Le Captain Cap/II/37

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Juven (p. 229-232).

CHAPITRE XXXVII

Où le Captain Cap fait luire aux yeux des auteurs et des éditeurs une séduisante aurore.


Bien que fort exagérée par certains pleurnichards, toujours stupéfaits que leurs petites saletés ne tirent pas à cent mille exemplaires et un exemplaire, comme dit le docteur Mardrus, la mévente du livre est un phénomène pénible mais incontestable.

Le Captain Cap que je ne manque jamais de consulter en telles circonstances, me fit à ce sujet une réponse qui dévoile chez cet économiste distingué autant de science approfondie que de solide bon sens :

« Un livre ne se vend bien qu’à la condition qu’il se présente beaucoup de clients pour en faire l’acquisition.

« Si le nombre de ces clients est médiocre, la vente du livre s’en ressentira, et le trafic en résultera d’autant plus faible que la quantité d’acheteurs sera moins dense. »

— Parfaitement raisonné, mais le remède ?

— Oh bien simple, le remède ! Accordez-moi quelque attention.

— Je suis tout ouïes.

La solution qu’offre le Captain entrera-t-elle bientôt dans la pratique, espérons-le sans nous en réjouir trop tôt :

À succès égal, une pièce représentée sur un théâtre rapporte infiniment plus d’argent qu’un roman publié en librairie.

Pourquoi ?

Parce que, si vous voulez voir plusieurs fois une pièce qui vous plaise, vous devez chaque fois payer une nouvelle place, tandis que l’exemplaire du bouquin une fois payé, vous pouvez le relire aussi fréquemment qu’il vous plaira.

Pis encore : Vous pouvez prêter ledit bouquin à des milliers de personnes, sans que cette pullulation de lecteurs mette un denier de plus dans l’escarcelle du pauvre auteur.

Un spectacle, vous ne pouvez pas le prêter à votre plus intime ami.

Le raconter ? Oui, mais cela n’est pas la même chose.

Saisissez-vous la différence pécuniaire de ces deux formes d’art ?

Pour le théâtre (si j’en excepte les billets de faveur), autant de michés que de spectateurs !

Pour le livre… Oh ! préférons ne pas évaluer, ce serait trop triste !

Il s’agissait donc de découvrir le joint qui pût remédier, vis-à-vis du livre, à un état d’infériorité aussi affligeant.

Je crois avoir trouvé.

L’expérience, d’ailleurs, parlera prochainement plus haut que la plus astucieuse des théories.

Apprenez donc ceci :

Quelques livres vont bientôt paraître, imprimés en « encre volatile ».

L’encre volatile est une encre qui, exposée à l’air, se volatilise — comme l’indique son nom — sans laisser la moindre trace perceptible.

De telle sorte — et vous voyez l’avantage, pour les libraires à la fois et les auteurs — que le même volume, ne pouvant servir qu’à un nombre très restreint de lecteurs, devra être renouvelé dès que ses pages seront devenues blanches comme la blanche hermine, c’est-à-dire à bref délai.

Cet ingénieux stratagème remédiera-t-il à la triste situation des littérateurs, c’est, encore une fois, ce qu’avenir prochain se chargera de nous apprendre.