Le Carnaval du mystère/21

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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 143-147).

QUI SAIT ?


— Mais, lui dis-je, tout cela peut s’expliquer par une sorte d’ivresse. Cette forte dose de quinine, cette grande quantité d’excitants que vous aviez pris… La fièvre aussi… Enfin, le sujet même de l’oratorio…

Il secoua la tête dubitativement, au creux de l’oreiller. Ses yeux, enfoncés dans sa maigre face livide, brillaient d’un éclat sombre et maladif.

— Voyons, repris-je, avouez que c’était de la folie ! Vous lever hier, sortir par ce froid, dans ce brouillard glacial, avec une fièvre pareille !

— Pour rien au monde je n’aurais manqué l’audition de Lazare. Ah ! j’étais faible, faible, quand je me suis levé… Mais la caféine, la cocaïne…

— Aviez-vous emporté de ia cocaïne au concert ? En avez-vous repris pendant l’exé­cution de l’oratotio ? Sans doute ?

Il abaissa les paupières, en signe d’affirmation.

— Vous voyez bien.

— Il le fallait. Par instants, la salle tout entière me semblait basculer… Si j’avais pu reprendre de la cocaïne, je ne serais pas tombé sur le trottoir… Mais je n’en avais plus.

— Reposez-vous… Essayez de dormir…

— Le puis-je ? Dès que je ferme les yeux, Rebel est là, devant moi, tantôt comme je l’ai vu au Châtelet, appuyé dans l’ombre rougeâtre, contre la cloison des baignoires, — tantôt marchant dans le brouillard, à pas lents…

— Vous n’êtes pas raisonnable ! Pourquoi nier l’hallucination ? Vous avez pris pour Rebel quelque brave homme qui lui ressemble plus ou moins. La salle du Châtelet n’est pas très éclairée ; ce couloir, entre les baignoires, était à demi obscur, vous en convenez ; et dehors, la nuit d’hiver déjà tombée, le brouillard épais… Enfin, je vous le répète, mon ami, la fièvre… Avant-hier, vous avez eu le délire pendant quelques instants…

— Ah ?

— Mais oui. Alors, n’est-ce pas, joignez à cela la surexcitation provoquée par les drogues, la suggestion du drame musical…

Il sourit avec pitié :

— Vous y tenez !…

— J’y tiens d’autant plus que, depuis quelques jours, vous ne pensiez plus qu’à ce Lazare de malheur.

— Comment n’y aurais-je pas pensé ! Si vous saviez dans quels transports j’ai écrit ce poème, et quelle fut ma joie lorsque j’appris que le grand Rebel en était inspiré ! Mes vers et sa musique, mon Dieu !… C’est alors que je fis sa connaissance. Le génie même !… Hélas !… Lazare fut sa dernière œuvre, — la préférée. Il y attachait une Importance capitale. Il se faisait une fête de l’entendre à l’orchestre, avec les masses chorales, les soli, le récitant… Oui, une fête ; comme moi. Comme moi, il se serait levé, tremblant de fièvre, claquant des dents…

— C’est possible, mon ami, mais de là à supposer…

— Je ne suppose pas. Je l’ai vu. C’était lui. Dans l’oMbre. Je ne l’ai aperçu qu’à la fin de la seconde partie, après la scène pathétique de la résurrection : « Lazare, lève-toi !… » J’étais violemmeNt ému, quand tout à coup…

— Du calme ! Ne vous découvrez pas ainsi. Vous m’avez déjà raconté…

— … Tout à coup, cet homme m’apparut, — Rebel, — immobile et pâle comme une figure de cire…

— Vous a-t-il regardé ? Oui, n’est-il pas vrai ?

— Il m’a regardé, d’un regard qui ne voyait rien.

— Eh bien ! Rebel, lui, vous aurait reconnu !

— Oh ! Oh ! Ce visage noyé de ténèbres, je ne pouvais plus en détourner les yeux… Rebel !… Qu’il était triste, et comme il écoutait ! Comme il écoutait son œuvre posthume !

— Reconnaissez que les mots eux-mêmes…

— Il est parti au moment des acclamations, dans le déchaînement superbe du triomphe. Il est parti, sinistre, seul, dans le brouillard. Et moi, je le suivais, sans avoir pris le temps de réclamer ma pelisse au vestiaire…

— C’était fou !

— Je voulais lui parler ; mais une angoisse effroyable me retenait. Plusieurs fois, je fus sur le point d’appeler : « Maître ! maître ! » Je n’osai pas. Maintenant, malgré les passants, j’avais peur qu’il ne se retournât et qu’il ne vînt à moi, avec son visage d’outre-tombe… D’ail­leurs, le cimetière Montparnasse est loin du Châtelet… Je croyais avoir le temps…

— Certes, il est fâcheux que cet inconnu ait suivi justement le boulevard du Palais. Mais combien de personnes, à la même minute, prenaient le même chemin !

— J’aurais voulu, au moins, aller jusqu’au bout, jusque… là-bas, vous comprenez ? Ne rien dire peut-être, mais le voir encore, prodi­gieusement, marcher ainsi, jusqu’à sa tombe, comme un vivant ! Un vivant cher et glorieux ! Lui, le grand mort dont j’ai pieusement recueilli le dernier soupir !… Par malheur, je suis tombé, épuisé, sur le trottoir… Ah ! ah ! Ne mettez pas cela sur le compte du délire !…

— Non, non, c’est entendu. Mais il faut dormir, voyez-vous, il le faut. Buvez ceci… Dormir, là !… Dormir…