« Non, non, laissez-moi, » s’écriait-elle en se débattant et en se rattrapant d’un effort désespéré au chambranle de la porte, car elle sentait que Sigognac ne pouvait être loin. Enfin le duc parvint à entr’ouvrir le battant, et il allait entraîner Isabelle dans l’autre pièce, lorsque la jeune femme se dégagea de ses mains et courut vers la fenêtre ; mais Vallombreuse la reprit, lui fit quitter la terre et l’emporta vers le fond de l’appartement.

« Sauvez-moi, cria-t-elle d’une voix faible, se sentant à bout de force, sauvez-moi, Sigognac ! »

Un bruit de branches froissées se fit entendre, et une forte voix qui semblait venir du ciel jeta dans la chambre ces mots : « Me voici ! » et avec la vitesse de l’éclair, une ombre noire passa entre les quatre bretteurs, poussée d’un tel élan qu’elle était déjà au milieu de la pièce lorsque quatre détonations de pistolets éclatèrent presque simultanément. Des nuages de fumée se répandirent en épais flocons qui cachèrent quelques secondes le résultat de ce feu quadruple ; quand ils furent un peu dissipés, les bretteurs virent Sigognac, ou pour mieux dire le capitaine Fracasse, car ils ne le connaissaient que sous ce nom, debout, l’épée au poing et sans autre blessure que la plume de son feutre coupée, les batteries à rouet des pistolets n’ayant pu partir assez vite pour que les balles l’atteignissent en ce passage aussi inattendu que rapide. Mais Isabelle et Vallombreuse n’étaient plus là. Le duc avait profité du tumulte pour emporter sa proie à moitié évanouie. Une porte solide, un verrou poussé s’interposaient entre la pauvre comédienne et son généreux défenseur, déjà bien empêché par cette bande qu’il avait sur les bras. Heureusement, vive et souple comme une couleuvre, Chiquita, dans l’espérance d’être utile à Isabelle, s’était glissée par l’entre-bâillement de la porte sur les pas du duc, qui, en ce désordre d’une action violente, au milieu de ces bruits d’armes à feu, ne prit pas garde à elle, d’autant plus qu’elle se dissimula bien vite dans un angle obscur de cette vaste salle, assez faiblement éclairée par une lampe posée sur une crédence.

« Misérables, où est Isabelle ? cria Sigognac en voyant que la jeune comédienne n’était pas là ; j’ai tout à l’heure ouï sa voix.

— Vous ne nous l’avez pas donnée à garder, répondit Malartic avec le plus beau sang-froid du monde, et nous sommes d’ailleurs d’assez mauvaises duègnes. »

Et, en disant ces mots, il fondait l’épée haute sur le Baron, qui le reçut de la belle manière. Ce n’était pas un adversaire à dédaigner que Malartic ; il passait, après Lampourde, pour le gladiateur le plus adroit de Paris, mais il n’était pas de force à lutter longtemps contre Sigognac.

« Veillez à la fenêtre tandis que je m’occupe avec ce compagnon », dit-il tout en ferraillant, à Piedgris, Tordgueule et Bringuenarilles, qui rechargeaient leurs pistolets en toute hâte.

Au même instant un nouvel assiégeant débusqua dans la chambre en faisant le saut périlleux. C’était Scapin à qui son ancien métier de bateleur et de soldat donnait des facilités singulières pour ces sortes d’ascensions obsidionales. D’un coup d’œil rapide, il vit que les mains des bretteurs étaient occupées à verser de la poudre et des balles dans leurs armes, et qu’ils avaient déposé leurs épées à côté d’eux ; aussi prompt que l’éclair, il profita d’un moment d’incertitude chez l’ennemi étonné de son entrée bizarre, ramassa les rapières et les jeta par la fenêtre ; puis il courut sur Bringuenarilles, le saisit à bras-le-corps et se fit de son ennemi un bouclier, le poussant devant lui et le tournant de manière à le présenter aux gueules des pistolets braqués sur lui.

« De par tous les diables, ne tirez pas, hurlait Bringuenarilles à demi suffoqué par les bras nerveux de Scapin, ne tirez pas. Vous me casseriez les reins ou la tête, et cela me serait particulièrement dur d’être meurtri par des camarades. »

Pour ne pas donner à Tordgueule et à Piedgris la facilité de le viser par derrière, Scapin s’était prudemment adossé à la muraille, leur opposant Bringuenarilles comme rempart ; et, dans le but de changer le point de mire, il secouait çà et là le bretteur, qui, encore que ses pieds touchassent parfois la terre, ne reprenait pas de nouvelles forces comme Antée.

Ce manège était fort judicieux ; car Piedgris, qui n’aimait pas beaucoup Bringuenarilles et se souciait de la vie d’un homme autant que d’un fétu, cet homme fût-il son compagnon, ajusta la tête de Scapin dont la taille dépassait un peu celle du spadassin ; le coup partit, mais le comédien s’était baissé haussant Bringuenarilles pour se garantir, et la balle alla trouer la boiserie, emportant l’oreille du pauvre diable qui se prit à hurler : « Je suis mort ! je suis mort ! » avec une vigueur qui prouvait qu’il était bien vivant.

Scapin, qui n’était pas d’humeur à attendre un second coup de pistolet, sachant bien que le plomb passerait pour l’atteindre à travers le corps de Bringuenarilles, sacrifié par des amis peu délicats, et le pourrait encore navrer grièvement, se servit du blessé comme d’un projectile et le lança si rudement contre Tordgueule, qui s’avançait abaissant le canon de son arme, que le pistolet lui échappa de la main et que le bretteur roula pêle-mêle sur le plancher avec son camarade, dont le sang lui jaillissait au visage et l’aveuglait.

La chute avait été si roide qu’il en resta quelques minutes étourdi et froissé, ce qui donna le temps à Scapin de repousser du pied le pistolet sous un meuble et de mettre sa dague au vent pour recevoir Piedgris qui le chargeait avec furie, un poignard au poing, enragé d’avoir manqué son coup.

Scapin se baissa, et de sa main gauche saisit au poignet le bras dont Piedgris tenait le poignard et le força à rester en l’air, tandis que de l’autre main armée d’une dague il portait à son ennemi un coup qui certainement l’eût tué sans l’épaisseur de son gilet en buffle. La lame traversa pourtant le cuir, ouvrit les chairs, mais glissa sur une côte. Quoiqu’elle ne fût ni mortelle ni même bien dangereuse, la blessure étonna Piedgris et le fit chanceler ; en sorte que le comédien, imprimant au bras qu’il n’avait pas lâché une brusque saccade, n’eut pas de peine à renverser son ennemi affaissé déjà sur un genou. Par surcroît de précaution, il lui martela quelque peu la tête avec le talon pour le faire tenir tout à fait tranquille.

Pendant que ceci se passait, Sigognac s’escrimait contre Malartic avec la furie froide d’un homme qui peut mettre une profonde science au service d’un grand courage. Il parait toutes les bottes du spadassin, et déjà il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur subite à la manche de Malartic. Celui-ci, sentant que si le combat se prolongeait il était perdu, résolut de tenter un suprême effort, et il se fendit à fond pour allonger un coup droit à Sigognac. Les deux fers se froissèrent d’un mouvement si rapide et si sec, que le choc en fit jaillir des étincelles ; mais l’épée du Baron, vissée à un poing de bronze, reconduisit en dehors l’épée gauchie du bretteur. La pointe passa sous l’aisselle du capitaine Fracasse, lui égratignant l’étoffe du pourpoint sans en entamer le moule. Malartic se releva ; mais, avant qu’il se fût remis sur la défensive, Sigognac lui fit sauter la rapière de la main, posa le pied dessus, et lui portant la lame à la gorge, lui cria : « Rendez-vous, ou vous êtes mort ! »

À ce moment critique, un grand corps, brisant les menues branches, fit son entrée au milieu de la bataille, et le nouveau venu, avisant la situation perplexe de Malartic, lui dit d’un ton d’autorité : « Tu peux te soumettre, sans déshonneur, à ce vaillant ; il a ta vie au bout de son épée. Tu as loyalement fait ton devoir ; considère-toi comme prisonnier de guerre. »

Puis se tournant vers Sigognac : « Fiez-vous à sa parole, dit-il, c’est un galant homme à sa manière, et il n’entreprendra rien sur vous désormais. »

Malartic fit un signe d’acquiescement, et le Baron abaissa la pointe de sa formidable rapière. Quant au bretteur, il ramassa son arme d’un air assez piteux ; la remit au fourreau, et alla s’asseoir silencieusement sur un fauteuil où il serra de son mouchoir son bras dont la tache rouge s’élargissait.

« Pour ces drôles plus ou moins blessés ou morts, dit Jacquemin Lampourde (car c’était lui), il est bon de s’en assurer, et nous allons, s’il vous plaît, leur ficeler les pattes comme à des volailles qu’on porte au marché la tête en bas. Ils pourraient se relever et mordre, ne fût-ce qu’au talon. Ce sont de pures canailles capables de feindre d’être hors de combat, afin de ménager leur peau, qui pourtant ne vaut pas grand’chose. »

Et se penchant vers les corps gisants sur le plancher, il tira de son haut-de-chausses des bouts de fine corde dont il lia avec une dextérité merveilleuse les pieds et les mains de Tordgueule, qui fit mine de résister, de Bringuenarilles, qui se mit à pousser des cris de geai plumé vif, et même de Piedgris, quoiqu’il ne bougeât non plus qu’un cadavre dont il avait la pâleur livide.

Si l’on s’étonne de voir Lampourde au nombre des assiégeants, nous répondrons que le bretteur s’était pris d’une admiration fanatique à l’endroit de Sigognac, dont la belle méthode l’avait tant charmé dans sa rencontre avec lui sur le Pont-Neuf, et qu’il avait mis ses services à la disposition du Capitaine ; services qui n’étaient pas à dédaigner en ces circonstances difficiles et périlleuses. Il arrivait d’ailleurs souvent que dans ces entreprises hasardeuses, des camarades soldés par des intérêts divers se rencontrassent la flamberge ou la dague au vent, mais cela ne faisait point scrupule.

On n’a pas oublié que La Râpée, Agostin, Mérindol, Azolan et Labriche, franchissant le fossé dans la barque dès le commencement de l’attaque, étaient sortis du château pour opérer une diversion et tomber sur les derrières de l’ennemi. Ils avaient en silence contourné le fossé et étaient arrivés à l’endroit où, détaché de son tronc, le grand arbre tombé en travers de l’eau servait à la fois de pont volant et d’échelle aux libérateurs de la jeune comédienne. Le brave Hérode, comme on le pense bien, n’avait pas manqué d’offrir son bras et son courage à Sigognac, qu’il prisait fort et qu’il eût suivi jusque dans la propre gueule de l’enfer, quand bien même il ne se fût point agi de la chère Isabelle aimée de toute la troupe et de lui particulièrement. Si on ne l’a pas encore vu figurer au plus fort de la bataille, cela ne tient nullement à sa couardise ; car il avait du cœur, bien qu’histrion, autant qu’un capitaine. Il s’était engagé sur l’arbre à califourchon, comme les autres, se soulevant des mains et avançant par secousses aux dépens de sa culotte dont le fond s’éraillait aux rugosités de l’écorce. Devant lui chevauchait tant bien que mal le portier de la comédie, déterminé gaillard habitué à jouer des poings et à se débattre contre les assauts de la foule. Le portier, arrivé à l’endroit où les rameaux se bifurquaient, empoigna une grosse branche et continua son ascension ; mais, parvenu au bout du tronc, Hérode, doué d’une corpulence de Goliath, très-bonne aux rôles de tyran, mal propre aux escalades, sentit le branchage plier sous lui et craquer d’une façon inquiétante. Il regarda en bas et entrevit dans l’ombre, à une trentaine de pieds de profondeur, l’eau noire du fossé. Cette perspective le fit réfléchir et prendre son assiette sur une portion de bois plus solide, capable de porter son corps.

« Humph ! dit-il mentalement, il serait aussi sage à un éléphant de danser sur un fil d’araignée qu’à moi de me risquer sur ces brindilles que ferait courber un moineau. Cela est bon à des amoureux, à des Scapins et autres gens agiles forcés d’être maigres par leur emploi. Roi et tyran de comédie plus adonné à la table qu’aux femmes, je n’ai pas de ces légèretés acrobatiques et funambulesques. Si je fais un pas de plus pour aller au secours du Capitaine, qui doit en avoir besoin, car je comprends aux détonations des pistolets et au martèlement des épées que l’affaire doit être chaude, je tombe dans cette eau stygienne épaisse et noire comme encre, verdie de plantes visqueuses, fourmillante de grenouilles et de crapauds et je m’y enfonce en la vase jusque par-dessus la tête, mort inglorieuse, tombeau fétide, fin du tout misérable et sans profit aucun, car je n’aurai navré nul ennemi. Il n’y a point de vergogne à retourner. Le courage ici ne peut rien. Fussé-je Achille, Roland ou le Cid, je ne saurais m’empêcher de peser deux cent quarante livres et quelques onces sur une branche grosse comme le petit doigt. Ce n’est plus affaire d’héroïsme mais de statique. Donc, volte-face ; je trouverai bien quelque moyen subreptice de pénétrer en la forteresse et d’être utile à ce brave Baron, qui doit présentement douter de mon amitié, s’il a le temps de penser à quelqu’un ou à quelque chose. »

Ce monologue achevé, avec la rapidité de la parole intérieure plus prompte cent fois que l’autre, à laquelle cependant le bon Homérus donne l’épithète d’ailée, Hérode fit un brusque tête-à-queue sur son cheval de bois, c’est-à-dire sur le tronc de l’arbre, et commença prudemment sa descente. Tout à coup il s’arrêta. Un léger bruit comme d’un frottement de genoux contre l’écorce, et d’une haleine d’homme s’efforçant pour gravir parvenait à son oreille, et quoique la nuit fût obscure et rendue plus opaque encore que l’ombre du château, il lui semblait démêler une vague forme faisant une gibbosité à la ligne droite de l’arbre. Pour n’être point aperçu il se pencha, s’aplatit autant que lui permettait son bedon majestueux, et laissa venir, immobile et retenant son haleine. Il releva un peu la tête au bout de deux minutes, et voyant l’adversaire tout près de lui, il se redressa soudainement présentant sa large face au traître qui le pensait surprendre et frapper dans le dos. Pour ne se point gêner les mains occupées à l’escalade, Mérindol, le chef d’attaque, portait son couteau entre les dents, ce qui à travers l’ombre lui donnait l’air d’avoir de prodigieuses moustaches. Hérode avec sa forte main lui saisit le col, et lui serra la gorge de telle sorte, que Mérindol, étranglé comme s’il eût eu la tête passée dans le nœud de la hart, ouvrit le bec afin de reprendre son vent et laissa choir son couteau qui tomba au fossé. Comme la pression à la gorge continuait, ses genoux se desserrèrent, ses bras flottants firent quelques mouvements convulsifs ; et bientôt le bruit d’une lourde chute résonna dans l’ombre, et l’eau du fossé rejaillit en gouttes jusque sous les pieds d’Hérode.

« Et d’un, se dit le Tyran ; s’il n’est pas étouffé, il sera noyé. Cette alternative m’est douce. Mais poursuivons cette descente périlleuse. »

Il avança encore de quelques pieds. Une petite étincelle bleuâtre tremblotait à une petite distance de lui, trahissant une mèche de pistolet ; le déclic du rouet joua avec un bruit sec, une lueur traversa l’obscurité, une détonation se fit entendre et une balle passa à deux ou trois pouces au-dessus d’Hérode, qui s’était baissé dès qu’il avait vu le point brillant et avait rentré la tête en ses épaules comme une tortue en sa carapace, dont bien lui prit.

« Triple corne de cocu ! grogna une voix rauque, qui n’était autre que celle de La Râpée, j’ai manqué mon coup.

— Un peu, mon petit, répondit Hérode, je suis pourtant assez gros ; il faut que tu sois diantrement maladroit ; mais toi, pare celle-là. »

Et le Tyran leva un gourdin attaché à son poignet par un cordon de cuir, arme peu noble, mais qu’il maniait avec une dextérité admirable, ayant longtemps, en ses tournées, pratiqué les bâtonnistes de Rouen. Le gourdin rencontra l’épée que le spadassin avait tirée de son fourreau, après avoir remis le pistolet inutile dans sa ceinture, et la fit voler en éclats comme verre, de sorte qu’il n’en demeura que le tronçon au poing de La Râpée. Le bout du gourdin lui atteignit même l’épaule et lui fit une contusion assez légère à la vérité, la force du coup ayant été rompue.

Les deux ennemis se trouvant face à face, car l’un descendait toujours et l’autre s’efforçait de monter, s’empoignèrent à bras-le-corps et tâchèrent de se précipiter dans le gouffre du fossé noir et béant sous eux. Quoique La Râpée fût un maraud plein de vigueur et d’adresse, une masse comme celle du Tyran n’était pas facile à ébranler. Autant eût valu essayer de déraciner une tour. Hérode avait entrelacé ses pieds sous le tronc de l’arbre, et il y tenait comme avec des crampons rivés. La Râpée, serré entre ses bras non moins musculeux que ceux d’Hercule, suait et soufflait d’ahan. Presque aplati sur le large buste du Tyran, il lui appuyait les mains sur les épaules, pour tâcher de se soustraire à cette formidable étreinte. Par une feinte habile, Hérode desserra un peu l’étau et le spadassin se haussa aspirant une large et profonde gorgée d’air, puis Hérode, le lâchant tout à coup, le reprit plus bas au défaut des flancs, et, l’élevant en l’air, lui fit quitter son point d’appui. Maintenant il suffisait au Tyran d’ouvrir les mains pour envoyer La Râpée faire un trou aux lentilles d’eau du fossé. Il ouvrit les mains toutes grandes et le bretteur tomba ; mais c’était un gaillard leste et robuste, comme nous l’avons dit, et de ses doigts crispés, il se retint à l’arbre, faisant osciller son corps suspendu sur l’abîme, pour tâcher de rattraper le tronc avec les pieds ou les jambes. Il n’y réussit pas et resta allongé comme un I majuscule, le bras horriblement tenaillé par le poids du reste. Les doigts, ne voulant pas lâcher prise, s’enfonçaient dans l’écorce comme des griffes de fer, et les nerfs se tendaient sur la main près de se rompre, ainsi que les cordes d’un violon dont on tourne trop les chevilles. S’il eût fait clair, on eût pu voir le sang jaillir des ongles bleuis.

La position n’était pas gaie. Accroché par un seul bras qu’étirait affreusement le poids de son corps, La Râpée, outre la souffrance physique, éprouvait la vertigineuse horreur de la chute mêlée d’attirance qu’inspire la suspension au-dessus d’un gouffre. Ses yeux dilatés regardaient fixement la profondeur sombre ; ses oreilles bourdonnaient ; des sifflements traversaient ses tempes comme des flèches ; il avait des envies de se précipiter que réfrénait l’instinct toujours vivace de la conservation : il ne savait pas nager, et pour lui, ce fossé c’était le tombeau.

Malgré son air farouche et ses sourcils charbonnés, au fond Hérode était assez bonasse. Il eut pitié de ce pauvre diable qui pendillait dans le vide depuis quelques minutes longues comme l’éternité, et dont l’agonie se prolongeait avec des angoisses atroces. Se penchant sur le tronc d’arbre, il dit à La Râpée :

« Coquin, si tu me promets sur ta vie en l’autre monde, car en celui-ci elle m’appartient, de rester neutre dans le combat, je vais te déclouer du gibet d’où tu pends comme le mauvais larron.

— Je le jure, râla d’une voix sourde La Râpée à bout de forces ; mais faites vite, par pitié, je tombe. »

De sa poigne herculéenne, Hérode saisit le bras du maraud et remonta, grâce à sa vigueur prodigieuse, le corps jusque sur l’arbre où il le mit à cheval en face de lui, le maniant avec autant d’aisance qu’une poupée de chiffon.

Quoique La Râpée ne fût pas une petite maîtresse sujette aux pâmoisons, il était presque évanoui lorsque le brave comédien le retira de l’abîme, où, sans la large main qui le soutenait, il serait retombé comme une masse inerte.

« Je n’ai pas de sels à te faire respirer ni de plumes à te brûler sous le nez, lui dit le Tyran, en fouillant à sa poche ; mais voici un cordial qui te remettra, c’est de la pure eau-de-vie d’Hendayes, de la quintessence solaire. »

Et il appliqua le goulot de la bouteille aux lèvres du bretteur défaillant.

« Allons, tète-moi ce petit-lait ; deux ou trois gorgées encore, et tu seras vif comme un émerillon qu’on décapuchonne. »

Le généreux breuvage agit bientôt sur le spadassin, qui remercia Hérode de la main et agita son bras engourdi pour lui faire reprendre sa souplesse.

« Maintenant, dit Hérode, sans plus nous amuser à la moutarde, descendons de ce perchoir où je n’ai pas toute mes aises, sur le sacro-saint plancher des vaches qui sied mieux à ma corpulence. Va devant, » ajouta-t-il, en retournant La Râpée et le mettant à califourchon dans l’autre sens.

La Râpée se laissa glisser et le Tyran le suivit. Arrivé au bas de l’arbre, ayant Hérode derrière lui, le spadassin discerna sur le bord du fossé un groupe en sentinelle composé d’Agostin, d’Azolan et de Basque. « Ami, » leur cria-t-il à haute voix, et tournant la tête, il dit à voix basse au comédien : « Ne sonnez mot et marchez sur mes talons. »

Quand ils eurent pris pied, La Râpée s’approcha d’Azolan et lui souffla le mot d’ordre à l’oreille. Puis il ajouta : « Ce compagnon et moi nous sommes blessés et nous allons nous retirer un peu à l’écart pour laver nos plaies et les bander. »

Azolan fit un signe d’acquiescement. Rien n’était plus naturel que cette fable. La Râpée et le Tyran s’éloignèrent. Quand ils furent engagés sous le couvert des arbres qui, bien que dénués de feuilles, suffisaient à les cacher, la nuit aidant, le spadassin dit à Hérode : « Vous m’avez généreusement octroyé la vie. Je viens de vous sauver de la mort, car ces trois gaillards vous eussent assommé. J’ai payé ma dette, mais je ne me regarde point comme quitte ; si vous avez jamais besoin de moi, vous me trouverez. Maintenant allez à vos affaires. Je tourne par ici, tournez par là. »

Hérode, resté seul, continua à suivre l’allée, regardant, à travers les arbres, le maudit château où il n’avait pu pénétrer à son grand regret. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté du côté de l’attaque, et le reste du manoir était enseveli dans l’ombre et le silence. Cependant, sur la façade en retour, la lune qui se levait commençait à répandre ses molles lueurs et glaçait d’argent les ardoises violettes du toit. Sa clarté naissante permettait de voir un homme en faction promenant son ombre sur une petite esplanade au bord du fossé. C’était Labriche, qui gardait la barque au moyen de laquelle Mérindol, La Râpée, Azolan et Agostin avaient traversé le fossé.

Cette vue fit réfléchir Hérode. « Que diable peut faire cet homme tout seul à cet endroit désert pendant que ses camarades jouent des couteaux ? Sans doute de peur de surprise ou pour assurer la retraite, il garde quelque passage secret, quelque poterne masquée par où, peut-être, en l’étourdissant d’un coup de gourdin sur la tête, je parviendrai à m’introduire en ce damné manoir et montrer à Sigognac que je ne l’oublie pas. »

En ratiocinant de la sorte, Hérode, suspendant ses pas et ne faisant non plus de bruit que si ses semelles eussent été doublées de feutre, s’approchait de la sentinelle avec cette lenteur moelleuse et féline dont sont doués les gros hommes. Quand il fut à portée, il lui assena sur le crâne un coup suffisant pour mettre hors de combat, mais non pour tuer celui qui le recevait. Comme on l’a pu voir, Hérode n’était point autrement cruel et ne désirait point la mort du pécheur.

Aussi surpris que si la foudre fût tombée sur sa tête par un temps serein, Labriche roula les quatre fers en l’air et ne bougea plus ; car la force du choc l’avait étourdi et fait se pâmer. Hérode s’avança jusqu’au parapet du fossé et vit qu’à une étroite coupure du garde-fou aboutissait un escalier diagonal taillé dans le revêtement de la douve, et qui menait au fond du fossé ou du moins jusqu’au niveau de l’eau clapotant sur ses dernières marches. Le Tyran descendit les degrés avec précaution et se sentant le pied mouillé s’arrêta, tâchant de percer l’obscurité du regard. Il démêla bientôt la forme de la barque, rangée à l’ombre du mur, et l’attira par la chaîne qui l’amarrait au bas de l’escalier. Rompre la chaîne ne fut qu’un jeu pour le robuste tragédien, et il entra dans le bateau que son poids pensa faire tourner. Quand les oscillations se furent apaisées et que l’équilibre se fut rétabli, Hérode fit jouer doucement l’aviron unique placé en la poupe pour servir à la fois de rame et de gouvernail. La barque, cédant à l’impulsion, sortit bientôt de la tranche d’ombre pour entrer dans la tranche de lumière, où sur l’eau huileuse tremblotaient comme des écailles d’ablette les paillons de la lune. La clarté pâle de l’astre découvrit à Hérode, dans le soubassement du château, un petit escalier pratiqué sous une arcade de brique. Il y aborda, et suivant la voûte, il parvint sans encombre à la cour intérieure, complètement déserte en ce moment.

« Me voici donc au cœur de la place, se dit Hérode en se frottant les mains ; mon courage a meilleure assiette sur les larges dalles bien cimentées que sur ce bâton à perroquet d’où je descends. Çà, orientons-nous et allons rejoindre les compagnons. »

Il avisa le perron gardé par les deux sphinx de pierre et jugea fort sainement que cette entrée architecturale conduisait aux plus riches salles du logis, où sans doute Vallombreuse avait mis la jeune comédienne et où devait s’agiter la bataille en l’honneur de cette Hélène sans Ménélas et vertueuse surtout pour Pâris. Les sphinx ne firent pas mine de lever la griffe pour l’arrêter au passage.

La victoire semblait restée aux assaillants. Bringuenarilles, Tordgueule et Piedgris gisaient sur le plancher comme veaux sur la paille. Malartic, le chef de la bande, avait été désarmé. Mais en réalité les vainqueurs étaient captifs. La porte de la chambre, fermée en dehors, s’interposait entre eux et l’objet de leur recherche, et cette porte, d’un chêne épais, historiée d’élégantes ferrures en acier poli, pouvait devenir un obstacle infranchissable à des gens qui ne possédaient ni haches ni pinces pour l’enfoncer. Sigognac, Lampourde et Scapin appuyant l’épaule contre les battants s’efforçaient de la faire céder, mais elle tenait bon et leurs vigueurs réunies y mollissaient.

« Si nous y mettions le feu, dit Sigognac, qui se désespérait, il y a des bûches enflammées dans l’âtre.

— Ce serait bien long, répondit Lampourde ; le cœur de chêne brûle malaisément ; prenons plutôt ce bahut et nous en faisons une sorte de catapulte ou bélier propre à effondrer cette barrière trop importune. »

Ce qui fut dit fut fait, et le curieux meuble ouvragé de délicates sculptures, empoigné brutalement et lancé avec force, alla heurter les solides parois, sans autre succès que d’en rayer le poli et d’y perdre une jolie tête d’ange ou d’amour mignonnement taillée qui formait un de ses angles. Le Baron enrageait, car il savait que Vallombreuse avait quitté la chambre emportant Isabelle, malgré la résistance désespérée de la jeune fille.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre. Les branchages qui obstruaient la fenêtre avaient disparu et l’arbre tombait dans l’eau du fossé avec un fracas auquel se mêlaient des cris humains, ceux du portier de comédie qui s’était arrêté dans son ascension, la branche étant devenue trop faible pour le supporter. Azolan, Agostin et Basque avaient eu cette triomphante idée de pousser l’arbre à l’eau afin de couper la retraite aux assiégeants.

« Si nous ne jetons bas cette porte, dit Lampourde, nous sommes pris comme rats au piège. Au diable soient les ouvriers du temps jadis qui travaillaient de façon si durable ! Je vais essayer de découper le bois autour de la serrure avec mon poignard pour la faire sauter, puisqu’elle tient si fort. Il faut sortir d’ici à tout prix ; nous n’avons plus la ressource de nous accrocher à notre arbre comme les ours à leur tronc dans les fossés de Berne en Suisse. »

Lampourde allait se mettre à l’œuvre, quand un léger grincement pareil à celui d’une clef qui tourne, résonna dans la serrure, et la porte inutilement attaquée s’ouvrit d’elle-même.

« Quel est le bon ange, s’écria Sigognac, qui vient de la sorte à notre secours ! et par quel miracle cette porte cède-t-elle toute seule après avoir tant résisté ?

— Il n’y a ni ange ni miracle, répondit Chiquita en sortant de derrière la porte et fixant sur le Baron son regard mystérieux et tranquille.

— Où est Isabelle ? » cria Sigognac, parcourant de l’œil la salle faiblement éclairée par la lueur vacillante d’une petite lampe.

Il ne l’aperçut point d’abord. Le duc de Vallombreuse, surpris par la brusque ouverture des battants, s’était acculé dans un angle, plaçant derrière lui la jeune comédienne à demi pâmée d’épouvante et de fatigue ; elle s’était affaissée sur ses genoux, la tête appuyée à la muraille, les cheveux dénoués et flottants, les vêtements en désordre, les ferrets de son corsage brisés tant elle s’était désespérément tordue entre les bras de son ravisseur, qui, sentant sa proie lui échapper, avait essayé vainement de lui dérober quelques baisers lascifs, comme un faune poursuivi entraînant une jeune vierge au fond des bois.

« Elle est ici, dit Chiquita, dans ce coin, derrière le seigneur Vallombreuse ; mais pour avoir la femme, il faut tuer l’homme.

— Qu’à cela ne tienne, je le tuerai, fit Sigognac en s’avançant l’épée droite vers le jeune duc déjà tombé en garde.

— C’est ce que nous verrons, monsieur le capitaine Fracasse, chevalier de bohémiennes, » répondit le jeune duc d’un air de parfait dédain.

Les fers étaient engagés et se suivaient en tournant autour l’un et l’autre avec cette lenteur prudente qu’apportent aux luttes qui doivent être mortelles les habiles de l’escrime. Vallombreuse n’était pas d’une force égale à celle de Sigognac ; mais il avait, comme il convenait à un homme de sa qualité, fréquenté longtemps les académies, mouillé plus d’une chemise aux salles d’armes, et travaillé sous les meilleurs maîtres. Il ne tenait donc pas son épée comme un balai, suivant la dédaigneuse expression de Lampourde à l’adresse des ferrailleurs maladroits qui, selon lui, déshonoraient le métier. Sachant combien son adversaire était redoutable, le jeune duc se renfermait dans la défensive, parait les coups et n’en portait point. Il espérait lasser Sigognac déjà fatigué par l’attaque du château et son duel avec Malartic, car il avait entendu le bruit des épées à travers la porte. Cependant, tout en déjouant le fer du Baron, de sa main gauche il cherchait sur sa poitrine un petit sifflet d’argent suspendu à une chaînette. Quand il l’eut trouvé, il le porta à ses lèvres et en tira un son aigu et prolongé. Ce mouvement pensa lui coûter cher ; l’épée du Baron faillit lui clouer la main sur la bouche ; mais la pointe, relevée par une riposte un peu tardive, ne fit que lui égratigner le pouce. Vallombreuse reprit sa garde. Ses yeux lançaient des regards fauves pareils à ceux des jettatores et des basilics, qui ont la vertu de tuer ; un sourire d’une méchanceté diabolique crispait les coins de sa bouche, il rayonnait de férocité satisfaite, et sans se découvrir il avançait sur Sigognac, lui poussant des bottes toujours parées.

Malartic, Lampourde et Scapin regardaient avec admiration cette lutte d’un intérêt si vif d’où dépendait le sort de la bataille, les chefs des deux partis opposés étant en présence et combattant corps à corps. Même Scapin avait apporté les flambeaux de l’autre chambre pour que les rivaux y vissent plus clair. Attention touchante !

« Le petit duc ne va pas mal, dit Lampourde appréciateur impartial du mérite, je ne l’aurais pas cru capable d’une telle défense ; mais s’il se fend, il est perdu. Le capitaine Fracasse a le bras plus long que lui. Ah ! diable, cette parade de demi-cercle est trop large. Qu’est-ce que je vous disais ? voilà l’épée de l’adversaire qui passe par l’ouverture. Vallombreuse est touché ; non, il a fait une retraite fort à propos. »

Au même instant un bruit tumultueux de pas qui approchaient se fit entendre. Un panneau de la boiserie s’ouvrit avec fracas, et cinq ou six laquais armés se précipitèrent impétueusement dans la salle.

« Emportez cette femme, leur cria Vallombreuse, et chargez-moi ces drôles. Je fais mon affaire du Capitaine ; » et il courut sur lui l’épée haute.

L’irruption de ces marauds surprit Sigognac. Il serra un peu moins sa garde ; car il suivait des yeux Isabelle tout à fait évanouie que deux laquais, protégés par le duc, entraînaient vers l’escalier, et l’épée de Vallombreuse lui effleura le poignet. Rappelé au sentiment de la situation par cette éraflure, il porta au duc une botte à fond qui l’atteignit au-dessus de la clavicule et le fit chanceler.

Cependant Lampourde et Scapin recevaient les laquais de la belle manière ; Lampourde les lardait de sa longue rapière comme des rats, et Scapin leur martelait la tête avec la crosse d’un pistolet qu’il avait ramassé. Voyant leur maître blessé qui s’adossait au mur et s’appuyait sur la garde de son épée, la figure couverte d’une pâleur blafarde, ces misérables canailles, lâches d’âme et de courage, abandonnèrent la partie et gagnèrent au pied. Il est vrai que Vallombreuse n’était point aimé de ses domestiques, qu’il traitait en tyran plutôt qu’en maître, et brutalisait avec une férocité fantasque.

« À moi, coquins ! à moi, soupira-t-il, d’une voix faible. Laisserez-vous ainsi votre duc sans aide et sans secours ? »

Pendant que ces incidents se passaient, comme nous l’avons dit, Hérode montait d’un pas aussi leste que sa corpulence le permettait, le grand escalier, éclairé, depuis l’arrivée de Vallombreuse au château, d’une grande lanterne fort ouvragée et suspendue à un câble de soie. Il arriva au palier du premier étage, au moment même où Isabelle échevelée, pâle, sans mouvement, était emportée comme une morte par les laquais. Il crut que pour sa résistance vertueuse le jeune duc l’avait tuée ou fait tuer, et, sa furie s’exaspérant à cette idée, il tomba à grands coups d’épée sur les marauds, qui, surpris de cette agression subite dont ils ne pouvaient se défendre, ayant les mains empêchées, lâchèrent leur proie et détalèrent comme s’ils eussent eu le diable à leurs trousses. Hérode, se penchant, releva Isabelle, lui appuya la tête sur son genou, lui posa la main sur le cœur et s’assura qu’il battait encore. Il vit qu’elle ne paraissait avoir aucune blessure et commençait à soupirer faiblement comme une personne à qui revient peu à peu le sentiment de l’existence.

En cette posture, il fut bientôt rejoint par Sigognac, qui s’était débarrassé de Vallombreuse, en lui allongeant ce furieux coup de pointe fort admiré de Lampourde. Le baron s’agenouilla près de son amie, lui prit les mains et d’une voix qu’Isabelle entendait vaguement comme du fond d’un rêve, il lui dit : « Revenez à vous, chère âme, et n’ayez plus de crainte. Vous êtes entre les bras de vos amis, et personne maintenant, ne vous saurait nuire. »

Quoiqu’elle n’eût point encore ouvert les yeux, un languissant sourire se dessina sur les lèvres décolorées d’Isabelle, et ses doigts pâles, moites des froides sueurs de la pâmoison, serrèrent imperceptiblement la main de Sigognac. Lampourde considérait d’un air attendri ce groupe touchant, car les galanteries l’intéressaient, et il prétendait se connaître mieux que pas un aux choses du cœur.

Tout à coup, une impérieuse sonnerie de cor éclata dans le silence qui avait succédé au tumulte de la bataille. Au bout de quelques minutes elle se répéta avec une fureur stridente et prolongée. C’était un appel de maître auquel il fallait obéir. Des froissements de chaînes se firent entendre. Un bruit sourd indiqua l’abaissement du pont-levis ; un tourbillonnement de roues tonna sous la voûte, et aux fenêtres de l’escalier flamboyèrent subitement les lueurs rouges de torches disséminées dans la cour. La porte du vestibule retomba bruyamment sur elle-même, et des pas hâtifs retentirent dans la cage sonore de l’escalier.

Bientôt parurent quatre laquais à grande livrée, portant des cires allumées avec cet air impassible et cet empressement muet qu’ont les valets de noble maison. Derrière eux, montait un homme de haute mine, vêtu de la tête aux pieds d’un velours noir passementé de jayet. Un ordre, de ceux que se réservent les rois et les princes, ou qu’ils n’accordent qu’aux plus illustres personnages, brillait à sa poitrine sur le fond sombre de l’étoffe. Arrivés au palier, les laquais se rangèrent contre le mur, comme des statues portant au poing des torches, sans qu’aucune palpitation de paupière, sans qu’un tressaillement de muscles indiquât en aucune façon qu’ils aperçussent le spectacle assez singulier pourtant qu’ils avaient sous les yeux. Le maître n’ayant point encore parlé, ils ne devaient pas avoir d’opinion.

Le seigneur vêtu de noir s’arrêta sur le palier. Bien que l’âge eût mis des rides à son front et à ses joues, jauni son teint et blanchi son poil, on pouvait encore reconnaître en lui l’original du portrait qui avait attiré les regards d’Isabelle en sa détresse, et qu’elle avait imploré comme une figure amie. C’était le prince père de Vallombreuse. Le fils portait le nom d’un duché, en attendant que l’ordre naturel des successions le rendît à son tour chef de famille.

À l’aspect d’Isabelle, que soutenaient Hérode et Sigognac, et à qui sa pâleur exsangue donnait l’air d’une morte, le prince leva les bras au ciel en poussant un soupir. « Je suis arrivé trop tard, dit-il, quelque diligence que j’aie faite, » et il se baissa vers la jeune comédienne, dont il prit la main inerte.

À cette main blanche comme si elle eût été sculptée dans l’albâtre, brillait au doigt annulaire une bague dont une améthyste assez grosse formait le chaton. Le vieux seigneur parut étrangement troublé à la vue de cette bague. Il la tira du doigt d’Isabelle avec un tremblement convulsif, fit signe à un des laquais porteurs de torche de s’approcher, et à la lueur plus vive de la cire déchiffra le blason gravé sur la pierre, mettant l’anneau tout près de la clarté et l’éloignant ensuite pour en mieux saisir les détails avec sa vue de vieillard.

Sigognac, Hérode et Lampourde suivaient anxieusement les gestes égarés du prince, et ses changements de physionomie à la vue de ce bijou qu’il paraissait bien connaître, et qu’il tournait et retournait entre ses mains, comme ne pouvant se décider à admettre une idée pénible.

« Où est Vallombreuse, s’écria-t-il enfin d’une voix tonnante, où est ce monstre indigne de ma race ? »

Il avait reconnu, à n’en pouvoir douter, dans cette bague, l’anneau orné d’un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu’il écrivait à Cornélia mère d’Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le tenait-elle ? « Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et la mienne ? Cette profession de comédienne qu’elle exerce, son âge, sa figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout concorde à me le faire croire. Alors, c’est sa sœur que poursuivait ce damné libertin ; cet amour est un inceste ; oh ! je suis cruellement puni d’une faute ancienne. »

Isabelle ouvrit enfin les yeux, et son premier regard rencontra le prince tenant la bague qu’il lui avait ôtée du doigt. Il lui sembla avoir déjà vu cette figure, mais jeune encore, sans cheveux blancs ni barbe grise. On eût dit la copie vieillie du portrait placé au-dessus de la cheminée. Un sentiment de vénération profonde envahit à son aspect le cœur d’Isabelle. Elle vit aussi près d’elle le brave Sigognac et le bon Hérode, tous deux sains et saufs, et aux transes de la lutte succéda la sécurité de la délivrance. Elle n’avait plus rien à craindre ni pour ses amis, ni pour elle. Se soulevant à demi, elle inclina la tête devant le prince, qui la contemplait avec une attention passionnée, et paraissait chercher dans les traits de la jeune fille une ressemblance à un type autrefois chéri.

« De qui, mademoiselle, tenez-vous cet anneau qui me rappelle certains souvenirs ; l’avez-vous depuis longtemps en votre possession ? dit le vieux seigneur d’une voix émue.

— Je le possède depuis mon enfance, et c’est l’unique héritage que j’aie recueilli de ma mère, répondit Isabelle.

— Et qui était votre mère, que faisait-elle ? dit le prince avec un redoublement d’intérêt.

— Elle s’appelait Cornélia, repartit modestement Isabelle, et c’était une pauvre comédienne de province qui jouait les reines et les princesses tragiques dans la troupe dont je fais partie encore.

— Cornélia ! Plus de doute, fit le prince troublé, oui, c’est bien elle ; mais, dominant son émotion, il reprit un air majestueux et calme, et dit à Isabelle : Permettez-moi de garder cet anneau. Je vous le remettrai quand il faudra.

— Il est bien entre les mains de Votre Seigneurie, répondit la jeune comédienne, en qui, à travers les brumeux souvenirs de l’enfance, s’ébauchait le souvenir d’une figure que, toute petite, elle avait vue se pencher vers son berceau.

— Messieurs, dit le prince, fixant son regard ferme et clair sur Sigognac et ses compagnons, en toute autre circonstance je pourrais trouver étrange votre présence armée dans mon château ; mais je sais le motif qui vous a fait envahir cette demeure jusqu’à présent sacrée. La violence appelle la violence, et la justifie. Je fermerai les yeux sur ce qui vient d’arriver. Mais où est le duc de Vallombreuse, ce fils dégénéré qui déshonore ma vieillesse ? »

Comme s’il eût répondu à l’appel de son père, Vallombreuse, au même instant, parut sur le seuil de la salle, soutenu par Malartic ; il était affreusement pâle, et sa main crispée serrait un mouchoir contre sa poitrine. Il marchait cependant, mais comme marchent les spectres, sans soulever les pieds. Une volonté terrible, dont l’effort donnait à ses traits l’immobilité d’un masque en marbre, le tenait seule debout. Il avait entendu la voix de son père, que, tout dépravé qu’il fût, il redoutait encore, et il espérait lui cacher sa blessure. Il mordait ses lèvres pour ne pas crier, et ravalait l’écume sanglante qui lui montait aux coins de la bouche ; il ôta même son chapeau, malgré la douleur atroce que lui causait le mouvement de lever le bras, et resta ainsi découvert et silencieux.

« Monsieur, dit le prince, vos équipées dépassent les bornes, et vos déportements sont tels, que je serai forcé d’implorer du roi, pour vous, la faveur d’un cachot ou d’un exil perpétuels. Le rapt, la séquestration, le viol ne sont plus de la galanterie, et si je peux passer quelque chose aux égarements d’une jeunesse licencieuse, je n’excuserai jamais le crime froidement médité. Savez-vous, monstre, continua-t-il en s’approchant de Vallombreuse et lui parlant à l’oreille de façon à n’être entendu de personne, savez-vous quelle est cette jeune fille, cette Isabelle que vous avez enlevée en dépit de sa vertueuse résistance ? — votre sœur !

— Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre, répondit Vallombreuse, pris d’une défaillance qui fit apparaître sur son visage livide les sueurs de l’agonie ; mais je ne suis pas coupable comme vous le pensez. Isabelle est pure, je l’atteste sur le Dieu devant qui je vais paraître. La mort n’a pas l’habitude de mentir, et l’on peut croire à la parole d’un gentilhomme expirant. »

Cette phrase fut prononcée d’une voix assez haute pour être entendue de tous. Isabelle tourna ses beaux yeux humides de larmes vers Sigognac, et vit sur la figure de ce parfait amant qu’il n’avait pas attendu, pour croire à la vertu de celle qu’il aimait, l’attestation in extremis de Vallombreuse.

« Mais qu’avez-vous donc, dit le prince en étendant la main vers le jeune duc qui chancelait malgré le soutien de Malartic.

— Rien, mon père, répondit Vallombreuse d’une voix à peine articulée…, rien… Je meurs ; et il tomba tout d’une pièce sur les dalles du palier sans que Malartic pût le retenir.

— Il n’est pas tombé sur le nez, dit sentencieusement Jacquemin Lampourde, ce n’est qu’une pâmoison ; il en peut réchapper encore. Nous connaissons ces choses-là, nous autres hommes d’épée, mieux que les hommes de lancette et les apothicaires.

— Un médecin ! un médecin ! s’écria le prince, oubliant son ressentiment à ce spectacle ; peut-être y a-t-il encore quelque espoir. Une fortune à qui sauvera mon fils, le dernier rejeton d’une noble race ! Mais allez donc ! que faites-vous là ? courez, précipitez-vous ! »

Deux des laquais impassibles qui avaient éclairé cette scène de leurs torches sans faire même un clignement d’œil se détachèrent de la muraille et se hâtèrent pour exécuter les ordres de leur maître.

D’autres domestiques, avec toutes les précautions imaginables, soulevèrent le corps de Vallombreuse, et, sur l’ordre de son père, le transportèrent à son appartement, où ils le déposèrent sur son lit.

Le vieux seigneur suivit d’un regard où la douleur éteignait déjà la colère ce cortège lamentable. Il voyait sa race finie avec ce fils aimé et détesté à la fois, mais dont il oubliait en ce moment les vices pour ne se souvenir que de ses qualités brillantes. Une mélancolie profonde l’envahissait, et il resta quelques minutes plongé dans un silence que tout le monde respecta.

Isabelle, tout à fait remise de son évanouissement, se tenait debout, les yeux baissés, près de Sigognac et d’Hérode, rajustant d’une main pudique le désordre de ses habits. Lampourde et Scapin, un peu en arrière, s’effaçaient comme des figures de second plan, et dans le cadre de la porte on entrevoyait les têtes curieuses des bretteurs qui avaient pris part à la lutte et n’étaient pas sans inquiétude sur leur sort, craignant qu’on ne les envoyât aux galères ou au gibet pour avoir aidé Vallombreuse en ses méchantes entreprises.

Enfin le prince rompit ce silence embarrassant et dit : « Quittez ce château à l’instant, vous tous qui avez mis vos épées au service des mauvaises passions de mon fils. Je suis trop gentilhomme pour faire l’office des archers et du bourreau ; fuyez, disparaissez, rentrez dans vos repaires. La justice saura bien vous y retrouver. »

Le compliment n’était pas fort gracieux ; mais il eût été hors de propos de montrer une susceptibilité trop farouche. Les bretteurs, que Lampourde avait déliés dès le commencement de cette scène, s’éloignèrent sans demander leur reste, avec Malartic leur chef.

Quand ils se furent retirés, le père de Vallombreuse prit Isabelle par la main, et la détachant du groupe où elle se trouvait, la fit ranger près de lui et lui dit : « Restez là, mademoiselle ; votre place est désormais à mes côtés. C’est bien le moins que vous me rendiez une fille puisque vous m’ôtez un fils. » Et il essuya une larme qui, malgré lui, débordait de sa paupière. Puis se retournant vers Sigognac avec un geste d’une incomparable noblesse : « Monsieur, vous pouvez vous en aller avec vos compagnons. Isabelle n’a rien à redouter près de son père, et ce château sera dès à présent sa demeure. Maintenant que sa naissance est connue, il ne convient pas que ma fille retourne à Paris. Je la paye assez cher pour la garder. Je vous remercie, quoiqu’il m’en coûte l’espoir d’une race perpétuée, d’avoir épargné à mon fils une action honteuse, que dis-je, un crime abominable ! Sur mon blason je préfère une tache de sang à une tache de boue. Puisque Vallombreuse était infâme, vous avez bien fait de le tuer ; vous avez agi en vrai gentilhomme, et l’on m’assure que vous l’êtes, en protégeant la faiblesse, l’innocence et la vertu. C’était votre droit. L’honneur de ma fille sauvé rachète la mort de son frère. Voilà ce que la raison me dit ; mais mon cœur paternel en murmure et d’injustes idées de vengeance pourraient me prendre dont je ne serais pas maître. Disparaissez, je ne ferai aucune poursuite, et je tâcherai d’oublier qu’une nécessité rigoureuse a dirigé votre fer sur le sein de mon fils !

— Monseigneur, répondit Sigognac sur le ton du plus profond respect, je fais à la douleur d’un père une part si grande, que j’eusse sans sonner mot accepté les injures les plus sanglantes et les plus amères, bien qu’en ce désastreux conflit ma loyauté ne me fasse aucun reproche. Je ne voudrais rien dire, pour me justifier à vos yeux, qui accusât cet infortuné duc de Vallombreuse ; mais croyez que je ne l’ai point cherché, qu’il s’est jeté de lui-même sur ma route et que j’ai tout fait, en plus d’une rencontre, pour l’épargner. Ici même, c’est sa fureur aveugle qui l’a précipité sur mon épée. Je laisse en vos mains Isabelle, qui m’est plus chère que la vie, et me retire à jamais désolé de cette triste victoire pour moi véritable défaite, puisqu’elle détruit mon bonheur. Ah ! que mieux eût valu que je fusse tué et victime au lieu de meurtrier ! »

Là-dessus, Sigognac fit au prince un salut, et lançant à Isabelle un long regard chargé d’amour et de regret, descendit les marches de l’escalier, suivi de Scapin et de Lampourde, non sans retourner plus d’une fois la tête, ce qui lui permit de voir la jeune fille appuyée contre la rampe de peur de défaillir, et portant son mouchoir à ses yeux pleins de larmes. Était-ce la mort de son frère ou le départ de Sigognac qu’elle pleurait ? Nous pensons que c’était le départ de Sigognac, l’aversion que lui inspirait Vallombreuse n’ayant point encore eu le temps de se changer chez elle en tendresse à cette révélation de parenté subite. Du moins le Baron, quelque modeste qu’il fût, en jugea ainsi, et, chose étrange que le cœur humain, s’éloigna consolé par les larmes de celle qu’il aimait.

Sigognac et sa troupe sortirent par le pont-levis, et tout en longeant le fossé pour aller reprendre leurs chevaux dans le petit bois où ils les avaient laissés, ils entendirent une voix plaintive s’élever du fossé à l’endroit même que comblait l’arbre renversé. C’était le portier de la comédie, qui n’avait pu se dégager de l’enchevêtrement des branches, et criait piteusement à l’aide, n’ayant que la tête hors de l’eau, et risquant d’avaler ce fade liquide qu’il haïssait plus que médecine noire, toutes les fois qu’il ouvrait le bec pour appeler au secours. Scapin, qui était fort agile et délié de son corps, se risqua sur l’arbre et eut bientôt repêché le portier tout ruisselant d’eau et d’herbes aquatiques.

Les chevaux n’avaient point bougé de leur couvert, et bientôt enfourchés par leurs cavaliers, ils reprirent allégrement la route de Paris.

« Que vous semble, monsieur le Baron, de tous ces événements ? disait Hérode à Sigognac, qui cheminait botte à botte avec lui. Cela s’arrange comme une fin de tragi-comédie. Qui se fût attendu au milieu de l’algarade, à l’entrée seigneuriale de ce père précédé de flambeaux, et venant mettre le holà aux fredaines un peu trop fortes de monsieur son fils ? Et cette reconnaissance d’Isabelle au moyen d’une bague à cachet blasonné ? ne l’a-t-on pas déjà vue au théâtre ? Après tout, puisque le théâtre est l’image de la vie, la vie lui doit ressembler comme un original à son portrait. J’avais toujours entendu dire dans la troupe qu’Isabelle était de noble naissance. Blazius et Léonarde se souvenaient même d’avoir vu le prince, qui n’était encore que duc, lorsqu’il faisait sa cour à Cornélia. Léonarde plus d’une fois avait engagé la jeune fille à rechercher son père ; mais celle-ci, douce et modeste de nature, n’en avait rien fait, ne voulant pas s’imposer à une famille qui l’eût rejetée peut-être, et s’était contentée de son modeste sort.

— Oui, je savais cela, répondit Sigognac ; sans attacher autrement d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille qu’il y avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve précisément son frère ! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux ; un ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son honneur que par cette mort. Malheureux que je suis ! j’ai moi-même créé l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais. De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle en deuil ? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais c’était le sang fraternel ! Quand bien même elle me pardonnerait et me verrait sans horreur, le prince, qui maintenant a sur elle des droits de père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh ! je suis né sous une étoile enragée.

— Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant, après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre. Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure que vous ne pensez.

— Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide, froid et pâle devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.

— Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles. Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit. Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer. Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre deux rangées de manches à balai, sous la lueur froide de la lune. »

Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive ; mais pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches, posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason, toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants. Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle et de prix, et de main d’ouvrier ; mais ces mythologies féroces avaient je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux d’airain, défenseurs de la Toison-d’or, et on eût dit que Vallombreuse, gisant inanimé au-dessous d’eux, fût une de leurs victimes.

Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite, étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes, témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.

Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il déplorait, c’était la mort de sa maison : une douleur inconnue aux bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.

Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé, crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont l’objet.

« Et ce médecin qui ne vient pas ! fit le prince avec impatience, il y a peut-être encore quelque remède. »

Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut, accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le miroir ; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.

« La vie n’est pas complètement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers le prince et en essuyant son miroir ; le blessé respire encore, et tant que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance. Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait ensuite votre douleur plus amère : j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse n’avait point exhalé le dernier soupir ; voilà tout. De là à le ramener en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué sur-le-champ.

— Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé son examen. »

La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et saccagé par la lutte qui s’y était passée.

Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse, déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était fait en dedans ; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.

« Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse ; il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.

— N’est-ce pas qu’il vivra, fit le prince ; si vous le sauvez, je vous ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits ; ce que vous demanderez, vous l’obtiendrez.

— Oh ! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien encore ; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave, très-grave. Cependant, comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti, sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en réchappe, à moins de complications imprévues : il y a pour de tels cas des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de ressources ! La sève de la vie encore ascendante répare si vite les pertes et rajuste si bien les dégâts ! Avec des ventouses et des scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les compresses, que je pose le premier appareil. »

L’opération terminée, le chirurgien dit au prince : « Ordonnez, s’il vous plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi, monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils… jusqu’à demain. »

Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins de l’état du jeune duc.

Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire ; seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées naguère, petillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas perdu pour M. le duc. À cette nouvelle, la joie disparut de son masque sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.

Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée, et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la reconnaissait pour sa fille ; elle se greffait, humble fleur, sur un des rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un héros ! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que les têtes couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait, sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce château, naguère sa prison, était devenu sa demeure ; elle y était chez elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de toute attente.

Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus grande joie ; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle sa vie de théâtre ; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux ? Pauvre, elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune ; riche, c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas, peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le priver d’un fils ; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre alliance ; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et doué comme un prince des contes de fées.

Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.

« Que veux-tu, ma chère enfant ? lui dit Isabelle de sa voix la plus douce, tu n’es donc pas partie avec les autres ; si tu désires rester près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.

— Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita ; mais je ne puis rester avec toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent : « Soy de un dueño, » ce qui signifie : « Je n’ai qu’un maître, » une belle parole digne de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela doit être si bon !

— Oh ! de tout mon cœur ! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son émotion était forte.

— Maintenant, adieu ! » dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.

Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et elle dit à Isabelle :

« Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin. »

Et elle disparut.