Le Carnaval du mystère/06

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 43-47).

SONIA MANIEWSKA


Sonia Maniewska ? Oui, une actrice esthonienne. Je l’ai bien connue. Vassili Somenef en était fou. Elle fut, pendant deux ans, sa maîtresse en titre, c’est-à-dire, n’est-ce pas, une sorte de tzarine rouge… Petite, souple, féline, avec de longs yeux ensorceleurs, elle avait su charmer le terrible commissaire du peuple. On disait même qu’elle le tenait en esclavage sous ses caresses.

J’ai dîné souvent chez lui, avec elle et quelques familiers, dans l’ancien oratoire de la Grande Catherine. Des peaux d’ours blancs jonchaient la mosaïque. La coupole basse, constellée de lampes électriques, jetait sa clarté sur une table costumée de dentelles et surchargée de cristaux et d’orfèvreries. Des tziganes chan­taient, cachés derrière un décor de paravents, et, toutes les fois qu’une porte s’ouvrait pour le service, on apercevait dans l’ombre de la galerie, la silhouette immense d’un factionnaire au bonnet de fourrure.

Vassili n’aimait pas les retardataires. Pour plus de sûreté, ses invités attendaient dans le voisinage l’heure de paraître devant lui. Manquer d’exactitude, l’idée seule nous en faisait frémir. Mais Sonia en prenait à son aise, elle arrivait quand bon lui semblait, et Vassili supportait l’attente, de son mieux, avec une froideur inquiète qui montrait à quel point l’amour régnait sur ce cœur féroce.

Un soir pourtant, un soir d’hiver, Vassili, étant d’humeur joyeuse, voulut donner à Sonia une leçon de ponctualité et se divertir à ses dépens.

Nous venions d’arriver au nombre de six : Dimitri Raseski, Olga Bolevna, Gregor Levidis, Maroussia Goudoutzeva, Nathalia mon amie, et moi.

Sonia : pas encore là, bien entendu.

Je l’ai dit, Vassili était de bonne humeur, en veine de plaisanter. Cela n’avait rien de rassurant. Nous savions tous à quel fauve nous avions affaire ; les facéties d’un tigre sont toujours quelque peu redoutables ; les félins ne prennent plaisir qu’au sang et à l’effroi ; et, tout en souriant avec complaisance, nous sentions le pouce de l’angoisse au creux de l’estomac…

— Écoutez, nous allons rire ! disait Vassili. Cette Sonia ! Je vais lui apprendre aujourd’hui à respecter ses devoirs de maîtresse de maison… Oh ! Oh ! Je connais les moyens de faire peur aux gens, moi ! Nous allons bien rire, voyez-vous !

Nous riions déjà. Trop haut. Et les tziganes, silencieux, debout, les yeux fixés sur le maître, avaient des faces craintives ou servilement égayées.

— Dissimulez la table, ordonna Vassili. Vous, mes amis, passez derrière les paravents, avec les tziganes. Faites des trous avec des épingles, pour regarder à travers l’étoffe… Ah ! naturel­lement, après cela, beaucoup de gaieté, hein ? La pauvrette en aura besoin ! C’est amusant, c’est amusant !

Je n’oublierai pas son visage pâle, au rictus méchant, ni ses prunelles allumées d’un feu concupiscent, ni ses mains fébriles, ni toute cette impatience qui l’agitait, à la pensée de mêler un peu de sauvagerie à son amour.

Nous ne savions quel jeu sanguinaire il avait imaginé. Groupés à l’abri des paravents, chacun de nous gardait pour soi ses sentiments.

Nathalia, pourtant, me dit tout bas :

— J’ai peur.

Mais je lui jetai un regard si autoritaire qu’elle se tut.

En apparence, Vassili était seul dans la rotonde. Il vérifia que la table, poussée dans une niche profonde, à la place de l’autel disparu, se trouvait bien masquée par une tenture. Puis il appela lui-même quatre gardes rouges, leur ordonna de placer au centre de la salle une haute cathèdre, et s’assit, ayant deux gardes à sa droite et deux à sa gauche.

Sonia fit une entrée tumultueuse.

Elle s’arrêta brusquement, stupéfaite, interrogeant du regard Vassili, qui la toisait comme un justicier.

Nous la vîmes, dans un instant, pâlir jusqu’à la blancheur d’une morte et porter la main à son cœur.

Vassili, les narines pincées crispant sa griffe livide aux bras de la cathèdre, jouait sans effort son rôle d’épouvante.

Sonia, vacillant, balbutia des mots inintelligibles.

— Espionne ! Traîtresse ! prononça lentement le commissaire du peuple. Enfin te voilà démasquée !…

Je le connaissais. J’avais saisi, à l’inflexion de sa voix, à la grimace de sa bouche, qu’il estimait la leçon suffisante et la plaisanterie peut-être excessive. Je sentais qu’il allait éclater de rire… Il s’en fallut d’une demi-seconde, sans doute, que la destinée reprît son cours habituel. Mais Sonia tout à coup s’était redressée, et, vibrante :

— On m’a vendue, n’est-ce pas ? Eh bien, oui, c’est vrai. Je te hais, Vassili Somenef. Depuis deux, ans je n’ai fait que te berner, te combattre, te nuire ! J’ai servi mon pays contre toi. Demain je t’aurais tué… Je ne suis pas peu­reuse. Je ne baisse pas les yeux. J’ai fait mon devoir ; fais le tien.

L’autre s’était levé, hagard. Tous deux s’exa­minaient à travers un monde noir, au-dessus d’un abîme affreux.

Il dit :

— Je voulais seulement te mystifier, Sonia…

Un moment, le silence fut tel qu’on entendit la neige tomber sur les balcons. Puis Sonia, très calme, répliqua :

— Moi aussi. Ne suis-je pas comédienne, Vassili ?

Je soutenais Nathalia, qui venait de s’éva­nouir.

Nous dînâmes cependant, aux accents des tziganes. On but beaucoup. Très tard dans la nuit, nous laissâmes les deux amants à leur bonheur…

Mais personne n’a jamais revu Sonia Ma­niewska.