Le Carnaval du mystère/20

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 139-142).

TOUT UN ROMAN


Elle murmura, toute pâle et baissant ses beaux yeux :

— Vous qui êtes son grand ami, je veux vous dire… Oui, c’est vrai, il n’est pas heureux. Il est affreusement triste. Et j’en suis désespérée… Je l’aime à plein cœur. Jolie, je le sais bien, allez ! Et pour ce qui est du ménage, personne ne m’en remontrera. Le malheur, peut-être, c’est qu’on n’ait pas d’enfant. Et encore, qui sait ? Ce qui se passe dans une tête d’homme, voyez-vous… voyez-vous… Oui, je ne peux pas me faire comprendre. Je sens bien des choses, tout comme une autre ; mais pour les exprimer, c’est plus difficile. Et puis, il faut être juste, je ne suis qu’une brave petite femme, gentille et bien faite, et courageuse !… Je ne suis que cela, n’est-ce pas ? Alors, alors, lui, avec son instruction et tout ce qu’il pense, et tous ces vers qu’il écrit…

» Écoutez, vous avez bien connu la petite Angèle, qui est morte il y a deux ans ? Non ? Eh bien, c’était du temps que Paul habitait avec sa mère. Angèle logeait au-dessus d’eux, dans sa famille, — une pauvre petite, mal venue, pas belle, et qui savait bien qu’elle n’avait pas longtemps à vivre. Moi, je n’avais jamais vu Paul, à cette époque-là. Mais Angèle travaillait dans la maison où j’étais dactylo­graphe. On était bonnes amies.

» Un soir qu’on sortait toutes les deux, la journée faite, elle me dit, avec sa voix d’infirme, en rougissant :

» — Jeanne, j’ai confiance en vous. Est-ce que vous voudriez me rendre un service et faire à la fois une bonne œuvre, sans jamais en parler à personne ?

» — Bien sûr !

» — Alors, voilà : il s’agirait de dactylogra­phier, de temps en temps, des lettres, pour les envoyer à quelqu’un…

» — Pas des lettres anonymes, au moins ?

» Elle sourit :

» — Comprenez-moi, Jeanne. C’est un jeune homme très bon, très intelligent, mais qu’on ne trouve pas très beau. Je sais qu’il est mal­heureux à cause de cela. Ses amis, ses camarades ont des bonnes fortunes. On les aime, eux. Lui, non. Du moins, s’il est aimé… il ne le sait pas.

» J’ai regardé Angèle à ce moment-là… Ça m’a suffi pour être renseignée.

» Mais elle continuait ses explications. Elle désirait faire savoir au jeune homme qu’une inconnue l’aimait ardemment, — une inconnue qui n’avait pas le droit de se dévoiler parce qu’elle n’était pas libre, mais dont l’amour avait trop de force pour rester muet.

» Ainsi, pendant un an j’ai dactylographié, d’après les brouillons de la pauvre petite Angèle, des lettres de plus en plus longues, de plus en plus fréquentes, sur du beau papier couleur de perle, et parfumé.

» Paul ignorait qui lui écrivait. C’était signé « votre inconnue ». Je ne saisissais pas toujours ce qu’Angèle voulait dire ; mais je trouvais ses lettres admirables, et surtout… Ah ! mon­sieur, voyez-vous, je suis trop simple pour démêler tous les « pourquoi » de l’aventure. Il y a peut-être à tout ceci plus de causes que je n’en distingue. Bref, à force de lui écrire si amoureusement, je suis devenue amoureuse de Paul, sans le connaître. Un homme capable d’inspirer de telles… enfin de telles choses, ne pouvait être qu’un grand homme…

» Et tout à coup, Angèle est morte. Alors, voyez-vous, l’idée, l’idée que le pauvre garçon ne recevait plus ce qui, je le savais, était devenu la joie de sa vie, — cette idée-là, je fus incapable de la supporter…

» Continuer à lui écrire, moi, il ne fallait pas y songer. D’ailleurs, nous nous étions rencontrés à l’enterrement. Je ne l’ai pas trouvé laid, à cause des lettres et de l’amour d’Angèle. J’ai lu dans ses yeux que je lui plaisais. Nous nous sommes rapprochés…, mariés…

» Ah ! des mois, des mois, Que de bonheur ! Nous avons été heureux, si vous saviez !… Trop heureux… Paul semblait ébloui de ce qui lui était arrivé. Les lettres, elles étaient loin, les lettres ! Il croyait qu’on avait cessé de lui écrire à cause de moi. Les lettres, jamais il n’avait compris qu’elles venaient d’Angèle…

» Ah ! dire que je l’ai eu là, en ma possession, mon Paul, et ne regrettant rien, je vous le jure ! Rien ni personne !…

» C’est venu après une période où, parfois, je ne voyais plus dans son regard la joie d’être toujours à mes côtés… Je me suis aperçue que, par moments, quand nous causions, il avait l’air d’attendre une réponse… ou je ne sais quoi… Et, l’autre jour… Pardon, monsieur, je ne peux pas me retenir. Ah ! que c’est bête de pleurer comme ça !… L’autre jour, je l’ai surpris… Il rêvait. Et, devant lui, étalées… étalées,… les lettres, monsieur,… les lettres…