Le Centurion/06

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L'Action sociale (p. 17-19).

VI

QUI EST-ELLE


caïus oppius à tullius


J’ai revu ma belle inconnue. Un de ses serviteurs m’a ouvert la porte, et m’a dit que sa maîtresse était sortie. Je me retirais fort déconcerté lorsque je l’aperçus au fond d’une allée de son jardin. Elle me tournait le dos et marchait lentement, drapée dans une ample écharpe de soie blanche rayée de filets noirs. Elle alla s’asseoir sur un banc de pierre, et se mit à lire un rouleau de papyrus qui contenait, d’après ce qu’elle m’a dit, « les Prophéties de Daniel. »

Dès qu’elle entendit le bruit de mes pas, elle se leva, et s’avança lentement au-devant de moi. Son air me fit très bien comprendre que je la gênais.

Mais je n’eus pas besoin de lui rappeler mon nom, ni le service que je lui avais rendu. Un peu troublée par le regard que je tenais fixé sur elle, elle me rappela notre rencontre de hasard, et la conversation s’engagea ; mais à peine ouvrait-elle ses grands yeux.

De beaux acacias qui laissaient filtrer les rayons du soleil à travers leurs feuilles ciselées ombrageaient mal notre promenade, et je lui proposai de nous asseoir sous une tonnelle voûtée de petites feuilles rouges et vertes ; mais elle me répondit que c’était bientôt l’heure de rentrer pour elle, et elle m’invita à ne pas la suivre.

Tu es curieux, sans doute, de savoir ce que nous avons pu nous dire.

Hélas ! rien, qui puisse me faire espérer le moindre succès sentimental.

Elle m’a remercié de nouveau de l’avoir délivrée d’un importun ; et je lui ai répondu avec une entière sincérité que de mon côté je remerciais les Dieux de m’avoir fourni cette occasion de la connaître. Un moment de silence a suivi. Puis, après un long soupir elle m’a dit :

« — Je ne crois pas à vos dieux, chevalier » et elle m’entraîna très habilement dans une controverse religieuse.

Elle croit en un seul Dieu, Jéhovah, et en une seule religion, qui est celle de Moïse.

J’ai défendu très faiblement les dieux de Rome, et pour la ramener à des propos d’amour je lui dis :

« — Qu’il n’y ait qu’un seul Dieu ou qu’il y en ait plusieurs, je l’ignore. C’est aux œuvres de la divinité, quel que soit son nom, que j’adresse mes hommages, et quand je me trouve à côté d’une femme comme vous, je ne demande qu’à l’adorer.

— Ne profanez pas ce mot, me dit-elle d’un ton sévère : l’adoration n’est dûe qu’à Dieu.

Et là-dessus elle s’est dirigée vers sa porte, et m’a salué d’un geste qui voulait dire : « allez-vous-en. »

Quelle peut donc être cette femme étrange ? Salve.

4 janvier 781 — Magdala.