Le Centurion/08

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L'Action sociale (p. 23-32).

VIII

LES DISCIPLES DU PROPHÈTE


caïus à tullius


Tout ce qu’on me raconte au sujet du Prophète est de plus en plus étrange. Le peuple croit qu’il va rétablir le royaume d’Israël, et conséquemment mettre fin à la domination de Rome sur ce pays. S’il le voulait, ce serait un rebelle redoutable. J’ai donc fait hier une course à Capharnaüm pour me renseigner au sujet de ce candidat à la royauté que la foule a déjà voulu proclamer roi dans les montagnes de la Pérée.

Et d’abord, je me suis fait montrer ceux qu’on appelle ses disciples. Cinq ou six d’entre eux étaient sur la grève du lac, assis sur les rebords de deux barques tirées sur le sable, et raccommodaient leurs filets. Je m’approchai d’eux et les fis causer.

Ce sont d’humbles pêcheurs, pauvrement vêtus, la plupart sans instruction.

Quelques-uns étaient disciples de Jean le Baptiste, et ont été baptisés par lui dans le Jourdain. Je les ai interrogés, et je t’assure que ce n’est pas difficile de leur faire dire ce qu’ils savent. Car ils répondent à toutes les questions avec une simplicité et une franchise étonnantes.

Ce sont évidemment des gens qui n’ont rien à cacher. Mais le mystère qui enveloppe leur maître n’est guère plus dévoilé à leurs yeux qu’à ceux de la foule.

J’ai voulu savoir d’abord comment ils étaient devenus les disciples du Prophète, et pourquoi ils avaient abandonné Jean.

— C’est que Jean, m’a répondu l’un d’eux, n’était qu’un précurseur. C’était un grand prophète, et notre bonheur était d’aller l’entendre quand il prêchait à Béthabara. Il nous disait de belles et grandes paroles. Mais il nous avertissait en même temps que quelqu’un venait après lui qui était bien plus grand que lui.

Et quand nous lui demandions s’il était, lui, le Messie attendu, il nous répondait : Non.

Or, un jour que nous étions avec lui à Béthabara, celui-ci et moi…

— Je l’interrompis pour savoir leurs noms.

— Celui-ci est André, me dit-il, et moi, je me nomme Jean.

Un jour donc que nous étions près de notre maître, Jean le Baptiste, Jésus de Nazareth passa près de nous ; et Jean tendant la main vers lui, la figure transfigurée par l’émotion et l’extase, nous dit : « Voici l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. » Et il se prosterna. Nous fîmes comme lui. Et quand nous nous relevâmes, notre premier maître, sans rien dire tant son émotion était profonde, nous montra de nouveau Jésus de Nazareth qui s’éloignait en suivant le rivage du Jourdain.

Son geste signifiait que c’était Lui qu’il fallait suivre désormais, et nous nous séparâmes de Jean le Baptiste, non sans tristesse.

Un sentiment inconnu nous dominait, et nous avertissait que c’était une nouvelle orientation dans notre vie, un appel intime et mystérieux auquel il nous fallait obéir.

Nous suivîmes donc Jésus de Nazareth, de loin, n’osant le rejoindre ni lui parler. Mais il se retourna, et nous dit :

— Que cherchez-vous ?

— Nous cherchons le Messie, et nous nous étions attachés à Jean parce que nous croyions que c’était lui. Mais il vient de nous faire comprendre que c’est vous qui l’êtes. Dites-nous, Maître, où demeurez-vous ?

— « Venez et voyez », nous dit-il ; et nous le suivîmes.

— Avait-il une habitation ? leur demandai-je.

— Il habitait Capharnaüm, mais nous couchâmes ce soir-là dans une tente de feuillage, au bord du Jourdain, faite avec des branches de palmiers plantées en terre et attachées ensemble au sommet de manière à former les arcs d’une voûte. Car il n’y a pas d’hôtellerie dans cette partie de la côte orientale du Jourdain.

Le lendemain, nous le suivîmes de nouveau jusqu’ici, et nous ne l’avons plus quitté.

— Et les autres disciples ? demandai-je.

— Il les a rencontrés ici, comme par hasard, sur les bords du lac, et il a dit à chacun d’eux : « suis moi. » Et ils se sont mis à sa suite.

— Où vit-il aujourd’hui ?

— Ici, tout près, dans cette maison en briques cuites au soleil, formé d’un rez-de-chaussée couvert d’une terrasse, et d’une chambre supérieure que le maître habite. Il y arrive par cet escalier en pierre qu’on voit d’ici, accolé au mur extérieur de la maison.

— Il ne vit pas seul ?

— Non ; sa mère, qui est veuve, sa tante, également veuve, et ses frères vivent avec lui.

— Quels frères ?

— Les enfants de sa tante, et de son oncle décédé.

— Qui était cet oncle ?

— C’était un artisan, nommé Cléophas.

— Et son père, qui est-il ?

— C’était un charpentier. Il est mort à Nazareth, où la famille a vécu pendant une trentaine d’années.

— Pourquoi a-t-elle abandonné Nazareth ?

— Parce que les Nazaréens se sont irrités contre le Prophète, et ont voulu le tuer, quand il leur a annoncé qu’il était le Messie.

— Et vous, le croyez-vous qu’il soit le Messie ?

— Nous le croyons.

— Ne vous semble-t-il pas extraordinaire que le fils d’un charpentier puisse être le Messie ?

— Oui, mais il nous dit que son vrai père est Dieu.

— Comment cela peut-il se faire ?

— Nous l’ignorons.

— Et vous croyez ce que vous ne comprenez pas ?

— Oui. Il faut comprendre pour « savoir », mais non pour « croire ».

Il y a dans l’univers des milliers de choses auxquelles vous croyez, et que vous ne pourriez pas nous expliquer. Le véritable objet de la foi, est le mystère.

Il y a bien des siècles que le peuple Juif croit à Jéhovah, sans le comprendre : pourquoi ne croirions-nous pas à son Fils sans pouvoir le comprendre ?

Si vous connaissiez notre maître, centurion, vous aussi vous croiriez. Sa parole ne ressemble pas à celle d’un autre homme, et ses œuvres manifestent une puissance surhumaine.

À ce moment, je vis une femme sortir de la maison du Prophète. Elle était belle, et paraissait avoir 45 ans. Elle s’en allait puiser de l’eau à la fontaine publique, avec une amphore sur l’épaule droite qu’elle soutenait de la main.

— Qui est cette femme ? demandai-je à celui qu’on nomme Jean. Mais il était parti en courant pour aller offrir ses services à la Galiléenne : et ce fut André qui me répondit : C’est la mère du Prophète.

Mon cher Tullius, je ne m’explique pas pourquoi ; mais j’ai été profondément remué par la vue de cette humble veuve d’artisan ; et je me suis dit rien qu’à la voir : ce n’est pas une femme comme une autre.

Lorsque Jean revint à nous, je repris la conversation, pendant que les autres disciples raccommodaient leurs filets :

— Et votre maître ? Que fait-il dans cette petite ville, qui paraît être le centre de ses opérations ?

— Oh ! Ses opérations, m’a répondu Jean, en souriant, n’ont pas le caractère des vôtres. Elles n’ont rien de militaire.

— Quel caractère ont-elles ?

— Il s’appelle lui-même un pasteur, et il ajoute que c’est aux brebis perdues d’Israël qu’il est envoyé. C’est bien la mission qu’il remplit en effet depuis que nous le suivons ; et dans son troupeau, qui grandit chaque jour, il y a deux brebis, aujourd’hui bien fidèles, qui naguère étaient bien perdues. Toutes deux étaient célèbres dans toute la Palestine. L’une se nommait Photina, la Samaritaine, et l’autre Myriam de Magdala.

— J’ai connu Myriam de Magdala, répondis-je, et je serais très curieux de connaître l’histoire de Photina, la Samaritaine. Il faudra que vous me la racontiez quelque jour.

Mais, pour le moment, c’est à votre maître surtout que je m’intéresse, Peut-il vraiment rétablir le royaume d’Israël, et s’en faire proclamer le roi ?

— Jean hésita à me répondre. — Puis, il me dit avec une candeur et une franchise que j’admirai : Nous ses disciples, nous le voudrions bien, mais nous sommes désolés de voir que rien ne semble plus éloigné de ses projets. Car il s’est dérobé, l’autre jour, quand une foule a voulu le proclamer roi, et il nous dit souvent que son royaume n’est pas de ce monde.

— J’ai déjà entendu répéter cette parole. Mais que signifie-t-elle ? S’il n’est pas roi de ce monde, de quel monde sera-t-il roi ?

— Du monde des âmes.

— Et comment appellera-t-il à lui toutes les âmes ?

— Par sa parole.

— Est-ce tout ?

— Par ses miracles.

— Et si sa parole et ses miracles ne suffisent pas ?

— Par son sang.

— Que dites-vous ? Est-ce qu’il voudrait mourir ?

— Il le dit.

— Mais la mort, c’est la fin de tout ?

— Il dit que c’est le commencement.

— Mais quand il sera mort, tout le monde l’oubliera ?

— Il prétend qu’alors, au contraire, il attirera tout à lui.

— C’est bien étrange.

— Oui.

— C’est incroyable.

— Oui.

— C’est contraire à l’expérience des siècles ?

— Oui.

— Donc vous n’y croyez pas ?

— Nous y croyons, mais sans comprendre.

— Et quand il sera mort, que deviendrez-vous ? Et que ferez-vous ?

— Nous l’ignorons. Mais vraisemblablement il nous dira avant de mourir ce que nous devrons faire, et nous le ferons.

— C’est un beau dévouement ; qu’attendez-vous en retour ?

— Une place dans son royaume.

— Dans son royaume qui n’est pas de ce monde ?

— Oui.

— Tout cela me paraît bien bizarre, lui dis-je, et je m’étonne que vous ne cherchiez pas à vous assurer quelque chose de plus positif, et de plus matériel.

— Ma mère parle comme vous ; et elle a voulu savoir du Prophète lui-même ce qu’il réserve à ses fils, Jacques et moi.

— Eh bien, qu’a-t-il répondu ?

— Qu’elle ne savait pas ce qu’elle lui demandait ; et que nous aurions à boire le même calice que lui, c’est-à-dire, souffrir et mourir comme lui.

— Et malgré cela, vous persistez à le suivre ?

— Oui.

— Mais il ne doit pas rencontrer un pareil désintéressement chez tout le monde ?

— Non. L’autre jour, un scribe, très fin, et très ambitieux, qui avait pensé s’assurer quelque avenir en s’associant à notre maître, est venu lui dire : Je vous suivrai partout où vous irez. Jésus l’a regardé en face et lui a répondu : Les renards ont leurs tannières, et les oiseaux ont leurs nids. Mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête.

Le scribe a compris, et il a tourné le dos.

Un autre est venu lui dire : « Je veux vous suivre, mais donnez-moi le temps de régler quelques affaires de ma maison. » Jésus lui a répondu : « Quiconque regarde en arrière, en posant la main sur la charrue, n’est pas apte au royaume de Dieu. » Et le Scribe s’en est allé.

— Alors, votre Maître exige que ses disciples abandonnent tout, et immédiatement pour le suivre ?

— Oui.

— Mais de quoi vivez-vous ?

— Du produit de nos pêches, des biens que quelques-uns de nous avaient, et qu’ils ont mis dans la communauté, des dons qui sont faits au Maître.

— Avez-vous un trésorier, ou un dépositaire, administrateur de la caisse commune ?

— Oui. Le voici justement qui vient d’acheter des provisions pour demain. Et il me présenta le nouveau venu, sous le nom de Judas de Kérioth. C’est un type juif très prononcé, qui paraît bien intelligent, mais qui a l’œil faux. Je serais bien étonné si celui-ci n’avait pas des vues intéressées en suivant le Prophète.

À ce moment-là, quatre des disciples venaient de mettre une barque à la mer, et Jean me quitta pour aller les rejoindre. Je les regardai s’éloigner à force de rames, et je revins lentement à Magdala en longeant le rivage.

Je ne puis pas comprendre quel rôle le Prophète réserve à ces pauvres pêcheurs ; mais il est bien évident qu’ils ne sont pas des conspirateurs, et qu’ils ne songent guère aux moyens de secouer le joug de Rome.

10 mars, 781. — Magdala.