Le Cardinal de Retz/01

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Revue des Deux Mondes tome 22, 1877
R. Chantelauze

Le Cardinal de Retz


LE
CARDINAL DE RETZ
SES DEBUTS DANS LA CARRIERE ECCLESIASTIQUE
D'APRES DES DOCUMENS NOUVEAUX


I

La figure du cardinal de Retz est si originale, si diverse, si étincelante d’esprit, elle est en même temps si fuyante, si mobile et si changeante, qu’elle a éveillé tour à tour la curiosité des plus grands écrivains et que plusieurs d’entre eux, piqués au jeu par l’extrême difficulté de la peindre, ont essayé de la fixer sur leur toile. Que dire de Retz après ce qu’en ont si bien dit La Rochefoucauld, la duchesse de Nemours, Bossuet, Voltaire, Victor Cousin et Sainte-Beuve ? N’est-il pas imprudent de s’attaquer à un tel sujet après de tels maîtres ? Jamais, à coup sûr, nous n’aurions eu l’ambitieuse pensée de marcher, même de fort loin, sur leurs traces, si nous n’avions découvert nombre de documens, de lettres intimes de Retz, de correspondances ministérielles du temps, qui le montrent sous de nouveaux aspects et sous un nouveau jour. C’est donc Retz lui-même qui souvent nous révélera ses pensées, ses sentimens les plus secrets ; c’est Retz qui sera son propre peintre.

Jusqu’ici on ne s’est guère attaché qu’à étudier le chef de la fronde. Je voudrais aujourd’hui esquisser les traits de l’homme d’église, de l’homme au moral, guider le lecteur plus avant au milieu de ce labyrinthe où Retz s’est efforcé de l’égarer dans le cours de ses Mémoires, de peur de lui découvrir les derniers abîmes de son âme.

Interrogeons la jeunesse de Paul de Gondi ; elle nous donnera la clé de sa vie entière. Bien que, de son propre aveu, il eût l’âme la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers, l’aveugle piété de son père, à laquelle, il faut bien le dire, se mêlait beaucoup d’ambition, l’avait contraint d’entrer malgré lui dans les ordres, afin qu’il pût succéder, en qualité d’archevêque de Paris, à François de Gondi, son oncle. Depuis trois générations, l’archevêché n’était pas sorti de la famille ; il était devenu pour elle comme une charge héréditaire.

Jamais vocation ne fut plus forcée, plus à contre-sens que celle du jeune abbé. Les vertus de sa mère et les exemples de son précepteur Vincent de Paul n’avaient eu aucune prise sur son âme ardente, irrésistiblement vouée à l’intrigue, à l’action, et absolument fermée aux aspirations et aux croyances religieuses. On sait les efforts désespérés qu’il tenta pour briser le joug. Il courut au-devant des duels, des aventures galantes, espérant, à force de scandales, Retourner son père de sa première résolution ; mais le vieillard fut inflexible, et Paul de Gondi dut se résigner à garder la soutane. Telle était alors la fatale condition des cadets de familles nobles ; destinés, bon gré, mal gré, dès leur naissance, à la vie ecclésiastique, on ne saurait être surpris qu’ils aient souvent donné l’exemple des plus éclatans désordres. C’est à ce point de vue équitable qu’il faut se placer pour juger Paul de Gondi, et pour excuser, du moins en partie, les dérèglemens de sa jeunesse.

Retz a pris soin de nous initier lui-même à ses premiers débuts dans la carrière ecclésiastique, et, il faut l’avouer, cette partie de ses confessions est à coup sûr la moins déguisée et la plus sincère. Loin de nous cacher dans ses Mémoires les scandales de sa vie de prêtre et le triste rôle d’hypocrisie auquel il se condamna pour les couvrir aux yeux de ses contemporains, il les étale avec complaisance, on peut même dire avec coquetterie. Jamais il ne parle des choses les plus saintes que d’un ton profane et dégagé, en grand seigneur qui se croit tout permis, qui se place bien au-dessus des conventions sociales, des vertus bourgeoises, des croyances de la foule. Il est de la race des don Juan qui se font un jeu de toutes les lois divines et humaines ; mais il a de tout autres proportions que le don Juan de Molière, car il emprunte parfois à son caractère de prêtre un air satanique. Pour lui la vie n’est qu’un théâtre, et tous les hommes, de quelque condition qu’ils soient, papes et empereurs, princes et rois, prélats et gentilshommes, ne sont que des acteurs qui jouent plus ou moins bien leur rôle sur la scène du monde. L’essentiel pour lui c’est que ce rôle soit bien joué, l’important c’est de réussir, n’importe par quels moyens. D’abord simple abbé, il se place au parterre ou à l’orchestre, jouant et badinant avec les violons, pour examiner la pièce ; bientôt, devenu archevêque de Corinthe, il monte sur le théâtre pour se mêler lui-même à la comédie ou au drame, pour y jouer les rôles de son choix. Pendant tout le cours de ses Mémoires, il ne cesse d’user d’expressions empruntées à la langue du théâtre. Non-seulement il étudie ses rôles avec la passion et l’art d’un acteur consommé, mais il a soin de dresser ses confidens et ses complices pour que la pièce soit jouée avec ensemble, et que l’intrigue soit menée à bonne fin.

Notre abbé commence à se préparer de son mieux au rôle qui lui a été imposé bien malgré lui, à son rôle ecclésiastique. L’âge est venu, et avec l’âge la réflexion. A l’en croire, ce qui le fixe irrévocablement dans sa profession, c’est la mort imprévue et soudaine du comte de Soissons, avec lequel il prétend avoir conspiré contre la vie de Richelieu. Désormais il n’entrevoit plus d’événement considérable, de conjuration sérieuse à laquelle il se puisse mêler et qui lui permette de quitter la soutane avec éclat ; mais le vrai motif de sa résignation, comme il l’avoue lui-même un peu plus loin, c’est que la santé de Richelieu s’affaiblit, et que « l’archevêché de Paris commence à flatter son ambition [1]. » Jusque-là Richelieu s’était obstinément refusé à le nommer coadjuteur de Paris et non sans les plus graves motifs. Instinctivement il n’avait cessé de témoigner une répulsion marquée pour cette race toujours remuante et cabalante des Gondi. Il savait à quel point l’abbé de Retz était d’humeur difficile et factieuse ; en plus d’une rencontre, il avait eu fort à se plaindre de lui. Ce qui acheva de l’indisposer, ce fut la lecture de la Conjuration de Fiesque, œuvre manuscrite de l’abbé, à peine alors âgé de dix-sept ans, et qu’une indiscrétion avait fait tomber entre ses mains. Après avoir jeté les yeux sur cet opuscule, dans lequel l’auteur fait l’apologie des conspirations, et de l’assassinat politique, Richelieu devina sans peine les allusions dirigées contre sa personne et son ministère. « voilà, dit-il à ses confidens, un dangereux esprit ! » Il ne le désignait plus que par ces mots : « ce petit audacieux, » et il se promit bien, tant qu’il vivrait, de le tenir écarté des affaires.

En attendant la fin prochaine du redoutable ministre, qui se pouvait lire aisément dans ses traits altérés par un mal profond, l’abbé de Retz se préparait de son mieux aux événemens. « Je me résolus, nous dit-il, non pas seulement à suivre, mais encore à faire ma profession. » Le moment lui paraissait venu d’entrer plus sérieusement dans son rôle. Deux de ses intimes amies venaient, l’une de l’abandonner, l’autre de le trahir. « Mme de Guémené, poursuit-il, s’était retirée depuis six semaines dans sa maison de Port-Royal. M. d’Andilly (un des solitaires) me l’avait enlevée ; elle ne mettait plus de poudre, elle ne se frisait plus, et elle m’avait donné mon congé dans toute la forme la plus authentique que l’ordre de la pénitence pouvait demander. Si Dieu m’avait ôté la Place-Royale (où demeurait Mme de Guémené), le diable ne m’avait pas laissé l’Arsenal (habité par la maréchale de La Meilleraye), où j’avais découvert, par le moyen du valet de chambre, mon confident,… que Palière, capitaine des gardes du maréchal, était pour le moins aussi bien que moi avec la maréchale. Voilà de quoi devenir un saint. » Notre abbé devient plus réglé, à l’extérieur, s’entend ; il sauve de son mieux les apparences, il vit fort retiré, il manifeste sa résolution de s’attacher irrévocablement à sa profession, il fréquente les gens de science et de piété, et fait presque de son logis une académie. Il commence par ménager sans affectation les chanoines et les curés qu’il trouve dans les salons de l’archevêché. Il n’ose toutefois faire le dévot, car de temps à autre il aurait à craindre de laisser tomber son masque ; mais il estime beaucoup les dévots, ce qui, « à leur égard, dit-il, est un des plus grands points de la piété. » Cependant, et en secret, il se comporte à la façon du comte de Brion, lequel, ayant été deux fois capucin, « faisait un salmigondis perpétuel de dévotion et de péchés. » Comme il ne peut se passer de galanteries, « la jeune et coquette Mme de Pommereux » le console bientôt des infidélités de Mme de La Meilleraye et de la retraite momentanée de la princesse de Guémené à Port-Royal, qui par le fait n’était qu’une escapade. « Enfin, nous dit Retz, qui poursuit sa confession le plus gaîment du monde en ne cessant d’y mêler celle de ses nobles amies, ma conduite me réussit et au point qu’en vérité je fus fort à la mode parmi les gens de ma profession, et que les dévots même disaient, après M. Vincent, qui m’avait appliqué ce mot de l’Évangile, « que je n’avais pas assez de piété, mais que je n’étais pas trop éloigné du royaume de Dieu. »

Tout d’abord la fortune lui sourit ; aussi ferré sur la théologie que sur l’escrime, un jour, en présence du maréchal de La Force et de Turenne, il est mis aux prises avec un fameux ministre protestant, Mestrezat. La dispute s’échauffe, se prolonge en neuf conférences ; l’abbé finit par l’emporter et convertit un gentilhomme protestant du Poitou. L’affaire fit grand bruit. Un saint homme, l’évêque de Lisieux, enthousiasmé d’un tel succès, introduit dans l’hôtel de Vendôme, dont il est le commensal et l’ami, notre galant théologien afin qu’il y explique en français les épîtres de saint Paul, et celui-ci en profite pour faire sa cour à Mlle de Vendôme. D’abord la belle princesse semble se prêter au jeu, mais au dernier moment elle lui échappe, et notre don Juan avoue qu’il ne put l’ajouter à sa liste. « vous voyez, nous dit-il toujours du même ton, que mes occupations ecclésiastiques étaient diversifiées et égayées par d’autres qui étaient un peu plus agréables ; mais elles n’en étaient pas assurément déparées. La bienséance était observée en tout, et le peu qui y manquait était suppléé par mon bonheur, qui fut tel que tous les ecclésiastiques du diocèse me souhaitaient pour successeur de mon oncle avec une passion qu’ils ne pouvaient cacher. »

A la mort de Richelieu, il eut un moment l’espoir d’être nommé coadjuteur. Par d’habiles manœuvres, il était parvenu à endormir la jalousie et les susceptibilités de son oncle l’archevêque, même à le gagner à son projet ; mais, comme il eut l’imprudence de mettre en mouvement la Sorbonne, les curés de Paris et le chapitre pour demander la coadjutorerie au roi, les nouveaux ministres, Mazarin, de Noyers et Chavigny, en prirent de l’ombrage et le traversèrent. On reconduisit en lui disant qu’il était trop jeune, et qu’il avait fait trop grand bruit de cette affaire avant que le roi en fût saisi. Un obstacle plus sourd et plus dangereux vint le menacer. Le secrétaire d’état de Noyers, « dévot de profession et même jésuite secret, » qui était alors très influent, se mit en tête de succéder à l’archevêque de Paris, menacé d’un jour à l’autre d’une mort prochaine. Il fallait éloigner à tout prix le plus sérieux des compétiteurs, Paul de Gondi. De Noyers lui fit offrir l’évêché d’Agde, qui valait 30,000 livres de rente ; mais l’abbé « para la botte » fort adroitement. Il eut l’art de faire agréer son refus au roi, sous prétexte qu’il appréhendait « extrêmement le poids d’un évêché éloigné, et que son âge avait besoin et de lumières et de conseils qui ne se rencontrent presque jamais que fort imparfaitement dans les provinces. » La vérité est qu’il avait une ambition plus haute et que « sa dévotion, comme il le dit fort spirituellement lui-même, ne le portait nullement en Languedoc. » La dévotion de Retz était essentiellement parisienne. Louis XIII, pendant tout son règne, refusa de le nommer coadjuteur de Paris, et il semble que, sur ce point domine sur tant d’autres, il ait voulu se conformer aux dernières volontés de Richelieu [2]. Ce ne fut que sous la régence que Paul de Gondi, grâce aux sollicitations de son père, ancien général des galères, devenu prêtre de l’Oratoire, finit par obtenir d’Anne d’Autriche ce poste si ardemment désiré, son premier échelon pour arriver à l’archevêché, puis, comme deux de ses oncles, au cardinalat.

Nous touchons à l’un des momens les plus décisifs de la vie de Retz, à l’heure où, pour exercer ses nouvelles fonctions, il est tenu de se faire prêtre. Écoutons sa propre confession, qui jette une si vive lumière dans les profondeurs de son âme : « Comme j’étais obligé, dit-il, de prendre les ordres, je fis une retraite dans Saint-Lazare, où je donnai à l’extérieur toutes les apparences ordinaires. L’occupation de mon intérieur fut une grande et profonde réflexion sur la manière que je devais prendre pour ma conduite. Elle était très-difficile. Je trouvais l’archevêché de Paris dégradé, à l’égard du monde, par les bassesses de mon oncle, et désolé, à l’égard de Dieu, par sa négligence et par son incapacité. Je prévoyais des oppositions infinies à son rétablissement, et je n’étais pas si aveuglé que je ne connusse que la plus grande et la plus insurmontable était dans moi-même. Je n’ignorais pas de quelle nécessité est la règle des mœurs à un évêque, je sentais que le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l’imposait encore plus étroite et plus indispensable qu’aux autres, et je sentais, en même temps, que je n’en étais pas capable, et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j’opposerais au dérèglement ne seraient que des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, et parce que, en le faisant ainsi, on y met toujours les préalables qui en couvrent une partie, et parce que l’on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contre-temps le péché dans la dévotion. Voilà la sainte disposition avec laquelle je sortis de Saint-Lazare. Elle ne fut pourtant pas de tout point mauvaise, car je pris une ferme résolution de remplir exactement tous les devoirs de ma profession et d’être aussi homme de bien pour le salut des autres que je pouvais être méchant pour moi-même. » Enregistrons de tels aveux qui nous découvrent dans ses derniers replis l’âme de Retz, et qui nous donneront la clé de ce qui va suivre.

Né à une époque où l’incrédulité avait pénétré fort avant dans les hautes classes, il appartenait à la race des esprits-forts, des libertins, comme on élisait en ce temps-là. Il était lié avec les Fiesque et les Ruvigny, qui, dans les salons du Marais, à l’exemple du poète Théophile Viaud, leur maître, faisaient hautement profession d’athéisme. « C’est à tort qu’on l’accuse d’être janséniste, disait plaisamment de lui un pamphlétaire ; avant d’être janséniste, il faudrait d’abord qu’il fût chrétien. » Or le coadjuteur ne l’était pas plus que certains prélats italiens du XVe et du XVIe siècle, qui croyaient bien plus aux miracles de la cabale et de la magie qu’à ceux de l’Évangile, et qui se vantaient même publiquement d’être athées. Retz ne pensait pas qu’il fût indispensable d’avoir une croyance pour être prêtre ou évêque. Un jour l’abbé de Lavardin ayant été accusé d’athéisme en plein conseil de conscience par Vincent de Paul, qui trouvait le cas assez grave pour lui refuser un évêché, le coadjuteur, d’après le témoignage de Tallemant des Réaux, prit chaudement la défense de l’abbé, comme si ce n’était point là une cause d’exclusion, et comme s’il eût eu à plaider pro domo suâ. Il ne croyait pas plus à la magie et aux esprits qu’à tout le reste. Un jour, Mlle de Vendôme lui ayant dit qu’elle doutait fort qu’il crût au diable, il se garda bien, comme on le sait, de la détromper ; loin de là, il lui répondit d’un ton moqueur, de l’air d’un homme qui n’entend pas être pris pour dupe.

La façon dérisoire dont Retz pratique ses fonctions religieuses ne met pas moins à découvert son profond scepticisme. Dans une lettre à la reine [3], Mazarin l’accuse formellement d’avoir révélé le secret de la confession pour amuser des dames ; plus tard, il reproduit la même accusation dans un mémoire adressé au pape [4]. Il l’accuse aussi de dire invariablement la messe sans se confesser, « ce qu’on ne sait pas qu’il ait jamais fait, » ajoute-t-il [5]. Il assure, non sans raison, que le coadjuteur avait « mené une vie fort dissolue, étant abbé, qu’il s’était même battu en duel, » sans avoir « jamais été absous de l’irrégularité et des censures [6], » et qu’il avait « continué la même façon de vivre, au scandale public de tout le diocèse. » Mazarin se complaisait, toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion, à dérouler aux yeux de la reine la liste des méfaits de son ennemi : « Ce ne serait jamais fait si on voulait conter en détail les impiétés, débauches et méchancetés qu’il a faites, sues de tout le monde depuis trois ans [7]. » — « Les plus intimes du coadjuteur, poursuit-il, qui le connaissent dans le fond, tombent d’accord qu’il n’a aucune religion, et que, s’il a affecté de paraître partial et de favoriser l’opinion de Jansénius, ç’a été parce qu’il a cru qu’il aiderait par ce moyen à former un grand parti dans le royaume… Ces intimes-là disent qu’il ne faut pas éplucher les actions du coadjuteur pour connaître son esprit, car d’abord on voit en toutes qu’il est le plus superbe, ambitieux et malintentionné des hommes, ennemi du repos et de l’ordre, et sans aucune foi… En moins de dix-huit mois, il a changé six fois de parti. » Mazarin va même jusqu’à l’accuser de plusieurs tentatives d’assassinat, l’une sur Condé, l’autre sur le gouverneur de la ville d’Orléans. L’accusation, bien qu’elle parte d’un ennemi mortel, n’est pas de nature à nous surprendre. Retz n’avoue-t-il pas lui-même, dans ses Mémoires, que lors de la conspiration du comte de Soissons contre Richelieu, il avait formé le projet d’assassiner le cardinal à l’autel ? Ne sait-on pas d’ailleurs que les Gondi de France, fidèles à leurs mœurs italiennes, ne reculaient pas à l’occasion devant de tels moyens, et que le duc de Retz, frère du coadjuteur, complice de cette même conspiration du comte de Soissons, avait trempé, lui aussi, dans le projet du meurtre de Richelieu ? Après avoir peint le coadjuteur sous des traits si noirs, Mazarin ajoute : « Feu M. le cardinal (de Richelieu) le regarda toujours, quoiqu’en sa jeunesse, comme un esprit de trouble et de révolte, et qui enchérirait sur les mauvaises qualités desquelles la maison de Retz était accusée, et le voyant une fois, il dit à son maître de chambre… qu’il avait le visage tout à fait patibulaire [8]. » Tallemant prête le même mot à Richelieu.

Un fait des plus caractéristiques, c’est que le coadjuteur, malgré son incrédulité, ou tout au moins sa profonde indifférence pour le dogme catholique, ne manquait pas une occasion de s’élever avec force contre les protestans et d’appeler sur leurs têtes les rigueurs du pouvoir [9]. Il y a plus encore. Dans son panégyrique de saint Louis, il allait jusqu’à réclamer, lui homme de si peu de foi, le rétablissement des terribles ordonnances de ce monarque contre les blasphémateurs et les impies, qui étaient condamnés, entre autres peines, à avoir la langue percée. Pour mettre son scepticisme à couvert, il dépassait encore le fanatisme de son temps.

Le coadjuteur fit éclat dans Paris par ses sermons. Lorsqu’il s’était piqué d’être un théologien consommé, il avait conquis le premier rang en Sorbonne. Lorsqu’il voulut être un prédicateur célèbre, il éclipsa bientôt les orateurs de son temps les plus en renom, les Faure, les Bourgeade, les Beaumont, les Cohon, les Senaut, les Lisieux, les Lingendes, noms presque tous oubliés aujourd’hui. Olivier d’Ormesson constate dans son Journal le succès qu’obtint un de ses premiers sermons : « Le 3 décembre 1643, M. le coadjuteur prêcha à Saint-Jean, où était la reine, avec toute la suffisance et éloquence possible, dont chacun espère beaucoup de fruit, quand il sera archevêque de Paris… » Le bonhomme Cospéan, évêque de Lisieux, son maître d’éloquence et de théologie, en pleurait de joie. Tout Paris courait à ses avens et à ses carêmes. La Gazette enregistrait avec le plus grand soin ses succès qui allaient chaque jour en grandissant, et elle le comblait d’éloges. Un jour (30 juillet 1646), à Fontainebleau, devant le jeunes roi et la reine-mère, parlant au nom de l’assemblée du clergé, « il porta la parole avec tant de grâce et d’éloquence que tous en demeurèrent grandement satisfaits. » En janvier 1648, le roi vient à Notre-Dame, afin d’y rendre grâce à Dieu du rétablissement de sa santé, et le coadjuteur lui adresse « un pieux et éloquent discours » pour le féliciter de cet heureux événement. Le 25 août de la même année, il prononce dans l’église de Saint-Louis, des jésuites, « une très docte et très élégante prédication (le panégyrique du saint roi) en présence de leurs majestés, de Monsieur, de Mademoiselle, de son Éminence (le cardinal Mazarin) et de toute la cour. » Le 21 novembre suivant, dans l’église des Filles-Sainte-Marie, « il prêcha très doctement, suivant sa coutume. » Le jour de Noël 1649, « il prêcha très doctement, à son ordinaire, dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. » Le 5 mars 1650, ajoute la naïve Gazette, M. le coadjuteur, « voulant rendre son zèle et sa doctrine non moins exemplaires que ses mœurs, prêcha dans la plus populeuse paroisse de l’univers, celle de Saint-Eustache, où se trouvèrent son altesse royale (le duc d’Orléans) et plusieurs autres princes, seigneurs et dames de haute condition, outre la foule incroyable de ses autres auditeurs, qui s’en retournèrent tous merveilleusement satisfaits. » Le 1er novembre 1652, devenu cardinal depuis quelques mois, il fit à Saint-Germain-l’Auxerrois, en présence du roi et de la reine-mère, « un sermon digne de son bel esprit sur le sujet de la fête (de la toussaint). » voici en quels termes Loret, dans sa Muse historique, parle du succès qu’obtint ce jour-là l’orateur :

«… Notre église était si pleine
De gens pour l’entendre prêcher,
Qu’on n’en pouvait presque approcher.
Heureux qui pouvait avoir place,
Soit par amitié, soit par grâce,
Soit en donnant un quart d’écu,
Soit par compliment, soit prière,
Ou par quelque autre manière.
J’avais, pour être mieux à l’aise,
Donné dix sols pour une chaise ;
Mais lorsque la cour arriva,
Ma chaise rompit et creva,
Tant grosse et grande était la presse ;
Et tout franchement je confesse
Que, ne pouvant plus respirer,
Il me fallut lors retirer.
………..
Ainsi ni moi ni mes oreilles
N’entendirent point les merveilles
Qu’il débita dans ce saint lieu
En l’honneur des saints et de Dieu. »

Cette déconvenue n’empêcha pas le gazetier d’apprendre à ses lecteurs que le sermon fut beau et prononcé « avec un ton grave et hardi. » Il est un témoignage plus précieux encore, puisqu’il émane d’un homme de ce temps-là qui fut pour notre prose ce que fut Malherbe pour notre poésie. Voici comment s’exprimait Balzac sur l’éloquence de Paul de Gondi dans une lettre qu’il lui adressait en lui offrant une de ses œuvres : « Enseignant à bien vivre, lui dit-il à une époque où la vie licencieuse du prélat n’avait pas encore fait scandale, vous nous donnez des exemples de bien parler. Je compte, entre les disgrâces de mon exil, les pertes que je fais ici de ces agréables et utiles enseignemens, de ces torrens d’or qui tombent de votre bouche et dont vous enrichissez votre peuple. C’est un grand malheur, il faut l’avouer, de n’être plus du monde en un temps où le monde est si beau à voir, et ce n’est pas un petit acte de modération de se contenter du silence de l’ermitage, à cette heure qu’il y a dans l’église un autre fils du tonnerre, et que vous traitez des choses divines avec toute la force et toute la dignité dont est capable l’éloquence humaine. » L’éloge est excessif et dépasse toutes les bornes, mais il prouve du moins la haute opinion qu’avaient les contemporains de l’éloquence du coadjuteur. Ailleurs Balzac disait que les sermons de l’avent prêches à Saint-Jean-en-Grève par le jeune prélat pouvaient passer « pour une traduction d’un père grec, et d’un père de la plus haute classe, tant de l’une que de l’autre église. Il ne faudrait pour cela, ajoute-t-il, que mettre Antioche à la place de Paris [10]. » Et dans le Socrate chrétien, lorsque Socrate vient à faire l’éloge du plus éloquent des pères de l’église : « Je ne connais point votre saint Jean Chrysostome, lui répond un des interlocuteurs. Mais vous ne dites rien de lui qui ne se vérifie en notre M. l’abbé de Retz. L’éloquence avec laquelle il explique les mystères du christianisme n’est point inférieure à celle que vous nous avez figurée : elle n’instruit pas moins et ne plaît pas moins. On y remarque la même beauté, la même douceur, la même force, car il tonne et foudroie quelquefois ; mais les orages de ses figures ne gâtent point la pureté de sa diction. Dans ses sermons, le calme subsiste après la tempête, aussi bien que dans les homélies de saint Chrysostome. Ainsi vous ne pensiez faire qu’un éloge et vous en avez fait deux. Ce sont des coups de Socrate : en louant l’antiquité, vous avez obligé notre siècle, et, s’il se trouve quelque Platon qui publie un jour vos entretiens, la France vous remerciera de tout ce que vous avez dit à la gloire de la Grèce. » La louange est outrée jusqu’à l’hyperbole, mais n’y avait-il pas un certain courage à la faire éclater au moment de la disgrâce et de la prison du cardinal de Retz [11] ? Il se peut d’ailleurs que les sermons auxquels Balzac fait allusion fussent bien meilleurs que ceux qui sont parvenus jusqu’à nous ; il faudrait alors en regretter vivement la perte pour l’histoire de notre littérature à un moment si décisif. Ce qui est certain, c’est que Retz n’attachait aucune importance à ses sermons, puisqu’il n’en a fait imprimer qu’un seul, le Sermon de saint Louis. Les trois ou quatre autres qui nous restent de lui sont pourtant fort curieux à examiner aux points de vue de la langue et de l’étude du personnage.

Bien qu’il fût aussi indifférent aux questions de morale qu’à celles du dogme, il abordait les unes et les autres avec la même assurance et la même facilité. La théologie avait été pour son esprit, déjà naturellement si souple, une merveilleuse gymnastique ; elle lui fut d’un puissant secours pour faire illusion à ses contemporains du haut de la chaire. Dans les quelques sermons manuscrits qui nous restent de lui, on a peine parfois à reconnaître l’auteur des Mémoires. Souvent il sacrifie au mauvais goût de son temps, il abuse du style métaphysique, des métaphores, des citations empruntées aux anciens ; la simplicité évangélique est presque constamment fardée. Dans les sujets purement religieux, l’orateur n’est pas à son aise et reste toujours froid. Il n’en est pas de même dans les questions de morale, qu’il attaque avec la précision, la finesse, la profondeur d’un homme qui s’est constamment replié sur lui-même, qui a étudié ses passions sur le vif. C’est alors qu’apparaît, sous la plume de Retz, une langue nouvelle qui se dégage des vieilles formes pour aspirer à des formes imprévues et nouvelles, à une allure plus vive et plus hardie. On dirait qu’il aime les tours de force et qu’il choisit, comme à plaisir, les sujets les plus épineux, ceux qu’il devrait éviter avec le plus de soin, de peur de s’exposer aux rapprochemens dangereux et aux contrastes. Donnons-en quelques exemples ; ils nous feront pénétrer plus avant dans l’intérieur de cette âme si étrange.

Ambitieux sans mesure et sans frein, Retz, pour donner le change à ses auditeurs, fait rouler un de ses sermons sur le néant de l’homme. « Le temps, disait-il, couvrira notre nom d’oubli, et c’est inutilement que nous nous efforcerons de le rendre immortel par nos veilles et nos travaux…, car, après tout, c’est une ombre qui passe que notre vie. »

Le plus incroyable, c’est que, marchant toujours masqué pour cacher de son mieux sa vie licencieuse, il se soit fait un jeu hardi d’arracher le masque aux hypocrites de son temps. En homme qui s’est étudié de près, il les a peints avec une sûreté de coup d’œil et une délicatesse de pinceau que n’eût point désavouées l’auteur du Tartuffe. « L’hypocrite, disait-il dans une langue pleine de relief et finement ciselée, l’hypocrite altère la pureté de toutes les vertus ; son humilité n’est qu’une douce et honnête piperie, il fait de la dévotion et de la piété des appâts subtils et des pièges invisibles pour attraper les plus fins, d’autant plus méchant qu’il joue le meilleur personnage, et que, se cachant dans son vice, il s’y enfonce plus avant… Il y en a qui s’humilient malicieusement et dont l’intérieur est plein de trahison et de perfidie… Ils méprisent les honneurs du monde, mais c’est par vanité ; ils foulent aux pieds les richesses, mais c’est pour marcher sur la tête des riches et prendre les avantages qu’ils ne pourraient se promettre de leur naissance ni de leur fortune… La corruption ayant passé de leur volonté jusques à leur esprit, ils croient qu’il leur est permis de trafiquer de la piété, de faire servir à leurs intérêts celle qui devrait commander à leur raison même, de faire une esclave d’une reine, de vendre ce qui se doit acheter au prix de la vie. Existimantes quœstum esse pietatem. Pour cet effet, renonçant à la véritable dévotion, ils n’en retiennent que l’apparence… Au lieu d’instruire leur entendement, ils instruisent leurs mains ; ils ne s’étudient point à régler leurs mœurs, mais leurs pas seulement et leur contenance ; ils tâchent plus à s’adoucir les yeux que l’esprit, et pourvu qu’ils se fassent le visage mauvais, ils ne se soucient point que leur conscience soit bonne : exterminant facies sua. Enfin ils ne s’excitent point à être véritablement pénitens, mais ils font ce qu’ils peuvent pour paraître tristes, se persuadant faussement que la tristesse est la livrée de la dévotion et de la probité. Et c’est ce que Notre-Seigneur défend aujourd’hui dedans notre Évangile : Cum jejunatis, nolile fieri, sicut hypocritœ, tristes. Quand vous jeûnez, n’affectez point cette farouche austérité des hypocrites ; au contraire, comme il dit incontinent après : unge caput tuum et faciem tuam lava. Et il en rapporte la raison ailleurs : hilarem enim datorem diligit Deus, car Dieu aime ceux qui donnent gaîment, qui font de bonnes actions avec plaisir et qui trouvent leur satisfaction dans leur devoir…

« Quand la pénitence, ajoute-t-il, arrive après le péché, c’est un excellent antidote ; elle en purge entièrement l’âme ; mais si on fait un mélange, si parmi les austérités, les mortifications et les jeûnes, on ne laisse pas d’être fourbe, incestueux et cruel, tout cela ne servira qu’à porter davantage la corruption au dedans, et à pervertir l’entendement après avoir déréglé la volonté. Car de là vient nécessairement le mépris des choses saintes et la hardiesse de les violer, qui est la dernière marche pour arriver à l’athéisme. »

On voit que le coadjuteur s’était étudié lui-même à fond et à triple fond. Jamais étude psychologique ne fut poussée plus loin. Comme il lui était impossible, même en chaire, de ne pas laisser éclater les passions qui l’agitaient au temps de la fronde, au moment où il tonnait contre les hypocrites, il montrait à son auditoire ce qu’il y a de grandiose dans la passion des ambitieux, alors même qu’ils sont précipités du faîte par un coup de foudre. « Les grands vices, disait-il, donnent de grands gages à ceux qui les suivent, et l’ambition, par exemple, prouve l’honneur, qui est quasi la seule fin de la vie civile ;… la volupté nous représente la félicité des sens. Ce sont là de puissans attraits pour une âme faible, et l’hypocrite, qui se sert de la dévotion pour arriver à ces fins-là, peut trouver peut-être quelque couleur à son péché. Il est véritablement plus dangereux à la société que celui qui n’emploie ces mêmes moyens que pour satisfaire à sa vanité et se produire à la vue des hommes,… mais j’ose dire que son crime est plus pardonnable devant Dieu, qui est juge équitable parce qu’il est souverain. Si cadendum est, cœlo cecidisse velim, si la chute est inévitable, il est à désirer que nous tombions du ciel ; s’il faut mourir, que ce soit d’un coup de tonnerre ; s’il faut violer la justice, que ce soit pour l’empire du monde. Mais faire un sacrilège, fouler aux pieds la religion pour un peu de vent et de fumée, pour un je ne sais quoi qui n’est qu’en l’opinion, qui n’a ni corps, ni prise, qui n’a de valeur que ce que nous lui donnons, n’est-ce pas mettre Dieu à bas prix ? .. »

Un jour le licencieux et incrédule prélat se met en tête de faire le panégyrique de saint Charles Borromée, ce parfait modèle des évêques et des pasteurs. Ne croyez pas que la nature d’un tel sujet l’embarrasse ; il l’aborde audacieusement, comme s’il n’avait rien à craindre pour lui-même de la comparaison. Loin de là, il met la vie du saint homme en opposition avec celle des abbés de cour, tout comme si lui-même était hors de cause, et de l’exemple de l’une il tire la condamnation de l’autre. Chemin faisant il fait une allusion aux vocations forcées. Si Charles Borromée est devenu un saint, ne vous en étonnez pas, c’est qu’il a embrassé par son propre choix la vie ecclésiastique. Conclusion sous-entendue : Soyez plus indulgens, mes frères, pour ceux dont la vocation n’a pas été libre. Il faut en convenir, le tour ne manque pas d’habileté et d’à-propos. Voici quelques fragmens de ce panégyrique, dont plusieurs passages rappellent l’allure dégagée de l’auteur de la Conjuration de Fiesque. Bien que les deux sujets soient si différens l’un de l’autre, on retrouve dans leur style un air évident de parenté. Si Retz n’est pas profondément ému par les vertus chrétiennes de son saint, on voit du moins qu’il a pour lui ce respect et cette admiration que devait imposer à un esprit élevé comme le sien ce noble et grave sujet. Le coadjuteur s’attache dans ce panégyrique à tracer la ligne de conduite que doit suivre un vrai pasteur de l’église. Rien de plus curieux à étudier au point de vue du contraste :

« Saint Charles, dit-il, a été l’illustre rejeton d’une des plus illustres tiges qu’ait portées l’Italie. Les honneurs qui ont été dans sa maison, les grandes terres qu’elle a possédées, les belles alliances qu’elle a prises, marquent suffisamment la grandeur de sa naissance et tous ces avantages qui, n’étant que des dons de la fortune, ne méritent pas d’être relevés avec plus de paroles dans une chaire chrétienne, mais qui ne sont pas toutefois si faibles selon le monde, qu’ils n’emportent presque toujours un jeune courage, quand il commence à les sentir. Dans ces avantages, dis-je, saint Charles a conservé une modération d’autant plus admirable qu’elle est plus rare, et qui a fait qu’il n’a pas plutôt commencé à la connaître qu’il s’est donné à Dieu. Il a embrassé avec ferveur et par son propre choix la profession ecclésiastique, à laquelle il avait été destiné par celui de ses proches ; il a pris soin, dès l’âge de quatorze ans, de donner un emploi légitime au revenu de ses bénéfices ; il a cultivé son beau naturel par une étude assidue et continuelle qu’il a connu, très judicieusement, être absolument nécessaire à la profession qu’il voulait suivre : en un mot, il a donné une règle très exacte à sa vie dans une condition et dans un âge où les plus austères se contentent de souhaiter qu’il n’y ait point de dérèglement. »

Puis s’adressant aux fils de famille qui ont été condamnés par leurs parens à porter la soutane, il leur prêche les devoirs qu’il n’a cessé de démentir par ses exemples : « Vous qui joignez la vigueur d’une belle jeunesse à la gloire d’une haute naissance, imitez-vous saint Charles ? Suivez-vous sa conduite quand vous commencez à vous connaître, et que vous vous trouvez engagés par le choix de vos pères au service des autels ? vous y engagez-vous de suite par votre propre volonté, par le dessein de plaire à Dieu, de le servir et d’y faire votre salut ? Ou bien votre élection est-elle un effet des complaisances humaines ou des intérêts de vos familles ? Et quand même les motifs en sont volontaires, sont-ils bien dégagés des sentimens de l’ambition ? La pureté de votre vie rend-elle témoignage de la pureté de vos intentions ? Et si vos mœurs sont bonnes, ajoutez-vous à la privation des vices, qui est peut-être aussi souvent l’effet de votre inclination que de votre vertu, les peines et les travaux qui sont nécessaires pour vous rendre capables de servir Dieu dans votre ministère ? vous adonnez-vous à l’étude ? ne flattez-vous pas votre paresse par de fausses maximes qui se coulent insensiblement dans quelques esprits qui font profession d’une piété mal entendue, et qui leur persuade que la science n’est pas nécessaire, comme si ces paroles de l’apôtre étaient superflues : Oportet esse potentem exhortari in doctrina sana, et eos qui contradicunt, arguere. Il faut que les ecclésiastiques soient savans et qu’ils soient capables de convaincre la fausseté des erreurs par la vérité de la doctrine. Mais enfin, de quelque profession que vous soyez, soit ecclésiastique, soit militaire, vous servez-vous pour votre salut et de la force de votre jeunesse et des avantages que vous donne votre condition ? ou bien prenez-vous de la facilité pour vos débauches dans l’applaudissement que vous recevez dans les compagnies et dans la considération que vous tirez de votre qualité ? Si cela est, saint Charles condamne, par l’ordre qu’il a mis à sa jeunesse, les désordres dont vous déshonorez la vôtre. Lœtare juvenis in adolescentia tua et scito quod pro his omnibus te adducet Deus in judicium. Sache, dit l’Ecclésiaste, que Dieu te demandera compte de ta jeunesse, que tu auras employée dans les plaisirs. Saint Charles a employé la sienne dans les travaux et dans les peines. Saint Charles condamne donc tous ceux qui passent leur jeunesse dans les délices et dans les voluptés. »

Si, comme l’a dit La Rochefoucauld, « l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, » jamais maxime, il faut en convenir, ne pourrait être mieux appliquée qu’au prélat libertin qui célèbre sur ce ton vraiment digne du sujet les vertus de Charles Borromée.

Ce panégyrique fut prononcé le 4 novembre 1646. On sait que Mazarin, à cette date, avait déjà pris ombrage des aumônes secrètes que le coadjuteur répandait à profusion dans les basses classes pour se rendre populaire. Cela était revenu aux oreilles de ce dernier, qui s’en vengea dans le passage suivant, dont l’allusion est tout à fait transparente. En défendant le caractère purement pieux des aumônes de Charles Borromée, Retz cherchait à donner aux siennes une couleur toute semblable :

« Saint Charles vend son bien, il fonde des hôpitaux, il institue des collèges, il bâtit des séminaires, il nourrit tous les pauvres. On lui impose à crime ses charités. On se veut imaginer que sa douceur et ses aumônes sont des appâts qu’il sème pour gagner l’amitié des peuples. L’auteur de sa vie nous apprend que la méchanceté passa à un excès de tout point étrange. On le soupçonna de reprendre les pensées ambitieuses des anciens archevêques de la maison des Visconti ; on l’accusa même d’avoir des intelligences secrètes avec quelques princes d’Italie pour entreprendre sur l’état de Milan. Ses actions, toujours désintéressées, justifièrent absolument sa conduite. Sa vertu parut plus éclatante, après avoir été attaquée par le fer, par le feu, par les persécutions et par les calomnies… Et pour convaincre de tout point la méchanceté de ces âmes lâches et noires, qui expliquent pour l’ordinaire les bonnes actions en mauvais sens, la providence de Dieu permit qu’un peu de temps après ces persécutions, saint Charles trouva une occasion très belle et très éclatante de mépriser la vie et de la mépriser en un point qui prouva clairement qu’il ne l’avait jamais destinée à la grandeur humaine, mais seulement au service de Dieu. La peste ravagea avec furie la ville de Milan ; il assista les malades de tout son bien, il les servit de sa propre personne et leur administra lui-même les sacremens. O mon Dieu, quand vous frappez les ouailles de ce fléau si funeste et si épouvantable, quelle consolation un pasteur, animé des justes sentimens de sa profession, peut-il prendre dans leurs malheurs que celle de les servir, de souffrir et de mourir avec elles ! Bonus pastor animant suam dat pro ovibus suis. Cela est de devoir, cela est de précepte, cela est d’obligation des plus indispensables. O mon Dieu, que le zèle, que le courage, que la charité de saint Charles nous comble de honte et de confusion. »

Quant au coadjuteur, loin d’être prêt à donner sa vie pour son troupeau, il ne songeait, lui, qu’à l’exploiter sans trêve et sans merci au profit de son ambition. Que de fois il transforma la chaire sacrée en tribune politique et ses sermons en pamphlets, comme les prédicateurs de la ligue ! tel de ses sermons, dont il ne nous reste plus que le titre, était une mazarinade. C’est là le côté le plus original du sermonnaire ; il fut peut-être le seul homme du clergé, pendant la fronde, qui osa se servir en chaire d’une telle arme. C’est ainsi qu’en 1648, dans son Sermon de saint Louis, il réclamait en faveur du clergé une exemption des subsides demandés par Mazarin, avec une audace qui sentait déjà la faction. « Depuis le martyre de saint Thomas de Cantorbery, s’écriait-il, mort et canonisé pour la conservation des biens temporels de l’église, c’est une impiété que de ne pas les mettre au rang des choses sacrées. » Une année après, en pleine fronde, tout autre est son langage, tout autre sa conduite. Il propose au parlement de s’emparer, non-seulement de la vaisselle d’argent des particuliers pour en faire de la monnaie et pour lever des gens de guerre, mais encore des vases sacrés des églises, « qui ne pouvaient être mieux employés, disait-il, que pour la défense de la chose publique. » Le même jour (25 janvier 1649), pour donner du cœur aux Parisiens qu’avait plongés dans l’épouvante l’approche du vainqueur de Lens avec une armée, il montait en chaire. C’était la fête de la Conversion de saint Paul, et loin de prêcher, à l’exemple de l’apôtre, le respect dû aux puissances, il s’éleva avec force contre Mazarin. « Il ne faut pas souffrir, pour la gloire de Dieu, s’écria-t-il, qu’un étranger, un Italien, enlève le roi hors de Paris et mette l’état tout en feu [12]. » L’église regorgeait de monde, et Retz comptait parmi ses auditeurs le prince de Conti et Mme de Longueville [13]. Une relation inédite assure que, si « la foule fut grande, l’édification fut fort petite [14]. » — « Ce qui scandalisa davantage tous les bons Français, ajoute-t-elle, fut de voir ce prélat… prêcher une doctrine bien contraire à celle de ce grand apôtre, lequel avait tant de respect pour les puissances temporelles, qu’il voulait qu’il leur fût obéi, fussent-elles déréglées et dissolues. »

Une autre fois, à la fin du blocus de Paris, il attaqua Mazarin avec véhémence du haut de la chaire ; mais il y eut un tel frémissement de désapprobation dans l’auditoire, que l’orateur resta court et fit semblant de s’épanouir pour se tirer de ce mauvais pas [15]. Malheureusement il ne nous est resté dans leur entier aucune de ces harangues frondeuses, dont l’éloquence, à coup sûr, devait être bien autrement franche et sincère que celle de sermons roulant uniquement sur un sujet de piété, ou même que celle des pamphlets écrits à froid par Retz dans le silence du cabinet.

Les murmures que soulevaient de temps à autre les sermons révolutionnaires du coadjuteur, ainsi que le constatent les mémoires de l’époque, nous prouvent à quel point ils choquaient les hommes d’ordre et les esprits sincèrement religieux. On peut se figurer de quel douloureux étonnement furent saisis les auditeurs de Retz, qui avaient eu la naïveté de croire à la sincérité de ses pratiques extérieures jusqu’en 1648, lorsque pour la première fois éclatèrent, comme un coup de foudre du haut de la chaire sacrée, ses prédications factieuses. Plus d’une fois, Mazarin s’émut de cette guerre inusitée depuis l’époque de la ligue, et, pour y répondre avec les mêmes armes, il fit attaquer les frondeurs en pleine chaire par Claude de Lingendes et par le père Faure, cordelier, qui, l’un et l’autre, étaient des prédicateurs fort en renom. Un jour, c’était au mois de mars 1649, pendant le siège de Paris, Lingendes, sous des noms et des images bibliques, ne craignit pas de tancer les Parisiens en pleine révolte ; il fit un portrait d’Absalon, dans lequel le duc de Beaufort, « ce Roi des Halles aux longs cheveux, » crut se reconnaître, ce qu’il ne pardonna pas à l’orateur [16]. Rien ne prouve toutefois que Lingendes ait fait la moindre allusion au coadjuteur.

Tel était l’indigne élève du vénérable Vincent de Paul. Comme on le voit, il avait peu profité de ses leçons. Si jamais, vers la fin de sa vie, il s’est converti au christianisme, comme on l’a prétendu un peu naïvement, il faut convenir que ce serait un étrange miracle.

Assurément un tel personnage ne pourrait inspirer qu’un sentiment d’effroi, mêlé de mépris et d’horreur, s’il était permis d’oublier un seul instant qu’il ne fut prêtre qu’à son corps défendant. En toute justice, il ne faut voir dans le cardinal de Retz qu’un gentilhomme victime des préjugés de son temps, du despotisme paternel, d’une aveugle ambition de famille. Ce prêtre malgré lui, qui eut de si grands défauts et de si grands vices, n’était pas si noir au fond qu’on se le pourrait imaginer. Bien que, dans le domaine politique, et pour satisfaire son ambition démesurée, il fût toujours prêt, ainsi qu’il le dit lui-même, à faire le bien ou le mal, il avait des vertus de cœur et des dons d’esprit si rares qu’il serait injuste de ne pas les faire entrer dans la balance. Ce qui peut sembler surprenant, c’est que les contemporains de Retz, amis et ennemis, n’aient eu qu’une seule voix pour reconnaître en lui de hautes qualités qui, à leurs yeux, dominent même ses plus grands vices. Écoutons-les, rien ne nous instruira mieux que leur témoignage : « Il avait beaucoup d’esprit et de savoir, dit Mme de Motteville, et, outre cela, un grand cœur et de la grandeur d’âme. » — « Ce cœur que rien ne peut vaincre, écrivait l’honnête et véridique Patru au cardinal, au moment où celui-ci revenait d’exil, cette bonté qu’on ne peut assez admirer, tous ces dons précieux dont le ciel vous a si heureusement comblé, me donnèrent à vous. Ce n’est ni votre pourpre, ni la splendeur de votre maison, c’est quelque chose de plus grand, c’est vous-même, c’est votre vertu qui m’attache, et ces liens ne peuvent se rompre qu’on ne perde ou la vie ou la raison. »

Bien avant la fronde, le coadjuteur était devenu le protecteur, l’idole et l’ami des beaux esprits du temps, de Chapelain, de Balzac, de Ménage, de Sarasin, d’Adrien de Valois et de beaucoup d’autres. Scarron lui dédiait en ces termes son Roman comique : « Au coadjuteur, c’est tout dire. » Qui ne connaît le portrait qu’a laissé de lui La Rochefoucauld, son ennemi intime ? « Le cardinal de Retz a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, » dit-il en débutant ; puis il ajoute : « Il a plus d’ostentation que de vraie grandeur, l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis. » Longtemps après la mort de Retz, Bossuet, qui n’osait prononcer son nom du haut de la chaire sacrée de peur de déplaire à la cour, le désignait dans les termes suivans à ses auditeurs, sans qu’un seul d’entre eux pût s’y méprendre : « Puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ; cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’état, d’un caractère si haut qu’on ne pouvait ni l’estimer, ni le craindre, ni l’aimer, ni le haïr à demi ? » Il le qualifiait en même temps de ferme génie bien avant la publication des Mémoires, car il savait à quoi s’en tenir sur le génie de Retz, par plusieurs contemporains qui l’avaient vu de près, dans l’intimité, par la princesse palatine Anne de Gonzague et par le grand Condé. Ce qui dominait dans Retz, c’était sa science profonde des hommes en temps de révolution, son art merveilleux de les soulever, de s’en emparer, de les rallier à ses intérêts et à sa cause, ou de les enlacer et de les vaincre lorsqu’ils devenaient ses adversaires ; son aptitude surprenante à tourner les difficultés et à les surmonter, ou à susciter des obstacles sans cesse renaissans à ses ennemis. Jamais homme ne poussa plus loin dans une intrigue la fécondité des inventions et des combinaisons, et ce n’est pas trop se risquer que de prétendre que Mazarin eût cent fois succombé sous les embûches du coadjuteur, s’il n’eût trouvé dans le cœur de la reine un point d’appui inébranlable.

Lenet, le confident et le conseiller du grand Condé, qui avait toutes les raisons du monde pour détester le cardinal de Retz et ne pas rendre justice à son mérite, déclare dans ses Mémoires « qu’en lui seul résidait toute l’autorité de la fronde, par la supériorité de son génie sur tous ceux qui la composaient. » Et l’ennemie mortelle de Retz (à qui elle avait à reprocher l’emprisonnement de son père), la duchesse de Nemours, est forcée d’avouer que « son esprit est assez pénétrant et d’une étendue assez vaste ; » mais elle ajoute, ce qui est un point de vue assez juste : « qu’il ne pouvait trouver que dans les aventures extraordinaires de quoi remplir ses idées vastes et satisfaire toute l’étendue de son imagination. » Enfin elle dit, malicieusement « qu’il ne trompait jamais que dans les occasions qui pouvaient lui être d’une grande utilité. » C’était un point de caractère commun entre lui et Richelieu, duquel Retz lui-même nous a dit « qu’il allait au bien ou par inclination, ou par bon sens, toutes les fois que son intérêt ne le portait point au mal, qu’il connaissait parfaitement quand il le faisait. »

On sait avec quels accens émus Mme de Sévigné apprit à Bussy-Rabutin la mort de son vieil ami : « Plaignez-moi, mon cousin, d’avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il était aimable et digne de l’estime de tous ceux qui le connaissaient. J’étais son amie depuis trente ans et je n’avais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m’était également honorable et délicieuse. Il était d’un commerce aisé plus que personne du monde. » N’oublions pas enfin que Retz était l’ami des hommes les plus respectables de son temps, entre autres de l’abbé de Rancé, de Vialart, l’évêque de Châlons, et des plus grands solitaires de Port-Royal, des Nicole et des Antoine Arnauld. Grouper de tels témoignages nous a paru indispensable pour donner plus de vérité au portrait, pour mettre plus en évidence les oppositions et les contrastes de cette physionomie si profondément originale, la plus étrange qui fut jamais. Ne soyons pas plus sévères que les contemporains de Retz et sachons voir les choses au point de vue de son siècle. N’est-il pas naturel que tous ceux qui avaient lutté contre Mazarin, que ces âmes intrépides et fières qui n’avaient supporté le joug qu’en frémissant, aient nourri une constante sympathie pour le chef de la fronde proscrit et persécuté, qu’elles aient eu pour lui une indulgence poussée jusqu’à la faiblesse ? Nous sommes si naturellement enclins à couvrir les fautes de ceux qui ont combattu et souffert avec nous pour la même cause ! Les Mémoires de Retz ne portent-ils pas eux-mêmes témoignage de ce qu’il y a de juste et de vrai dans plusieurs des jugemens que nous venons de citer ? Rappelons-nous avec quelle force il s’élève contre les tristes conclusions de l’auteur des Maximes, contre sa morale égoïste. C’est que Retz a l’âme plus haute que La Rochefoucauld et qu’il n’admet pas comme lui que l’intérêt soit le seul mobile de nos actions. Si trop souvent il met en pratique la morale de La Rochefoucauld, il reconnaît du moins, c’est une justice à lui rendre, qu’il n’est pas vrai d’en faire une application générale, que toutes les actions de l’homme ne sont pas entachées d’égoïsme, qu’elles s’inspirent parfois de sentimens plus nobles et plus élevés. Personne dans le vice ne conserva plus de respect que Retz pour la vertu. Voyez comme il s’incline avec vénération devant les plus respectables figures de son siècle, devant les Vincent de Paul et les Mathieu Molé ! Ce politique si pervers, si corrompu et si corrupteur, a conservé au fond de son âme une notion très nette et très vive du bien et du mal ; il en saisit, il en peint toutes les nuances avec le coup d’œil du plus exercé des moralistes. En proie à d’irrésistibles passions qui le poussent même jusqu’au crime, comme un Italien du temps de Machiavel, il est incapable d’une action basse et honteuse. A défaut de vertu, il a de l’honneur, un sentiment très haut de sa dignité de gentilhomme, un courage poussé jusqu’à la témérité. « Il n’est pas moins vaillant que M. le prince, » nous dit Tallemant des Réaux, qui ne se laisse pas facilement duper, et certes Gondé en savait quelque chose, lui qui fut un jour obligé de céder le pavé de Paris à l’intrépide coadjuteur. Retz aime ce qui est héroïque et grand, et ce n’est pas en vain qu’il appartient à la génération de Richelieu, de Bossuet, de Condé et du grand Corneille.

C’est dans la haute et mâle société où il a vécu depuis son enfance, c’est à l’hôtel de Rambouillet, c’est parmi les hommes de fer qui, au péril de leur vie, ont conspiré et combattu sans paix ni trêve contre Richelieu, qu’il s’est pénétré des maximes de l’héroïsme chevaleresque dont il se fait gloire. « C’est un esprit romanesque, toujours en quête d’aventures extraordinaires, » dit la duchesse de Nemours. Cette passion, il la partage avec nombre de seigneurs et de dames de son époque, grands lecteurs de romans, comme on sait, aimant par-dessus tout la galanterie, la renommée et la gloire. C’est la passion dominante du prince de Condé, de Mme de Longueville, du duc de Guise et de tant d’autres ; elle gagne même, à un certain moment, La Rochefoucauld, le plus froid des hommes, ainsi qu’il l’avoue dans ses Mémoires. Cette direction, cette tendance d’esprit, maintient Retz à une certaine hauteur et l’empêche de tomber trop bas. Il ne faut pas demander à ces héros et à ces demi-dieux de pratiquer la morale vulgaire ; ils se croient trop au-dessus des faibles mortels pour se soumettre à leurs lois et à leurs conventions sociales ; pour eux, l’indignité des moyens disparaît devant la grandeur du but, les fautes et les crimes sont éclipsés par l’éclat de la naissance et par la pompe du triomphe. L’enivrement de leurs passions sans frein les entraîne aux derniers excès, et alors malheur à qui leur résiste. Souvenez-vous des massacres et de l’incendie de l’Hôtel de Ville froidement et secrètement ordonnés par Condé pour venir à bout d’une poignée de bourgeois qui ont eu l’audace de lui tenir tête. Sous une exquise politesse, sous les plus séduisans dehors, certains grands seigneurs du temps de Louis XIII, qui ont bravé la tyrannie de Richelieu, ont gardé toute la férocité du moyen âge et des guerres de religion. A côté d’instincts tout à fait semblables, qui lui sont d’autant plus naturels qu’il est resté Italien par le caractère, Retz, si Français d’esprit et de cœur, a une noblesse innée que l’on ne trouve certainement pas dans Mazarin. Il n’a rien de vénal comme celui-ci, et, s’il fût arrivé à la tête des affaires, il est certain qu’il n’eût pas détourné un denier du trésor public, dans lequel Mazarin ne se fit aucun scrupule de puiser secrètement, à son profit, plus de 60 millions de livres. Nul n’a parlé en termes plus nobles, plus élevés que Retz du génie de Richelieu, de l’héroïsme de Condé, de l’impassible fermeté de Mathieu Molé, des qualités des grands hommes de son temps, lors même qu’ils étaient ses plus mortels ennemis. Son ambition, noble ambition déçue, eût été de jouer un rôle intermédiaire entre Richelieu et Mazarin, en évitant le trop de dureté du premier et le trop de faiblesse du second, en pratiquant leur politique extérieure avec les mêmes vues et la même grandeur, mais en respectant et même en élargissant à l’intérieur le peu de libertés dont jouissait alors la France. Si Retz, dans ses Mémoires, n’a pas été le plus insigne des imposteurs, il faut reconnaître qu’il eut, dans une certaine mesure, l’instinct du bien public, de l’utilité des contre-poids nécessaires à l’autorité royale.

Pour quiconque sait avec quelle supériorité Retz, dans ses dernières années, conduisit à bonne fin les difficiles missions que lui confia Louis XIV auprès de la cour de Rome, il ne saurait être douteux qu’il eût fait un excellent ministre des affaires étrangères.

Ajoutez qu’il était grand, généreux, profondément dévoué à ses amis, avec lesquels il ne cessa jamais de partager sa bourse, qu’en plus d’une occasion, pour ne pas abandonner leurs intérêts, il refusa de traiter avec la cour, et qu’il ne voulut pas être compris sans eux dans un accommodement dont lui seul eût recueilli tous les avantages. Cette fidélité à toute épreuve, il né cessa de même de la garder à ses complices, ce qui est l’une des qualités les plus essentielles d’un conspirateur. Aussi, dans la disgrâce comme dans la bonne fortune, fut-il entouré des plus sincères dévoûmens, des amitiés les plus tendres. Malgré les scandales, les fautes et les crimes dont sa vie fut souillée, nul homme de son temps ne se trouva déshonoré d’être son ami. A son retour d’exil, il fut recherché, applaudi, fêté par tout ce que Paris et la cour comptaient encore d’hommes illustres, de grands seigneurs, de femmes d’esprit qui, dans leur jeunesse, avaient plus ou moins participé à la fronde, et qui étaient charmés à la fois de revoir le plus redoutable adversaire de Mazarin et d’entendre les récits de ce merveilleux causeur. Et puis n’est-il pas malheureusement vrai que l’esprit à un si haut degré, que la naissance et la position sociale peuvent tenir lieu parfois de toute vertu ? Si l’on pouvait en douter, que l’on se rappelle avec quel enthousiasme, avec quels transports fut accueilli le prince de Talleyrand au sein de l’Académie des Sciences morales et politiques, lorsqu’il y prononça l’éloge de Reinhart. Le même accueil y eût été réservé sans aucun doute à l’illustre auteur des Mémoires, s’il eût vécu de notre temps. Tel était le cardinal de Retz au moral, incroyable assemblage de vices, de défauts et de qualités.

Tallemant des Réaux a laissé de lui, au physique, un portrait dont tout le monde se souvient. C’était « un petit homme noir, » myope, « mal fait, laid et maladroit de ses mains à toutes choses, » au point « qu’il ne savait pas se boutonner. » « La soutane lui venait mieux que l’épée, sinon pour son humeur, au moins pour son corps… Il y avait quelque chose de fier dans son visage. » « Il me disait, ajoute l’impitoyable chroniqueur, qui l’avait beaucoup connu, que, s’il eût été d’épée, il eût fort aimé à être brave (à se vêtir avec recherche) et qu’il aurait fait grande dépense en habits ; je souriais, car, fait comme il est, il n’en eût été que plus mal, et je pense que c’aurait été un terrible danseur et un terrible homme de cheval. » voici comment la duchesse de Nemours complète ce portrait : « Il se piquait généralement de tout ce qui ne pouvait lui convenir, » même « de galanterie, quoique assez mal fait, et de valeur, quoiqu’il fût prêtre. » Elle ajoute qu’il aimait fort à se déguiser en cavalier, à porter un chapeau à plumes blanches qui flottaient au vent, « ce qui était fort ridicule à un homme qui avait les jambes tortues. » Guy Joly, qui, pendant la fronde, accompagnait notre héros dans ses expéditions nocturnes, nous le montre « paré d’habits fort riches, fort galans, extraordinairement magnifiques, qu’il portait le jour aussi bien que la nuit… et dont on se moquait dans le monde. »

Tel était le personnage en pied, vu d’ensemble, avec son petit côté ridicule, qu’il faisait bien vite oublier, surtout auprès des femmes, par sa galante politesse, par son enjouement et son incomparable esprit ; mais cette esquisse ne peut suffire pour nous donner une idée des traits de son visage et du caractère de sa physionomie. Il faut pour cela avoir sous les yeux les portraits gravés du temps qui offrent le plus de garantie pour la ressemblance. Peu d’années avant la fronde, Philippe de Champagne a peint un portrait du coadjuteur, aujourd’hui perdu, mais qui a été fidèlement reproduit au burin et à l’eau-forte par Morin. C’est celui d’un bon ecclésiastique qui n’a jamais fait parler de lui, sans flamme, sans passion, à l’œil sans vivacité, à la lèvre molle, tombante, à la physionomie dénuée d’intelligence et d’esprit. Évidemment le caractère du personnage n’a pas été compris par l’artiste ; il n’a pas su percer le masque de Paul de Gondi, lorsque celui-ci a posé devant lui. Philippe de Champagne, le peintre ascétique, grave et froid des solitaires de Port-Royal, n’était pas fait pour comprendre la nature singulièrement inquiète et turbulente du coadjuteur.

Combien, en revanche, est plus vivant et plus vrai le portrait gravé par Robert Nanteuil en 1650, et comme on reconnaît bien là le chef de la fronde ! Pour le saisir dans tout son beau, dans son lumineux éclat, il faut l’examiner sur une épreuve de premier ordre, aux estampes de la Bibliothèque nationale ou dans la collection de quelque riche amateur. Seules ces épreuves du premier état, qui sont d’une extrême rareté, peuvent nous donner une idée de cette singulière physionomie. La figure n’a rien de français ; on sent qu’on est en présence d’une nature toute méridionale, italienne, telle qu’on en voit parmi les bustes des maîtres florentins de la renaissance. Les traits sont brouillés et d’une irrégularité impossible à décrire ; le nez en l’air est coupé à sa base par de larges méplats ; les pommettes sont trop en saillie, les lèvres trop lourdes, le bas de la tête est trop étroit. Tous ces traits forment un ensemble peu plastique. Et pourtant les yeux sont si beaux, pensifs et spirituels, si pleins d’un feu intérieur, la lèvre, bien que très sensuelle, est si malicieusement relevée dans les coins, le nez si impertinent et si audacieux, le front, large, puissant, divisé en deux lobes, si bien conformé, que l’on oublie cette laideur pour admirer le grand air du personnage et tout ce que sa physionomie exprime à la fois d’intelligence, de finesse, d’énergie, de résolution contenue. Ajoutez que Retz avait les plus belles dents du monde, et que ses dents, ainsi que ses yeux, attirèrent l’attention d’Anne d’Autriche, un jour qu’il se trouvait en conférence avec elle dans le petit oratoire du Louvre. C’est lui qui le dit du moins, tout en reconnaissant de bonne grâce qu’il était fort laid. Comment s’imaginer qu’un homme si disgracié ait obtenu de si brillans succès parmi les plus belles et les plus grandes dames de son temps ? qu’il ait pu tour à tour inscrire sur sa liste la princesse de Guémené, la maréchale de La Meilleraye, la duchesse de Brissac, Mme de Pommereux, Mlle de Chevreuse, de la maison de Lorraine, Anne de Gonzague, la célèbre princesse palatine et tant d’autres femmes du plus grand monde ? C’est que ce petit homme, si peu favorisé du côté du corps, était merveilleusement doué du côté de l’esprit ; c’est qu’il savait jouer ses rôles galans avec un art irrésistible et une passion qui était bien loin de son cœur ; c’est qu’on ne vit jamais un plus aimable démon. Il n’avait rien des héros de roman et ne perdait guère son temps à soupirer pour des beautés vertueuses. Pour peu que la place offrît de résistance, il ne s’amusait pas à en faire le siège. Un jour cependant, ses surprenantes bonnes fortunes lui tournèrent si bien la tête qu’il eut la folle pensée de supplanter Mazarin et de faire oublier Buckingham. Il mettait d’ailleurs tant de soins à cacher ses désordres, et la fortune le favorisa si bien dans toutes ses entreprises, qu’il ne fut jamais victime d’un éclat scandaleux. Avait-il à craindre d’être surpris à l’improviste par un mari ou par un père de famille absent ? Déguisé en cavalier, il se faisait escorter la nuit par deux carrosses qui, destinés à barrer les deux extrémités des rues où l’appelaient ses rendez-vous, étaient pleins d’hommes armés de poignards et de mousquetons.

Le plus piquant, c’est qu’au milieu de cette existence débordée, il donnait à entendre à ses diocésains que, pour la continence, il méritait d’être mis à côté de Scipion et de Bayard. A ce propos, il se plaisait à conter l’histoire de cette jeune épinglière de quatorze ans, d’une beauté surprenante, qu’une misérable femme lui avait livrée pour 150 pistoles, et dont, à l’en croire, il aurait respecté la vertu en se laissant toucher par ses larmes. Ou bien encore il se vantait d’avoir échappé sain et sauf aux séductions de quelques « belles et coquettes » religieuses du couvent de la Conception, lors d’une retraite qu’il leur prêcha et qui dura six semaines. « Cette conduite, nous dit-il, donna un merveilleux lustre à ma chasteté. » Mais « je crois, poursuit-il, que les leçons que je recevais tous les soirs de Mme de Pommereux la fortifiaient beaucoup pour le lendemain. »


R. CHANTELAUZE.


  1. M. Marius Topin, dans son ingénieuse et spirituelle étude : le Cardinal de Retz, son génie et ses écrits, a fort bien indiqué le moment précis où l’ambition prend le dessus sur toutes les autres passions du jeune abbé.
  2. Dans son intéressante étude intitulée : Louis XIII et Richelieu, M. Marius Topin a parfaitement prouvé que le roi, après la mort de son ministre, suivit scrupuleusement sa politique et ses dernières intentions.
  3. Lettre de Mazarin à la reine, Brülh, 10 avril 1651.
  4. Mémoire des crimes sur lesquels le procès doit être fait au cardinal de Retz (juillet 1655). Ce mémoire était destiné à être mis sous les yeux du pape, lorsque Louis XIV intenta par-devant lui, contre Retz, un procès pour crime de lèse-majesté.
  5. Lettre à la reine, du 10 avril 1651.
  6. Mémoire des crimes du cardinal de Retz ; Archives du ministère des affaires étrangères.
  7. Même lettre à la reine, du 10 avril 1651.
  8. Lettre à la reine, du 10 avril 1651.
  9. Discours prononcé devant l’assemblée du clergé en 1645.
  10. Œuvres de Balzac, édit. in-f° t. Ier, p. 509 et 511.
  11. Le Socrate chrétien parut en 1652 pour la première fois.
  12. Journal inédit d’un Parisien pendant la fronde, Bibl. nat., et Journal du président d’Ormesson, t. Ier, p. 642.
  13. Journal inédit de Dubuisson-Aubenay, à la date de 25 janvier 1649.
  14. Journal d’un Parisien.
  15. Mémoires de la duchesse de Nemours.
  16. Les Prédicateurs du dix-septième siècle avant Bossuet, par M. Jacquinet.