Le Carnaval du mystère/01

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 1-11).


LA MAIN MORTE


J’avais neuf ans lorsque ma mère mourut. Une pleurésie l’emporta.

Elle était jeune et très belle. Je l’aimais passionnément. Cet amour éperdu, inquiet, farouche, emplissait ma vie. La mort de ma mère faillit me tuer. Je restai plusieurs semaines en danger, brûlant de fièvre et délirant, coiffé de glace.

Un jour, pourtant, mes yeux cessèrent de plonger dans le monde des fantômes ; ils se rouvrirent à la réalité. J’aperçus, penché sur moi, le visage anxieux de mon père.

Nous vécûmes durant plusieurs mois dans une étroite intimité, serrés l’un contre l’autre. La mémoire de maman régnait sur nous comme un charme funèbre et bien-aimé. Mon père m’adorait. Il faisait des prodiges de tendresse pour tâcher de remplacer auprès de moi celle qui n’était plus. Je sais d’ailleurs qu’à cette époque ma santé lui donnait de cruelles inquiétudes. Les médecins avaient parlé d’une rechute possible, qu’il fallait éviter à tout prix. Et sans doute mon père me chérissait-il non seulement de tout son immense amour paternel, mais encore de tous les regrets que lui laissait son malheur. J’étais, à ses yeux, un portrait de la morte, son image imparfaite mais sensible, quelque chose d’elle qui continuait ; j’étais aussi l’incarnation présente d’une étreinte passée, un baiser fait chair et resté vivant. Loin de moi la pensée d’avilir le moins du monde l’affection forcenée dont il m’enveloppait ; mais, en quelque sorte, je faisais partie des reliques qu’il conservait pieusement : photographies, rubans, fleurs sèches et robes, triste musée commémoratif dont j’étais, pour lui, la pièce inestimable.

Cependant, mon père n’avait pas trente-cinq ans. Il était robuste et plein de fougue. Son tempérament le portait à la joie, sa force à l’activité. Voyant — ou croyant voir — mon chagrin s’assoupir, il prêta l’oreille aux appels de la vie. Peu à peu, doucement et sans heurt, ainsi qu’on désenlace l’enfant qui dort enfin, il reprit ses habitudes et d’abord ses travaux.

C’est alors que je découvris la main morte, qui, de tous mes souvenirs d’enfance, est à la fois le plus terrible et le plus merveilleux.

Petit garçon vêtu de noir, maigre et rêveur, j’errais souvent à ma guise dans la maison silencieuse que mon imagination sans frein repeuplait de maternités. Je recherchais avec une sombre frénésie tout ce qui pouvait évoquer la présence illusoire de ma mère. Ainsi, trompant la surveillance distraite des bonnes, il arriva que je m’introduisis dans la chambre de mon père et que j’ouvris le tiroir aux reliques, dont l’existence m’était inconnue.

Une main blanche attira mon attention. Je me rappelle le bouleversement profond, le tumulte violent que je ressentis, à la vue de cette main coupée, blafarde, qui était celle de ma divine, de mon adorable maman.

Je n’étais qu’un enfant. J’ignorais ce que c’est qu’un plâtre. Il m’était impossible de comprendre que mon père avait fait mouler, sur le lit mortuaire, la main de sa compagne. Cet objet mystérieux me glaça d’épouvante et de volupté. Une terreur étrange, incomparable, faisait battre mon cœur à grands coups. Mille émotions diverses bousculaient ma pensée. J’aurais été fort incapable d’analyser ce chaos pathétique, où je démêle à présent tout ce que peuvent engendrer dans un esprit impressionnable les idées enchevêtrées de cadavre, de mutilation, de revenants, de pièce anatomique, de survie, de cimetière et d’au-delà.

Longuement je considérai, sans y toucher, la chose sépulcrale, — la chose de cercueil et de caveau, — doutant qu’elle fût là, chez nous, dans un tiroir, parmi des boucles blondes, des dentelles, des gants qu’elle avait épousés, dans ces parfums de femme déjà tout altérés par des senteurs de vieillissement, de vitrine et de pous­sière. Innocent que j’étais, sa lividité me sem­blait la couleur même de la mort, sinon la teinte des apparitions. Qu’était-ce que cela ? Était-ce embaumé, préparé, pétrifié ? Cela tenait-il du spectre ?… Non, je n’aurais pas touché cette main-là pour un empire ; et mon effroi se dou­blait confusément d’une poignante tristesse : celle d’appréhender le contact de ces doigts fuselés dont les caresses m’avaient ouvert, pourtant, le paradis des bonheurs enfantins.

J’étais hypnotisé par cette ombre blanche et matérielle qui éternisait la main exsangue de ma douce maman… Enfin, quelque alerte me fit quitter la chambre précipitamment.

Mais, à dater de ce jour, il y eut dans la mai­son quelque chose de prodigieux. Il me sembla qu’un peu de ma mère était inhumé dans la chambre de mon père, ou plutôt que sa main, réfugiée là, lui survivait, d’une façon larvaire et inexplicable.

J’avais peur. Le soir, dans ma couchette, quand mon père s’était retiré après m’avoir souhaité bonne nuit, des sueurs froides m’inon­daient, à la pensée de dormir si près de la main. Celui qui partageait avec elle la solitude des ténèbres me faisait l’effet d’un héros. Faut-il que l’horreur de la mort soit puissante, pour transformer en épouvantail ce qui fut l’extase de nos sens !

Jamais plus je ne retrouvai l’audace de rouvrir le tiroir tombal qui communiquait avec le pays des trépassés. Mais, souvent, j’allai jusqu’à la porte de la chambre, et, sans oser même l’entre-bâiller, j’écoutai le silence, indéfiniment, dans l’espoir terrifié de percevoir, par delà cette porte, quelque frisselis d’outre-tombe, comme celui d’une araignée livide et monstrueuse en marche vers l’épouvante des petits enfants… Maman m’avait tant aimé ! Pouvait-elle ne pas venir à moi, s’il restait d’elle quoi que ce fût qui pût venir vers quelqu’un ?

Dix-huit mois s’écoulèrent. Mon père était redevenu un homme parmi les hommes. Ses amis avaient reparu. La maison s’animait de leurs visites, parfois bruyantes. Le salon cessa d’être un lieu désolé. De loin en loin, mon père invitait à dîner quelques intimes. Il eut un vêtement rayé. Je me rappelle la première cravate de couleur qu’il remit. Je me rappelle surtout l’après-midi lourde de silence, où quelqu’un, en attendant sa rentrée, prit la liberté d’ouvrir le piano et de jouer.

J’étais au troisième étage, dans la salle d’études, courbé sur un devoir. Le calme avait tant d’ampleur qu’il semblait être une espèce de nuit sans obscurité. Je n’entendais que ma plume grincer. Et voilà qu’une phrase musicale monta vers moi, à travers la solitude des chambres. Le piano de maman !… Résonnait-il seulement dans mon cerveau ? N’était-ce là qu’un souvenir hallucinant ?… Mais, tout de suite, je pensai : « La main ! » Et je me figurai, avec un luxe inouï d’inventions terrifiques, ce que j’eusse sans doute aperçu, caché, par exemple, derrière un rideau : le piano, le tabouret vide et la main agile courant sur le clavier… Cela ne dura que le temps d’en frissonner. La musique affolante se tut soudain. On ferma des portes, en bas. La voix de mon père m’appela…

Je le trouvai dans l’escalier, qu’il montait à grandes enjambées, ayant encore la canne sous le bras et le chapeau sur la tête. Il y avait dans ses yeux une inquiétude que je connaissais bien.

Il me regarda vivement, de toute sa tendresse, et sourit en me voyant sourire.

— Me voilà, petit ! Ça va ?… Je te reverrai tout à l’heure. Je suis au salon avec M. B…

Aucune allusion au piano. Il n’était pas de précautions que mon père ne prît pour m’épargner l’ombre d’un émoi, d’une frayeur, d’un malaise quelconque.

C’est pourquoi je ne savais pas qu’il sortît, le soir, de temps en temps, pour aller au théâtre et même chez des amis, où l’on dansait. Il eût craint de raviver ma grande peine, en me mon­trant que les plaisirs l’avaient reconquis et qu’il pouvait les goûter sans ma mère. J’étais si farouche ! Avec quelle sauvagerie je repoussais toutes les tentatives qu’il faisait pour me procurer les joies de mon âge !

Un soir, cependant, j’eus l’intuition qu’il allait sortir ; cela se devinait. J’étais couché. Il vint, comme d’habitude, m’embrasser. Mais il ne m’embrassa point comme tous les jours. Ses baisers furent plus longs, plus appuyés. Il ne pouvait rejeter ce maintien, si indescriptible et si vague, d’un homme qui va s’en aller et que cela trouble.

— Vous sortez, papa ?

Il perdit encore un peu de son assurance. Mais mon père exécrait le mensonge, et il me répondit affirmativement.

— Où allez-vous ?

— Chez Mme de F…

— C’est un bal ?

— Oui, dit mon père d’une voix anxieuse, avec un regard implorant.

— Vous rentrerez tard ?

— Mais non !

Et, brusquant son départ :

— Bonsoir, petit ! À demain ! Dors, dors vite.

S’il m’avait embrassé une dernière fois, il ne serait pas parti. Il aurait bien vu qu’il ne fallait pas partir. Mon front moite, mes mains froides le lui auraient fait comprendre. Mais il eût attribué cette fièvre au chagrin plutôt qu’à la peur. Il ignorait ma découverte macabre, et ne se serait jamais douté que, si je tremblais de tous mes membres, c’était à penser que les domestiques couchaient dans les mansardes, et que bientôt je serais tout seul, à quelques pas de la main morte.

Ah ! Quelles transes ! Quelle agonie ! Mais ne dit-on pas que les extrêmes se touchent ? Et si je ne prononce pas le mot « désir », comment rendrai-je les affres singulières dont je frémissais ?

Ici, toutefois, ma mémoire s’embrume. J’ai beau la solliciter ; il m’est impossible de retrouver quelles furent mes sensations après que mon père m’eut quitté pour aller s’habiller. On peut supposer que la tension de mes nerfs provoqua une sorte d’engourdissement. Toujours est-il que je n’entendis pas se clore la porte de la rue, bien que toute mon attention fût dirigée dans ce sens. J’ai dû m’assoupir et tout à coup secouer ma torpeur, sans avoir pourquoi ni comment. Peut-être le murmure d’une approche insolite avait-il frappé mon oreille.

Je revois ma chambre à demi éclairée par une veilleuse, les meubles avec leur ombre embusquée derrière eux, les portières de tapisserie reculées dans le clair-obscur incertain…

Un léger bruit, nettement réel, me dressa, rigide, les yeux braqués dans la direction de l’alarme.

La main blanche m’apparut. Elle agrippait une portière, assez haut, et tournant lentement autour de la bordure, en agitant les doigts ; pareille, en un mot, à cette araignée de cauchemar, humaine et blafarde, que j’avais conçue.

Je jetai les bras en avant, pour la repousser et pour l’attirer tout ensemble, grelottant d’épouvante et d’amour. Un cri atroce m’échappa :

— Maman !

Puis je répétai beaucoup plus bas : « Maman ! »… Mais il y avait trois semaines que la main morte était venue me trouver dans ma chambre. Entre mes deux cris, vingt et un jours avaient passé sur mon inconscience. Pour la seconde fois, la méningite me faisait grâce.

Certains chocs furent si violents qu’ils laissent en pleine âme une trace ineffaçable. Même dans l’âge mûr, le souvenir en surgit de toutes pièces et nous les rend tels quels, avec leur vigueur primitive. L’image de la main morte agrippée à la portière demeure intacte au cœur de mes rêves. L’explication du mystère est rangée dans un autre compartiment de ma mémoire.

Peut-être aussi nous répugne-t-il d’éteindre, sur un fait, la magique phosphorescence qu’une illusion lui a prêtée ?

Je veux en venir à ceci : qu’il m’arrive d’oublier à dessein les éclaircissements que mon père me donna, lorsque je lui contai le drame et lui avouai ma frayeur.

S’il n’avait pu dissimuler son agitation, ce soir-là, c’est que le bal de Mme de F… était un bal costumé, et qu’en s’y rendant, mon père rompait, sans qu’on en pût douter, avec tout un passé de constance. Retiré dans son appartement, il s’était grimé et déguisé. Mais, sur le point de partir, il avait cédé au besoin de me voir endormi… Et, à pas de loup, retenant son souffle, cachant sous un manteau noir sa souquenille de soie blanche…, un grand Pierrot, plein de sollicitude, s’était approché de ma chambre.

Il avait écarté la portière, d’une main attentive et tout enfarinée…

C’est cette main lunaire, coupée au poignet par la manche noire, qui m’était apparue dans les ombres de ma terreur.

J’avais crié. Mon père, me dit-il, s’élança… Je ne distinguais déjà plus rien. Retranché du monde sensible, je venais de plonger dans un royaume obscur, dont nul ne saurait dire s’il est celui des morts et si les mères que nous pleurons n’y bercent, pour un temps, nos âmes douloureuses.