Le Capitaine en second Kabloukof

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Traduction par Serge Persky.
Monde illustré (p. 181-204).
LE CAPITAINE EN SECOND KABLOLKOF

Au travers des vitres blanchies où la gelée dessinait des rameaux de diamant, les premiers rayons du soleil d’hiver pénétraient dans les deux grandes pièces, nues et hautes qui, avec une cuisine, formaient la demeure du capitaine en second Nicolas Kabloukof et de son ordonnance Koukouchkine, et remplissaient la demeure d’une lumière claire et joyeuse. La température nocturne avait été plus rigoureuse encore que la veille, car dans les angles de la tablette des fenêtres on voyait des glaçons, et l’haleine s’élevait en vapeur dans l’air froid, où l’odeur du tabac s’était dissipée pendant la nuit.

— Koukouchkine ! Koukouchkine ! cria d’une voix ferme et sonore le capitaine, en buvant à petites gorgées un verre de thé fort et chaud. Le porte-verre d’argent aux dessins noircis et une petite cuiller du même style constituaient tout l’assortiment de choses précieuses du capitaine.

L’ordonnance entra en se heurtant contre la porte. Il avait été libéré du service actif pour cause d’ineptie, selon l’expression du sergentmajor. Sa petite tête aux grandes oreilles plates se balançait tristement sur un long torse maigre, qui prenait toutes les positions possibles, sauf la bonne.

— Que tu es lent ! fit le capitaine d’un ton d’amical reproche. Il faut venir tout de suite quand on t’appelle.

— Bien ! grogna Koukouchkine en louchant.

— Que tu es bête, petit frère ! Pourquoi fais-tu la grimace ? Tu t’es enivré ?

— Nous n’avons pas d’argent pour cela.

Voulant garder sa bonne humeur, Kabloukof laissa tomber la conversation, haussa les épaules et donna l’ordre de servir le thé et d’allumer le feu.

— Qu’est-ce que cela ? demanda le capitaine en désignant du regard une tasse à thé aux couleurs criardes, propriété de Koukouchkine, et que celui-ci avait placée sur la table, en même temps qu’un carafon d’eau-de-vie et des sardines… Tu veux un verre ?… Et le capitaine baissa les yeux.

— Oui.

— Eh bien, tu es un imbécile ! Prends-en un chez la propriétaire.

Tandis que le soldat, accroupi, essayait d’allumer les bûches humides et couvertes de neige à leur extrémité, avec de l’écorce de bouleau, tout en se brûlant à chaque instant, le capitaine examinait sous tous leurs aspects les plans qu’il avait formés pour le lendemain soir. Les festivités qui approchaient demandaient à être célébrées d’une manière quelconque, et le capitaine avait résolu d’organiser une petite fête, qui n’était certes pas destinée au sexe féminin, à en juger d’après la quantité des boissons. D’ailleurs le beau sexe n’entrait plus en ligne de compte depuis longtemps déjà pour le capitaine, car il ne considérait pas comme des femmes les dames du régiment avec lesquelles il jouait aux cartes, et il n’avait pas l’occasion d’en voir d’autres très. Il composa une liste de vins et de hors-d’œuvre et la donna avec un certain mécontentement à son ordonnance, qui répéta comme un perroquet : « Bien », « Compris ». Mais, plus il avait « compris », plus aussi il avait l’air distrait et sombre. Le capitaine aurait même cru voir du sarcasme dans ses yeux, s’il n’avait su par expérience que Koukouchkine était bête et incapable de toute ironie. Le montant des achats devait s’élever à une dizaine de roubles ; le capitaine n’avait qu’un billet de 25 roubles, qu’il remit à Koukouchkine. Espérant encore égayer son ordonnance et lui faire prendre une part plus active à la vie réelle, Kabloukof lui offrit un verre d’eau-de-vie, motivant cette attention par le froid qui sévissait. Koukouchkine se signa, avala l’eau-de-vie, mais sans grogner ni remercier, selon sa coutume ; il se contenta d’essuyer ses lèvres avec exaspération, comme s’il eût voulu effacer toutes les traces de sa concession servile. Quelques minutes plus tard, la porte de la cuisine se fermait avec fracas.

— Quelle mouche l’a piqué ? se demanda le capitaine. Autrefois, il était à peu près supportable, mais maintenant, il est comme fou ; avant-hier, il a été insolent avec moi. La propriétaire se plaint aussi de lui. Que le diable l’emporte ! J’aime mieux penser à demain soir. Comme ce sera gai et agréable.

Après avoir bu encore deux verres d’eau-de-vie, en allant et venant dans la pièce et en regardant par la fenêtre couverte de givre, où l’eau commençait à dégoutter de la tablette, Kabloukof prit une petite malle, la traîna devant le poêle ronflant et sifflant ; puis il s’assit. Une onde de chaleur sortait de la bouche du fourneau. Les pétillements cessèrent et les langues jaunes de la flamme léchèrent avec des ondulations paresseuses les bûches noircies par le feu.

Vingt ans avaient passé depuis que Nicolas Kabloukof s’était assis pour la première fois sur sa malle, devant ce poêle. Alors il venait seulement d’arriver dans l’infecte petite ville, dans cette malheureuse division où les officiers étaient si résistants et l’avancement si lent. Alors la calvitie ne l’avait pas encore atteint et son visage n’était ni rouge, ni ridé. Le feu, dont la chaleur lui caressait si agréablement la figure, parlait une autre langue ; moins compréhensible que celle d’aujourd’hui ; une langue bête et risible. Elle parlait de l’académie militaire où Kabloukof irait compléter ses études ; douce et mystérieuse, elle évoquait une belle et bonne jeune fille qui l’aimerait ; elle dessinait le tableau vivant d’un bal joyeux où un élégant officier à taille fine dansait une mazurka et menait une conversation spirituelle. La danse… Quelle chose risible que la danse !

Le capitaine regarda son ventre arrondi ; il se vit dansant et parlant avec une demoiselle et sourit.

— Et maintenant, ne suis-je pas bien ? Par Dieu, oui, je suis bien ! fit-il, comme s’il répliquait à un interlocuteur invisible ; et pour prouver qu’il était bien, il avala encore un verre d’eau-de-vie ; mais il ne se rassit plus devant le poêle. Il lui sembla plus raisonnable de se promener par la chambre. Des pensées familières, paresseuses, paisibles, lui vinrent : le juif Abramka avait abîmé les souliers vernis du lieutenant Iline ; le traitement qu’il toucherait quand il serait commandant de compagnie, serait plus fort ; le trésorier était un brave homme, quoique Polonais.

Pendant ces dernières années, Kabloukof s’était évertué à se dire qu’il vivait bien, comme il fallait qu’il vécût. Cependant cette conviction, il ne l’avait réellement puisée que dans le carafon. Lorsque le matin, il absorbait deux ou trois verres d’eau-de-vie, tout pour lui devenait clair, compréhensible et simple. La chambre, nue et sale, ne le frappait plus par son indigence ; il ne remarquait plus qu’il se négligeait et devenait paresseux. Pendant des semaines entières il ne changeait pas de linge, oubliait de se faire les ongles ; quand il s’en apercevait, il se consolait en se disant : « Je n’ai pas besoin de faire la cour aux demoiselles, n’est-ce pas ? » Il lui était plus commode aussi de faire ses affaires négligemment ; de cette façon, il ressentait moins cruellement l’humiliation de n’être encore que capitaine en second à cinquante ans, tandis que certains de ses camarades de promotion portaient déjà l’uniforme de colonel ou même de général. Il n’était plus rongé par le regret stérile d’avoir perdu un quart de siècle à piétiner sur place, stupidement, à la poursuite de son pain quotidien, en semant peu à peu son âme sur la route. Un brouillard vaporeux et agréable vacillait devant lui, lui dissimulant tout ce qui n’était pas la quatrième compagnie du bataillon avec son juif Abramka, ses parties de cartes à petit enjeu, ses ordres du jour du régiment et autres occupations journalières.

Mais, deux fois par an, l’allié du capitaine devenait son pire ennemi. Avec une netteté et une cruauté atroces, l’officier voyait combien sa vie était dépourvue de sens, et alors, s’enivrant deux semaines de suite, il restait chez lui, en chemise, le visage boursouflé, écarlate. Il geignait et se plaignait à ses camarades d’avoir été sacrifié. Quand ceux-ci abandonnaient à lui-même l’officier abruti, intoxiqué par le poison alcoolique, le capitaine appelait son ordonnance, et, faisant un dernier effort pour garder sa dignité, lui racontait d’une voix sévère que lui, son supérieur, était un homme bon, mais incompris. Et si l’ordonnance lui-même s’éloignait de « Sa Noblesse » démente, Sa Noblesse pleurait, solitaire, la tête sur la table, sans savoir pourquoi, mais avec d’autant plus d’amertume, de douleur et de sincérité. L’accès d’ivrognerie passé, Kabloukof avait honte de se le rappeler et d’en parler ; néanmoins, il ne pouvait se défaire d’une série de souvenirs pénibles et confus. Il souffrait surtout en se remémorant vaguement que son ordonnance l’avait aidé et avait sympathisé avec lui, il ne savait à quel propos. Koukouchkine était-il plus solide sur ses jambes que les autres, avait-il le don de supporter plus longtemps les épanchements de son supérieur, accompagnés parfois d’un verre, ou de tout objet à portée de la main de Kabloukof, manifestait-il d’une autre manière encore sa sollicitude pour l’officier ? Celui-ci ne pouvait s’en rendre compte avec netteté ; néanmoins, il éprouvait de la reconnaissance envers son serviteur. C’est pourquoi il ne l’avait pas encore renvoyé et se résignait à sa stupidité officiellement reconnue, à son absolue incapacité. Ce que Koukouchkine ne cassait pas, il le gâtait d’une autre manière, plus ou moins spirituelle, et il interprétait les ordres du capitaine tellement à contre-sens que les autres ordonnances mêmes se moquaient de lui.

Ayant bu encore un verre, Kabloukof se disposa à aller chez un ami ; il remit la clef et la garde du logis à la propriétaire, dont l’appartement était séparé du sien par le vestibule. Il rentra très tard ; pourtant, Koukouchkine n’était pas encore revenu. La nuit passa, puis la journée suivante. Koukouchkine était toujours absent.

Après avoir glissé la liste du capitaine dans le revers de sa manche, Koukouchkine était sorti. Saisi par le froid intense, il avait instinctivement hâté le pas, oubliant le dandinement habituel qui l’avait fait renvoyer de la compagnie. Il sentait mieux la chaleur de l’alcool qu’il venait de boire, mais sa mauvaise humeur ne se dissipa pas. Il envoya à tous les diables une femme qu’il avait heurtée et qui lui déclara, avec un certain respect, qu’elle n’avait jamais vu un diable aussi long que lui ; puis, il passa à dessein juste devant une haridelle de fiacre et, le cocher l’ayant injurié, il riposta :

— Que Satan vous emporte, sale charretier !

Et tout ce que Koukouchkine rencontra sur sa route n’éveilla en lui que des récriminations et des remarques désobligeantes. Plus les gens qu’il croisait avaient l’air satisfait, heureux et joyeux, plus il les regardait avec haine. « S’il pouvait éclater, ce chien graisseux ! » souhaita-t-il à la vue d’un gros marchand, assis dans un large traîneau, et auquel un garçonnet remettait des gâteaux et des pâtés. « Il n’en a pas encore assez, il est pourtant bouffi de mangeaille ! » Puis, à l’idée que le capitaine l’envoyait à l’autre bout de la ville, comme si les bons magasins manquaient dans le quartier, Koukouchkine fut envahi par une profonde misanthropie. « La graisse l’étouffe », pensa-t-il. « Tu achèteras les harengs chez Motykine, entends-tu ! » fit-il, pour singer le capitaine, et il cracha avec dégoût.

— Et si j’allais au cabaret ! fit Koukouchkine, comme s’il répondait à une question qui l’eût harcelé sans répit. Poussant dédaigneusement du pied la porte d’un cabaret, noircie par les doigts des clients, il disparut à l’intérieur.

— Voilà, je suis entré et j’ai bu ! dit-il en sortant du bouge, entouré d’une onde d’air empesté. Il regarda avec fierté autour de lui, comme pour provoquer le monde entier. Toutefois, apercevant un officier, il se redressa aussitôt et porta la main à la visière.

Koukouchkine devait descendre du sommet de la colline jusqu’au pont. Au delà de la rivière, derrière les rangées des cheminées de la ville, qui laissaient échapper des colonnes de fumée blanche et épaisse, s’étendaient dans le lointain les champs couverts d’une neige qui étincelait au soleil. Malgré l’éloignement, on distinguait une route et une longue ligue de charrettes immobiles. À droite, une forêt se dessinait dans une vapeur bleuâtre. À la vue de la campagne blanche et pure, un sentiment de révolte amère envahit de nouveau le cerveau de Koukouchkine. « Et moi, il faut que je reste en ville ! » pensa-t-il avec une colère mêlée de désespoir.

Trois semaines auparavant, il avait rencontré au marché un compatriote qui, lui rapportant les dernières nouvelles de Sabakino, l’avait replongé dans le monde enchanté du village : enchanté, parce que Koukouchkine était né à la campagne et y avait vécu jusqu’à ce qu’une volonté étrangère l’en eût arraché. L’ordonnance avait un peu oublié la vie campagnarde, mais les récits de son compatriote avaient réveillé ses souvenirs, remué son sang de paysan, et ravivé la nostalgie du pénible travail physique, de la terre et de la charrue. Son camarade lui apprit que lui, Koukouchkine, était père d’une petite fille, mais que la femme était malade et nourrissait l’enfant au biberon ; le père de Koukouchkine n’avait pas d’ouvrier ; secondé seulement par son autre fils Ivan, il ne parvenait pas à faire tout l’ouvrage et s’affaiblissait ; le blé manquait et il faudrait emprunter à l’usurier Ilie Ivanitch, si « celui-ci le voulait bien ». Et toute la famille priait avec des larmes le bien-aimé fils Pétrouchka d’envoyer de l’argent, car la mort venait. Telles étaient les nouvelles transmises par le camarade. Koukouchkine lui avait remis un rouble en argent pour le donner à sa femme. Depuis lors il se désespérait. Son imagination alarmée lui traçait le tableau de la misère qui régnait dans sa demeure ; plus les fêtes approchaient, plus elle devenait profonde et lamentable. Le cerveau de l’ordonnance, peu accoutumé à la réflexion, travaillait avec difficulté, il concentrait toutes ses forces à la compréhension d’un fait contenu dans cette antithèse : « A la maison, ils n’ont pas de pain et trop d’ouvrage, et moi, je vais chercher de bons harengs chez Motykine. »

Maintenant, Koukouchkine considérait ce fait dans toute sa simplicité ; comme il ne savait pas raisonner, il se contentait de cracher, et tout son être exhalait une protestation stérile, à son propre étonnement, à son chagrin même, car cet état d’esprit lui était pénible, comme si quelqu’un le lui eût imposé de force. Les premiers temps, il avait pensé s’enfuir, mais cette idée était si stupide que Koukouchkine eut avec son officier une attitude particulièrement ironique ; il exigea que son collègue, l’ordonnance Tioutkine, lui rendît avant la date convenue 20 copecks qu’il lui avait prêtés ; celui-ci s’y refusant, Koukouchkine le traita de coquin et de bûche villageoise.

L’ordonnance était déjà tout près du magasin, lorsqu’en pensant à l’argent, quelque chose le secoua ; et comme un râle de genêt dans la broussaille, une pensée surgit brusquement dans son esprit :

— Et si je le volais ?

« Que Dieu me protège ! » se dit-il, effrayé et se signant. Il n’y a jamais eu de voleurs dans la famille, et moi, je volerais ! Et puis, je serais puni ! Qu’est-ce qu’on n’imagine pas ! » Koukouchkine eut un sourire faux et hâta le pas. Mais les vingt-cinq roubles remuaient dans sa poche ; au dedans de lui-même, quelque chose le poussait sans relâche, jusqu’à ce qu’il eût trouvé une réponse.

« Je dirai que j’ai perdu le billet ! »

« Que Dieu me protège ! » s’exclama une seconde fois Koukouchkine terrifié, et il se précipita par la première porte qui se présenta. C’était celle d’un cabaret.

Irrité et alarmé, le capitaine alla annoncer aux officiers, ses invités, que son ordonnance avait disparu avec l’argent. En rentrant il trouva Koukouchkine à la cuisine, assis sur un banc ; chancelant et reniflant, l’homme cirait avec zèle une botte de l’officier.

— Où es-tu resté, canaille ? Tu es ivre ?

— Pas du tout, Vot’ Noblesse !

— Comme une grive ! Comment as-tu osé t’enivrer ? Hein ?

— C’est avec mon argent que j’ai bu, pas avec le vôtre !

— Quoi ! des insolences ? Où sont les provisions ? Où est l’argent ?

— Je l’ai perdu, aussi vrai que je suis devant Dieu…

Le capitaine frappa des mains et darda ses petits yeux noyés dans la graisse sur son ordonnance, sans parler. Si, à ce moment, Kabloukof rappelait Alexandre le Grand, Koukouchkine était pareil à Roxane, qui soutenait sans sourciller le regard du maître du monde. Les yeux arrondis du soldat se portaient sur son supérieur avec l’expression attristée d’un homme accusé injustement.

— Tu l’as volé ? Parle !

— C’est comme vous voulez ! Peut-être l’ai-je volé ! On peut toujours accuser les gens ! Et Koukouchkine se mit à pleurer.

Sentant que la colère l’étouffait, le capitaine siffla, les dents serrées.

— Va te coucher, animal ! Demain, tu retourneras à la manœuvre !

— Comme vous voudrez ; seulement, vous me punissez injustement !

— Tais-toi ! Tais-toi ! Sinon…

Frappant du pied, le capitaine sortit de la cuisine, Koukouchkine voulut reprendre sa besogne, mais, n’ayant pas tenu compte de la force d’inertie, il suivit le mouvement de la brosse et s’effondra sur le banc.

La colère du capitaine était à son comble ; elle s’épancha en des exclamations sans suite ; puis il la noya dans quelques verres d’eau-de-vie, et elle fit place à un profond chagrin. « On ne me laisse pas même donner une petite fête comme il convient ! » se dit Kabloukof. Mentalement, il se représenta le festin qui n’avait pas eu lieu. « Que ç’aurait été agréable ! » Et comme le tableau de la fête manquée semblait se ternir à ses yeux, quoiqu’il le considérât avec attention : « Mais je veux prouver que ç’aurait été agréable ! » s’écria-t-il, et il se mit à le prouver. Chose étrange, plus il prouvait, plus il cherchait d’arguments dans le carafon, plus la vérité devenait douteuse.

« L’accès d’ivrognerie va venir ! » pensa le capitaine avec terreur, mais immédiatement cette crainte devint de la joie, celle de l’homme qui se jette dans l’abîme pour échapper au vertige. Comme si elles eussent brisé leurs chaînes, des images, des images sombres, mélancoliques, douloureuses, défilèrent devant le capitaine. Celle de la douce jeune fille qui devait faire son bonheur passa, pure et séduisante. « Chérie ! » firent avec tendresse les lèvres épaisses de Kabloukof. Puis d’autres formes et d’autres encore apparurent. Le capitaine était assis sur le rivage du fleuve qui entraînait dans le gouffre ses espoirs et ses rêves de bonheur et il avait de plus en plus pitié de lui-même. Dans le carafon, l’eau-de-vie diminuait et dans le cerveau du buveur elle se transformait en sentiments rarement provoqués par elle : sentiments de pitié, d’amour et de repentir. Le capitaine sentait que personne n’avait besoin de lui, qu’aucune physionomie ne s’éclairait à la vue de son visage bouffi, cramoisi et malpropre. Autour de son gros cou d’apoplectique, nuis petits bras d’enfants ne se nouaient ; aucunes joues délicates ne se pressaient sur son menton piquant. Les autres avaient au moins un chien qu’ils chérissaient et qui les aimait aussi. Par un étrange enchaînement de pensées, Kabloukof se rappela Koukouchkine. Pourquoi Koukouchkine l’aimerait-il ?… Koukouchkine ?… Qu’était Koukouchkine, au fond ?

Se levant pesamment, le capitaine prit la lampe et s’en alla à la cuisine. Le soldat dormait la tête jetée en arrière. De la main gauche, il tenait encore la botte, la droite pendait lourdement. Son visage était pâle et maladif. C’était la première fois que l’officier voyait dormir Koukouchkine ; il lui sembla être en présence d’un autre homme. Pour la première fois, il remarqua les petites rides de ce visage jeune et imberbe ; cette physionomie plissée dont un sourcil était un peu relevé lui parut inconnue, mais plus proche que celle qu’il voyait tous les jours, car c’était celle d’un « homme ». L’impression était si nouvelle et si bizarre que le capitaine sortit de la cuisine sur la pointe des pieds et regarda autour de lui avec perplexité : il lui sembla que la pièce avait changé aussi.

Une demi-heure s’écoula. Un appel sonore retentit dans l’appartement :

— Koukouchkine !

Mais une note nouvelle tintait dans la voix enrouée.

Le soldat se réveilla au second appel et pénétra dans la chambre en faisant résonner ostensiblement les talons de ses bottes. Tête baissée, il s’arrêta sur le seuil et se figea. Et c’était contre cette lamentable créature que le capitaine pouvait se fâcher !

— Koukouchkine !

Les doigts de l’ordonnance remuèrent un peu, puis se raidirent de nouveau.

— Tu as volé l’argent ?

— Je l’ai volé… ne… me…

La voix de Koukouchkine trembla et ses doigts s’agitèrent plus fébrilement. L’officier garda un instant le silence ; ensuite il dit :

— Ainsi, il faudra que nous te jugions !

— Votre Noblesse ! Ayez pitié de moi !

Le capitaine se leva vivement, s’approcha de Koukouchkine et lui mit la main sur l’épaule :

— Tu es un imbécile, un imbécile, entends-tu !

Crois-tu donc que je parle sérieusement ! Que tu es nigaud ! et, secouant Koukouchkine, il se détourna et se dirigea vers la fenêtre, comme s’il eût pu voir quoi que ce fût dans la rue par cette sombre nuit d’hiver. Néanmoins, il distingua quelque chose ; portant la main à son visage, il écarta ce qui l’empêchait de voir plus nettement.

— Votre Noblesse…

Dans la voix de l’ordonnance tremblait le sentiment dont le capitaine avait réussi à se débarrasser. Le dos massif de l’officier était immobile.

— Eh bien, quoi ? demanda-t-il sourdement, sans quitter la fenêtre.

— Votre Noblesse… punissez-moi !

— Assez, ne dis plus de bêtises !

Kabloukof s’étant tourné, l’ordonnance tomba brusquement à genoux et voulut entourer de ses bras les jambes de son officier. Avec un air confus, attendri et chagriné, celui-ci le releva et l’embrassa gauchement sur ses cheveux hérissés ; puis il l’écarta en plaisantant avec embarras, tandis que Koukouchkine continuait à lui baiser la main.

— Va-t’en, va-t’en ! Suis-je un prêtre ? Mets plutôt de l’eau-de-vie dans la carafe ! Vite ! Dépêche-toi !

Horreur ! le carafon ventru qui avait pendant dix ans servi de croyance et de vérité au capitaine, avait été saisi par la main adroite de l’ordonnance, et volant en l’air, avait montré son fond vide, tournoyé autour de la main, et, comme pris d’une résolution définitive, était tombé à terre en mille morceaux.

— Ce n’est rien, frère ! Va chercher une bouteille !

…La nuit d’hiver est noire et longue. Le monde dort depuis longtemps déjà. Seule, une lueur brille à la fenêtre du capitaine et jette un reflet jaunâtre sur la neige…

— Tu dis que tu as envoyé l’argent chez toi ?

— Oui, Vot’ Noblesse. Vot’ Noblesse, je vous rend…

— Allons, allons ! Quelle bêtise !

…Kabloukof fume une cigarette ; il ferme les yeux après s’être installé confortablement dans le fauteuil déchiré. Koukouchkine est assis tout au bord de la chaise ; la bouche entr’ouverte, il guette chaque mouvement du capitaine.

— Alors, tu crois qu’ils sont contents ?

— Comment donc, Vot’ Noblesse, mais c’est moi qui…

— Oui, oui !

…Elle est longue et sombre, la nuit d’hiver mais, elle aussi cède à la force toute-puissante du jour… L’orient blanchit.

Dans la maison du capitaine, on se prépare à aller dormir. Koukouchkine enlève les bottes de l’officier et, dans son zèle, il entraîne auprès du lit son maître lui-même. Celui-ci se défend et vainc les efforts de l’ordonnance. Serrant tendrement sur sa poitrine les bottes dont la semelle trouée regarde la lumière avec confusion, Koukouchkine sort sur la pointe des pieds.

— Attends… Tu dis que c’est d’une fille que ta femme a accouché ?

— Oui, Vot’Noblesse. Elle s’appelle Avdotia.

— Bien, va-t’en, va-t’en !

Chose étonnante, les pensées amères, annonciatrices d’une nouvelle crise d’ivresse, ont menti cette fois-ci : ni le lendemain, ni les jours suivants, l’accès n’a reparu.