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Le Capitan/X

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X. Duel de Capestang et de Cinq-Mars
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Il était huit heures du matin lorsque Capestang revêtu de son nouvel équipement et Cogolin complètement transformé descendirent de la mansarde. Le chevalier, après un repas sommaire, que son nouveau valet lui servit sur le couvercle du coffre, avait dit :

"Maintenant, prends ce que tu possèdes de plus précieux, dis adieu à ton logis, et suis-moi.

— Le seul objet précieux que je puisse emporter d’ici, c’est moi-même, avait répondu Cogolin.

— En route, donc, et rappelle-toi ceci : quand je marcherai dans la rue, tu me suivras à trois pas si nous sommes à pied, à six pas si nous sommes à cheval, comme font les valets des gentilshommes. Tu auras soin qu’on voie bien que tu es à moi. Tu ne parleras que si je t’interroge. Pour le reste, nous verrons."

Là-dessus, Capestang, tout heureux d’avoir un valet à lui – nous croyons avoir indiqué qu’il était un peu glorieux – tout joyeux de sentir que ses blessures le gênaient à peine, ivre du bonheur de vivre après s’être vu si près de la mort, l’air conquérant, la fine moustache retroussée, la démarche assurée, la main sur la garde de sa rapière, se mit en quête d’une auberge pour s’y loger avec ses gens, c’est-à-dire Cogolin.

Parvenu rue de Vaugirard, il tourna d’instinct à droite, c’est-à-dire vers cette partie de la rue qui, après les Carmes-Déchaussés, devenait simple route, avec des maisons de plus en plus espacées, soit qu’il songeât à ménager sa bourse en se logeant loin du centre, soit qu’il cherchât un abri plus sûr dans la solitude. Comme il s’avançait suivi de Cogolin qui maintenait rigoureusement sa distance de trois pas, le chevalier entendit derrière lui le bruit d’un cheval qui trotte. Il se retourna et, à distance, aperçut en effet un cavalier qui évoluait, trottait, galopait, revenait sur ses pas, puis exécutait une volte, se remettait à galoper, enfin, manœuvrait comme quelqu’un qui essaie un cheval.

"Fend-l'Air ! C'est Fend-l'Air ! murmura Capestang qui tressaillit à la fois de joie et de fureur. Fend-l'Air monté, je veux dire déshonoré par l'un de ces sacripants qui m'ont tué ! Car ils m’ont bien tué et mis au tombeau, et ce n’est pas leur faute si je vis encore, tout mort que je devrais être."

C’était bien Fend-l’Air. Et le cavalier, c’était bien l’un des spadassins de Concini. Montreval, qui paradait sur la superbe bête. Capestang jeta un regard autour de lui, il vit qu’il venait de dépasser les Carmes et que l’endroit était désert.

— Bon ! fit-il en se remettant en marche. Nous allons rire.

Les six séides du maréchal d’Ancre avaient, la veille au soir, tiré au sort le cheval demeuré dans les écuries de l’hôtel. Il en était ainsi après chaque expédition : ils se partageaient les dépouilles de l’ennemi vaincu ou tué, et s’il n’y avait pas de quoi faire le partage, on s’en rapportait à la chance. Montreval, favorisé et devenu légitime possesseur du cheval, l’essayait donc, et se disait à lui-même qu’il avait désormais une monture royale, lorsque retentit un coup de sifflet bizarrement modulé.

Fend-l'Air s'arrêta net. Au premier coup d’éperon, il allongea ses narines frémissantes et secoua sa fine tête indignée ; au deuxième coup, il se campa, ramena sous lui les jambes de derrière et s’immobilisa comme un cheval de bronze.

"Ah ! fit Montreval, es-tu aussi rétif que ton ancien maître ?"

Le sifflet se fit de nouveau entendre, mais modulé d'une autre manière. Aussitôt, Fend-l’Air se mit à reculer, malgré les objurgations, les flatteries et les coups d’éperon de son cavalier. Pour la troisième fois, le sifflet retentit, mais toujours sur un nouveau mode. Alors Fend-l’Air se porta tout à coup en avant par une série de sauts de mouton.

Montreval poussait des « holà ! » prolongés. Fend-l’Air s’encapuchonnait, détachait une formidable ruade, puis se dressait, pointait, exécutait sur place des tête-à-queue fantastiques. Fend-l’Air devenait un tourbillon, il semblait pris de folie. Cela dura deux ou trois secondes, et brusquement, d’un dernier coup de reins à désarçonner le plus solide écuyer, il envoya Montreval à dix pieds en l’air...

Montreval retomba sur la chaussée, où il demeura inanimé. Fend-l’Air partit à fond de train et s’arrêta près de Capestang, en jetant un long et joyeux hennissement. L’aventurier saisit dans ses mains frémissantes la tête du noble animal et l’embrassa sur les naseaux ; puis légèrement, il se mit en selle, sans s’inquiéter de savoir si Montreval était tué.

"Monsieur ! Monsieur ! cria Cogolin, dois-je me placer à trois pas ou à six pas ? Car si vous êtes à cheval, je suis à pied, moi, et vous m’avez ordonné...

— Suis-moi toujours !" interrompit le chevalier.

Trois cents pas plus loin, Capestang s’arrêta devant une auberge de fort modeste apparence et généralement fréquentée par les rouliers de Vaugirard.

"Au Grand-Henri ! fit Capestang en levant le nez vers une peinture qui avait la prétention de représenter le roi Henri IV ou tout au moins sa barbe. L’enseigne est flatteuse. Ce doit être une noble hôtellerie, et si elle ne l’est pas, ma présence l’ennoblira."

Sur ce, il mit pied à terre, entra dans la cour, et un gros petit homme chauve se précipita vers lui, le bonnet à la main.

"Comment t'appelles-tu ? demanda le chevalier.

— Lureau, monsieur, je suis maître Lureau en personne, Lureau l’inventeur d’un pâté d’alouettes dont on ne fait que parler à la cour.

— Fort bien. J’en ai ouï parler aussi, et c’est ce qui me décide à venir loger chez vous. Eh bien, maître Lureau, une chambre pour moi, un cabinet pour mon écuyer, la meilleure place à l’écurie pour mon cheval. Maintenant, écoutez ceci, mon maître : si je vous surprends à écouter à la porte de mes appartements, je vous coupe les oreilles. Si j’apprends que vous avez dit à qui que ce soit l’honneur que je vous fais d’habiter ici, je vous arrache la langue."

Le patron du Grand-Henri jura qu’il serait discret comme la tombe et conduisit son hôte dans une mauvaise chambre sur laquelle s’ouvrait un méchant cabinet noir.

"C’est pour le moins un prince en bonne fortune, songea-t-il. Monseigneur, ajouta-t-il tout haut, c’est ici la chambre des princes.

— Est-ce que vous êtes Gascon, mon brave ? fit Capestang, étonné de trouver quelqu’un de plus glorieux que lui, car la chambre lui paraissait fort peu princière.

— Non, monseigneur, je suis Normand, répondit naïvement Lureau. Pour vous servir.

— Très bien. Et combien, ajouta Capestang, non sans inquiétude, combien votre chambre des princes au mois ?

— Pour la chambre de monseigneur, la chambre du valet de monseigneur, et le râtelier du cheval de monseigneur, ce sera seulement six pistoles."

Maître Lureau, quand il louait par hasard cette chambre qui, effectivement, était la plus belle de l’auberge, en tirait généralement quinze à vingt livres. C’est donc une quarantaine de livres qu’il faisait payer à son hôte les « monseigneur » dont il le gratifiait.

— Paye ! dit superbement l’aventurier en jetant sa bourse à Cogolin.

Cogolin paya en jetant un étrange regard sur le crâne de Lureau.

— Lui aussi, il l’est ! murmura-t-il avec une sorte de sympathie.

L’hôte se retira enchanté. Cogolin, qui venait de voir qu’il restait encore quelques pistoles au fond de la bourse, fut également enchanté. Capestang qui venait tout au moins de s’assurer le couvert pour un mois, fut non moins enchanté, car il avait tremblé un instant que le prix de ses appartements n’excédât la somme qu’il possédait encore.

"Monsieur, dit à ce moment Cogolin, je vous demande la permission d’aller m’installer sur la route pour un petit quart d’heure.

— Cogolin, tu parles sans avoir été interrogé. Comme il y a quelques heures que tu m’as sauvé la vie, je ne dis rien pour cette fois ; mais, à la prochaine impertinence de ce genre, tu seras étrillé. Maintenant, pourquoi veux-tu aller sur la route ?

— Voici, monsieur : j'attendrai le premier cavalier qui passera, je me mettrai à siffler comme j'ai vu faire à monsieur, le cavalier sera désarçonné, et j'aurai une monture.

— Très bien, Cogolin. Va, mon ami, et essaie."

Cogolin ouvrit ses longues jambes et partit. Le bout de son nez frétillait. Le chevalier se prit à réfléchir sur tout ce qui lui était arrivé, et fut assez étonné de constater que, parmi tous ces événements, où il avait tour à tour risqué de faire fortune et d’être tué, il n’en était qu’un seul pour l’intéresser au fond de l’âme. C’était sa rencontre dans les bois de Meudon, avec cette jeune fille qu’il avait tirée des mains de Concini.

"Elle est la fille du duc d’Angoulême, songeait-il. Il conspire. Le Concini n’avait pas besoin de me l’apprendre. J’ai vu le duc à l’œuvre, à l’auberge de la Pie Voleuse. Le maréchal lui veut la malemort. Pourquoi ne préviendrais-je pas ce digne seigneur de se tenir sur ses gardes ? Je vais aller à l’hôtel de la rue Dauphine, où ce pleutre voulait m’envoyer assassiner le noble duc... et je lui dirai... que lui dirai-je ? et si elle est là, elle !"

Capestang, à l’idée qu’il allait sans aucun doute sauver le duc d’Angoulême d’un mortel danger, éprouva une de ces joies d’autant plus violentes qu’on ne veut pas s’en avouer la vraie cause. Cette joie, tout à coup, tomba, se dissipa.

"Elle est la fille du duc d'Angoulême ! reprit-il, cette fois avec une inconsciente amertume. Elle est donc petite-fille du roi ! fille de l'un des plus orgueilleux seigneurs du royaume, roi lui-même, peut-être, demain ! Et moi, que suis-je ?"

Ces pensées ne se présentèrent à l'esprit de Capestang qu'à l' état vague et imprécis. Toujours est-il qu’il prit la résolution de prévenir le duc, s’il le pouvait, et sans en espérer la moindre récompense.

Des heures sans doute s’étaient écoulées, car à ce moment, Cogolin rentra et dit simplement :

"Monsieur, il est midi, et j'ai commandé à maître Lureau un de ces pâtés d'alouettes. Monsieur, ajouta-t-il, avez-vous remarqué que maître Lureau n'a pas un cheveu sur...

— Midi ! interrompit machinalement le chevalier qui tressaillit. Midi ! répéta-t-il en se frappant le front. Mais je suis attendu aujourd’hui à midi, à l’hôtellerie des Trois-Monarques par ce jeune faquin qui s’appelle le marquis de Cinq-Mars. Il va croire que je me dérobe ! Il va me prendre pour un lâche ! Mordieu ! Têtebleu ! Corbacque ! Cogolin, ma rapière, mon cheval !

— Monsieur, dit Cogolin, il s'en faut d'une bonne demi-heure. Seulement, quand il s'agit du dîner ou du souper, mon estomac avance toujours. Il y a si longtemps qu’il est en retard qu’il cherche maintenant à se rattraper. Ainsi donc, monsieur peut tâter de ce digne pâté, sans crainte d’arriver en retard aux Trois-Monarques, qui sont à cinq minutes d’ici, rue de Tournon."

Pour toute réponse, Capestang ordonna à Cogolin de le suivre. Cogolin poussa un profond soupir, mais obéit. Sur l’ordre de son maître, il brida et harnacha Fend-l’Air. Puis le chevalier le vit avec surprise seller un autre cheval, rouan trapu et solidement taillé.

"Que diable fais-tu là ? demanda-t-il.

— Puisque monsieur sort nonobstant le pâté d’alouettes, il faut bien que je selle mon cheval pour suivre monsieur, répondit Cogolin avec son sourire le plus jocrisse. Monsieur peut être tranquille, je tiendrai ma distance à six pas.

— Ton cheval ? Tu as donc un cheval, toi ? Et depuis quand ?

— Depuis une heure, monsieur. Ainsi que je vous en ai demandé la permission, je me suis mis sur le pas de la porte, et j'ai sifflé toutes les fois que j'ai vu passer un cavalier. Or, vous me croirez si vous voulez, mais j’ai eu beau siffler, enfler les joues, essayer de tous les airs, aucun de ces chevaux que j’ai vu passer ne s’est laissé émouvoir, aucun n’a désarçonné son cavalier pour venir se faire embrasser les naseaux par moi. Assez étonné, je l’avoue, j’allais rentrer dans l’hôtellerie lorsque je vis venir ce rouan, et fis une dernière tentative. Enfin ! À mes coups de sifflets stridents, j’eus la joie de voir mon rouan s’arrêter court. Malheureusement, c’était le cavalier qui venait d’arrêter sa monture. Cet homme, au lieu de se laisser désarçonner, mit simplement pied à terre, s’en vint à moi, saisit un bâton qui se trouvait là, et se mit à me rosser d’importance en disant que je m’étais moqué de lui et que cela m’apprendrait à siffler. Puis il me demanda qui m’avait poussé à lui faire cet affront. Aussitôt, je lui contai l’affaire. Alors, monsieur, cet homme qui, comme je l’ai su par maître Lureau, est un honnête maquignon de Vaugirard, cet homme se mit à rire, me fit mille caresses, et m’assura que si je voulais siffler de la manière qu’il m’indiquerait, le rouan viendrait à moi tout aussitôt. Et il ajouta que dès lors, le cheval m’appartiendrait sans qu’il m’en coûtât un denier. Transporté de joie, je le pressai de m’apprendre à siffler, et c’est ce qu’il consentit à faire. Je sifflai donc, le rouan vint à moi, et je le mis à l’écurie, tandis que le maquignon poursuivait à pied son chemin. Seulement, par un entêtement qui gâte sa belle action, cet homme ne voulut jamais m’apprendre à siffler avant que je lui eusse versé en mains quelques pistoles que je pris dans votre bourse.

— Et combien lui as-tu donné de ces pistoles ? fit le chevalier en frémissant.

— Quinze, monseigneur, quinze pauvres pistoles. Ce n’est rien pour connaître un si beau secret."

Capestang examina le cheval en connaisseur, et murmura :

"Cent cinquante livres ! Allons, ce n'est pas trop cher. Tu as raison, Cogolin, il te fallait une monture, et ce maquignon ne t’a pas volé ! Mais combien reste-t-il dans la bourse ?

— Neuf pistoles, monsieur. Vous êtes riche encore.

— Nous leur donnerons les noms des neuf muses !" dit le chevalier qui se mit en selle tout joyeux de se trouver encore riche.

Il s'élança donc d'un bon trot, et bientôt, descendit la rue de Tournon sans prendre d'autre précaution que de rabattre son feutre sur ses yeux. C'était d'une insolente audace. Mais Capestang, qui sous ses airs de rodomont ne laissait pas que de raisonner subtilement, se disait que le meilleur moyen de n’être pas vu, c’est de ne pas se cacher. Et puis Capestang se disait qu’on le tenait pour mort. Et puis enfin, la bravade était dans son tempérament. Il pouvait avoir peur, il ne pouvait laisser voir à d’autres ni à lui-même qu’il avait peur. Quoi qu’il en soit, il arriva sans encombre aux Trois-Monarques, se fit conduire à l’appartement du marquis de Cinq-Mars, et y entra au moment où midi sonnait.

"Bravo ! fit le jeune marquis. Vous êtes, chevalier, d'une politesse vraiment royale, c'est-à-dire d'une exactitude qui...

— En auriez-vous douté, par hasard ! interrompit Capestang qui déjà se redressait, le poing sur la hanche.

— Dieu m'en garde ! Convenons donc tout de suite des conditions de notre combat. Car, ajouta le marquis avec hauteur, je vois que vous pourriez sortir de cette royale politesse que je vantais tout à l’heure en vous.

— Corbacque ! gronda Capestang dont les oreilles s’échauffaient, la politesse en matière de duel consiste à dégainer sans phrases.

— Bon, bon. Vos armes ?

— Les vôtres ! dit Capestang.

— La rapière et le poignard, alors !

— Soit ! Pourvu qu'elle pénètre, toute arme est bonne.

— L'heure, maintenant. Cet après-midi, à trois heures ?

— À merveille ! dit Capestang.

— Derrière les jardins de monsieur le duc de Luxembourg ?

— Va pour les jardins."

Le marquis salua et dit :

"Monsieur le chevalier de Capestang, j’aurai l’honneur de vous attendre avec mes témoins à trois heures de ce jour derrière les jardins de M. le duc de Luxembourg, pour vous y combattre par la rapière et le poignard."

Capestang rendit salut pour salut, et dit :

"Monsieur le marquis de Cinq-Mars, à l’heure et au lieu dits, avec les armes que vous dites, j’aurai l’honneur de me rencontrer avec vous."

Les deux jeunes gens, de nouveau, s’inclinèrent et, en se redressant, ne purent s’empêcher de s’admirer l’un l’autre.

"Il est gentil, ce marquis !" songea Capestang.

"Il est merveilleux, ce capitan !" songea Cinq-Mars.

Et comme le chevalier se dirigeait vers la porte, le marquis s'écria :

"Puisque nous ne devons nous pourfendre qu'à trois heures, ne me ferez-vous pas l’honneur de me traiter en ami jusque-là, et la grâce d’accepter le modeste dîner qu’en prévision de votre visite j’ai fait préparer ?"

Là-dessus, Capestang avoua qu'il avait grand appétit, et les deux adversaires étant passés dans une chambre voisine où se trouvait dressée une table magnifiquement servie, s’installèrent l’un en face de l’autre en attendant l’heure de se couper la gorge.

Le repas était succulent, les vins étaient nobles, les convives dignes l’un de l’autre : l’entretien fut étourdissant. Cinq-Mars raconta ses amours, et Capestang ses batailles. Mais il eut bien soin de ne pas avouer qu’il avait pu assister à une assemblée de conjurés à l’auberge de la Pie Voleuse, et que dans cette assemblée il avait été introduit par Cinq-Mars lui-même. Il se contenta de dire qu’il était venu à Paris dans l’intention de faire fortune, et Cinq-Mars l’assura que si tous deux sortaient sains et saufs de leur duel, il mettrait à son service l’influence dont il disposerait bientôt, surtout après son mariage.

"Car, ajouta-t-il avec un soupir, par les ordres de mon père et en vue de certaines combinaisons politiques, je dois me marier... j'ai une fiancée qu'on dit fort belle et que je ne connais pas, et que j'espère connaître le plus tard possible..."

Capestang, voyant le front de son hôte s’assombrir n’insista pas et se hâta de changer le cours de l’entretien. Bref, vers deux heures, les deux adversaires se regardaient avec une sympathie évidente. Car rien n’attire la sympathie comme ces irrésistibles aimants qui sont la jeunesse, la loyauté, la bravoure.

"Il conspire avec le duc d'Angoulême, songea Capestang. Il est donc l’ennemi de Concini. Tout en me réservant le mérite de prévenir le duc et en gardant pour moi ce que j’ai appris dans le cabinet, c’est-à-dire dans le coupe-gorge du maréchal, je puis bien lui raconter ma bataille avec la bande enragée..."

"Quel dommage, songeait de son côté Cinq-Mars, que ce galant homme me dispute justement la seule fille que je puisse aimer... Marion, ma chère Marion !"

"Ma foi, mon cher marquis, dit Capestang, j’ai bien failli arriver en retard à votre rendez-vous, et même ne pas y arriver du tout, ce qui, croyez-le bien, m’eût été un véritable crève-cœur. Mais, à l’heure qu’il est, je devrais être mort, ce qui d’ailleurs vous eût épargné la peine de me tuer."

Et Capestang, la tête pleine de fumées de gloire, fumées de vin, le verbe sonore, le geste multiple, commença un récit qu’il mima, joua, se levant, allant, venant, se fendant, se débattant, parant, ripostant, un récit épique d’une action épique, un récit flamboyant que Cinq-Mars écouta avec enthousiasme et admiration.

"C’est superbe ! s’écria-t-il enfin lorsque Capestang, sur un dernier trait, termina, saisit son verre, le balança un instant d’un geste glorieux et le vida d’une lampée. Superbe ! Merveilleux !

— N'est-ce pas ? dit naïvement le chevalier qui, d’ailleurs, appliquait ces épithètes à son bonheur et non à son courage.

— Ah ! chevalier, pourquoi sommes-nous ennemis ? Pourquoi faut-il que nous soyons forcés de nous pourfendre !

— Au fait, marquis, pourquoi diable nous battrons-nous ? Je veux être pendu si je le sais ! Et vous ?..."

Cinq-Mars regarda fixement son adversaire, et dit :

"Chevalier, j’ai d’autant plus de regret de me battre aujourd’hui que j’avais pour ce soir un rendez-vous auquel je serai au désespoir de manquer, si je suis blessé. Vous allez tout comprendre, ajouta-t-il en appuyant sur les mots : ce rendez-vous m’a été donné par Mlle Marion Delorme."

Cinq-Mars mentait : il voulait simplement pousser Capestang, lui arracher la vérité, se convaincre de son malheur, et entendre dire à son rival qu’il était au mieux avec Marion. En un mot, il s’attendait à voir sauter Capestang. Mais fort tranquillement, le chevalier répondit :

" Bah ! Avec cette si jolie fille que je rencontrai à Longjumeau ?

— Avec elle-même ! dit Cinq-Mars d'un ton menaçant.

— Écoutez, mon cher, fit Capestang, il y a un moyen de tout arranger : allez à votre rendez-vous ce soir, et nous nous battrons demain.

— Quoi ! s’écria Cinq-Mars transporté, cela ne vous fait donc rien que j’aie un rendez-vous avec Marion Delorme, et qu’elle m’aime... car elle m’adore !

— Moi ? Que voulez-vous que cela me fasse, sauf le plaisir que je vous souhaite ?"

Cinq-Mars se leva, courut à Capestang, le serra dans ses bras et cria :

"Ah ! mon cher ami ! J'ai cent livres de moins sur la conscience ! Je suis l’homme le plus heureux de Paris, de France et de Navarre ! Figurez-vous que je croyais, ou plutôt ne vous figurez rien, mais disposez de moi, usez-en, abusez-en ; ma bourse, mes influences, je veux tout partager !

— Cher marquis ! fit Capestang émerveillé ! Mais, hélas ! voici qu’il est trois heures, et...

— Au diable le duel ! s’écria Cinq-Mars avec fougue. Lanterne ! Lanterne ! ajouta-t-il en appelant son valet qui apparut. Du vin, drôle ! Du meilleur ! du xérès ! Du chypre ! Ne vois-tu pas que M. le chevalier, mon ami, a soif et que nous nous battons à qui videra le plus de flacons !

— Ah ! marquis, dit le chevalier, ceci n’est pas loyal, ceci sent son guet-apens : vous m’attirez à un duel de vins d’Espagne et des îles, alors que je ne suis fort que sur les vins de France !

— Lanterne ! vociféra Cinq-Mars. Du vin d’Anjou ! Du vin de Bordeaux ! Du vin de Bourgogne ! Du vin de Champagne ! De toutes les provinces ! Je veux toute la France sur cette table !"

Lanterne, énorme valet bouffi de vanité, apparut avec plusieurs flacons que Cogolin l'aidait à porter en disant :

"Ah ! monsieur de Lanterne, que de fonds de bouteilles pour nous !"

Le valet ainsi anobli se rengorgeait.

Et les deux amis d’éclater de rire et de se mettre à déboucher force flacons. Cependant, comme il n’est soif ou joie, même d’amour, qui ne finisse par s’apaiser, comme il n’est roman auquel il ne faille mettre le mot « fin », et qu’un déjeuner, si succulent qu’il soit, n’est autre chose qu’un roman gastronomique, les adversaires, devenus amis intimes, se quittèrent vers cinq heures, en se jurant force amitiés et en se faisant force promesses de se revoir.

Capestang, suivi à six pas par Cogolin qui, d’un mot, lui indiquait la route, gagna la rue Dauphine et, à l’angle du quai que lui avait signalé Concini, vit en effet un seigneurial hôtel qui ne pouvait qu’être celui qu’il cherchait. Mais ce magnifique logis avait un visage d’une ineffable tristesse. Les volets rabattus, les lézardes des murs, cette porte fermée immuablement dont le marteau n’avait pas été soulevé depuis si longtemps, l’usure, l’abandon, le silence profond de l’intérieur, tout imprimait à cette demeure une expression de mystère et de deuil qui fit frissonner le chevalier. En vain souleva-t-il le lourd marteau qui, chose étrange, représentait un lion portant dans sa gueule une sorte de banderole sur laquelle ces mots, à demi-rongés de rouille, se détachaient encore : Je charme tout. Le coup de marteau réveilla dans l’intérieur de longs échos qui parurent se répercuter à travers des pièces vides, de vastes salles désertes...

"Je charme tout ! murmura Capestang. La fameuse devise de Marie Touchet, maîtresse de Charles IX et mère du duc d’Angoulême !..."

Capestang sentit une inexprimable angoisse l’étreindre à la gorge, et, pour la première fois, une mystérieuse douleur descendit sur son cœur.

Pourquoi ? Comment eut-il brusquement cette sensation que ce cœur, qui battait si libre, et si fier dans sa poitrine, contenait un trop-plein d’aspirations qui cherchaient à s’épandre ? Pourquoi à ce moment et non à un autre, comprit-il la fabuleuse distance qui le séparait de la petite-fille de Charles IX, roi de France ? Par un rapide phénomène, son esprit se dédoubla. Il se vit lui-même, comme il eût regardé un inconnu qui lui fût apparu soudain. Il se vit si chétif, si pauvre, si humble, si seul au monde qu’un rire d’amertume éclata sur ses lèvres crispées. Il secoua violemment la tête et reprit le chemin de la rue de Vaugirard.

Capestang et Cogolin arrivèrent au Grand-Henri comme la nuit tombait. Cogolin conduisit les chevaux à l'écurie, les pansa, les fit boire et leur donna à manger, opérations diverses qui lui demandèrent environ une heure et auxquelles il parut s’attarder, tout en surveillant du coin de l’œil l’entrée de la cour. Bref, il faisait nuit noire lorsque Cogolin eut terminé sa besogne, et ce moment coïncida avec l’apparition d’une ombre qui se glissa dans la cour de l’auberge et fit au valet un signe, auquel il répondit par un hochement de tête approbatif.

Alors, Cogolin entra dans la chambre de son maître, qu’il trouva assis sur le bord de son lit, le menton dans la paume de la main et le coude sur le genou, les yeux troubles et la mine désespérée.

Capestang avait la tête lourde. Les vins puissants qu’il avait absorbés en quantité lui brouillaient la cervelle en même temps que les pensées d’amertume auxquelles il se livrait. Capestang se trouvait malheureux. Capestang avait besoin d’être consolé. Et, comme il avait l’imagination vive, Capestang souhaitait ardemment l’entrée imprévue d’un ange consolateur, juste au moment où Cogolin pénétra chez lui.

"Qui te permet d'entrer ici sans y être appelé ? vociféra le chevalier. Tu vois cette discipline ? Là ? À ce clou ?

— Je la vois, dit Cogolin frémissant. Elle prouve que cette chambre a été habitée par quelque novice désireux de prendre robe. Il eût bien dû l’emporter en s’en allant !

— Oui, mais il l’a oubliée, et c’est ce qui prouve qu’il y a une Providence. Prends cette discipline Cogolin, prends-la et t’en applique trois bons coups sur les épaules.

— Quoi, monsieur, vous voulez que moi-même..." fit Cogolin larmoyant.

Il poussa un soupir et alla décrocher la discipline qu'il considéra avec une telle grimace de désespoir que Capestang éclata de rire.

"Arrête ! fit le chevalier. Je te pardonne pour cette fois. Maintenant, va-t'en. Tiens ! Tes cheveux remuent ?

— Non, monsieur ! s'écria Cogolin en fixant ses cheveux sur sa tête d'un coup de poing. Je ne m'en irai pas sans vous dire qu'il se passe ici des choses fort étranges.

— Que se passe-t-il donc ici ? dit le chevalier.

— Ici... c'est-à-dire dans ma bourse, je veux dire dans votre bourse. Permettez-moi une question, monsieur. Est-ce que les neuf muses étaient mariées ? Calliope, Euterpe, Clio, Terpsichore et les autres avaient-elles pris des époux ?

— Eh ! Cogolin, mais tu connais les noms des muses, il me semble ?

— Je vais vous dire, monsieur : j’ai été en service chez un régent de collège avant d’entrer chez l’astrologue puis chez l’apothicaire. Ce régent, lorsque j’avais mal brossé sa robe ou commis quelque autre faute, me punissait à sa manière. Vous, monsieur, vous me voulez forcer à m’administrer à moi-même la discipline. L’apothicaire me purgeait. L’astrologue me mettait à la diète. Le régent lui m’obligeait à apprendre les leçons qu’il devait enseigner à ses élèves. C’est ainsi que j’ai appris la mythologie, et même un peu de latin. Mais j’en reviens à ma question : étaient-elles mariées, les muses ?

— Pourquoi me demandes-tu cela ?...

— C’est que tout à l’heure, il restait neuf pistoles dans la bourse, et vous avez déclaré que c’étaient là les neuf muses. Or, maintenant, il y a dix-neuf pistoles dans la même bourse. Voyez, monsieur, ajouta Cogolin en mettant la bourse sous les yeux du chevalier ; j’ai placé les neuf muses à gauche, et leurs dix enfants à droite.

— Où as-tu eu ces dix pistoles ! fit Capestang inquiet.

— Je vous jure, monsieur..."

Capestang sauta sur la discipline.

"Scélérat, gronda-t-il, si tu t'es livré à quelque trahison, je t'arrache les cheveux !

— Ne faites pas cela ! cria Cogolin. Je vais tout dire. Aujourd'hui, tandis que vous faisiez à M. de Cinq-Mars l'honneur de dîner à sa table, je fus invité à partager vos restes avec M. Lanterne, un bien aimable homme qui m'a embrassé parce que je l'ai appelé de Lanterne. Nous étions donc dans l'antichambre à vider nos fonds de bouteilles, lorsque M. Lanterne fut appelé par son maître... Alors la porte s'ouvrit vivement et je vis entrer une sirène.

— Une sirène ?

— Ou du moins une jeune dame qui m’apparut telle par sa beauté et par le son mélodieux de sa parole. En effet, monsieur. « Prends ceci », me dit-elle. Et ceci, c’étaient dix pistoles qu’elle glissa dans ma main. Elle ajouta : « C’est bien M. le chevalier de Capestang qui est ici ? – Lui-même », répondis-je.

— Ah ! misérable, tu vois bien que tu m'as trahi !

— Eh ! monsieur, lorsque nous fûmes arrivés aux Trois-Monarques et qu'on vous eut amené M. Lanterne, vous avez dit vous-même : "Va dire à ton maître qu'Adhémar de Trémazenc, chevalier de Capestang, attend ici !" Et vous l'avez crié si haut qu'il n'est personne dans l'hôtellerie qui n'ait entendu. Car vous criez fort, monsieur, quand vous vous y mettez !

— C’est juste. Après ?

— Après ?... fit une voix jeune, au timbre clair à l’accent un peu moqueur. Après ? Je vais vous dire le reste, monsieur le chevalier !"

Capestang se retourna et demeura ébahi, frémissant, effaré. La porte s’étant ouverte et, en même temps que le long et maigre corps de Cogolin se glissait subtilement par cette porte entrebâillée et disparaissait comme une anguille dans son trou, une jeune fille au regard effronté – mais si doux ! – au sourire provocant – mais si plein de charme ! – une jeune fille à la fraîche et radieuse beauté entra !

"Mlle Marion Delorme !" murmura le chevalier, pétrifié de stupeur.

Elle vint à lui, et, avec une sublime impudence de vierge qui se donne, avec cette câlinerie, ces palpitations, ces yeux noyés de larmes, cet émoi sincère et ces attitudes déjà apprêtées, enfin cette instinctive science de l’amour qui devait faire d’elle la plus glorieuse, la plus étonnante, la plus conquérante des prêtresses de l’amour, Marion Delorme lui jeta ses bras autour du cou. Marion Delorme pour la première fois, chercha de ses lèvres encore ignorantes et déjà ardentes le baiser de l’homme, Marion Delorme, pour la première fois, balbutia ce mot que si souvent elle devait répéter :

"Je t'aime !...

— Mais, bégaya le chevalier dans un dernier effort de scrupule, n’aviez-vous pas ce soir un rendez-vous avec le marquis de Cinq-Mars ?"

La jolie fille secoua la tête, et éclata de rire, l’enlaçant plus étroitement, et répéta :

"Je t'aime !..."

Cette idée illumina l’esprit de Capestang : qu’il devait se boucher les oreilles pour ne pas entendre la voix de la sirène, fermer les yeux pour ne pas voir ces lèvres tremblantes et ardentes qui s’offraient à ses lèvres. Mais ce ne fut qu’une lueur. Elle s’éteignit. Marion resta ! Que voulez-vous, lecteur sévère ? Le chevalier avait vingt ans. Et puis les bons vins de Cinq-Mars... et puis il était si malheureux, il se sentait si faible, si isolé, petit, avec un profond désir de consolation... et puis enfin, nous avons seulement accepté la mission de raconter les faits et gestes de ce héros, mais non celle de les commenter, ou de les excuser.

Oui, lecteur, Marion resta ! Et ce fut ainsi que se termina le duel du marquis de Cinq-Mars et du chevalier de Capestang.