Le Cas du docteur Plemen (Pont-Jest)/II/VIII

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E. Dentu (p. 277-294).

VIII

LE LECTEUR RETROUVE LE GROS ÉLIAS PANTON ET LE RÉVÉREND JONATHAN


Moins de huit jours plus tard, William Witson n’ignorait rien des inimitiés que Mme Deblain s’était créées dès le lendemain, pour ainsi dire, de son arrivée à Vermel, des jalousies qu’elle avait suscitées, des imprudences qu’elle avait commises, et il comprit alors l’empressement avec lequel ce monde bourgeois, rancunier et méchant, acceptait l’accusation dont la jeune femme était l’objet, aussi bien que la joie misérable qu’éprouvaient ces femmes à l’esprit envieux et mesquin de l’abaissement de celle qui les avait dominées si longtemps par sa fortune, son élégance et sa beauté.

Le compatriote de la pauvre Rhéa savait également quelle déception le mariage de M. Deblain avait causée à sa tante Mme Dusortois, qui avait si longtemps espéré que son neveu deviendrait son gendre ou, tout au moins, resterait, pour ses filles, un oncle à héritage.

Cette triste parente s’était toujours si peu gênée pour exprimer ses sentiments que la ville entière connaissait la haine qu’elle avait vouée à sa nièce, et William, procédant par analyse et déduction, fut bientôt persuadé que cette mère de deux filles sans dot était sinon l’auteur, du moins l’instigatrice de l’infâme dénonciation anonyme qui avait été adressée au procureur de la République.

Ce que l’Américain s’expliquait moins aisément, c’était la façon dont l’idée d’accuser Rhéa d’empoisonnement avait pu naître dans l’esprit de Mme Dusortois.

Cette misérable femme avait-elle lancé cela au hasard, dans le seul but de calomnier, par vengeance, Mme Deblain, sans espérer que la justice ajouterait foi à cette calomnie, ou, puisque l’examen médico-légal avait constaté la mort violente de M. Deblain, sa tante avait-elle eu réellement connaissance de cet acte criminel avant même que personne l’eût soupçonné ?

Mais pourquoi cette pensée était-elle venue à Mme Dusortois, qui fréquentait peu l’hôtel Deblain et n’y avait fait qu’une courte apparition, quelques jours avant la mort de son neveu, tandis que nul des serviteurs ni des intimes de celui-ci n’avait jamais eu de semblables soupçons ?

C’était là un problème qu’il ne pouvait résoudre. Il en était réduit, sur ce point spécial, à espérer que les événements ne tarderaient pas à lui donner la clef de l’énigme.

En attendant, comme les investigations de Witson s’étaient également étendues sur le personnel de la cour de Vermel, il savait aussi tout ce qu’il lui importait de connaître de ce côté-là, tout ce que lui avait déjà fait supposer son entrevue avec MM. Duret et Babou.

Les magistrats du chef-lieu de Seine-et-Loire étaient divisés en deux camps, nous devrions dire plutôt en deux castes bien distinctes ceux qui, soit qu’ils appartinssent à la cour ou au tribunal, étaient de famille de robe et avaient fait régulièrement, hiérarchiquement leur carrière, et ceux qui, nouveaux venus, devaient leur situation et leur avancement rapide à leurs opinions politiques, ou tout au moins aux opinions politiques que, par ambition, ils affichaient.

Parmi ces derniers figurait au premier rang le procureur général, M. Lachaussée, un ancien bonapartiste. Après avoir écrit de nombreuses brochures, aussi indigestes que réactionnaires, il avait changé son fusil d’épaule si à propos et s’était prononcé si nettement pour les décrets d’expulsion que la République, sans s’inquiéter de son passé, de son incapacité notoire et de son manque d’éloquence, n’avait pas hésité à l’envoyer à la tête du parquet de Vermel, convaincue qu’elle aurait toujours là, en ce renégat, l’instrument le plus docile.

Venait ensuite le premier président Monsel, un homme d’une incontestable valeur, dont les débuts dans la magistrature avaient été remarqués jadis et qui était du moins un républicain de la veille ; mais la politique, où il avait tenté vainement de jouer un rôle actif, dirigeait tous ses actes, et sa vie privée avait été semée de si galantes aventures, que sa nomination à la tête de la cour de Vermel avait semblé à tous les honorables magistrats du ressort, aussi bien qu’aux gens du monde, une sorte de défi jeté à l’opinion publique.

Il est vrai que, depuis son arrivée à Vermel, en qualité de premier président, M. Monsel affichait la plus grande sévérité de mœurs, quoi qu’il lui en coûtât ; car, bien qu’il eût dépassé depuis longtemps la cinquantaine, il était resté grand ami du beau sexe.

Nous avons dit qu’il trouvait Mme Deblain tout à fait charmante.

Quoi qu’il en fût, ou plutôt peut-être en raison même de ce qui en était, il se montrait toujours impitoyable pour les erreurs amoureuses d’autrui. Toute femme adultère était indigne de pitié, toute liaison irrégulière ne devait soulever que le mépris des honnêtes gens.

On voit que la fille d’Elias Panton, si accablée déjà par l’instruction, ne devait rien espérer de la bienveillance de ces deux magistrats.

Il restait à savoir, et c’est ce qui intéressait tout particulièrement Witson, si sa compatriote pouvait tout au moins compter sur l’intelligence et l’impartialité des deux autres fonctionnaires de qui dépendait, non pas son sort futur, cela regarderait le jury, si la chambre des mises en accusation l’envoyait en cour d’assises, mais tout au moins la manière dont elle serait traitée pendant que durerait sa prison préventive.

Ces deux fonctionnaires étaient ce procureur de la République Duret et ce juge d’instruction Babou, que nos lecteurs ne connaissent encore que sommairement.

Le premier de ces hommes était un magistrat qui ne manquait pas d’un certain mérite, mais il était hypocondriaque, d’une sévérité excessive et d’une telle paresse que, lorsqu’il avait remis le soin de poursuivre entre les mains du juge d’instruction, il ne voulait plus s’occuper de rien.

Une ordonnance de non-lieu était une sorte d’échec ; il s’enorgueillissait de n’en avoir jamais rendu une seule. Aussi bon nombre des affaires qu’il avait fait suivre quand même s’étaient-elles terminées par des acquittements, ce dont le ministère de la justice avait fini par s’émouvoir.

C’était après lui avoir fait observer qu’il allait parfois trop vite en besogne qu’on l’avait envoyé d’un tribunal du département de Seine-et-Loire au siège de la cour, dans l’espoir que sous la main d’un procureur général, il apporterait un peu plus de circonspection dans sa façon d’agir.

Malheureusement, à Vermel, avec un chef de parquet aussi peu capable que M. Lachaussée, M. Duret était vraiment le maître. On racontait de lui certains actes d’omnipotence si étranges qu’on se serait refusé à y croire si on n’en avait eu la preuve.

Quant à M. Babou, nous l’avons vu à l’œuvre. C’était bien ce qu’on pouvait appeler un magistrat de la nouvelle couche, à tous les points de vue.

Fils d’un petit huissier de la campagne qui avait fait suer sang et larmes à de pauvres diables pour que son héritier devînt avocat, Jérôme Babou n’avait conquis ses diplômes qu’à force de piocher, car son intelligence était médiocre ; puis, après le Quatre Septembre, préférant de beaucoup la robe au fusil, il était entré dans la magistrature, où il avait fait son chemin peu à peu, à force d’obséquiosité et de souplesse, jusqu’au jour où il avait été choisi parmi les membres du tribunal de Vermel pour remplir les fonctions de juge d’instruction ; non point qu’on le supposât le plus capable de ses collègues, mais parce qu’il était travailleur et qu’on savait qu’en questions politiques, on le trouverait disposé, par ambition, à suivre aveuglément les ordres de ses chefs hiérarchiques.

Néanmoins, bien qu’il exerçât depuis déjà plusieurs années, le fils de l’huissier n’était pas dégrossi : il était resté paysan, commun, d’un esprit étroit, de vue courte, de ton vulgaire, n’ayant rien acquis au contact des gens de distinction qu’il fréquentait au Palais.

Il n’allait pas dans le monde, d’abord parce que nul des vrais salons de Vermel ne lui était ouvert, et ensuite parce que sa femme, extrêmement avare et aussi peu distinguée que lui, ne voulait faire aucun frais de toilette et que, de plus, fort jalouse, elle permettait rarement à son mari de sortir seul.

Il résultait de l’existence qu’avait toujours menée Jérôme Babou qu’il était, à quarante ans, aussi ignorant des choses de la vie que s’il ne s’était jamais éloigné de l’étude poussiéreuse de son père, et qu’il avait une haine instinctive pour tout ce qui était jeune, élégant et riche.

Quant à sa femme, foncièrement, bourgeoise et envieuse, nous avons vu qu’elle avait été des plus acharnées à critiquer et à blâmer la jolie Mme Deblain, lorsque celle-ci était arrivée de Philadelphie pour donner un élan nouveau à la société de Vermel.

On conçoit donc aisément si Mme Babou s’était empressée de croire à la culpabilité de l’Américaine, et si elle poussait son mari à user de rigueur à son égard, à ne pas se laisser attendrir par les démarches qu’on ne cessait de faire auprès de lui en faveur de celle qu’elle appelait, avec un accent d’horreur impossible à rendre : l’empoisonneuse adultère.

Le juge d’instruction était certainement un honnête homme au point de vue de la probité, ne suivant d’ailleurs en cette façon d’être que l’exemple de ses collègues, conservateurs ou républicains, car il est une justice qu’il faut rendre aussi bien aujourd’hui qu’on l’a fait de tout temps à la magistrature française : l’honneur professionnel y est au-dessus de toute tentation d’argent. La prévarication y est une de ces exceptions qui prouvent la règle générale. Tel homme dont la vie privée est remplie de désordres et d’erreurs n’en est pas moins un juge dont la conscience n’est à vendre à aucun prix.

Toutes les fois que la politique n’est pas en jeu, ce n’est que par erreur ou sottise qu’un magistrat français juge contre le bon sens et l’équité.

M. Babou était donc un honnête homme, mais il était surtout un infatué de son pouvoir, un jaloux de son autorité, un fonctionnaire qui n’admettait pas qu’il pût se tromper. C’était donc pire d’avoir affaire à lui que s’il eût été moins probe, mais plus intelligent.

Ces renseignements étaient bien de nature à effrayer Witson sur la situation de Mme Deblain.

Il comprenait qu’elle était entre les mains de magistrats prévenus contre elle et qui peut-être, alors même que la suite de l’instruction leur permettrait de douter de sa culpabilité, ne voudraient jamais reconnaître qu’ils avaient été trompés par les apparences.

Ils s’étaient, les uns et les autres, beaucoup trop avancés pour ne pas pousser les choses jusqu’au bout. Il fallait que Mme Deblain et Félix Barthey passassent en cour d’assises, quand même le jury devrait les déclarer innocents.

Un verdict négatif peut être discuté ; l’opinion publique peut ne pas l’accepter. Il arrive que des accusés, manifestement coupables, sont acquittés, et ces acquittements ne nuisent en rien à la réputation d’habileté des magistrats qui les ont poursuivis. Mais une ordonnance de non-lieu est tout autre chose. Elle est souvent l’aveu, la démonstration forcée d’un manque de coup d’œil, d’une trop grande précipitation à mettre la justice en mouvement, et c’est parfois une mauvaise note pour ceux qui ont du moins la probité professionnelle de reconnaître leur erreur.

Lorsqu’il n’eut plus rien à apprendre à l’égard des membres du parquet, le compatriote de Rhéa songea tout naturellement au docteur Plemen, dont la situation d’honorabilité était si grande à Vermel, et, après avoir demandé à M. Meursant, le banquier, un mot d’introduction auprès du savant médecin, il se présenta chez lui.

Plemen s’empressa de le recevoir, et William fut frappé de l’accent de douleur avec lequel l’éminent praticien lui répondit, lorsqu’il se fut fait connaître et lui eut dit le but de sa visite :

— Je subis en ce moment une des épreuves les plus pénibles de notre profession. Ah ! si j’avais pu pressentir ce qui se passe, je me serais certainement récusé. Je ne comprends rien à l’empressement avec lequel le juge d’instruction veut voir un crime où il n’y a, c’est bien certain, qu’un accident.

— Vous ne doutez donc pas qu’il y a eu empoisonnement ?

— Est-ce que je puis me tromper ! D’ailleurs l’analyse était, hélas ! trop facile à faire.

— C’est vrai, monsieur, vous êtes non seulement un docteur habile, mais encore un de nos savants toxicologues, et je dois m’incliner devant votre rapport médico-légal, bien qu’il renverse l’une de mes croyances, ou plutôt une simple idée que j’avais conçue, mais que je n’ai pas raisonnée, je dois l’avouer.

— Laquelle ?

— Il me semblait avoir lu, je ne sais plus où, que les sels de cuivre n’étaient pas des poisons assez violents pour causer la mort et que leur absorption ne pouvait donner lieu qu’à des accidents auxquels il était toujours aisé de porter remède.

— C’est là une opinion que quelques-uns de mes confrères ont émise, plutôt pour attirer l’attention sur eux que par conviction scientifique. Ils discutent sur les mots. Les sels de cuivre n’agissent pas comme les poisons végétaux, c’est certain, ni comme quelques autres toxiques minéraux mais les désordres qu’ils causent n’en sont pas moins des plus graves et souvent mortels.

— Vous croyez qu’ils peuvent, dans certains cas, provoquer une fin presque foudroyante ?

— Non, mais il peut arriver que le patient qui absorbe un de ces sels soit tout à la fois dans de telles dispositions morbides et soumis à un traitement de telle nature que sa mort semble avoir été foudroyante. C’est, selon moi, ce qui s’est produit chez M. Deblain. Il était atteint d’une maladie d’estomac, que j’ai mal diagnostiquée, mal reconnue, peut-être mal traitée, et, de plus, il tentait d’endormir les douleurs qu’il éprouvait avec des injections de morphine. La crise qui l’a enlevé l’a pris sans doute au moment où il était sous l’influence de ce stupéfiant C’est ce qui explique pourquoi il n’a pas lutté et n’a point appelé à son secours.

— Oui, oui, je saisis ; mais vous direz cela, n’est-ce pas ?

— Certainement, et j’attends avec impatience que le juge d’instruction me fasse appeler, non plus comme médecin légiste, mais comme docteur ayant soigné M. Deblain. Oh ! il faudra bien que M. Babou finisse par comprendre que celle qu’il accuse est innocente. La malheureuse ! Et c’est moi, moi !

L’accent de profond chagrin avec lequel s’exprimait Plemen ne permettait pas à Witson de prolonger sa visite. Il n’ignorait pas, d’ailleurs, les bruits qui avaient couru relativement aux relations du docteur et de Rhéa, et, bien qu’il n’y crût pas ou plutôt qu’il n’y crût qu’à demi, il se rendait aisément compte de la situation épouvantable que la fatalité faisait à ce galant homme.

Après avoir constaté, par probité professionnelle, la mort violente de son ami, il avait jeté dans les bras de la justice la femme de cet ami, une femme qu’il ne pouvait pas ne point aimer, lors même qu’il n’y aurait eu entre elle et lui que des relations avouables. C’était vraiment horrible !

Quant aux explications de Plemen, elles étaient si claires, si démonstratives, qu’elles ne laissaient point place à l’ombre d’un doute.

Oui, M. Deblain était réellement mort empoisonné, mais l’Américain admettait moins nettement que sa mort eût été à ce point foudroyante qu’il n’avait pu ni se lever ni crier, et que sa femme, dont l’appartement était contigu avec le sien, ne l’eût pas entendu.

Ce point qui, pour lui, restait obscur, le préoccupait vivement et il osait à peine y arrêter son esprit, dans la conviction qu’il avait et voulait conserver de l’innocence de Mme Deblain.

C’est en songeant à toutes ces choses que notre mystérieux personnage reprit le chemin de son hôtel, où il apprit que M. Elias Panton venait d’arriver, non pas seul, mais accompagné de l’un de ses amis ou parents.

Le père de Mme Deblain savait déjà, grâce à Mme Gould-Parker, la présence de son compatriote à Vermel et les motifs qui l’y avaient conduit ; aussi courut-il au-devant de lui, quand, après s’être fait annoncer, il franchit le seuil de son appartement.

— Mon ami, mon cher Maxwell s’écria-t-il en lui tendant les deux mains. Comprenez-vous cela ? Oser accuser ma fille, ma chère Rhéa, d’être une empoisonneuse ! Lorsque j’ai reçu cette nouvelle là-bas, à Philadelphie, j’ai pensé devenir fou ! Mais me voilà ; nous allons bien voir ! Notre ambassadeur a entretenu le ministre de la justice à Paris de cette odieuse affaire. Ah ! ceux qui ont emprisonné ma pauvre enfant le payeront cher, je le jure !

— Du calme, mon cher Elias, du calme, répondit Witson, sans s’émouvoir que le grand manufacturier américain l’eût appelé de ce nom « Maxwell », qui était réellement le sien, ainsi que le verront bientôt nos lecteurs ; nous aurons raison de cette accusation inepte ; je me suis déjà rendu compte de bien des choses.

— Et la main de Dieu s’appesantira sur les méchants, cher docteur, ajouta d’une voix inspirée le compagnon d’Elias Panton, en offrant à son tour ses deux mains à l’ami de miss Jane.

— Le révérend Jonathan ! fit William, en reconnaissant le clergyman a qui le chagrin n’enlevait ni sa tournure ridicule ni son langage mystique.

— Moi-même ! Ma sœur, très souffrante et désespérée, n’a pu accompagner son mari, et moi, je n’ai pas voulu le laisser venir seul dans ce pays de mécréants ; mais…

— Avant tout, je veux voir ma fille ! interrompit Panton.

— On ne vous le permettra pas, répondit Witson.

— On ne me le permettra pas ! On m’empêchera d’embrasser mon enfant ! Et qui donc ?

— Ceux qui l’accusent et usent rigoureusement du droit que leur donne la loi française de ne la laisser communiquer avec personne.

— Mais c’est horrible, monstrueux ! Comment, à notre époque, une semblable loi peut-elle exister chez un peuple civilisé ?

— Que voulez-vous ? cela est ainsi. Mais ce secret auquel est condamnée votre fille depuis déjà trois semaines ne pourra être maintenu longtemps, quelques jours au plus, car la loi n’autorise à garder les prévenus au secret que pendant dix jours. Il est vrai qu’elle donne également, comme par ironie, le droit à leurs geôliers de renouveler cette mesure cruelle par une nouvelle période. Toutefois, soyons patients, nous la sauverons. Je ne suis venu à Vermel que dans ce but.

— Ah ! c’est vrai, pardonnez-moi ! Je ne songeais pas même à vous demander comment il se fait que je vous rencontre ici, vous qui avez disparu brusquement de Philadelphie, il y a déjà tant d’années.

— Je vous expliquerai cela et bien d’autres choses encore. Ne songeons en ce moment qu’à votre chère enfant.

— Pourquoi Rhéa n’a-t-elle pas voulu épouser mon digne fils Archibald ? gémit Jonathan en levant les yeux au ciel.

— Il est certain, riposta Witson avec impatience, que si elle était devenue Mme Archibald Thompson, elle ne pourrait être accusée que d’avoir empoisonné votre fils et non M. Deblain.

— Heureusement que, dans sa toute-puissance, le Très-Haut…

— Pardon, mon cher révérend, je suis loin d’être un athée ; ma foi, au contraire, n’est pas moindre que la vôtre cependant j’estime qu’il y a des circonstances où, tout en demeurant plein de confiance en Dieu, il faut commencer par s’aider soi-même. Priez pour votre pauvre nièce c’est parfait ; mais unissez aussi vos efforts aux nôtres pour la tirer de cette horrible aventure.

— Oui, Jonathan, oui, le docteur a raison, fit Elias les yeux pleins de larmes. Ah ! pourquoi ma chère fille s’est-elle mariée à un Français !

— Comment donc s’est fait ce mariage ? demanda William.

— Thompson peut vous le dire. Cette union-là, c’est son œuvre.

Au ton bourru de son beau-frère, le révérend avait baissé la tête, mais il lui fallut bien cependant raconter à son compatriote ce qui s’était passé un matin, grâce à son intervention subite, à Star Tavern, Camden place.

— Alors votre fille n’aimait pas son mari ? interrogea Witson, lorsque le clergyman eut terminé son récit, qu’il avait émaillé tout naturellement de force citations bibliques.

— D’amour, certes non, répondit Panton ; mais lorsqu’elle est partie de la maison, elle paraissait enchantée d’être devenue Mme Deblain, et, dans toutes ses lettres, elle ne nous a jamais parlé de son mari que dans les termes les plus affectueux. Elle se trouvait si heureuse qu’elle conseillait à sa sœur de se marier bien vite pour venir la rejoindre en France. C’est ce qui a décidé Jenny à accorder sa main au colonel Gould-Parker.

— Je ne comprenais pas, en effet, que vous eussiez fait votre gendre de ce brutal personnage.

— Que voulez-vous ! je ne l’ai pas plus choisi que je n’avais choisi M. Deblain ; mais Jenny avait, elle aussi, une envie folle d’habiter Paris. Elle n’a épousé le colonel que parce qu’il était nommé notre attaché militaire en France. Du reste, son mari ne l’a pas gênée longtemps : voilà un an qu’il est en mission au Japon et, depuis cette époque, sa femme a vécu presque toujours auprès de sa sœur.

— Elle y était au moment de la mort de M. Deblain ?

— Je l’ignore, mais c’est probable ; car Parker, qui est fort jaloux, avait confié sa femme à Rhéa, la plus jeune des deux cependant. Voulez-vous que je la prie de monter ? Elle doit être chez elle.

Mme Gould-Parker n’avait pas songé un instant à habiter la Malle ou l’hôtel des Deblain, en ville ; elle s’était installée au Lion-d’Or ainsi que M. Armand Barthey.

— Non, je l’interrogerai moi-même. J’ai besoin qu’elle me renseigne bien exactement sur la vie intime de sa sœur, car c’est peut-être d’un détail en apparence insignifiant que jaillira la lumière. En attendant, prenez courage, ne désespérez de rien. Cette accusation terrible, qui semble reposer sur des bases sérieuses, ne tient qu’à un fil, j’en ai la conviction. Ce fil-là, je saurai le découvrir.

— Oh ! mon cher Maxwell, que votre assurance me fait de bien ! Ma fille, ma pauvre fille ! Comment reconnaîtrons-nous jamais un semblable service ?

— En me rouvrant votre porte, là-bas, à Philadelphie, où j’espère retourner bientôt avec vous. Ce n’est pas seulement au salut de votre enfant que je travaille, c’est aussi à ma propre délivrance.

— À votre délivrance ?

— Oui, mon cher et vieil ami ; mais ne m’interrogez pas : je ne dois pas, en ce moment, vous en dire davantage. Évitez seulement de faire savoir qui je suis réellement ; appelez-moi, comme tout le monde, William Witson. C’est moi qui aurai un jour à remercier votre fille, puisqu’elle m’aura permis de redevenir ce que j’étais autrefois.

Et, serrant les mains du malheureux Panton, qui ne comprenait pas plus que le révérend ce que cela voulait dire, le défenseur inattendu que le ciel avait envoyé à Mme Deblain prit congé de ses deux compatriotes, les laissant pleins de confiance en lui.