Le Capital/Livre I/Section 2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Joseph Roy.
Maurice Lachâtre (p. 61-75).
DEUXIÈME SECTION
LA TRANSFORMATION DE L’ARGENT EN CAPITAL




CHAPITRE IV
LA FORMULE GÉNÉRALE DU CAPITAL


La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n’apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIe siècle.

Si nous faisons abstraction de l’échange des valeurs d’usage, c’est-à-dire du côté matériel de la circulation des marchandises, pour ne considérer que les formes économiques qu’elle engendre, nous trouvons pour dernier résultat l’argent. Ce produit final de la circulation est la première forme d’apparition du capital.

Lorsqu’on étudie le capital historiquement, dans ses origines, on le voit partout se poser en face de la propriété foncière sous forme d’argent, soit comme fortune monétaire, soit comme capital commercial et comme capital usuraire[1]. Mais nous n’avons pas besoin de regarder dans le passé, il nous suffira d’observer ce qui se passe aujourd’hui même sous nos yeux. Aujourd’hui comme jadis, chaque capital nouveau entre en scène, c’est-à-dire sur le marché — marché des produits, marché du travail, marché de la monnaie — sous forme d’argent, d’argent qui par des procédés spéciaux doit se transformer en capital.

L’argent en tant qu’argent et l’argent en tant que capital ne se distinguent de prime abord que par leurs différentes formes de circulation.

La forme immédiate de la circulation des marchandises est M—A—M, transformation de la marchandise en argent et retransformation de l’argent en marchandise, vendre pour acheter. Mais, à côté de cette forme, nous en trouvons une autre, tout à fait distincte, la forme A—M—A (argent—marchandise—argent), transformation de l’argent en marchandise et retransformation de la marchandise en argent, acheter pour vendre. Tout argent qui dans son mouvement décrit ce dernier cercle se transforme en capital, devient capital et est déjà par destination capital.

Considérons de plus près la circulation A—M—A. Comme la circulation simple, elle parcourt deux phases opposées. Dans la première phase A—M, achat, l’argent est transformé en marchandise. Dans la seconde M—A, vente, la marchandise est transformée en argent. L’ensemble de ces deux phases s’exprime par le mouvement qui échange monnaie contre marchandise et de nouveau la même marchandise contre de la monnaie, achète pour vendre, ou bien, si on néglige les différences formelles d’achat et de vente, achète avec de l’argent la marchandise et avec la marchandise l’argent[2].

Ce mouvement aboutit à l’échange d’argent contre argent, A—A. Si j’achète pour 100 l. st. 2000 livres de coton, et qu’ensuite je vende ces 2000 livres de coton pour 110 l. st., j’ai en définitive échangé 100 l. st. contre 110 liv. st., monnaie contre monnaie.

Il va sans dire que la circulation A—M—A serait un procédé bizarre, si l’on voulait par un semblable détour échanger des sommes d’argent équivalentes, 100 l. st., par exemple, contre 100 l. st. Mieux vaudrait encore la méthode du thésauriseur qui garde solidement ses 100 l. st. au lieu de les exposer aux risques de la circulation. Mais, d’un autre côté, que le marchand revende pour 110 l. st. le coton qu’il a acheté avec 100 l. st. ou qu’il soit obligé de le livrer à 100 et même à 50 l. st, dans tous ces cas son argent décrit toujours un mouvement particulier et original, tout à fait différent de celui que parcourt par exemple l’argent du fermier qui vend du froment et achète un habit. Il nous faut donc tout d’abord constater les différences caractéristiques entre les deux formes de circulation A—M—A et M—A—M. Nous verrons en même temps quelle différence réelle gît sous cette différence formelle.

Considérons en premier lieu ce que les deux formes ont de commun.

Les deux mouvements se décomposent dans les deux mêmes phases opposées, M—A, vente, et A—M, achat. Dans chacune des deux phases les deux mêmes éléments matériels se font face, marchandise et argent, ainsi que deux personnes sous les mêmes masques économiques, acheteur et vendeur. Chaque mouvement est l’unité des mêmes phases opposées, de l’achat et de la vente, et chaque fois il s’accomplit par l’intervention de trois contractants dont l’un ne fait que vendre, l’autre qu’acheter, tandis que le troisième achète et vend tour à tour.

Ce qui distingue cependant tout d’abord les mouvements M—A—M et A—M—A, c’est l’ordre inverse des mêmes phases opposées. La circulation simple commence par la vente et finit par l’achat ; la circulation de l’argent comme capital commence par l’achat et finit par la vente. Là, c’est la marchandise qui forme le point de départ et le point de retour ; ici, c’est l’argent. Dans la première forme, c’est l’argent qui sert d’intermédiaire ; dans la seconde, c’est la marchandise.

Dans la circulation M—A—M, l’argent est enfin converti en marchandise qui sert de valeur d’usage ; il est donc définitivement — dépensé. Dans la forme inverse A—M—A, l’acheteur donne son argent pour le reprendre comme vendeur. Par l’achat de la marchandise, il jette dans la circulation de l’argent, qu’il en retire ensuite par la vente de la même marchandise. S’il le laisse partir, c’est seulement avec l’arrière-pensée perfide de le rattraper. Cet argent est donc simplement avancé[3].

Dans la forme M—A—M, la même pièce de monnaie change deux fois de place. Le vendeur la reçoit de l’acheteur et la fait passer à un autre vendeur. Le mouvement commence par une recette d’argent pour marchandise et finit par une livraison d’argent pour marchandise. Le contraire a lieu dans la forme A—M—A. Ce n’est pas la même pièce de monnaie, mais la même marchandise qui change ici deux fois de place. L’acheteur la reçoit de la main du vendeur et la transmet à un antre acheteur. De même que, dans la circulation simple, le changement de place par deux fois de la même pièce de monnaie a pour résultat son passage définitif d’une main dans l’autre, de même ici le changement de place par deux fois de la même marchandise a pour résultat le reflux de l’argent à son premier point de départ.

Le reflux de l’argent à son point de départ ne dépend pas de ce que la marchandise est vendue plus cher qu’elle a été achetée. Cette circonstance n’influe que sur la grandeur de la somme qui revient. Le phénomène du reflux lui-même a lieu dès que la marchandise achetée est de nouveau vendue, c’est-à-dire dès que le cercle A—M—A est complètement décrit. C’est là une différence palpable entre la circulation de l’argent comme capital et sa circulation comme simple monnaie.

Le cercle M—A—M est complètement parcouru dès que la vente d’une marchandise apporte de l’argent que remporte l’achat d’une autre marchandise. Si, néanmoins, un reflux d’argent a lieu ensuite, ce ne peut-être que parce que le parcours tout entier du cercle est de nouveau décrit. Si je vends un quart de froment pour 3 l. st. et que j’achète des habits avec cet argent, les 3 l. st. sont pour moi définitivement dépensées. Elles ne me regardent plus ; le marchand d’habits les a dans sa poche. J’ai beau vendre un second quart de froment, l’argent que je reçois ne provient pas de la première transaction, mais de son renouvellement, il s’éloigne encore de moi si je mène à terme la seconde transaction et que j’achète de nouveau. Dans la circulation M—A—M, la dépense de l’argent n’a donc rien de commun avec son retour. C’est tout le contraire dans la circulation A—M—A. Là, si l’argent ne reflue pas, l’opération est manquée ; le mouvement est interrompu ou inachevé, parce que sa seconde phase, c’est-à-dire la vente qui complète l’achat, fait défaut.

Le cercle M—A—M a pour point initial une marchandise et pour point final une autre marchandise qui ne circule plus et tombe dans la consommation. La satisfaction d’un besoin, une valeur d’usage, tel est donc son but définitif. Le cercle A—M—A, au contraire, a pour point de départ l’argent et y revient ; son motif, son but déterminant est donc la valeur d’échange.

Dans la circulation simple, les deux termes extrêmes ont la même forme économique ; ils sont tous deux marchandise. Ils sont aussi des marchandises de même valeur. Mais ils sont en même temps des valeurs d’usage de qualité différente, par exemple, froment et habit. Le mouvement aboutit à l’échange des produits, à la permutation des matières diverses dans lesquelles se manifeste le travail social. La circulation A—M—A, au contraire, parait vide de sens au premier coup d’œil, parce qu’elle est tautologique. Les deux extrêmes ont la même forme économique. Ils sont tous deux argent. Ils ne se distinguent point qualitativement, comme valeurs d’usage, car l’argent est l’aspect transformé des marchandises dans lequel leurs valeurs d’usage particulières sont éteintes. Échanger 100 l. st. contre du coton et de nouveau le même coton contre 100 l. st., c’est-à-dire échanger par un détour argent contre argent, idem contre idem, une telle opération semble aussi sotte qu’inutile[4]. Une somme d’argent, en tant qu’elle représente de la valeur, ne peut se distinguer d’une autre somme que par sa quantité. Le mouvement A—M—A ne tire sa raison d’être d’aucune différence qualitative de ses extrêmes, car ils sont argent tous deux, mais seulement de leur différence quantitative. Finalement il est soustrait à la circulation plus d’argent qu’il n’y en a été jeté. Le coton acheté 100 l. st. est revendu 100+10 ou 110 l. st. La forme complète de ce mouvement est donc A—M—A’, dans laquelle , c’est-à-dire égale la somme primitivement avancée plus un excédent. Cet excédent ou ce surcroît, je l’appelle plus-value (en anglais surplus value). Non seulement donc la valeur avancée se conserve dans la circulation, mais elle y change encore sa grandeur, y ajoute un plus, se fait valoir davantage, et c’est ce mouvement qui la transforme en capital.

Il se peut aussi que les extrêmes M, M, de la circulation M—A—M, froment — argent — habit par exemple, soient aussi de valeur inégale. Le fermier peut vendre son froment au-dessus de sa valeur ou acheter l’habit au-dessous de la sienne. À son tour, il peut être floué par le marchand d’habits. Mais l’inégalité des valeurs échangées n’est qu’un accident pour cette forme de circulation. Son caractère normal, c’est l’équivalence de ses deux extrêmes, laquelle au contraire enlèverait tout sens au mouvement A—M—A.

Le renouvellement ou la répétition de la vente de marchandises pour l’achat d’autres marchandises rencontre, en dehors de la circulation, une limite dans la consommation, dans la satisfaction de besoins déterminés. Dans l’achat pour la vente, au contraire, le commencement et la fin sont une seule et même chose, argent, valeur d’échange, et cette identité même de ses deux termes extrêmes fait que le mouvement n’a pas de fin. Il est vrai que A est devenu , que nous avons 100 + 10 l. st., au lieu de 100 ; mais, sous le rapport de la qualité, 110 l. st. sont la même chose que 100 l. st., c’est-à-dire argent, et sous le rapport de la quantité, la première somme n’est qu’une valeur limitée aussi bien que la seconde. Si les 100 l. st. sont dépensées comme argent, elles changent aussitôt de rôle et cessent de fonctionner comme capital. Si elles sont dérobées à la circulation, elles se pétrifient sous forme trésor et ne grossiront pas d’un liard quand elles dormiraient là jusqu’au jugement dernier. Dès lors que l’augmentation de la valeur forme le but final du mouvement, 110 l. st. ressentent le même besoin de s’accroître que 100 l. st.

La valeur primitivement avancée se distingue bien, il est vrai, pour un instant de la plus-value qui s’ajoute à elle dans la circulation ; mais cette distinction s’évanouit aussitôt. Ce qui, finalement, sort de la circulation, ce n’est pas d’un côté la valeur première de 100 l. st., et de l’autre la plus-value de 10 l. st.; c’est une valeur de 110 l. st., laquelle se trouve dans la même forme et les mêmes conditions que les 100 premières l. st., prête à recommencer le même jeu[5]. Le dernier terme de chaque cercle A—M—A, acheter pour vendre, est le premier terme d’une nouvelle circulation du même genre. La circulation simple — vendre pour acheter — ne sert que de moyen d’atteindre un but situé en dehors d’elle-même, c’est-à-dire l’appropriation de valeurs d’usage, de choses propres à satisfaire des besoins déterminés. La circulation de l’argent comme capital possède au contraire son but en elle-même ; car ce n’est que par ce mouvement toujours renouvelé que la valeur continue à se faire valoir. Le mouvement du capital n’a donc pas de limites[6].

C’est comme représentant, comme support conscient de ce mouvement que le possesseur d’argent devient capitaliste. Sa personne, ou plutôt sa poche, est le point de départ de l’argent et son point de retour. Le contenu objectif de la circulation A—M—A’, c’est-à-dire la plus-value qu’enfante la valeur, tel est son but subjectif, intime. Ce n’est qu’autant que l’appropriation toujours croissante de la richesse abstraite est le seul motif déterminant de ses opérations, qu’il fonctionne comme capitaliste, ou, si l’on veut, comme capital personnifié, doué de conscience et de volonté. La valeur d’usage ne doit donc jamais être considérée comme le but immédiat du capitaliste, pas plus que le gain isolé ; mais bien le mouvement incessant du gain toujours renouvelé[7]. Cette tendance absolue à l’enrichissement, cette chasse passionnée à la valeur d’échange[8] lui sont communes avec le thésauriseur. Mais, tandis que celui-ci n’est qu’un capitaliste maniaque, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. La vie éternelle de la valeur que le thésauriseur croit s’assurer en sauvant l’argent des dangers de la circulation[9], plus habile, le capitaliste la gagne en lançant toujours de nouveau l’argent dans la circulation[10].

Les formes indépendantes, c’est-à-dire les formes argent ou monnaie que revêt la valeur des marchandises dans la circulation simple, servent seulement d’intermédiaire pour l’échange des produits et disparaissent dans le résultat final du mouvement. Dans la circulation A—M—A’, au contraire, marchandise et argent ne fonctionnent l’une et l’autre que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un en est la forme générale, l’autre la forme particulière et, pour ainsi dire, dissimulée[11]. La valeur passe constamment d’une forme à l’autre sans se perdre dans ce mouvement. Si l’on s’arrête soit à l’une soit à l’autre de ces formes, dans lesquelles elle se manifeste tour à tour, on arrive aux deux définitions : le capital est argent, le capital est marchandise[12] mais, en fait, la valeur se présente ici comme une substance automatique, douée d’une vie propre, qui, tout en échangeant ses formes sans cesse, change aussi de grandeur, et, spontanément, en tant que valeur mère, produit une pousse nouvelle, une plus-value, et finalement s’accroît par sa propre vertu. En un mot, la valeur semble avoir acquis la propriété occulte d’enfanter de la valeur parce qu’elle est valeur, de faire des petits, ou du moins de pondre des œufs d’or.

Comme la valeur, devenue capital, subit des changements continuels d’aspect et de grandeur, il lui faut avant tout une forme propre au moyen de laquelle son identité avec elle-même soit constatée. Et cette forme propre, elle ne la possède que dans l’argent. C’est sous la forme argent qu’elle commence, termine et recommence son procédé de génération spontanée. Elle était 100 l. st., elle est maintenant 110 l. st., et ainsi de suite. Mais l’argent lui-même n’est ici qu’une forme de la valeur, car celle-ci en a deux. Que la forme marchandise soit mise de côté et l’argent ne devient pas capital. C’est le changement de place par deux fois de la même marchandise : premièrement dans l’achat où elle remplace l’argent avancé, secondement dans la vente où l’argent est repris de nouveau ; c’est ce double déplacement seul qui occasionne le reflux de l’argent à son point de départ, et de plus d’argent qu’il n’en avait été jeté dans la circulation. L’argent n’a donc point ici une attitude hostile, vis-à-vis de la marchandise, comme c’est le cas chez le thésauriseur. Le capitaliste sait fort bien que toutes les marchandises, quelles que soient leur apparence et leur odeur, « sont dans la foi et dans la vérité » de l’argent, et de plus des instruments merveilleux pour faire de l’argent.

Nous avons vu que : dans la circulation simple, il s’accomplit une séparation formelle entre les marchandises et leur valeur, qui se pose en face d’elles sous l’aspect argent. Maintenant, la valeur se présente tout à coup comme une substance motrice d’elle-même, et pour laquelle marchandise et argent ne sont que de pures formes. Bien plus, au lieu de représenter des rapports entre marchandises, elle entre, pour ainsi dire, en rapport privé avec elle-même. Elle distingue an soi sa valeur primitive de sa plus-value, de la même façon que Dieu distingue en sa personne le père et le fils, et que tous les deux ne font qu’un et sont du même âge, car ce n’est que par la plus-value de 10 l. st. que les 100 premières l. st. avancées deviennent capital ; et dès que cela est accompli, dès que le fils a été engendré par le père et réciproquement, toute différence s’évanouit et il n’y a plus qu’un seul être : 110 l. st.

La valeur devient donc valeur progressive, argent toujours bourgeonnant, poussant et, comme tel, capital. Elle sort de la circulation, y revient, s’y maintient et s’y multiplie, en sort de nouveau accrue et recommence sans cesse la même rotation[13]. A—A’, argent qui pond de l’argent, monnaie qui fait des petits — money which begets money — telle est aussi la définition du capital dans la bouche de ses premiers interprètes, les mercantilistes.

Acheter pour vendre, ou mieux, acheter pour vendre plus cher, A—M—A’, voilà une forme qui ne semble propre qu’à une seule espèce de capital, au capital commercial. Mais le capital industriel est aussi de l’argent qui se transforme en marchandise et, par la vente de cette dernière, se retransforme en plus d’argent. Ce qui se passe entre l’achat et la vente, en dehors de la sphère de circulation, ne change rien à cette forme de mouvement. Enfin, par rapport au capital usuraire, la forme A—M—A’ est réduite à ses deux extrêmes sans terme moyen ; elle se résume, en style lapidaire, en A—A’, argent qui vaut plus d’argent, valeur qui est plus grande qu’elle-même.

A—M—A’ est donc réellement la formule générale du capital, tel qu’il se montre dans la circulation.


CHAPITRE V
LES CONTRADICTIONS DE LA FORMULE GÉNÉRALE DU CAPITAL


La forme de circulation par laquelle l’argent se métamorphose en capital contredit toutes les lois développées jusqu’ici sur la nature de la marchandise, de la valeur, de l’argent et de la circulation elle-même. Ce qui distingue la circulation du capital de la circulation simple, c’est l’ordre de succession inverse des deux mêmes phases opposées, vente et achat. Comment cette différence purement formelle pourrait-elle opérer dans la nature même de ces phénomènes un changement aussi magique ?

Ce n’est pas tout. L’inversion des phases complémentaires n’existe que pour un seul des trois « amis du commerce » qui trafiquent ensemble. Comme capitaliste, j’achète de A une marchandise que je vends à B, tandis que, comme simple échangiste, je vends de la marchandise à B et en achète de A. A et B n’y font pas de distinction, ils fonctionnent seulement comme acheteurs ou vendeurs. En face d’eux, je suis moi-même ou simple possesseur d’argent ou simple possesseur de marchandise, et, à vrai dire, dans les deux séries de transactions, je fais toujours face à une personne comme acheteur, à une autre comme vendeur, au premier comme argent, au second comme marchandise. Pour aucun d’eux je ne suis ni capital, ni capitaliste, ni représentant de n’importe quoi de supérieur à la marchandise ou à l’argent. À mon point de vue, mon achat de A et ma vente à B constituent une série, mais l’enchaînement de ces termes n’existe que pour moi. A ne s’inquiète point de ma transaction avec B, ni B de ma transaction avec A. Si j’entreprenais de leur démontrer le mérite particulier que je me suis acquis par le renversement de l’ordre des termes, ils me prouveraient qu’en cela même je suis dans l’erreur, que la transaction totale n’a pas commencé par un achat et fini par une vente, mais tout au contraire. En réalité, mon premier acte, l’achat, était, au point de vue de A, une vente, et mon second acte, la vente, était, au point de vue de B, un achat. Non contents de cela, A et B finiront par déclarer que l’ensemble de la transaction n’a été qu’une simagrée, et désormais le premier vendra directement au second, et le second achètera directement du premier. Tout se réduit alors à un seul acte de circulation ordinaire, simple vente du point de vue de A et simple achat du point de vue de B. Le renversement de l’ordre de succession de ses phases ne nous a donc pas fait dépasser la sphère de la circulation des marchandises, et il nous reste forcément à examiner si, par sa nature, elle permet un accroissement des valeurs qui y entrent, c’est-à-dire la formation d’une plus-value.

Prenons le phénomène de la circulation dans une forme sous laquelle il se présente comme simple échange de marchandises. Cela arrive toutes les fois que deux producteurs-échangistes achètent l’un de l’autre et que leurs créances réciproques s’annulent au jour de l’échéance. L’argent n’y entre qu’idéalement comme monnaie de compte pour exprimer les valeurs des marchandises par leurs prix. Dès qu’il s’agit de la valeur d’usage, il est clair que nos échangistes peuvent gagner tous les deux. Tous deux aliènent des produits qui ne leur sont d’aucune utilité et en acquièrent d’autres dont ils ont besoin. De plus, A qui vend du vin et achète du blé produit peut-être plus de vin que n’en pourrait produire B dans le même temps de travail, et B dans le même temps de travail plus de blé que n’en pourrait produire A. Le premier obtient ainsi pour la même valeur d’échange plus de blé et le second plus de vin que si chacun des deux, sans échange, était obligé de produire pour lui-même les deux objets de consommation. S’il est question de la valeur d’usage, on est donc fondé à dire que « l’échange est une transaction dans laquelle on gagne des deux côtés[14]. » Il n’en est plus de même pour la valeur d’échange. « Un homme qui possède beaucoup de vin et point de blé commerce avec un autre homme qui a beaucoup de blé et point de vin : entre eux se fait un échange d’une valeur de 50 en blé, contre une valeur de 50 en vin. Cet échange n’est accroissement de richesses ni pour l’un ni pour l’autre car chacun d’eux avant l’échange, possédait une valeur égale à celle qu’il s’est procurée, par ce moyen[15]. » Que l’argent, comme instrument de circulation, serve d’intermédiaire entre les marchandises, et que les actes de la vente et de l’achat soient ainsi séparés, cela ne change pas la question[16]. La valeur est exprimée dans les prix des marchandises avant qu’elles entrent dans la circulation, au lieu d’en résulter[17].

Si l’on fait abstraction des circonstances accidentelles qui ne proviennent point des lois immanentes à la circulation, il ne s’y passe, en dehors du remplacement d’un produit utile par un autre, rien autre chose qu’une métamorphose ou un simple changement de forme de la marchandise. La même valeur, c’est-à-dire le même quantum de travail social réalisé, reste toujours dans la main du même échangiste, quoiqu’il la tienne tour à tour sous la forme de son propre produit, de l’argent et du produit d’autrui. Ce changement de forme n’entraîne aucun changement de la quantité de valeur. Le seul changement qu’éprouve la valeur de la marchandise se borne à un changement de sa forme argent. Elle se présente d’abord comme prix de la marchandise offerte à la vente, puis comme la même somme d’argent exprimée dans ce prix, enfin comme prix d’une marchandise équivalente. Ce changement de forme n’affecte pas plus la quantité de valeur que le ferait le change d’un billet de cent francs contre quatre louis et quatre pièces de cent sous. Or, comme la circulation, par rapport à la valeur des marchandises, n’implique qu’un changement de forme, il n’en peut résulter qu’un échange d’équivalents. C’est pourquoi même l’économie vulgaire, toutes les fois qu’elle veut étudier le phénomène dans son intégrité, suppose toujours que l’offre et la demande s’équilibrent, c’est-à-dire que leur effet sur la valeur est nul. Si donc, par rapport à la valeur d’usage, les deux échangistes peuvent gagner, ils ne peuvent pas gagner tous deux par rapport à la valeur d’échange. Ici s’applique, au contraire, le dicton : « Là où il y a égalité, il n’y a pas de lucre[18]. » Des marchandises peuvent bien être vendues à des prix qui s’écartent de leurs valeurs ; mais cet écart apparaît comme une infraction de la loi de l’échange[19]. Dans sa forme normale, l’échange des marchandises est un échange d’équivalents, et ne peut être par conséquent un moyen de bénéficier[20].

Les tentatives faites pour démontrer que la circulation des marchandises est source de plus-value trahissent presque toujours chez leurs auteurs un quiproquo, une confusion entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, témoin Condillac : « Il est faux, dit cet écrivain, que, dans les échanges, on donne valeur égale pour valeur égale. Au contraire, chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande … En effet, si on échangeait toujours valeur égale pour valeur égale, il n’y aurait de gain à faire pour aucun des contractants. Or, tous les deux en font, ou en devraient faire. Pourquoi ? C’est que les choses n’ayant qu’une valeur relative à nos besoins, ce qui est plus pour l’un est moins pour l’autre, et réciproquement … Ce ne sont pas les choses nécessaires à notre consommation que nous sommes censés mettre en vente : c’est notre surabondant … Nous voulons livrer une chose qui nous est inutile, pour nous en procurer une qui nous est nécessaire. » Il fut « naturel de juger qu’on donnait, dans les échanges, valeur égale pour valeur égale, toutes les fois que les choses qu’on échangeait étaient estimées égales en valeur chacune à une même quantité d’argent … il y a encore une considération qui doit entrer dans le calcul ; c’est de savoir si nous échangeons tous deux un surabondant pour une chose nécessaire[21]. » Non-seulement Condillac confond l’une avec l’autre, valeur d’usage et valeur d’échange, mais encore il suppose avec une simplicité enfantine, que, dans une société fondée sur la production marchande, le producteur doit produire ses propres moyens de subsistance, et ne jeter dans la circulation que ce qui dépasse ses besoins personnels, le superflu[22]. On trouve néanmoins l’argument de Condillac souvent reproduit par des économistes modernes, quand ils essayent de prouver que la forme développée de l’échange, c’est-à-dire le commerce, est une source de plus-value. « Le commerce, est-il dit, par exemple, ajoute de la valeur aux produits, car ces derniers ont plus de valeur dans les mains du consommateur que dans celles du producteur, on doit donc le considérer rigoureusement (strictly) comme un acte de production[23]. » Mais on ne paye pas les marchandises deux fois, une fois leur valeur d’usage et l’autre fois leur valeur d’échange. Et si la valeur d’usage de la marchandise est plus utile à l’acheteur qu’au vendeur, sa forme argent est plus utile au vendeur qu’à l’acheteur. Sans cela la vendrait-il ? On pourrait donc dire tout aussi bien que l’acheteur accomplit rigoureusement un acte de production, quand il transforme par exemple les chaussettes du bonnetier en monnaie.

Tant que des marchandises, ou des marchandises et de l’argent de valeur égale, c’est-à-dire des équivalents, sont échangés, il est évident que personne ne tire de la circulation plus de valeur qu’il y en met. Alors aucune formation de plus-value ne peut avoir lieu. Mais quoique la circulation sous sa forme pure n’admette d’échange qu’entre équivalents, on sait bien que dans la réalité les choses se passent rien moins que purement. Supposons donc qu’il y ait échange entre non-équivalents.

Dans tous les cas, il n’y a sur le marché qu’échangiste en face d’échangiste, et la puissance qu’exercent ces personnages les uns sur les autres n’est que la puissance de leurs marchandises. La différence matérielle qui existe entre ces dernières est le motif matériel de l’échange et place les échangistes en un rapport de dépendance réciproque les uns avec les autres, en ce sens qu’aucun d’eux n’a entre les mains l’objet dont il a besoin et que chacun d’eux possède l’objet des besoins d’autrui. À part cette différence entre leurs utilités, il n’en existe plus qu’une autre entre les marchandises, la différence entre leur forme naturelle et leur forme valeur, l’argent. De même les échangistes ne se distinguent entre eux qu’à ce seul point de vue : les uns sont vendeurs, possesseurs de marchandises, les autres acheteurs, possesseurs d’argent.

Admettons maintenant que, par on ne sait quel privilège mystérieux, il soit donné au vendeur de vendre sa marchandise au-dessus de sa valeur, 110 par exemple quand elle ne vaut que 100, c’est-à-dire avec un enchérissement de 10 %. Le vendeur encaisse donc une plus-value de 10. Mais après avoir été vendeur, il devient acheteur. Un troisième échangiste se présente à lui comme vendeur et jouit à son tour du privilège de vendre la marchandise 10 % trop cher. Notre homme a donc gagné 10 d’un côté pour perdre 10 de l’autre[24]. Le résultat définitif est en réalité que tous les échangistes se vendent réciproquement leurs marchandises 10 % au-dessus de leur valeur ce qui est la même chose que s’ils les vendaient à leur valeur réelle. Une semblable hausse générale des prix produit le même effet que si les valeurs des marchandises, au lieu d’être estimées en or, l’étaient, par exemple, en argent. Leurs noms monétaires c’est-à-dire leurs prix nominaux s’élèveraient, mais leurs rapports de valeur resteraient les mêmes.

Supposons, au contraire, que ce soit le privilège de l’acheteur de payer les marchandises au-dessous de leur valeur. Il n’est pas même nécessaire ici de rappeler que l’acheteur redevient vendeur. Il était vendeur avant de devenir acheteur. Il a perdu déjà 10 % dans sa vente : qu’il gagne 10 % dans son achat et tout reste dans le même état[25].

La formation d’une plus-value et, conséquemment, la transformation de l’argent en capital ne peuvent donc provenir ni de ce que les vendeurs vendent les marchandises au-dessus de ce qu’elles valent, ni de ce que les acheteurs les achètent au-dessous[26].

Le problème n’est pas le moins du monde simplifié quand on y introduit des considérations étrangères, quand on dit, par exemple, avec Torrens : « La demande effective consiste dans le pouvoir et dans l’inclination (!) des consommateurs, que l’échange soit immédiat ou ait lieu par un intermédiaire, à donner pour les marchandises une certaine portion de tout ce qui compose le capital plus grande que ce que coûte leur production[27]. » Producteurs et consommateurs ne se présentent les uns aux autres dans la circulation que comme vendeurs et acheteurs. Soutenir que la plus-value résulte, pour les producteurs, de ce que les consommateurs payent les marchandises plus cher qu’elles ne valent, c’est vouloir déguiser cette proposition : les échangistes ont, en tant que vendeurs, le privilège de vendre trop cher. Le vendeur a produit lui-même la marchandise ou il en représente le producteur ; mais l’acheteur, lui aussi, a produit la marchandise convertie en argent, ou il tient la place de son producteur. Il y a donc aux deux pôles des producteurs ; ce qui les distingue, c’est que l’un achète et que l’autre vend. Que le possesseur de marchandises, sous le nom de producteur, vende les marchandises plus qu’elles valent, et que, sous le nom de consommateur, il les paye trop cher, cela ne fait pas faire un pas à la question[28].

Les défenseurs conséquents de cette illusion, à savoir que la plus-value provient d’une surélévation nominale des prix, ou du privilège qu’aurait le vendeur de vendre trop cher sa marchandise, sont donc forcés d’admettre une classe qui achète toujours et ne vend jamais, ou qui consomme sans produire. Au point de vue où nous sommes arrivés, celui de la circulation simple, l’existence d’une pareille classe est encore inexplicable. Mais anticipons ! L’argent avec lequel une telle classe achète constamment doit constamment revenir du coffre des producteurs dans le sien, gratis, sans échange, de gré ou en vertu d’un droit acquis. Vendre à cette classe les marchandises au-dessus de leur valeur, c’est recouvrer en partie de l’argent dont on avait fait son deuil[29]. Les villes de l’Asie Mineure, par exemple, payaient chaque année, à l’ancienne Rome, leurs tributs en espèces. Avec cet argent, Rome leur achetait des marchandises et les payait trop cher. Les Asiatiques écorchaient les Romains, et reprenaient ainsi par la voie du commerce une partie du tribut extorqué par leurs conquérants. Mais, en fin de compte, ils n’en restaient pas moins les derniers dupés. Leurs marchandises étaient, après comme avant, payées avec leur propre monnaie. Ce n’est point là une méthode de s’enrichir ou de créer une plus-value.

Force nous est donc de rester dans les limites de l’échange des marchandises où les vendeurs sont acheteurs, et les acheteurs vendeurs. Notre embarras provient peut-être de ce que, ne tenant aucun compte des caractères individuels des agents de circulation, nous en avons fait des catégories personnifiées. Supposons que l’échangiste A soit un fin matois qui mette dedans ses collègues B et C, et que ceux-ci, malgré la meilleure volonté du monde, ne puissent prendre leur revanche. A vend à B du vin dont la valeur est de 40 l. st., et obtient en échange du blé pour une valeur de 50 l. st. Il a donc fait avec de l’argent plus d’argent, et transformé sa marchandise en capital. Examinons la chose de plus près. Avant l’échange nous avions pour 40 l. st. de vin dans la main de A, et pour 50 l. st. de blé dans la main de B, une valeur totale de 90 l. st. Après l’échange, nous avons encore la même valeur totale. La valeur circulante n’a pas grossi d’un atome ; il n’y a de changé que sa distribution entre A et B. Le même changement aurait eu lieu si A avait volé sans phrase à B 10 l. st. Il est évident qu’aucun changement dans la distribution des valeurs circulantes ne peut augmenter leur somme, pas plus qu’un Juif n’augmente dans un pays la masse des métaux précieux, en vendant pour une guinée un liard de la reine Anne. La classe entière des capitalistes d’un pays ne peut pas bénéficier sur elle-même.

Qu’on se tourne et retourne comme on voudra, les choses restent au même point. Échange-t-on des équivalents ? Il ne se produit point de plus-value ; il ne s’en produit pas non plus si l’on échange des non-équivalents[30]. La circulation ou l’échange des marchandises ne crée aucune valeur[31].

On comprend maintenant pourquoi, dans notre analyse du capital, ses formes les plus populaires et pour ainsi dire antédiluviennes, le capital commercial et le capital usuraire, seront provisoirement laissées de côté.

La forme A—M—A’, acheter pour vendre plus cher, se révèle le plus distinctement dans le mouvement du capital commercial. D’un autre côté, ce mouvement s’exécute tout entier dans l’enceinte de la circulation. Mais comme il est impossible d’expliquer par la circulation elle-même la transformation de l’argent en capital, la formation d’une plus-value, le capital commercial paraît impossible dès que l’échange se fait entre équivalents[32]. Il ne semble pouvoir dériver que du double bénéfice conquis sur les producteurs de marchandises dans leur qualité d’acheteurs et de vendeurs, par le commerçant qui s’interpose entre eux comme intermédiaire parasite. C’est dans ce sens que Franklin dit : « La guerre n’est que brigandage, le commerce que fraude et duperie[33]. »

Ce que nous venons de dire du capital commercial est encore plus vrai du capital usuraire. Quant au premier, les deux extrêmes, c’est-à-dire l’argent jeté sur le marché et l’argent qui en revient plus ou moins accru, ont du moins pour intermédiaire l’achat et la vente, le mouvement même de la circulation. Pour le second, la forme A—M—A’ se résume sans moyen terme dans les extrêmes A—A’, argent qui s’échange contre plus d’argent, ce qui est en contradiction avec sa nature et inexplicable au point de vue de la circulation des marchandises. Aussi lisons-nous dans Aristote : « La chrématistique est une science double ; d’un côté elle se rapporte au commerce, de l’autre à l’économie ; sous ce dernier rapport, elle est nécessaire et louable ; sous le premier, qui a pour base la circulation, elle est justement blâmable (car elle se fonde non sur la nature des choses, mais sur une duperie réciproque) ; c’est pourquoi l’usurier est haï à juste titre, parce que l’argent lui-même devient ici un moyen d’acquérir et ne sert pas à l’usage pour lequel il avait été inventé. Sa destination était de favoriser l’échange des marchandises ; mais l’intérêt fait avec de l’argent plus d’argent. De là son nom Τόϰος, né, engendré), car les enfants sont semblables aux parents. De toutes les manières d’acquérir, c’est celle qui est le plus contre nature[34]. »

Nous verrons dans la suite de nos recherches que le capital usuraire et le capital commercial sont des formes dérivées, et alors nous expliquerons aussi pourquoi ils se présentent dans l’histoire avant le capital sous sa forme fondamentale, qui détermine l’organisation économique de la société moderne.

Il a été démontré que la somme des valeurs jetée dans la circulation n’y peut s’augmenter, et que, par conséquent, en dehors d’elle, il doit se passer quelque chose qui rende possible la formation d’une plus-value[35]. Mais celle-ci peut-elle naître en dehors de la circulation qui, après tout, est la somme totale des rapports réciproques des producteurs-échangistes ? En dehors d’elle, l’échangiste reste seul avec sa marchandise qui contient un certain quantum de son propre travail mesuré d’après des lois sociales fixes. Ce travail s’exprime dans la valeur du produit, comme cette valeur s’exprime en monnaie de compte, soit par le prix de 10 l. st. Mais ce travail ne se réalise pas, et dans la valeur du produit et dans un excédent de cette valeur, dans un prix de 10 qui serait en même temps un prix de 11, c’est-à-dire une valeur supérieure à elle-même. Le producteur peut bien, par son travail, créer des valeurs, mais non point des valeurs qui s’accroissent par leur propre vertu, il peut élever la valeur d’une marchandise en ajoutant par un nouveau travail une valeur nouvelle à une valeur présente, en faisant, par exemple, avec du cuir des bottes. La même matière vaut maintenant davantage parce qu’elle a absorbé plus de travail. Les bottes ont donc plus de valeur que le cuir ; mais la valeur du cuir est restée ce qu’elle était, elle ne s’est point ajouté une plus-value pendant la fabrication des bottes. Il paraît donc tout à fait impossible qu’en dehors de la circulation, sans entrer en contact avec d’autres échangistes, le producteur-échangiste puisse faire valoir la valeur, ou lui communiquer la propriété d’engendrer une plus-value. Mais sans cela, pas de transformation de son argent ou de sa marchandise en capital.

Nous sommes ainsi arrivés à un double résultat.

La transformation de l’argent en capital doit être expliquée en prenant pour base les lois immanentes de la circulation des marchandises, de telle sorte que l’échange d’équivalents serve de point de départ[36]. Notre possesseur d’argent, qui n’est encore capitaliste qu’à l’état de chrysalide, doit d’abord acheter des marchandises à leur juste valeur, puis les vendre ce qu’elles valent, et cependant, à la fin , retirer plus de valeur qu’il en avait avancé. La métamorphose de l’homme aux écus en capitaliste doit se passer dans la sphère de la circulation et en même temps doit ne point s’y passer. Telles sont les conditions du problème. Hic Rhodus, hic salta !


CHAPITRE VI
ACHAT ET VENTE DE LA FORCE DE TRAVAIL


L’accroissement de valeur par lequel l’argent doit se transformer en capital, ne peut pas provenir de cet argent lui‑même. S’il sert de moyen d’achat ou de moyen de payement, il ne fait que réaliser le prix des marchandises qu’il achète ou qu’il paye.

S’il reste tel quel, s’il conserve sa propre forme, il n’est plus, pour ainsi dire, qu’une valeur pétrifiée[37].

Il faut donc que le changement de valeur exprimé par A—M—A’, conversion de l’argent en marchandise et reconversion de la même marchandise en plus d’argent, provienne de la marchandise. Mais il ne peut pas s’effectuer dans le deuxième acte M—A’, la revente, où la marchandise passe tout simplement de sa forme naturelle à sa forme argent. Si nous envisageons maintenant le premier acte A—M, l’achat, nous trouvons qu’il y a échange entre équivalents et que, par conséquent, la marchandise n’a pas plus de valeur échangeable que l’argent converti en elle. Reste une dernière supposition, à savoir que le changement procède de la valeur d’usage de la marchandise c’est‑à‑dire de son usage ou sa consommation. Or, il s’agit d’un changement dans la valeur échangeable, de son accroissement. Pour pouvoir tirer une valeur échangeable de la valeur usuelle d’une marchandise, il faudrait que l’homme aux écus eût l’heureuse chance de découvrir au milieu de la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d’être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer, serait réaliser du travail et par conséquent, créer de la valeur.

Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée de cette vertu spécifique, elle s’appelle puissance de travail ou force de travail.

Sous ce nom il faut comprendre l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un homme dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles.

Pour que le possesseur d’argent trouve sur le marché la force de travail à titre de marchandise, il faut cependant que diverses conditions soient préalablement remplies. L’échange des marchandises, par lui‑même, n’entraine pas d’autres rapports de dépendance que ceux qui découlent de sa nature. Dans ces données, la force de travail ne peut se présenter sur le marché comme marchandise, que si elle est offerte ou vendue par son propre possesseur. Celui-ci doit par conséquent pouvoir en disposer, c’est‑à‑dire être libre propriétaire de sa puissance de travail, de sa propre personne[38]. Le possesseur d’argent et lui se rencontrent sur le marché et entrent en rapport l’un avec l’autre comme échangistes au même titre. Ils ne diffèrent qu’en ceci : l’un achète et l’autre vend, et par cela même, tous deux sont des personnes juridiquement égales.

Pour que ce rapport persiste, il faut que le propriétaire de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé, car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui‑même, et de libre qu’il était se fait esclave, de marchand, marchandise. S’il veut maintenir sa personnalité, il ne doit mettre sa force de travail que temporairement à la disposition de l’acheteur, de telle sorte qu’en l’aliénant il ne renonce pas pour cela à sa propriété sur elle[39].

La seconde condition essentielle pour que l’homme aux écus trouve à acheter la force de travail, c’est que le possesseur de cette dernière, au lieu de pouvoir vendre des marchandises dans lesquelles son travail s’est réalisé, soit forcé d’offrir et de mettre en vente, comme une marchandise, sa force de travail elle-même, laquelle ne réside que dans son organisme.

Quiconque veut vendre des marchandises distinctes de sa propre force de travail doit naturellement posséder des moyens de production tels que matières premières, outils, etc. Il lui est impossible, par exemple, de faire des bottes sans cuir, et de plus il a besoin de moyens de subsistance. Personne, pas même le musicien de l’avenir, ne peut vivre des produits de la postérité, ni subsister au moyen de valeurs d’usage dont la production n’est pas encore achevée ; aujourd’hui, comme au premier jour de son apparition sur la scène du monde, l’homme est obligé de consommer avant de produire et pendant qu’il produit. Si les produits sont des marchandises, il faut qu’ils soient vendus pour pouvoir satisfaire les besoins du producteur. Au temps nécessaire à la production, s’ajoute le temps nécessaire à la vente.

La transformation de l’argent en capital exige donc que le possesseur d’argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Premièrement le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui ; secondement, il doit n’avoir pas d’autre marchandise à vendre ; être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse.

Pourquoi ce travailleur libre se trouve‑t‑il dans la sphère de la circulation ? C’est là une question qui n’intéresse guère le possesseur d’argent pour lequel le marché du travail n’est qu’un embranchement particulier du marché des marchandises ; et pour le moment elle ne nous intéresse pas davantage. Théoriquement nous nous en tenons au fait, comme lui pratiquement. Dans tous les cas il y a une chose bien claire : la nature ne produit pas d’un côté des possesseurs d’argent ou de marchandises et de l’autre des possesseurs de leurs propres forces de travail purement et simplement. Un tel rapport n’a aucun fondement naturel, et ce n’est pas non plus un rapport social commun à toutes les périodes de l’histoire. Il est évidemment le résultat d’un développement historique préliminaire, le produit d’un grand nombre de révolutions économiques, issu de la destruction de toute une série de vieilles formes de production sociale.

De même les catégories économiques que nous avons considérées précédemment portent un cachet historique. Certaines conditions historiques doivent être remplies pour que le produit du travail puisse se transformer en marchandise. Aussi longtemps par exemple qu’il n’est destiné qu’à satisfaire immédiatement les besoins de son producteur, il ne devient pas marchandise. Si nous avions poussé plus loin nos recherches, si nous nous étions demandé, dans quelles circonstances tous les produits ou du moins la plupart d’entre eux prennent la forme de marchandises, nous aurions trouvé que ceci n’arrive que sur la base d’un mode de production tout à fait spécial, la production capitaliste. Mais une telle étude eût été tout à fait en dehors de la simple analyse de la marchandise. La production et la circulation marchandes peuvent avoir lieu, lors même que la plus grande partie des produits, consommés par leurs producteurs mêmes, n’entrent pas dans la circulation à titre de marchandises. Dans ce cas‑là, il s’en faut de beaucoup que la production sociale soit gouvernée dans toute son étendue et toute sa profondeur par la valeur d’échange. Le produit, pour devenir marchandise, exige dans la société une division du travail tellement développée que la séparation entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, qui ne commence qu’à poindre dans le commerce en troc, soit déjà accomplie. Cependant un tel degré de développement est, comme l’histoire le prouve, compatible avec les formes économiques les plus diverses de la société.

De l’autre côté, l’échange des produits doit déjà posséder la forme de la circulation des marchandises pour que la monnaie puisse entrer en scène. Ses fonctions diverses comme simple équivalent, moyen de circulation, moyen de payement, trésor, fonds de réserve, etc., indiquent à leur tour, par la prédominance comparative de l’une sur l’autre, des phases très diverses de la production sociale. Cependant l’expérience nous apprend qu’une circulation marchande relativement peu développée suffit pour faire éclore toutes ces formes. Il n’en est pas ainsi du capital. Les conditions historiques de son existence ne coïncident pas avec la circulation des marchandises et de la monnaie. Il ne se produit que là où le détenteur des moyens de production et de subsistance rencontre sur le marché le travailleur libre qui vient y vendre sa force de travail et cette unique condition historique recèle tout un monde nouveau. Le capital s’annonce dès l’abord comme une époque de la production sociale[40].

Il nous faut maintenant examiner de plus près la force de travail. Cette marchandise, de même que toute autre, possède une valeur[41]. Comment la détermine‑t‑on ? Par le temps de travail nécessaire à sa production.

En tant que valeur, la force de travail représente le quantum de travail social réalisé en elle. Mais elle n’existe en fait que comme puissance ou faculté de l’individu vivant. L’individu étant donné, il produit sa force vitale en se reproduisant ou en se conservant lui‑même. Pour son entretien ou pour sa conservation, il a besoin d’une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se résout donc dans le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance ; ou bien la force de travail a juste la valeur des moyens de subsistance nécessaires à celui qui la met en jeu.

La force de travail se réalise par sa manifestation extérieure. Elle s’affirme et se constate par le travail, lequel de son côté nécessite une certaine dépense des muscles, des nerfs, du cerveau de l’homme, dépense qui doit être compensée. Plus l’usure est grande, plus grands sont les frais de réparation[42]. Si le propriétaire de la force de travail a travaillé aujourd’hui, il doit pouvoir recommencer demain dans les mêmes conditions de vigueur et de santé. Il faut donc que la somme des moyens de subsistance suffise pour l’entretenir dans son état de vie normal.

Les besoins naturels, tels que nourriture, vêtements, chauffage, habitation, etc., diffèrent suivant le climat et autres particularités physiques d’un pays. D’un autre côté le nombre même de soi‑disant besoins naturels, aussi bien que le mode de les satisfaire, est un produit historique, et dépend ainsi, en grande partie, du degré de civilisation atteint. Les origines de la classe salariée dans chaque pays, le milieu historique où elle s’est formée, continuent longtemps à exercer la plus grande influence sur les habitudes, les exigences et par contrecoup les besoins qu’elle apporte dans la vie[43]. La force de travail renferme donc, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique ; ce qui la distingue des autres marchandises. Mais pour un pays et une époque donnés, la mesure nécessaire des moyens de subsistance est aussi donnée.

Les propriétaires des forces de travail sont mortels. Pour qu’on en rencontre toujours sur le marché, ainsi que le réclame la transformation continuelle de l’argent en capital, il faut qu’ils s’éternisent, « comme s’éternise chaque individu vivant, par la génération[44]. » Les forces de travail, que l’usure et la mort viennent enlever au marché, doivent être constamment remplacées par un nombre au moins égal. La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail comprend donc les moyens de subsistance des remplaçants, c’est‑à‑dire des enfants des travailleurs, pour que cette singulière race d’échangistes se perpétue sur le marché[45].

D’autre part, pour modifier la nature humaine de manière à lui faire acquérir aptitude, précision et célérité dans un genre de travail déterminé, c’est‑à‑dire pour en faire une force de travail développée dans un sens spécial, il faut une certaine éducation qui coûte elle-même une somme plus ou moins grande d’équivalents en marchandises. Cette somme varie selon le caractère plus ou moins complexe de la force de travail. Les frais d’éducation, très minimes d’ailleurs pour la force de travail simple, rentrent dans le total des marchandises nécessaires à sa production.

Comme la force de travail équivaut à une somme déterminée de moyens de subsistance, sa valeur change donc avec leur valeur, c’est‑à‑dire proportionnellement au temps de travail nécessaire à leur production.

Une partie des moyens de subsistance, ceux qui constituent, par exemple, la nourriture, le chauffage, etc., se détruisent tous les jours par la consommation et doivent être remplacés tous les jours. D’autres, tels que vêtements, meubles, etc., s’usent plus lentement et n’ont besoin d’être remplacés qu’à de plus longs intervalles. Certaines marchandises doivent être achetées ou payées quotidiennement, d’autres chaque semaine, chaque semestre, etc. Mais de quelque manière que puissent se distribuer ces dépenses dans le cours d’un an, leur somme doit toujours être couverte par la moyenne de la recette journalière. Posons la masse des marchandises exigée chaque jour pour la production de la force de travail , celle exigée chaque semaine , celle exigée chaque trimestre , et ainsi de suite, et la moyenne de ces marchandises, par jour, sera , etc.

La valeur de cette masse de marchandises nécessaire pour le jour moyen ne représente que la somme de travail dépensée dans leur production, mettons six heures. Il faut alors une demi-journée de travail pour produire chaque jour la force de travail. Ce quantum de travail qu’elle exige pour sa production quotidienne détermine sa valeur quotidienne. Supposons encore que la somme d’or qu’on produit en moyenne, pendant une demi-journée de six heures, égale trois shillings ou un écu[46]. Alors le prix d’un écu exprime la valeur journalière de la force de travail. Si son propriétaire la vend chaque jour pour un écu, il la vend donc à sa juste valeur, et, d’après notre hypothèse, le possesseur d’argent en train de métamorphoser ses écus en capital s’exécute et paye cette valeur.

Le prix de la force de travail atteint son minimum lorsqu’il est réduit à la valeur des moyens de subsistance physiologiquement indispensables, c’est‑à‑dire à la valeur d’une somme de marchandises qui ne pourrait être moindre sans exposer la vie même du travailleur. Quand il tombe à ce minimum, le prix est descendu au‑dessous de la valeur de la force de travail qui alors ne fait plus que végéter. Or, la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail nécessaire pour qu’elle puisse être livrée en qualité normale.

C’est faire de la sentimentalité mal à propos et à très bon marché que de trouver grossière cette détermination de la valeur de la force de travail et de s’écrier, par exemple, avec Rossi : « Concevoir la puissance de travail en faisant abstraction des moyens de subsistance des travailleurs pendant l’œuvre de la production, c’est concevoir un être de raison. Qui dit travail, qui dit puissance de travail, dit à la fois travailleurs et moyens de subsistance, ouvrier et salaire[47]. » Rien de plus faux. Qui dit puissance de travail ne dit pas encore travail, pas plus que puissance de digérer ne signifie pas digestion. Pour en arriver là, il faut, chacun le sait, quelque chose de plus qu’un bon estomac. Qui dit puissance de travail ne fait point abstraction des moyens de subsistance nécessaires à son entretien ; leur valeur est au contraire exprimée par la sienne. Mais que le travailleur ne trouve pas à la vendre, et au lieu de s’en glorifier, il sentira au contraire comme une cruelle nécessité physique que sa puissance de travail qui a déjà exigé pour sa production un certain quantum de moyens de subsistance, en exige constamment de nouveaux pour sa reproduction. Il découvrira alors avec Sismondi, que cette puissance, si elle n’est pas vendue, n’est rien[48].

Une fois le contrat passé entre acheteur et vendeur, il résulte de la nature particulière de l’article aliéné que sa valeur d’usage n’est pas encore passée réellement entre les mains de l’acheteur. Sa valeur, comme celle de tout autre article, était déjà déterminée avant qu’il entrât dans la circulation, car sa production avait exigé la dépense d’un certain quantum de travail social ; mais la valeur usuelle de la force de travail consiste dans sa mise en œuvre qui naturellement n’a lieu qu’ensuite. L’aliénation de la force et sa manifestation réelle ou son service comme valeur utile, en d’autres termes sa vente et son emploi ne sont pas simultanés. Or, presque toutes les fois qu’il s’agit de marchandises de ce genre dont la valeur d’usage est formellement aliénée par la vente sans être réellement transmise en même temps à l’acheteur, l’argent de celui-ci fonctionne comme moyen de payement, c’est‑à‑dire le vendeur ne le reçoit qu’à un terme plus ou moins éloigné, quand sa marchandise a déjà servi de valeur utile. Dans tous les pays où règne le mode de production capitaliste, la force de travail n’est donc payée que lorsqu’elle a déjà fonctionné pendant un certain temps fixé par le contrat, à la fin de chaque semaine, par exemple[49]. Le travailleur fait donc partout au capitaliste l’avance de la valeur usuelle de sa force ; il la laisse consommer par l’acheteur avant d’en obtenir le prix ; en un mot il lui fait partout crédit[50]. Et ce qui prouve que ce crédit n’est pas une vaine chimère, ce n’est point seulement la perte du salaire quand le capitaliste fait banqueroute, mais encore une foule d’autres conséquences moins accidentelles[51]. Cependant que l’argent fonctionne comme moyen d’achat ou comme moyen de payement, cette circonstance ne change rien à à la nature de l’échange des marchandises. Comme le loyer d’une maison, le prix de la force de travail est établi par contrat, bien qu’il ne soit réalisé que postérieurement. La force de travail est vendue, bien qu’elle ne soit payée qu’ensuite. Provisoirement, nous supposerons, pour éviter des complications inutiles, que le possesseur de la force de travail en reçoit, dès qu’il la vend, le prix contractuellement stipulé.

Nous connaissons maintenant le mode et la manière dont se détermine la valeur payée au propriétaire de cette marchandise originale, la force de travail. La valeur d’usage qu’il donne en échange à l’acheteur ne se montre que dans l’emploi même, c’est‑à‑dire dans la consommation de sa force. Toutes les choses nécessaires à l’accomplissement de cette œuvre, matières premières, etc., sont achetées sur le marché des produits par l’homme aux écus et payées à leur juste prix. La consommation de la force de travail est en même temps production de marchandises et de plus‑value. Elle se fait comme la consommation de toute autre marchandise, en dehors du marché ou de la sphère de circulation. Nous allons donc, en même temps que le possesseur d’argent et le possesseur de force de travail, quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous, pour les suivre tous deux dans le laboratoire secret de la production, sur le seuil duquel il est écrit : No admittance except on business[52]. Là, nous allons voir non seulement comment le capital produit, mais encore comment il est produit lui-même. La fabrication de la plus‑value, ce grand secret de la société moderne, va enfin se dévoiler.

La sphère de la circulation des marchandises, où s’accomplissent la vente et l’achat de la force de travail, est en réalité un véritable Eden des droits naturels de l’homme et du citoyen. Ce qui y règne seul, c’est Liberté, Égalité, Propriété et Bentham. Liberté ! car ni l’acheteur ni le vendeur d’une marchandise n’agissent par contrainte ; au contraire ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Égalité ! car ils n’entrent en rapport l’un avec l’autre qu’à titre de possesseurs de marchandise, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Bentham ! car pour chacun d’eux il ne s’agit que de lui-même. La seule force qui les mette en présence rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de l’autre, et c’est précisément pour cela qu’en vertu d’une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d’une providence tout ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l’utilité générale, à l’intérêt commun.

Au moment où nous sortons de cette sphère de la circulation simple qui fournit au libre‑échangiste vulgaire ses notions, ses idées, sa manière de voir et le critérium de son jugement sur le capital et le salariat, nous voyons, à ce qu’il semble, s’opérer une certaine transformation dans la physionomie des personnages de notre drame. Notre ancien homme aux écus prend les devants et, en qualité de capitaliste, marche le premier ; le possesseur de la force de travail le suit par‑derrière comme son travailleur à lui ; celui-là le regard narquois, l’air important et affairé ; celui-ci timide, hésitant, rétif, comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché, et ne peut plus s’attendre qu’à une chose : à être tanné.



  1. L’opposition qui existe entre la puissance de la propriété foncière basée sur des rapports personnels de domination et de dépendance et la puissance impersonnelle de l’argent se trouve clairement exprimée dans les deux dictons français « Nulle terre sans seigneur. » « L’argent n’a pas de maître. »
  2. « Avec de l’argent on achète des marchandises, et avec des marchandises, on achète de l’argent. » (Mercier de la Rivière, L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, p. 543.) Condillac : « Dans une société formée, il n’y a de surabondant en aucun genre » En même temps, il le taquine en lui faisant remarquer que : « si les deux échangistes reçoivent également plus pour également moins, ils reçoivent tous deux autant l’un que l’autre. » C’est parce que Condillac n’a pas la moindre idée de la nature de la valeur d’échange que le professeur Roscher l’a pris pour patron de ses propres notions enfantines. V. son livre : Die Grundlagen der National OEkonomie, 3e édit., 1858.
  3. « Quand une chose est achetée pour être vendue ensuite, la somme employée à l’achat est dite monnaie avancée ; si elle n’est pas achetée pour être vendue, la somme peut être dite dépensée » (James Steuart : Works, etc., edited by General sir James Steuart, his son, London, 1805, v. I, p. 274.)
  4. « On n’échange pas de l’argent contre de l’argent », crie Mercier de la Rivière aux mercantilistes (l. c. p. 486). Voici ce qu’on lit dans un ouvrage qui traite ex professo [d’un point de vue technique] du commerce et de la spéculation : « Tout commerce consiste dans l’échange de choses d’espèce différente ; et le profit (pour le marchand ?) provient précisément de cette différence. Il n’y aurait aucun profit… à échanger une livre de pain contre une livre de pain…, c’est ce qui explique le contraste avantageux qui existe entre le commerce et le jeu, ce dernier n’étant que l’échange d’argent contre argent. » (Ch. Corbet, An Inquiry into the Causes and Modes of the Wealth of Individuals ; or the Principles of Trade and Speculation explained, London, 1841) Bien que Corbet ne voie pas que A—A, l’échange d’argent contre argent, est la forme de circulation caractéristique non seulement du capital commercial, mais encore de tout capital, il admet cependant que cette forme d’un genre de commerce particulier, de la spéculation, est la forme du jeu ; mais ensuite vient Mac Culloch, qui trouve qu’acheter pour vendre, c’est spéculer, et qui fait tomber ainsi toute différence entre la spéculation et le commerce : « Toute transaction dans laquelle un individu achète des produits pour les revendre est, en fait, une spéculation. » (Mac Culloch, A Dictionary practical, etc., of Commerce, London, 1847, p. 1056.) Bien plus naïf sans contredit est Pinto, le Pindare de la Bourse d’Amsterdam : « Le commerce est un jeu (proposition empruntée à Locke) ; et ce n’est pas avec des gueux qu’on peut gagner. Si l’on gagnait longtemps en tout avec tous, il faudrait rendre de bon accord les plus grandes parties du profit, pour recommencer le jeu. » (Pinto, Traité de la circulation et du crédit, Amsterdam, 1771, p. 231.)
  5. « Le capital se divise en deux parties, le capital primitif et le gain, le surcroît du capital… Mais dans la pratique le gain est réuni de nouveau au capital et mis en circulation avec lui. » (F. Engels, Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie dans les Deustch-Franzosische Iahrbücher herausgegeben von Arnold Ruge und Karl Marx, Paris, 1844, p. 99.)
  6. Aristote oppose l’Économique à la Chrématistique. La première est son point de départ. En tant qu’elle est l’art d’acquérir, elle se borne à procurer les biens nécessaires à la vie et utiles soit au foyer domestique, soit à l’État. « La vraie richesse (ὁ ἀληθινὸς πλοῦτος) consiste en des valeurs d’usage de ce genre, car la quantité des choses qui peuvent suffire pour rendre la vie heureuse n’est pas illimitée. Mais il est un autre art d’acquérir auquel on peut donner à juste titre le nom de Chrématistique, qui fait qu’il semble n’y avoir aucune limite à la richesse et à la possession. Le commerce des marchandises (ἡ καπηλικὴ, mot à mot : commerce de détail, (et Aristote adopte cette forme parce que la valeur d’usage y prédomine) n’appartient pas de sa nature à la Chrématistique, parce que l’échange n’y a en vue que ce qui est nécessaire aux acheteurs et aux vendeurs. » Plus loin, il démontre que le troc a été la forme primitive du commerce, mais que son extension a fait naître l’argent. À partir de la découverte de l’argent, l’échange dut nécessairement se développer, devenir καπηλική ou commerce de marchandises, et celui-ci, en contradiction avec sa tendance première, se transforma en Chrématistique ou en art de faire de l’argent. La Chrématistique se distingue de l’économique en ce sens que « pour elle la circulation est la source de la richesse (ποιητικὴ χρημάτων… διὰ χρημάτων διαβολης) et elle semble pivoter autour de l’argent, car l’argent est le commencement et la fin de ce genre d’échange (τὸ γὰρ νόμισμα στοιχεῖον καὶ πέρας τῆς ἀλλαγῆς ἐστίν). C’est pourquoi aussi la richesse, telle que l’a en vue la Chrématistique, est illimitée. De même que tout art qui a son but en lui-même, peut être dit infini dans sa tendance, parce qu’il cherche toujours à s’approcher de plus en plus de ce but, à la différence des arts dont le but tout extérieur est vite atteint, de même la Chrématistique est infinie de sa nature, car ce qu’elle poursuit est la richesse absolue. L’économique est limitée, la Chrématistique, non… ; la première se propose autre chose que l’argent, la seconde poursuit son augmentation… C’est pour avoir confondu ces deux formes que quelques-uns ont cru à tort que l’acquisition de l’argent et son accroissement à l’infini étaient le but final de l’économique. » (Aristote : de Rep. édit. Bekker, lib. I, chap. 8 et 9, passim.)
  7. « Le marchand ne compte pour rien le bénéfice présent ; il a toujours en vue le bénéfice futur. » (A. Genovesi : Lezioni di Economia civile (1765), édit. des économistes italiens de Custodi, Parte moderna, t. VIII, p. 139.)
  8. « La soif insatiable du gain, l’auri sacra fames, caractérise toujours le capitaliste. » (Mac Culloch, The Principles of Politic Econ., London. 1830 p. 179.) — Cet aphorisme n’empêche pas naturellement le susdit Mac Culloch et consorts, à propos de difficultés théoriques, quand il s’agit, par exemple, de traiter la question de l’encombrement du marché, de transformer le capitaliste en un bon citoyen qui ne s’intéresse qu’à la valeur d’usage, et qui même a une vraie faim d’ogre pour les œufs, le coton, les chapeaux, les bottes et une foule d’autres articles ordinaires.
  9. Σῴζειν, sauver, est une des expressions caractéristiques des Grecs pour la manie de thésauriser. De même le mot anglais to save signifie « sauver » et épargner.
  10. « Cet infini que les choses n’atteignent pas dans la progression, elles l’atteignent dans la rotation » (Galliani)
  11. « Ce n’est pas la matière qui fait le capital, mais la valeur de cette matière. » (J. B. Say, Traité de l’Économie politique, 3e édit., Paris, 1817, t. I, p. 428)
  12. « L’argent (currency !) employé dans un but de production est capital. » (Mac Leod, The Theory and Practice of Banking, London, 1855, v. I, ch. I.) « Le capital est marchandise. » (James Mill, Elements of Pol. Econ., London, 1821, p. 74.)
  13. « Capital… valeur permanente, multipliante… » (Sismondi : Nouveaux principes d’économie politique, Paris, 1819, t. I, p. 89.)
  14. « L’échange est une transaction admirable dans laquelle les deux contractants gagnent toujours ( ! ). » (Destuit de Tracy : Traité de la volonté et de ses effets. Paris, 1826, p. 68.) Ce livre a paru plus tard sous le titre de Traité d’éc. pol.
  15. Mercier de la Rivière, l. c. p. 544.
  16. « Que l’une de ces deux valeurs soit argent, ou qu’elles soient toutes deux marchandises usuelles, rien de plus indifférent en sol. » (Mercier de la Rivière, l. c. p. 543.)
  17. « Ce ne sont pas les contractants qui prononcent sur la valeur ; elle est décidée avant la convention. » (Le Trosne, p. 906.)
  18. « Dove è eguaglità, non è lucro. » (Galiani : Della Moneta, — Custodi, parte moderna, t. IV, p. 244.)
  19. L’échange « devient désavantageux pour l’une des parties lorsque quelque chose étrangère vient diminuer ou exagérer le prix : alors l’égalité est blessée, mais la lésion procède de cette cause et non de l’échange. » (Le Trosne, l. c. p. 904.)
  20. « L’échange est de sa nature un contrat d’égalité qui se fait de valeur pour valeur égale. Il n’est donc pas un moyen de s’enrichir, puisque l’on donne autant que l’on reçoit. » (Le Trosne, l. c. p. 903.)
  21. Condillac : Le Commerce et le gouvernement (1776), édit. Daire et Molinari, dans les Mélanges d’économie politique, Paris, 1847, p. 267.
  22. Le Trosne répond avec beaucoup de justesse à son ami
  23. P. P. Newman : Elements of polit. econ., Andover and New York, 1835. p. 85.
  24. « L’augmentation de la valeur nominale des produits … n’enrichit pas les vendeurs puisque ce qu’ils gagnent comme vendeurs, ils le perdent précisément en qualité d’acheteurs. » (The essential principles of the wealth of nations, etc. London, 1797, p. 66.)
  25. « Si l’on est forcé de donner pour 18 livres une quantité de telle production qui en valait 24, lorsqu’on emploiera ce même argent à acheter, on aura également pour 18 livres ce que l’on payait 24 livres. » (Le Trosne, l. c. p. 897.)
  26. « Chaque vendeur ne peut donc parvenir à renchérir habituellement ses marchandises, qu’en se soumettant aussi à payer habituellement plus cher les marchandises des autres vendeurs ; et, par la même raison, chaque consommateur se peut parvenir à payer habituellement moins cher ce qu’il achète, qu’en se soumettant aussi à une diminution semblable sur le prix des choses qu’il vend. » (Mercier de la Rivière, l. c. p. 555.)
  27. R. Torrens : An Essay on the Production of Wealth, London, 1821, p. 349.
  28. « L’idée de profits payés par les consommateurs est tout à fait absurde. Quels sont les consommateurs ? » (G. Ramsey : An Essay on the Distribution of Wealth, Edinburgh, 1836, p. 184.)
  29. « Si un homme manque d’acheteurs pour ses marchandises. Mr Malthus lui recommandera-t-il de payer quelqu’un pour les acheter ? » demande un ricardien abasourdi à Malthus qui, de même que son élève, le calotin Chalmers, n’a pas assez d’éloges, au point de vue économique, pour la classe des simples acheteurs ou consommateurs. (V. An Inquiry into those principles respecting the nature of demand and the necessity of consumption, lately advocated by M. Malthus, etc., London. 1821. p. 55.)
  30. « L’échange qui se fait de deux valeurs égales n’augmente ni ne diminue la masse des valeurs existantes dans la société. L’échange de deux valeurs inégales … ne change rien non plus à la somme des valeurs sociales, bien qu’il ajoute à la fortune de l’un ce qu’il ôte de la fortune de l’autre. » (J. B. Say, l. c. t. I, p. 434, 435.) Say, qui ne s’inquiète point naturellement des conséquences de cette proposition, l’emprunte presque mot pour mot aux physiocrates. On peut juger par l’exemple suivant de quelle manière il augmenta sa propre valeur en pillant les écrits de ces économistes passés de mode à son époque. L’aphorisme le plus célèbre de J. B. Say : « On n’achète des produits qu’avec des produits » possède dans l’original physiocrate la forme suivante : « Les productions ne se payent qu’avec des productions. » (Le Trosne, l. c. p. 899.)
  31. « L’échange ne confère aucune valeur aux produits. » (F. Wayland : The Elements of Polit. Econ., Boston, 1853. p. 168.)
  32. « Le commerce serait impossible s’il avait pour règle l’échange d’équivalents invariables. (G. Opdyke : A treatise on Polit. Econ., New York, 1851, p. 69). « La différence entre la valeur réelle et la valeur d’échange se fonde sur ce fait : que la valeur d’une chose diffère du prétendu équivalent qu’on donne pour elle dans le commerce, ce qui veut dire que cet équivalent n’en est pas un. » (F. Engels, l. c. p. 96.)
  33. Benjamin Franklin : Works, vol. II, édit. Sparks dans : Positions to be examined concerning national Wealth.
  34. Aristote, l. c. p. 10.
  35. « Le profit, dans les conditions usuelles du marché, ne provient pas de l’échange. S’il n’avait pas existé auparavant, il ne pourrait pas exister davantage après cette transaction. » (Ramsay, l. c. p. 184.)
  36. D’après les explications qui précèdent, le lecteur comprend que cela veut tout simplement dire : la formation du capital doit être possible lors même que le prix des marchandises est égal à leur valeur. Elle ne peut pas être expliquée par une différence, par un écart entre ces valeurs et ces prix. Si ceux-ci diffèrent de celles-là, il faut les y ramener, c’est-à-dire faire abstraction de cette circonstance comme de quelque chose de purement accidentel, afin de pouvoir observer le phénomène de la formation du capital dans son intégrité, sur la base de l’échange des marchandises, sans être troublé par des incidents qui se font que compliquer le problème. On sait du reste que cette réduction n’est pas un procédé purement scientifique. Les oscillations continuelles des prix du marché, leur baisse et leur hausse se compensent et s’annulent réciproquement et se réduisent d’elles-mêmes au prix moyen comme à leur règle intime. C’est cette règle qui dirige le marchand ou l’industriel dans toute entreprise qui exige un temps un peu considérable, il sait que si l’on envisage une période assez longue, les marchandises ne se vendent ni au-dessus ni au-dessous, mais à leur prix moyen. Si donc l’industriel avait intérêt à y voir clair, il devrait se poser le problème de la manière suivante : Comment le capital peut-il se produire si les prix sont réglés par le prix moyen, c’est-à-dire, en dernière instance, par la valeur des marchandises ? Je dis « en dernière instance », parce que les prix moyens ne coïncident pas directement avec les valeurs des marchandises, comme le croient A. Smith, Ricardo et d’autres.
  37. « Sous forme de monnaie… le capital ne produit aucun profit. » (Ricardo, Princ. of Pol. it. Econ., p. 267)
  38. On trouve souvent chez les historiens cette affirmation aussi erronée qu’absurde, que dans l’antiquité classique le capital était complètement développé, à l’exception près que « le travailleur libre et le système de crédit faisaient défaut. » M. Mommsen lui aussi, dans son Histoire romaine, entasse de semblables quiproquos les uns sur les autres.
  39. Diverses législations établissent un maximum pour le contrat du travail. Tous les codes des peuples chez lesquels le travail est libre règlent les conditions de résiliation de ce contrat. Dans différents pays, notamment au Mexique, l’esclavage est dissimulé sous une forme qui porte le nom de péonage (Il en était ainsi dans les territoires détachés du Mexique avant la guerre civile américaine et, sinon de nom au moins de fait, dans les provinces danubiennes jusqu’au temps de Couza). Au moyen d’avances qui sont à déduire sur le travail et qui se transmettent d’une génération à l’autre, non seulement le travailleur mais encore sa famille, deviennent la propriété d’autres personnes et de leurs familles. Juarez avait aboli le péonage au Mexique. Le soi disant empereur Maximilien le rétablit par un décret que la Chambre des représentants à Washington dénonça à juste titre comme un décret pour le rétablissement de l’esclavage au Mexique.

    « Je puis aliéner à un autre, pour un temps déterminé, l’usage de mes aptitudes corporelles et intellectuelles et de mon activité possible, parce que dans cette limite elles ne conservent qu’un rapport extérieur avec la totalité et la généralité de mon être ; mais l’aliénation de tout mon temps réalisé dans le travail et de la totalité de ma production ferait de ce qu’il y a là-dedans de substantiel, c’est-à-dire de mon activité générale et de ma personnalité, la propriété d’autrui. » (Hegel, Philosophie du droit, Berlin, 1870, p. 104, § 67.)

  40. Ce qui caractérise l’époque capitaliste, c’est donc que la force de travail acquiert pour le travailleur lui-même la forme d’une marchandise qui lui appartient, et son travail, par conséquent, la forme de travail salarié. D’autre part, ce n’est qu’à partir de ce moment que la forme marchandise des produits devient la forme sociale dominante.
  41. « La valeur d’un homme est, comme celle de toutes les autres choses, son prix, c’est-à-dire autant qu’il faudrait donner pour l’usage de sa puissance. » Th. Hobbes : Leviathan, dans ses œuvres, édit. Molesworth. London, 1839-1844, v. IIl, p. 76.
  42. Dans l’ancienne Rome, le villicus, l’économe qui était à la tête des esclaves agricoles, recevait une ration moindre que ceux-ci, parce que son travail était moins pénible. V. Th. Mommsen : Hist. Rom., 1856, p. 810.
  43. Dans son écrit : Overpopulation and its remedy, London, 1846, W. Th. Thornton fournit à ce sujet des détails intéressants.
  44. Petty.
  45. « Le prix naturel du travail consiste en une quantité des choses nécessaires à la vie, telle que la requièrent la nature du climat et les habitudes du pays, qui puisse entretenir le travailleur et lui permettre d’élever une famille suffisante pour que le nombre des travailleurs demandés sur le marché n’éprouve pas de diminution. » R. Torrens : An Essay on the external Corn Trade. London, 1815, p.62 — Le mot travail est ici employé à faux pour force de travail.
  46. Un écu allemand vaut 3 shillings anglais.
  47. Rossi : Cours d’Econ. Polit., Bruxelles, 1842, p. 370.
  48. Sismondi : Nouv. Princ., etc., t. I, p. 112.
  49. « Tout travail est payé quand il est terminé. » An inquiry into those Principles respecting the Nature of demand, etc., p. 104. « Le crédit commercial a dû commencer au moment où l’ouvrier, premier artisan de la production, a pu, au moyen de ses économies, attendre le salaire de son travail, jusqu’à la fin de la semaine, de la quinzaine, du mois, du trimestre, etc. » (Ch. Ganilh : Des systèmes de l’Écon. Polit., 2e édit. Paris, 1821, t. I, p. 150.)
  50. « L’ouvrier prête son industrie », Mais, ajoute Storch cauteleusement, « il ne risque rien, excepté de perdre son salaire… l’ouvrier ne transmet rien de matériel. » (Storch : Cours d’Écon. Polit., Pétersbourg, 1815, t. II, p, 37)
  51. Un exemple entre mille. Il existe à Londres deux sortes de boulangers, ceux qui vendent le pain à sa valeur réelle, les full priced, et ceux qui le vendent au-dessous de cette valeur, les undersellers. Cette dernière classe forme plus des trois quarts du nombre total des boulangers (p. XXXII dans le « Report » du commissaire du gouvernement H. S. Tremenheere sur les « Grievances complained of by the journeymen bakers », etc., London 1862). Ces undersellers, presque sans exception, vendent du pain falsifié avec des mélanges d’alun, de savon, de chaux, de plâtre et autres ingrédients semblables, aussi sains et aussi nourrissants. (V. le livre bleu cité plus haut, le rapport du « Comittee of 1855 on the adulteration of bread » et celui du Dr. Hassal : Adulterations detected, 2e édit., London, 1862.) Sir John Gordon déclarait devant le Comité de 1855 que « par suite de ces falsifications, le pauvre qui vit journellement de deux livres de pain, n’obtient pas maintenant le quart des éléments nutritifs qui lui seraient nécessaires, sans parler de l’influence pernicieuse qu’ont de pareils aliments sur sa santé. » Pour expliquer comment une grande partie de la classe ouvrière, bien que parfaitement au courant de ces falsifications, les endure néanmoins, Tremenheere donne cette raison (l. c., p. XLVII) « que c’est une nécessité pour elle de prendre le pain chez le boulanger ou dans la boutique du détaillant, tel qu’on veut bien le lui donner. » Comme les ouvriers ne sont payés qu’à la fin de la semaine, ils ne peuvent payer eux mêmes qu’à ce terme le pain consommé pendant ce temps par leur famille, et Tremenheere ajoute, en se fondant sur l’affirmation de témoins oculaires : « Il est notoire que le pain préparé avec ces sortes mixtures est fait expressément pour ce genre de pratiques. » (It is notorious that bread composed of those mixtures is made expressly for sale in this manner.) « Dans beaucoup de districts agricoles en Angleterre (mais bien plus en Écosse) le salaire est payé par quinzaine et même par mois. L’ouvrier est obligé d’acheter ses marchandises à crédit en attendant sa paye. On lui vend tout à des prix très élevés, et il se trouve, en fait, lié à la boutique qui l’exploite, et le met à sec. C’est ainsi que, par exemple, à Horningsham in Wilts, où il n’est payé que par mois, la même quantité de farine (8 liv.) que partout ailleurs il a pour 1 sh 10 d., lui coûte 2 sh. 4 d. » (Sixth Report on Public Health by The Medical Officer of the Privy Council, etc., 1864, p. 264) « En 1853, les ouvriers imprimeurs de Paisley et de Kilmarnoch (ouest de l’Écosse) eurent recours à une grève pour forcer leurs patrons à les payer tous quinze jours au lieu de tous les mois. » (Reports of The Inspectors of Factories for 31 st. Oct. 1853, p.34.) Comme exemple de l’exploitation qui résulte pour l’ouvrier du crédit qu’il donne au capitaliste, on peut citer encore la méthode employée en Angleterre par un grand nombre d’exploiteurs de mines de charbon. Comme ils ne payent les travailleurs qu’une fois par mois, ils leur font en attendant le terme des avances, surtout en marchandises que ceux-ci sont obligés d’acheter au dessus du prix courant (Truck system). « C’est une pratique usuelle chez les propriétaires de mines de houille de payer leurs ouvriers une fois par mois et de leur avancer de l’argent à la fin de chaque semaine intermédiaire. Cet argent leur est donné dans le tommy shop, c’est à-dire dans la boutique de détail qui appartient au maître, de telle sorte que ce qu’ils reçoivent d’une main ils le rendent de l’autre. » (Children’s Employment Commission, III Report, London, 1864, p. 38, n. 192.)
  52. On n’entre pas ici, sauf pour affaires !