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Le Capitan/LI

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LI. Troisième duel de Capestang et de Cinq-Mars
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Le chevalier de Capestang avait pris son logis à l’auberge de la Bonne-Encontre, chez maître Garo. D’abord l’enseigne lui plaisait. La bonne encontre ! Cela sonnait bien à son imagination : c’était un souhait de bonheur. Et puis, il faut le dire, maître Garo était un excellent aubergiste. On avait faim, rien qu’à voir sa flamboyante cuisine, d’une propreté reluisante ; on avait soif, rien qu’à entrer dans la salle commune imprégnée du fumet des bons vins... Enfin, les ruines de la pauvre auberge du Grand-Henri étaient toutes proches. Capestang était de ces cœurs naïfs qui s’attachent aux choses. Ce paysage, qui lui rappelait tant de souvenirs, était devenu son ami.

Capestang avait commencé par se rendre au coin de la rue des Lombards, où il avait trouvé Cogolin perché au plus haut d’une échelle et faisant subir une bizarre modification à l’enseigne du Borgne-qui-prend, tandis que Turlupin, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et l’hôte, le nez en l’air, le regardaient manœuvrer le pinceau. Bien entendu, cinquante badauds regardaient aussi. Capestang fit comme eux : il regarda. Cogolin, ayant fini son ouvrage, commença à descendre. À ce moment, ayant jeté sur la foule un coup d’œil, il aperçut le chevalier : il poussa un grand cri de « corbacque », lâcha prise et dégringola, roula jusqu’à la chaussée boueuse, d’où il se releva sans autre mal.

"Ah ! monsieur le chevalier ! Quelle joie ! et quelle chance ! Corbacque ! Aujourd’hui, je m’appelle Lachance !

— Maroufle ! dit l’aventurier en le saisissant par une oreille, ne t’ai-je pas cent fois défendu de jurer comme moi ?

— Ah ! monsieur, c’est la joie, voyez-vous ! Et la joie rend fou, comme disait mon ancien maître Turlupin, ici présent.

— Comment, ton ancien maître, fit Turlupin ébahi. Tu me fais passer à l’état d’ancien ?

— Sans doute ! Du moment que je retrouve M. le chevalier ! Vous devenez ancien comme l’astrologue, l’apothicaire, le pédagogue. Cornes du diable, je n’ai qu’un maître qui s’appelle M. Adhémar de Trémazenc de Capestang..."

L’aventurier, ému au fond par les démonstrations de celui qu’il appelait son écuyer, entra dans la salle et régala toute la compagnie de quelques bouteilles de Saumur, ce qui inspira aussitôt une grande considération à Turlupin, une admiration sincère à Gautier-Garguille et une amitié attendrie à Gros-Guillaume.

"Mais, reprit alors Capestang, que faisais-tu sur cette échelle, comme l’ange de Jacob ?

— Je vais vous dire, monsieur ; cette enseigne représente un procureur borgne, mais non manchot, qui, par fourberie, a pris pas mal d’écus au patron de céans. Ennuyé de se voir bafouer en peinture, il a rendu hier les écus à condition qu’on change le tableau. D’où, embarras ; car une enseigne à changer, cela coûte. Alors, il m’est venu une idée ; c’est de changer le tableau et de le rendre véridique par la suppression d’une seule lettre.

— Quelle lettre ? fit Capestang amusé.

— Le P, monsieur. Cette auberge s’appelait tout à l’heure le cabaret du Borgne-qui-prend.

— Eh bien ?

— Eh bien, c’est maintenant le cabaret du Borgne-qui-rend.

— Et je n’ai pas trouvé cela, moi ! s’écria Gros-Guillaume.

— Oui ! grommela l’hôte inquiet, mais le procureur pourrait se venger et m’envoyer à la Croix-du-Trahoir, où on m’offrirait une belle cravate de chanvre. Ce serait une farce que je trouverais fort amusante, j’ose l’avouer, à condition de n’en pas être l’acteur principal.

— Bah, fit Capestang, si ce malheur arrivait, vos héritiers en seraient quittes pour modifier une troisième fois l’enseigne en rétablissant le P et en supprimant l’R, en sorte que ce serait désormais ici le cabaret du Borgne-qui-pend."

Gautier-Garguille faillit s’étrangler de rire. Gros-Guillaume jura qu’il fallait arroser ce bon mot et commanda deux nouvelles bouteilles de saumur - au compte de ce gentilhomme si plaisant : l’hôte frémit et porta la main à son cou comme pour le protéger, et enfin Turlupin s’écria :

"Touchez là, mon gentilhomme, vous mériteriez de jouer la comédie.

— Mais, fit Capestang très sérieux, je la joue tous les jours.

— Bah ! Et quel rôle remplissez-vous ?

— Celui du Capitan, dit l’aventurier en vidant son gobelet.

— Un confrère ! s’écria Turlupin avec enthousiasme.

— Je m’en étais douté rien qu’à son air ! fit Gautier-Garguille.

— Et moi, rien qu’à sa façon de commander à boire ! dit Gros-Guillaume.

— Monsieur, reprit Turlupin, quand vous voudrez, nous nous associerons ; je serai infiniment honoré de vous donner la réplique dans quelque sotie, farce ou moralité de votre composition.

— Tout l’honneur sera pour moi, dit simplement l’aventurier. Je retiens la proposition que vous me faites et, à l’occasion, j’en appellerai à vos illustres talents, messieurs !"

Capestang, donc, ayant régalé comme on vient de voir la glorieuse société Turlupin non seulement de bon vin, mais de politesses meilleures encore, ayant laissé à l’hôte la monnaie de l’écu d’or destiné à payer la dépense, générosité qui consola instantanément le digne homme, Capestang s’était dirigé vers la route de Vaugirard, suivi à trois pas réglementaires par Cogolin.

"Adieu pour jamais ! jubilait Cogolin ; adieu, coups de trique, adieu la guigne, vive la chance ! Il est certain que mon maître a fait fortune, et je vais enfin connaître la gloire de faire mes quatre repas par jour, excepté aux vigiles, carêmes et quatre-temps, pendant lesquels je ferai cinq repas au lieu de quatre, en expiation des temps où je ne mangeais qu’une fois tous les deux ou trois jours."

Cependant, lorsque Cogolin vit qu’on prenait le chemin de l’auberge de la Bonne-Encontre et non de quelque somptueuse hôtellerie, un doute mélancolique descendit sur son esprit et voila de sa brume les visions fastueuses qu’il évoquait.

Adhémar de Trémazenc de Capestang s’installa donc à l’auberge de la Bonne-Encontre, en attendant, dit-il au fidèle Cogolin, de s’installer en quelque magnifique hôtel sur la grande porte duquel il ferait sculpter son blason.

"Car, ajouta-t-il, étant venu à Paris pour faire fortune, il est impossible que je ne devienne pas un riche seigneur, et alors tu seras mon intendant général. Pour le moment tiens-toi en repos et va me seller mon cheval !"

Toute cette journée, Capestang l’employa à courir à la recherche de Giselle d’Angoulême. La joie profonde et lumineuse qu’il avait éprouvée à Effiat commençait à s’atténuer. D’abord, il lui avait paru que la certitude de n’avoir pas perdu à tout jamais celle qu’il aimait devait suffire à son bonheur. Non seulement Giselle n’était pas marquise, mais encore il était à peu près sûr qu’elle ne le deviendrait jamais. Mais Capestang, débarrassé de la crainte de Cinq-Mars, se forgea des craintes nouvelles qui, malheureusement, avaient toutes les apparences de la raison.

"Elle m’aime, se disait-il. Ou, plutôt, elle a eu un mouvement de générosité qu’elle a peut-être oublié. Mais est-il vraiment possible qu’une aussi grande dame devienne l’épouse d’un pauvre diable comme moi ? Non, jamais le duc d’Angoulême n’y pourra consentir, et elle-même..."

L’aventurier acheva par un gros soupir. Quoi qu’il en fût, il était décidé à revoir Giselle et le duc d’Angoulême. En effet, Capestang ignorait que le duc était à la Bastille. Capestang chercha donc. Mais ni rue des Barrés, ni rue Dauphine, ni à Meudon, il ne trouva rien. Faut-il le dire ? Sur le soir, Capestang rentra à la Bonne-Encontre, enchanté de n’avoir pas trouvé ! Capestang n’avait aucune raison de penser qu’un danger menaçait la jeune fille. Persuadé que le moment où il la reverrait serait celui où il apprendrait qu’il ne devait plus penser à elle, il était tout joyeux de reculer cet instant terrible, tout en souhaitant ardemment se trouver en présence de Giselle.

"Bon ! pensa Cogolin en se frottant les mains, monsieur le chevalier paraît tout joyeux ; c’est qu’il est près de saisir la Fortune par sa perruque."

Pour tout dire, notre héros était bien loin d’être un chevalier de la Triste Figure. Les soupirs, les larmes n’étaient guère son fait. Il aimait la vie pour la vie, pour le bonheur de respirer.

La nuit venue, il se dirigea vers la Bastille. Dans son ingénuité, il se reprochait d’avoir fait emprisonner le prince de Condé. Il voulait sincèrement et sérieusement essayer de le délivrer. Et puis, c’était une leçon infligée au petit roi Louis XIII. Parvenu au bord du fossé qui entourait la vieille forteresse, il commença donc par étudier la grande porte, et, voyant qu’il était impossible de rien tenter de ce côté-là, il fit le tour de la forteresse, cherchant le point faible, résolu à trouver coûte que coûte un moyen de s’introduire dans la place, et une fois là...

Que ferait-il, une fois dans la Bastille ? Du diable s’il le savait ! Il savait seulement qu’il voulait délivrer Condé. La bonne idée lui viendrait au moment décisif ! Laissant donc Cogolin en sentinelle, non loin de la grande porte, il se dirigea vers la droite, à la clarté de la lune. Plus il avançait, plus il reconnaissait la folie de l’entreprise. Raison de plus pour s’obstiner.

Il s’était arrêté à un endroit où le fossé se rapprochait d’une tour. Il se redressait, tout enflammé par les idées étranges qui lui passaient par la tête, et vers cette tour, il eut le geste chimérique d’un capitan défiant quelque colosse impassible. Tout à coup, il tressaillit. Une des étroites fenêtres de la tour venait de s’ouvrir ; un objet blanc vigoureusement lancé décrivait une trajectoire dans l’air et tombait près de lui.

Un prisonnier essayait donc de communiquer avec lui ! Quelque malheureux qui demandait du secours ! Capestang sentit son cœur battre fortement. Il ramassa l’objet : c’était un papier dans lequel on avait mis un écu pour l’alourdir. Au même instant, des coups de feu retentirent : Capestang vit à deux pas de lui le gazon frissonner en deux ou trois endroits.

"Oh ! fit-il, il pleut des balles d’arquebuse !"

Il s’éloigna et bientôt disparut hors de la portée des sentinelles qui venaient de tirer. Il serrait dans sa main le papier qu’il venait de ramasser. Revenu à l’endroit où il avait laissé Cogolin, il défripa le papier.

"Ah ! monsieur, disait Cogolin, j’ai entendu l’arquebusade. On a tiré sur vous, à balles !

— Non, dit Capestang, ce sont des écus que tirent les arquebuses de la Bastille. Tiens, j’en ai ramassé un, ajouta-t-il en tendant à Cogolin la lourde pièce d’argent qu’il venait de trouver dans le papier.

— Oh ! fit Cogolin ébahi, s’il en est ainsi, je veux me faire arquebuser, moi !"

À la lumière qui tombait de la lune, Capestang parvenait cependant à déchiffrer le papier. Voici ce qu’il contenait :

Parisiens, venez au secours du prince de Condé qui se dépérit de misère dans le cachot n° 14 de la tour du Trésor !

Le chevalier pâlit. Son cœur se serra.

"Il dépérit de misère dans un cachot ! murmura-t-il. Et c’est moi qui l’ai fait mettre là ! Moi ! Je suis donc un sbire, un retors ? Et ce malheureux prince ne m’avait rien fait, à moi ! Ah ! si c’était Guise ! Guise qui m’a insulté ! Si je pouvais mettre Guise dans ce numéro 14 de la tour du Trésor ! Vœux impuissants ! Guise qui m’a insulté tient le haut du pavé, et Condé se dépérit de misère ! Corbacque !"

Son imagination enflammée lui représentait une de ces sombres fosses dont on ne parlait qu’à voix basse, où le malheureux qu’on y enfermait vivait de pain noir et d’eau pourrie - en attendant que la mort vînt le délivrer. Le cuisant souvenir de l’insulte qu’il avait reçue du duc de Guise se mêlait à ses pensées. Il souffrait de la souffrance de Condé - et il riait en lui-même à l’idée d’infliger cette souffrance à Guise - au moins pour un temps ! En même temps, l’exploration qu’il venait de faire lui démontrait l’inanité de ses souhaits, l’impossibilité parfaite d’entrer dans cette Bastille.

"Allons-nous-en !" dit-il brusquement.

À grands pas, suivi de Cogolin, il s’enfonça dans la rue Saint-Antoine. Il parvint ainsi au coin de la rue où se dressait l’hôtel de Cinq-Mars, et Cogolin qui, lui aussi, triturait des souvenirs, gronda :

"Ah ! Lanterne ! Misérable Lanterne !

— Lanterne ! hurla dans la nuit une voix étouffée. À moi, Lanterne ! À moi, mes gens !..."

Capestang s’arrêta court. La voix sortait d’un carrosse qui arrivait au trot de ses deux chevaux et qu’il distingua confusément à vingt pas devant lui. C’était une voix furieuse et désespérée. C’était une clameur de rage et un cri d’agonie. En un instant la mystérieuse voiture se trouva à la hauteur de Capestang.

"À moi ! répéta le même hurlement sourd. Au secours de Cinq-Mars !

— Cinq-Mars ! palpita l’aventurier. Ah ! Marion, dussé-je y laisser ma vie, c’est ici le moment de te payer ma dette ! En avant, Cogolin ! Capestang à la rescousse !"

Il se rua. D’un bond, il fut à la tête des chevaux et se suspendit aux rênes de bride.

"Fouette ! Fouette donc, maroufle ! hurla de l’intérieur une voix rude.

— À moi ! À moi ! À moi ! râla Cinq-Mars d’un accent de plus en plus faible.

— Monsieur de Chémant ! vociféra le conducteur, nous sommes attaqués par des tire-laine !

— Ici, Cogolin ! tonna Capestang."

Malgré les coups de fouet, les chevaux s’étaient arrêtés, tout soufflants. À ce moment, le cocher sautait de son siège ; la portière du carrosse s’ouvrait et se refermait aussitôt ; Chémant se précipitait sur Capestang, le cocher sur Cogolin. On n’entendait plus la voix de Cinq-Mars.

"Arrière ! cria le cadet que Richelieu avait chargé de conduire Cinq-Mars à la Bastille le plus mystérieusement qu’il pourrait. Arrière, maraud !

— Maraud toi-même ! Arrière toi-même ! vociféra Capestang qui dégaina.

— Prenez garde ! gronda le jeune officier en s’apercevant qu’il avait affaire à un homme d’épée. Je suis en service. Je m’appelle M. de Chémant. J’appartiens à M. de Richelieu. Passez au large !

— Et moi je m’appelle Trémazenc de Capestang. Je m’appartiens à moi-même. Et je ne passe pas !

— Que voulez-vous ? dit Chémant.

— Votre prisonnier !"

Chémant répondit par un éclat de rire et un juron de fureur, et se rua sur Capestang. Dans la nuit noire, les deux épées se choquèrent, des étincelles fusèrent du fond des ténèbres, et les deux hommes en garde, chacun d’eux ne voyant devant soi qu’une ombre indécise, se portèrent des coups au jugé. Tout à coup, Chémant lâcha son épée, tomba sur les genoux, râla un instant, puis s’abattit sur le flanc.

"L’aurais-je tué ? grommela Capestang. Aussi, il n’avait qu’à ne pas m’appeler maraud ! Ma foi, je ne l’ai pas fait exprès ! Hé ! monsieur, ajouta-t-il en se penchant."

Il le toucha à la poitrine, il s’agenouilla et entendit la respiration oppressée du blessé.

"Cogolin, aide-moi. Sortons-le dans ce pan de lumière."

Le blessé fut transporté sur le côté gauche de la rue, inondé en effet par les rayons de la lune. Alors Capestang vit que le cadet avait la cuisse crevée d’un coup d’épée, blessure douloureuse sans doute, puisque le jeune homme s’était évanoui, mais non mortelle. L’aventurier respira.

Comme il se redressait tout joyeux, son regard tomba sur un papier que Chémant avait passé sous son ceinturon. Capestang saisit ce parchemin, le déplia, y jeta un coup d’œil, aperçut le sceau royal et en conclut que c’était l’ordre d’arrestation. Froidement, il le mit dans son pourpoint. Alors il se retourna vers le carrosse, en ouvrit une portière et, sur les coussins, aperçut Cinq-Mars, bâillonné, pieds et poings liés. Le pauvre petit marquis avait perdu connaissance.

Nous disons que Capestang vit le marquis, malgré l’obscurité. En effet, la scène venait de s’éclairer. Voici ce qui se passait. Pendant que Chémant et Capestang ferraillaient, le conducteur du carrosse, comme on a vu, s’était précipité sur Cogolin, occupé à maintenir les chevaux. Ce cocher était une sorte de colosse, choisi exprès pour cette expédition. De plus, très dévoué à Chémant. De plus, courageux à la façon d’une brute qui ignore le sens de vivre. De plus, armé d’une bonne dague solide. Cet homme, donc, sauta à bas du siège, se rua sur Cogolin, le bras levé, et lui porta un formidable coup. Cogolin s’effondra.

"Je l’ai pourfendu !" dit le colosse avec un gros rire.

Il se pencha : Cogolin n’y était plus !

À ce moment, quelque chose lui tomba sur les épaules ; en même temps, il sentit qu’on lui attachait sur le visage un masque - ce ne pouvait être qu’un masque - un masque velu ! - il ne savait quoi de poilu qui lui entrait dans la bouche, dans les yeux, qui l’aveuglait, qui l’étouffait ! Le colosse essaya de se secouer, essaya de rugir ; dans le même instant, la chose ou l’être qui lui était tombé sur le dos se plaça à califourchon sur ses épaules, et le géant sentit dix doigts s’enfoncer dans sa gorge ; la pression s’accentua rudement, quelques secondes, l’homme se débattit, puis il tomba, se raidit, puis se tint tranquille.

Cogolin, voyant venir le coup de poignard, s’était jeté à plat ventre. La peur, une peur exorbitante, le faisait claquer des dents. Et cette peur même lui inspira l’extrême audace des situations désespérées. Il se glissa sous les chevaux. Affolé, fébrile, horrifié, une idée géniale s’imposa à lui : il sauta sur l’un des chevaux, de là sur les épaules du géant ; il arracha son immense perruque, et il la fourra en tampon dans la bouche, sur les yeux, il en couvrit le visage de l’homme, il la lia derrière la tête. Alors, il se mit à étreindre convulsivement la gorge de son ennemi. Tout à coup, il comprit qu’il tombait. Il se retrouva sur la chaussée, vérifia rapidement qu’il n’était pas mort, qu’il ne lui manquait rien, sinon sa perruque, et alors, d’une voix éclatante, cria : « Victoire ! »

Alors, il bondit à la porte de l’hôtel de Cinq-Mars, se mit à frapper le marteau à tour de bras. La porte s’ouvre, le suisse apparaît accompagné de Lanterne, tous deux armés, tous deux porteurs de flambeaux. Cogolin les entraîne au carrosse, et Lanterne demeure pétrifié, suffoqué de douleur en présence de son maître évanoui.

Cependant, Capestang a débâillonné le jeune marquis, il a coupé ses liens. On saisit le jeune homme, on le transporte dans l’hôtel. Capestang y fait aussi porter le cocher, qui commence à revenir à lui et qui est enfermé à double tour dans une salle basse. Enfin, on y porte aussi Chémant - et, tandis que des soins empressés sont donnés à Cinq-Mars toujours évanoui, Capestang revient à Chémant, étendu sur un lit.

"Monsieur, dit-il, vous rendez-vous à merci ? Si c’est non, dites-le - et je vous tue, sur ma foi, malgré tout le regret que j’en puisse éprouver. Si c’est oui, dites-moi simplement comment il se fait que M. de Richelieu vous ait donné l’ordre de conduire M. de Cinq-Mars à la Bastille."

Chémant voit ce visage terrible, tout enflammé par la lutte. Chémant y lit sa condamnation. Chémant est tout jeune : il veut vivre ! Et il murmure :

"Je me rends, monsieur !"

Capestang remet son épée au fourreau, découvre la blessure de son adversaire, la lave, la panse soigneusement, et dit :

"Parlez, maintenant !

— Quel homme est-ce là ?" balbutie Chémant. Il veut me tuer, et il me soigne comme un frère. Ma foi, c’est un brave, et un galant homme !... Monsieur, la vérité est simple : M. de Richelieu et M. de Cinq-Mars sont férus d’amour pour la même femme : voilà toute l’histoire. Elle aime mieux M. de Cinq-Mars, et je le conçois, car il est aimable. M. de Richelieu a sa manière à lui de se faire aimer : il fait saisir Cinq-Mars. À la Bastille, Cinq-Mars ! Et il garde chez lui la petite. Vous voyez comme c’est simple !

— Ah ! murmura Capestang abasourdi de cette simplicité. La petite est donc chez lui ?

— Oui, monsieur, quai des Augustins, à deux pas de la rue Dauphine."

Capestang s’élança, sans en entendre plus long, pénétra dans la salle basse où était enfermé le cocher, lui prit son manteau et son chapeau, ordonna à Cogolin de l’attendre là, se précipita au-dehors, sauta sur le siège du carrosse demeuré à la même place, et fouetta les chevaux.


.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..


"Monseigneur, dit le valet de chambre en entrant dans le cabinet de Richelieu, le carrosse est de retour.

— Bien ! fit l’évêque avec un geste de satisfaction. Envoie-moi Chémant.

— M. de Chémant a dû s’arrêter en chemin, pour affaire urgente, paraît-il.

— S’arrêter ? gronda Richelieu stupéfait. Vite, envoie-moi le cocher, que j’interroge cet homme.

— J’y ai pensé, monseigneur. Il est là, à votre porte."

Le valet sortit - et le cocher entra. Richelieu, d’un ton bref, demanda :

"Parle ! Qu’est-il arrivé à Chémant ? Est-ce que le prisonnier est à la Bastille ?

— Non, monseigneur, fit une voix mordante. M. de Cinq-Mars est tout simplement en son hôtel.

— Cinq-Mars... en son hôtel !... bégaya Richelieu avec une sorte d’épouvante. Cette voix... oh ! cette voix !

— Et quant à Chémant, monseigneur, on est en train de lui bander la cuisse que je lui ai crevée d’un coup droit après un simple dégagé, une, deux, coup droit !"

En même temps, Capestang jeta son chapeau, laissa tomber le manteau dont le col lui cachait le visage, et apparut à Richelieu, pétrifié, muet de stupeur, peut-être de terreur.

"Je vais vous expliquer, monseigneur, continua Capestang. Je me promenais rue Saint-Antoine, lorsque j’ai entendu M. de Cinq-Mars crier au secours. Or, j’ai depuis longtemps une vieille affaire à régler avec ce gentilhomme. L’occasion m’a paru bonne de voir un peu la couleur de son épée. J’ai voulu lui proposer un duel que par deux ou trois fois déjà, nous avons dû remettre. Votre M. de Chémant s’y est opposé. Alors j’ai chargé Chémant, tandis que mon valet assommait votre cocher. Pour venir plus vite vous rendre compte de ces événements, j’ai pris le carrosse, et me voilà !"

Un rauque soupir gonfla la poitrine de Richelieu. La stupeur le paralysait. L’audace de cet homme qui concevait de telles manœuvres et les ayant conçues les exécutait, cette audace l’atterrait. Ses yeux agrandis se fixaient sur Capestang qui osait le braver en face ! Enfin, dans un soupir, il gronda sourdement :

"Le Capitan !"

Capestang se redressa. Son visage eut un flamboiement de fierté :

"Le Capitan ! Oui, monseigneur. Seulement, prenez garde. Ce n’est pas ici une farce comme chez les comédiens de M. Concini. On dit que vous écrivez des tragédies, monseigneur. Un mot, un seul mot d’insulte, et je deviens votre collaborateur : l’épée du Capitan servira de stylet, et c’est avec du sang que nous écrirons !"

Richelieu ne répondit pas. Si quelque chose au monde eût pu effrayer le Capitan, cette figure de tigre, ces yeux gris d’où jaillissait une flamme funeste, ce rictus de haine qui tordait cette bouche, cet aspect effroyable de l’homme qui veut tuer, eussent fait frissonner l’aventurier et l’eussent fait reculer. Richelieu, les lèvres tremblantes, leva sa main, étendit le bras vers Capestang, avec ce geste que peut avoir le bourreau pour saisir le condamné. Puis, brusquement, il fit un pas vers sa table où se trouvaient un timbre et un marteau. D’un bond, Capestang fut entre la table et Richelieu.

"Monseigneur, dit-il avec une froideur terrible, allez-vous m’obliger à vous tuer ?"

Richelieu jeta sur l’aventurier un regard écrasant.

"Oseriez-vous porter la main sur un évêque ! sur un ministre du roi ! sur un ministre de Dieu !

— Fussiez-vous assis sur le trône du roi, oui, monseigneur, j’oserais !"

Les deux hommes étaient l’un près de l’autre, livides et flamboyants tous deux. Et alors, Capestang eut le même geste que venait d’avoir Richelieu. Seulement, ce geste, il l’acheva ! Et la main du Capitan se posa sur l’épaule de l’évêque ! Richelieu ploya. Son visage convulsé se leva sur celui qui venait d’oser cette chose terrible : porter la main sur lui ! Et ce qu’il vit alors anéantit la révolte de son orgueil. Capestang, tout droit, tout raide, la figure blanche comme cire, des éclairs insoutenables dans les yeux, lui apparut dans une sorte d’effrayante auréole.

"Monseigneur, dit le Capitan d’un accent mortel, vous êtes un ministre du roi, un ministre de Dieu, vous représentez tout ce que les hommes respectent et adorent : la puissance humaine et la puissance divine. Paris tremble sous votre regard. On dit que le roi vous considère comme la colonne de fer sur laquelle doit s’appuyer la monarchie. Moi, monsieur, je ne suis rien ou peu de chose. Que serai-je demain ? Peut-être un prisonnier attendant la mort libératrice au fond de l’oubliette où vous l’aurez fait jeter. Peut-être un cadavre songeant dans son cercueil au coup de hache qui trancha sa tête, si toutefois les morts pensent. Voilà donc ce que je serai bientôt. Mais vous, monsieur, qu’allez-vous être, si ce qu’on dit de vous se réalise ? Plus près du trône que M. d’Ancre lui-même, ce qui vous attend, c’est la toute-puissance. Vous allez être celui devant qui tout se tait et se courbe. À vous voir, il me semble bien que vous êtes un de ces hommes dont chaque pensée est un monde de volonté. Vous serez celui qui domine. Et moi, monsieur, moi qui ne suis rien, il me vient à l’idée que je puis d’un geste, anéantir tout cet orgueil, tout ce despotisme, toute cette puissance de demain et d’aujourd’hui ! Ce geste, je puis le faire ! (Capestang tira son poignard.) Avant que vous ayez poussé un cri d’appel, avant qu’un seul de vos serviteurs ait franchi cette porte, je puis vous étendre mort à mes pieds. (Capestang plaça la pointe du poignard sur la gorge de Richelieu.) Or, je vous propose tout simplement un pacte : je vous laisse vivre - et vous, monsieur, en échange de la vie, c’est-à-dire de la toute-puissance, vous me rendez Marion Delorme !"

À ce moment, Capestang lâcha Richelieu et se recula d’un pas, comme si, par une suprême bravade, il eût voulu le laisser libre de tenter un mouvement de fuite, libre d’appeler, ou libre de réfléchir. Richelieu, lentement, tourna la tête. Il était pâle comme si déjà la Mort fût entrée dans cette chambre. Mais ce n’était pas à cette mort possible que songeait le duc de Richelieu ! Le nom même de Marion Delorme brusquement jeté par Capestang ne l’avait pas fait tressaillir. Ni l’amour, ni la mort n’occupaient cette pensée. Richelieu souffrait atrocement. Mais c’était son orgueil qui saignait.

Oui ! Il était vraiment le tigre pris au piège. Ses yeux hagards se portèrent de nouveau sur Capestang. Ils se regardèrent une minute. Et ce fut une minute inoubliable dans la vie de puissance de Richelieu, dans la vie d’aventures du Capitan !

"Vaincu ! râla enfin le ministre en lui-même. Vaincu par ce moucheron !"

Capestang se tenait immobile. Pas un pli de sa physionomie ne bougeait. Et c’était la formidable immobilité de l’être prêt à bondir, prêt à tuer.

"Si je fais un mouvement, songea Richelieu, si j’ouvre la bouche pour crier, adieu rêves de grandeur et d’omnipotence !... Vaincu ! Je suis vaincu !"

Et alors, ses traits se détendirent. Il baissa la tête. Deux larmes, les seules peut-être qu’il eût versées dans sa vie, ces larmes brûlantes que l’humiliation seule sait distiller, glissèrent et s’évaporèrent aussitôt au feu de ses joues.

"Venez !" murmura-t-il.

Capestang saisit le poignet de l’évêque. Il le regarda un instant dans les yeux et dit sourdement :

"Monseigneur, vous venez de me condamner à mort. J’ai lu cela dans votre regard. Je pourrais assurer mon existence en supprimant le juge. Eh bien, laissez-moi vous le dire : je ne vous crains pas ! Seulement, écoutez bien ceci : une erreur de votre part dans la démarche grave que vous allez faire, un geste de trop, une parole trop haute, et nous mourons tous deux ! Maintenant, allez, monseigneur, je vous suis !"

Et Capestang rengaina son poignard !...

Richelieu sortit du cabinet. Par un héroïque effort, il commanda à son visage de n’exprimer plus qu’une parfaite indifférence, un souverain dédain ; d’un pas ferme, il marcha dans un couloir éclairé jusqu’à la porte de la chambre où était enfermée Marion Delorme. Richelieu ouvrit la porte !

Marion était là, tout habillée. Depuis l’instant où on l’avait entraînée dans cette chambre, elle ne s’était pas déshabillée une fois !... Elle vit Richelieu ! Elle vit Capestang ! Et elle comprit ce qui venait de se passer ! Elle se leva, et, sans un mot, d’un mouvement de grâce charmante et fière, alla prendre le bras de Capestang.

"Monseigneur, dit le Capitan d’une voix calme, faites ouvrir à madame la porte de votre hôtel, et accompagnez-la jusque sur le quai."

Richelieu descendit.

"Madame, reprit le Capitan, veuillez pour le moment ne pas me tenir le bras : j’ai besoin de toute ma liberté de mouvement."

Marion obéit. Son cœur sautait dans son sein. Elle tremblait convulsivement - peut-être de terreur devant cette scène paisible qui dégageait de l’effroi, près de ces deux hommes si tranquilles qu’escortait la mort - ou peut-être d’admiration et d’amour ! Le suisse était près de la porte. Un coup d’œil incisif plongea, Richelieu inspecta la loge : il avait espéré que là... mais la loge du suisse était vide.

"Ouvrez !" dit-il d’un ton bref.

Le suisse s’empressa, bien loin de supposer qu’il jouait là un rôle dans une tragédie effrayante.

"Monseigneur, dit Capestang, accompagnez-nous jusqu’au-delà du pont. Simple précaution."

Richelieu se mit à marcher. Le Pont-Neuf franchi, il s’arrêta.

"Jusqu’à la place de Grève, monseigneur !"

Et Richelieu marcha jusqu’à la place de Grève. Là, il s’arrêta comme il avait fait après le Pont-Neuf. Capestang s’arrêta aussi. Il souleva son chapeau, s’inclina devant l’évêque, profondément :

"Monseigneur, dit-il, vous êtes libre. Je vous dis adieu. Mais avant de vous quitter, laissez-moi ajouter un mot : je vous admire, monseigneur, et vous pouvez m’en croire, l’admiration d’un homme tel que moi vaut la peine d’être agréée par un homme tel que vous. Dans la vie d’enivrante puissance qui vous attend, monseigneur, sans doute vous aurez à accomplir bien des besognes terribles. Peut-être le remords viendra-t-il parfois tourmenter votre sommeil. Alors, monseigneur, songez qu’une nuit vous avez rendu une femme à celui qui l’aime et, croyez-moi, le souvenir de cette nuit où votre orgueil a souffert sera peut-être le baume consolateur de vos amertumes et l’exorcisme qui chassera les spectres rassemblés autour de vos rêves."

Richelieu ne dit pas un mot. Hautain, immobile, tout droit, il regarda Capestang et Marion Delorme s’enfoncer dans la nuit. Que pensait-il ? Nul n’eût su le dire !


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Capestang et Marion Delorme parvinrent rapidement à la porte de l’hôtel de Cinq-Mars. Aux demandes multipliées, aux mille questions de Marion, l’aventurier n’avait répondu qu’évasivement.

"Maintenant, ajouta-t-il lorsqu’ils furent arrivés, faites atteler vos chevaux les plus rapides à votre chaise la plus légère, montez-y avec ce cher marquis et fuyez. Tant que vous n’aurez pas mis une centaine de lieues entre vous et Richelieu, votre existence à tous deux fera doute pour moi.

— Fuir ! murmura Marion. Quitter Paris que je voulais conquérir !

— Eh ! corbacque, ce ne sera qu’une ruse de guerre, une retraite ! Vous reviendrez quand l’orage ne grondera plus sur vos têtes. Allons, madame, vous qui êtes si brave dans l’attaque, soyez-le aussi un peu pour la retraite. Un mot encore ! renvoyez-moi mon Cogolin que j’ai oublié chez vous.

— Adieu donc ! murmura Marion en tremblant. Vous reverrai-je jamais ?

— Qui sait ? Partez, partez vite ! En ce moment. Richelieu rassemble ses hommes."

Du fond de la nuit, Marion jeta sur le chevalier de Capestang un long, un profond regard, et, en elle-même, elle murmura :

"Adieu, mon premier amour... mon unique amour peut-être !"

Brusquement, elle le saisit dans ses bras, attira sa tête à elle, et l’embrassa sur les lèvres, d’un baiser âpre et doux. Puis elle s’élança et disparut, laissant le jeune homme tout étourdi de ce baiser.

Capestang alla se placer de l’autre côté de la rue et se dissimula dans l’ombre. Dix minutes plus tard, il vit sortir Cogolin et l’appela. Comme Cogolin commençait à raconter fièrement son terrible combat avec le cocher et le rôle qu’avait joué sa perruque dans cette mémorable rencontre, il lui ordonna de se taire, d’une voix si sombre, que le digne écuyer en demeura tout contristé.

À ce moment, la porte de l’hôtel s’ouvrit. Une chaise de poste parut, attelée de deux vigoureux chevaux. À la lueur d’une torche que tenait le concierge, Capestang entrevit comme dans un rêve fugitif Cinq-Mars et Marion Delorme serrés l’un contre l’autre. Le véhicule s’élança et bientôt disparut. Capestang poussa un long soupir.

"Ah ! murmura-t-il, le voilà heureux, lui ! Voilà l’amour qui passe ! Est-il donc vrai qu’il y a des hommes marqués pour le bonheur, et d’autres pour la tristesse ?... Cinq-Mars part avec celle qu’il aime ! Qu’ils soient heureux tous deux ! Mais moi, qui me fera heureux ? Qui me rendra celle que j’aime, moi ?... Giselle ! Giselle ! Où êtes-vous ?"

Il s’interrompit d’un éclat de rire tout fiévreux.

"Giselle ! La petite-fille de Charles IX. Allons, Capitan, elle n’est pas pour toi, celle-là ! Viens, Cogolin, viens, mon ami, viens, et continuons !

— Que devons-nous continuer, monsieur ?

— À chercher la fortune !"