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Le Capitaine Micah Clarke/6

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Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock, éditeur (p. 132-163).

VI-Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois[modifier]

Le Roi Monmouth avait convoqué une réunion du conseil pour la soirée et donné au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.

Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing avait confié à ma garde.

Arrivés au château, nous apprîmes que le Roi n'était pas encore sorti de sa chambre.

On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.

C'était une belle pièce avec de hautes fenêtres et un superbe plafond de bois sculpté.

Tout au fond on avait fixé les armoiries de Monmouth, mais sans la barre à senestre qu'il avait portée jusqu'alors.

Là étaient réunis les principaux chefs de l'armée, un grand nombre des officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres personnes qui avaient des requêtes à présenter. Lord Grey de Wark était debout près d'une fenêtre et contemplait la campagne d'un air sombre.

Wade et Holmes hochaient la tête et causaient à demi-voix dans un coin.

Ferguson allait et venait à grands pas, sa perruque posée de travers, lançant à tue-tête des exhortations et des prières, qu'il prononçait avec l'accent écossais le plus marqué.

Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'étaient groupés devant la cheminée sans feu et écoutaient l'un d'eux racontant une histoire dans un langage bourré de jurons, et qui les faisait rire aux éclats.

Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vêtements noirs ou bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux traînants, faisaient cercle autour de quelqu'un des prédicants les plus goûtés et discutaient à demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec la science du gouvernement.

Un petit nombre de soldats aux costumes et aux façons simples qui n'étaient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou regardaient fixement par les fenêtres le camp plein d'animation qui était formé sur la pelouse du château.

Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute stature et la largeur de ses épaules, et le tirant par la manche, il lui tendit la main comme à un vieil ami.

-Mein Gott! s'écria l'aventurier allemand, car c'était celui-là même que Saxon m'avait désigné le matin, je me suis dit que c'était bien vous, Saxon, quand je vous ai vu près de la porte, quoique vous soyez encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'après avoir lampé autant de bonne bière bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez resté aussi décharné. Cela dépasse mon intelligence. Et comment vos affaires ont-elles marché?

-Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu pour la dernière fois, mon ami? N'était-ce pas à l'affaire de Nuremberg, quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse cavalerie?

-Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément qu'un gamin abat des chardons avec un bâton.

-Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert les mêmes avantages que vous receviez des autres.

-On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de changer son payeur-général. Pourquoi pas?

-C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous. Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.

Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante.

-Donner wetter! s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour cela.

-À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi capable.

-Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas, quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la poignée de votre sabre.

En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette pression.

Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser l'autre main par un grand et brusque déploiement de force.

J'y résistai en déployant moi-même toute la mienne.

Pendant une ou deux minutes, nous restâmes immobiles, nous regardant dans les yeux.

Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.

Je fus alors certain qu'il était vaincu.

La pression diminua lentement.

Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait à se serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et étouffée, il fut contraint de me demander de le lâcher.

-Diable et Sorcellerie! s'écria-t-il en essuyant le sang qui sortait goutte à goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes doigts dans un piège à rats. Vous êtes le premier qui ait pu échanger une vraie poignée de mains avec Antoine Buyse.

-Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le Brandebourg, dit Saxon qui riait aux éclats en voyant la déconfiture du soldat allemand. Hé, tenez, j'ai vu ce jeune garçon prendre à bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter dans une charrette aussi aisément qu'il eût fait d'une pelletée de terre.

-Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main paralysée, aussi fort que Goetz à la main de fer. Mais à quoi sert la force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du coup, mais la manière dont il est porté, qui produit l'effet. Tenez, votre sabre est plus lourd que le mien, à première vue, et cependant ma lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un serrement de main, et le reste?

-C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour son coup contre le vôtre.

-Quel enjeu? grogna l'Allemand.

-Autant de vin que nous pourrons en boire en une séance.

-Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?

-Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie guère l'espoir de frapper aussi fort qu'un vieux soldat éprouvé.

-Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce piège à imbéciles que voilà. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol. Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous êtes capable d'y mettre votre marque.

-Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez porté le défi.

-Il me faudra abîmer mon propre casque pour refaire ma réputation de soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a résisté à plus d'un coup de taille.


Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'était amassée autour de nous, brandit la lame avec une vigueur étonnante autour de sa tête, et l'abattit dans tout son élan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.

L'objet rebondit très haut, puis retomba à grand bruit sur le parquet de chêne.

On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pénétré à travers l'épaisseur du métal.

-Bien frappé! Un beau coup! crièrent les spectateurs.

-C'est de l'acier mis à l'épreuve et trois fois trempé, garanti capable de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un après avoir ramassé le casque pour l'examiner.

Puis il le replaça sur la chaise.

-J'ai vu mon père trancher de l'acier trempé avec ce vieux sabre, dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'âge. Il y mettait un peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un bon coup venait plutôt du dos et des reins que des seuls muscles du bras.

-Ce n'est pas une conférence qu'il nous faut, mais un beispiel ou exemple, railla l'Allemand. C'est à votre coup que nous avons affaire, et non aux leçons de votre père.

-Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leçons de mon père.

Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le casque de l'Allemand.


La bonne vieille lame du temps de la République trancha la plaque d'acier, coupa la chaise en deux et enfonça sa pointe à deux pouces de profondeur dans le parquet de chêne.

-Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai exécuté à la maison dans les soirées d'hiver.

-Voilà un tour que je ne me soucierais guère de voir faire sur moi, dit Lord Grey au milieu du murmure général d'applaudissements et de surprise. Par ma foi, mon homme, vous êtes venu au monde deux siècles trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre à canon eût mis tous les hommes au même niveau!

-Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai passé l'âge de la force, mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur. C'était vraiment un coup magnifique. Voilà qui m'a coûté un baril ou deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette pas, car la chose s'est faite en toute loyauté. Je suis heureux que ma tête n'ait pas été dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques beaux tours à l'épée, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups assommants comme celui-ci.

-J'ai encore le coup d'oeil juste et la main ferme, bien que le défaut d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au sabre, avec l'épée et la dague, l'épée et le bouclier, un seul fauchon ou l'assortiment de fauchons, mon défi d'autrefois tient toujours contre le premier venu, à l'exception de mon frère Quartus, qui joue aussi bien que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur moi.

-J'ai étudié l'escrime au sabre sous le signor Contarini, de Paris, dit Lord Grey. Quel a été votre maître?

-Mylord, dit Saxon, j'ai étudié sous le signor l'Âpre Nécessité, d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dépendu de ce que j'étais en mesure de me défendre avec ce bout d'acier. Voici un petit tour qui exige quelque justesse de coup d'oeil. Il consiste à lancer cet anneau au plafond et à le recevoir à la pointe d'une rapière. Cela semble peut-être facile, et cependant on ne peut y arriver sans quelque pratique.

-Facile! s'écria Wade, l'homme de loi, personnage à figure carrée, au regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit doigt. On pourrait réussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut y compter.

-Je mets une guinée sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le petit cercle d'or, il brandit sa rapière et lança un coup de pointe.

L'anneau glissa avec un bruit métallique le long de la lame et sonna contre la garde, dextrement enfilé. D'un vif mouvement du poignet, il le lança de nouveau au plafond, où l'anneau heurta une poutre sculptée et changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant, se plaça dessous et le reçut sur la pointe de son épée.

-Sûrement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce tour-là aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau à son doigt.

-Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.

Nous regardâmes autour de nous et vîmes que Monmouth était entré dans la salle et attendait en silence, près du groupe nombreux.

Il était resté inaperçu grâce à l'attention générale qu'avait absorbée notre rivalité.

-Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrassé... Mes fidèles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'à reprendre un peu le souffle avec quelques petits jeux à l'épée. Je vous en prie, colonel, prêtez-moi votre rapière.

Il ôta de son doigt un anneau où était enchâssé un diamant, le lança en l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.

-Je me suis exercé à ce tour à la Haye, où, sur ma foi, j'avais beaucoup trop de loisirs à consacrer à de pareilles bagatelles. Mais que signifient ces plaques d'acier, et ces éclats de bois épars sur le plancher?

-Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon côté sa figure toute ravagée et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath dont le coup est pareil à celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.

-Un coup adroit, en vérité, dit le Roi en ramassant la moitié de la chaise. Et comment se nomme notre champion?

-Il est mon capitaine, Majesté, dit Saxon en remettant au fourreau l'épée que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.

-Ce pays-là produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqué ce matin ma suite personnelle, et les colonels des régiments. Si tous les capitaines doivent être admis à nos conseils, nous serons obligé de le tenir sur la pelouse du château, car il n'y aura pas de salle assez grande pour nous.

-Majesté, répondis-je, si je me suis hasardé à venir ici, c'est que, au cours de mon voyage j'ai été chargé d'une commission, qui consistait à remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il était de mon devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.

-Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

-Je l'ignore, répondis-je.


Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots à l'oreille du Roi, qui se mit à rire, et tendit la main pour prendre le paquet.

-Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Médicis sont passés, docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et la Nature lui a donné comme certificat d'honnêteté de loyaux yeux bleus et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de plomb, à en juger par le poids. C'est enfermé dans de la toile cousue avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif, n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez à ce que cela entre dans le trésor commun. Ce petit morceau de métal peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli fermé. À James, Duc de Monmouth.» Hum! ceci a été écrit avant que nous eussions pris notre titre royal: Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez la bonne oeuvre à la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent quand vous aurez traversé les plaines de Salisbury.» De magnifiques promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyées. Eh bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les témoignages de bonne volonté affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la marée montante? L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui resteront-ils attachés? En un mois, et même moins du temps, je vous verrai tous réunis autour de moi à Westminster, et alors aucun devoir ne me sera plus agréable que de pourvoir à ce que tous, du plus haut jusqu'au moindre, vous soyez récompensés de votre loyauté envers votre monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure périlleuse.

Un murmure de gratitude s'éleva du milieu des courtisans à ce gracieux discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:

-Il a son accès de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir bientôt.

-Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, où je n'en attendais qu'un millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes espérances lors de notre débarquement à Lyme Cobb, où nous étions accompagné de quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le pouvoir de mon oncle s'écroulera comme un château de cartes. Mais réunissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter sur les affaires selon toutes les règles.

-Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade en lui tendant un billet qui avait été inclus dans la note.

-C'est une attrape rimée, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y jetant un coup d'oeil. Quel sens donnerons-nous à ceci?

Quand ton étoile sera dans le trine aspect, Entre l'éclat et les ténèbres, Duc Monmouth, Duc Monmouth, Méfie-toi du Rhin.

-Ton étoile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie.

-S'il plaît à Votre Majesté, dis-je, j'ai des motifs de croire que la personne qui vous a envoyé ce message est un des adeptes profondément versés dans les arts de la divination, et qui prétendent annoncer les destinées des hommes d'après les mouvements des corps célestes.

-Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton étoile dans le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre planète natale sera dans une certaine région du ciel. Ces vers tiennent de la prophétie. Les Chaldéens et les Égyptiens du temps jadis passent pour avoir acquis une grande habileté dans cet art, mais j'avoue que je ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophètes des temps nouveaux qui se donnent la peine de répondre aux sottes questions de la première ménagère venue:

Et qui révèlent grâce à Vénus ou à la Lune Qui a volé un dé à coudre ou une cuiller.


dit à demi-voix Saxon, citant un passage de son poème favori.

-Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi en riant. Nous allons donc poser l'épée pour prendre la harpe, ainsi que le fit Alfred en ce même pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes et des trouvères, comme le bon Roi René de Provence. Mais, messieurs, si c'est vraiment une prophétie, elle est, à mon avis, de bon augure pour notre entreprise. Sans doute je suis invité à me défier du Rhin, mais il est bien peu probable que notre querelle se décide par les armes sur ses rives.

-Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.

-Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque messager pour sa prédiction autant que pour son or. Mais voici le digne Maire de Taunton, le plus âgé de nos conseillers et le plus récent de nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans de la porte et de vous opposer à toute intrusion. Ce qui se passe entre nous, sera, j'en suis certain, en sûreté sous votre garde.

Je m'inclinai et pris le poste qui m'était assigné pendant que les conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande table de chêne qui occupait le centre du hall.

La douce lumière du soir se répandait à flots par les trois fenêtres de l'ouest, tandis que les conversations des soldats campés sur la pelouse du château résonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.

Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrassé, jusqu'au bout de la pièce, jusqu'à ce que tout le monde fût assis.

Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:

-Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans crainte, faites-moi connaître vos pensées.

De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et en perruques blanches.

Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson, sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.

-Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des sifflets et du mépris?

-Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi. La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à faire.

-Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre et n'a pas voulu se laisser apaiser?

-Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui nous occupe, ou faites place à un autre.

-Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la confiance qu'il devait avoir dans les oeuvres du Tout-Puissant, parce qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur, il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au coeur incertain. Et notre sort sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de Londres, la ville où l'oeuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée.

-En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda Monmouth.

-Que nous marchions en avant, Majesté, et que nous nous préparions à être les instruments de la grâce, que nous nous abstenions de souiller la cause de l'Évangile en portant la livrée du diable, dit-il en lançant un regard féroce à un cavalier au costume brillant qui était assis de l'autre côté de la table, qu'on renonce à jouer aux cartes, à chanter des chansons profanes, et à lancer des jurons, autant de fautes qui sont commises chaque soir par les membres de cette armée, ce qui est un grand scandale envers Dieu et le peuple.

Un murmure d'assentiment et d'approbation s'éleva parmi les Puritains les plus fermes de l'assemblée, quand ils entendirent exprimer cette opinion, pendant que les gens de cour échangeaient des coups d'oeil et avançaient les lèvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou trois fois et demanda un autre avis.

-Vous, Lord Grey, dit-il, vous êtes un soldat et un homme d'expérience; quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?

-Nous diriger vers l'Est serait aller à notre perte, selon mon humble jugement, répondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme qui a longtemps et mûrement réfléchi avant de se prononcer. Jacques Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entièrement dépourvus. Nous pouvons tenir ferme derrière des haies, dans un pays accidenté, mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury? Entourés par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons cerné par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans la direction de Londres nous éloigne du terrain qui nous est favorable, et du pays fertile qui fournit à nos besoins, en même temps que cela raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses troupes et ses subsistances. Ainsi donc, à moins que nous ne recevions la nouvelle d'un soulèvement important en notre faveur à Londres, nous ferions mieux de défendre notre terrain et d'attendre une attaque.

-Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais combien de temps attendrons-nous ce soulèvement qui ne se produit jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un des membres de la Chambre des Communes n'est venu à nous, et parmi les Lords il n'y a que Lord Grey qui était lui-même en exil. Pas un baron, pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. Où sont les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? Où sont les remuants apprentis de la Cité qui, disait-on, me demandaient instamment? Où sont les insurrections qui devaient s'étendre de Berwick à Portland, à ce qu'on annonçait. Pas un homme n'a bougé, excepté ces bons paysans. J'ai été trompé, attiré dans un piège, poussé dans une trappe par de vils agents qui m'ont entraîné à l'abattoir.

Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lèvres, le désespoir marqué en grands traits sur sa figure.

Je remarquai que Buyse disait quelques mots à l'oreille de Saxon.

C'était sans doute une allusion à la crise de froid dont il avait parlé.

-Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour maîtriser son émotion. En qualité de soldat, êtes-vous d'accord avec Mylord Grey?

-Interrogez Saxon, Majesté, répondit l'Allemand. Dans une réunion du Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqué, est toujours la même que la sienne.

-Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait faire pencher la balance, que décideriez-vous?


Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait.

Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.

-Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie, et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur, ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les suites de notre sottise.

Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable.

-D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les exercer, les faire marcher, les faire manoeuvrer, les faire travailler, leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol-et j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts-cela nous donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause.

Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée, et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme par enchantement.

-Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est, chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre la marche sur Londres par la route de Bristol.

-Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière, et plusieurs régiments de dragons.

-Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences, croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.

-Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a été bravement menée. Mais si ces gens-là sont aussi près, nous n'avons pas beaucoup de temps pour nos préparatifs.

-Leur infanterie ne peut être ici avant une semaine, dit le Maire, et à ce moment-là nous serions de l'autre côté des murs de Bristol.

-Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de loi. Ainsi que le dit avec grande vérité Votre Majesté, nous avons été cruellement désappointés par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort peu de membres importants des Communes ne se sont déclarés pour nous. La raison de cela, à mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne tarderaient pas à les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux Ducs sous nos étendards?

-Voilà la question, Maître Wade, dit Monmouth en hochant la tête d'un air de découragement.

-Je crois que la chose est possible, répondit le légiste whig. De simples proclamations adressées à tout l'ensemble des citoyens n'attraperont pas ces poissons dorés. Ils ne mordront point à l'hameçon s'il n'y a point d'appât. Je recommanderais une sorte de convocation, d'invitation qui serait envoyée à chacun d'eux, et qui les sommerait de se rendre à notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute trahison.

-Ainsi parla l'esprit des formes légales, dit le Roi Monmouth en riant. Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation serait signifiée à ces mêmes délinquants.

-Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrêter à l'objection du Roi, est Président de Galles, et comme le sait Votre Majesté, lieutenant de quatre comtés anglais. Son influence s'étend sur tout l'Ouest. Il a deux cents chevaux dans ses écuries à Badminton, et, à ce que j'ai ouï dire, mille hommes s'assoient chaque jour à ses tables. Pourquoi ne ferait-on pas une tentative particulière pour gagner un tel personnage, d'autant mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?

-Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est déjà en armes contre son souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.

-Il l'est, Sire, mais on peut le décider à tourner en votre faveur l'armée qu'il a levée contre vous. Il est protestant. On le dit Whig. Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son orgueil. On ferait appel à sa religion. On lui ferait des caresses et des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous ignorons. Il est peut-être mûr pour une pareille démarche.

-Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa Majesté a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager n'en vienne à se balancer au bout d'une corde sur un des chênes de Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques Stuart. Où trouver un homme à la fois assez avisé, et assez hardi pour une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions peine à nous passer en un temps pareil?

-C'est vrai, répondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout à fait à cette aventure que de la tenter d'une façon maladroite et comme à regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point de le gagner, mais de le compromettre. Mais où veut en venir notre géant de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?

-S'il plaît à Votre Majesté, demandai-je, m'autorisera-t-elle à parler?

-Nous ne demandons pas mieux que de vous écouter, capitaine, répondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre intelligence soit proportionnée à votre force, votre opinion doit avoir du poids.

-Alors, Majesté, dis-je, je m'offrirais comme messager propre à me charger de l'affaire. Mon père m'a commandé de n'épargner ni ma vie, ni mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on peut gagner le Duc, je suis prêt à garantir que le message lui sera remis, si un homme à cheval peut accomplir la chose.

-Je déclare qu'on ne saurait choisir un meilleur héraut, s'écria Saxon. Ce jeune homme a du sang-froid et un coeur à toute épreuve.

-Alors, jeune monsieur, nous agréons votre offre vaillante et loyale, dit Monmouth. Êtes-vous d'accord sur ce point, messieurs?

Un murmure d'assentiment partit de l'assemblée.

-Vous rédigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la préséance dans l'ordre des Ducs, la présidence des Galles à perpétuité, ce que vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hésiter. Si non, le séquestre, l'exil, l'infamie éternelle. Puis, écoutez-moi bien, vous pouvez joindre une copie des documents écrits par Van Brunow, prouvant le mariage de ma mère, ainsi que les attestations des témoins. Tenez tout cela prêt pour demain matin à la pointe du jour, heure où le messager pourra se mettre en route.

-Tout cela sera prêt, Majesté, dit Wade.

-En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer à vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous réunirai une seconde fois pour mettre à profit votre sagesse. Nous séjournerons ici, avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'à ce que les hommes soient reposés et les recrues enrôlées. Alors nous nous mettrons en marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre côté, tout ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander la diligence et la fidélité.

Le Conseil se leva à ce congé du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui sortit à la file du Hall du Château. Plusieurs des membres se groupèrent autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou des avis sur la conduite à tenir.

-C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un. Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'écoutera pas votre message et vous fera chasser de sa présence à coups de fouet.

-Non, non, s'écriait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui soit homme. Parlez-lui honnêtement, franchement: il est plus probable qu'il entendra raison.

-Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.

-Tâchez de l'entraîner à l'écart sous quelque prétexte, dit Buyse, puis hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de grêle, voilà qui serait bien joué.

-Qu'on le laisse tranquille, s'écria Saxon. Le gars a autant de bon sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel côté le chat saute. Allons, ami, revenons auprès de nos hommes.

-Vraiment, je suis fâché de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule des paysans et des soldats sur la pelouse du Château. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez être de retour dans trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez à un danger réel. Si le Duc tient à prouver à Jacques qu'il n'entend pas qu'on cherche à le séduire, il ne peut le faire qu'en punissant le messager, et en sa qualité de lieutenant du comté, il a le droit de le faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de réussir, cela peut être le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis une cohue comme son armée. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain à Axminster, mais il est d'accord avec moi pour déclarer que quelques coups de canon et quelques charges de cavalerie les éparpilleront par tout le pays. Avez-vous quelques messages à laisser?

-Non, rien que de rappeler mon affection à ma mère.

-C'est bien. Si vous succombez d'une façon déloyale, je n'oublierai pas Sa Grâce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant vous n'avez rien de mieux à faire que de gagner votre chambre, et de dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence demain au chant du coq.