Le Centurion/27

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L'Action sociale (p. 127-135).


X

À CÉSARÉE


Césarée est une ville toute nouvelle. Comme son nom l’indique, elle ne remonte qu’à l’époque de César Auguste, et c’est pour honorer ce grand homme qu’Hérode, qui l’a bâtie, l’a ainsi nommée.

Il n’y avait ici auparavant qu’un village phénicien, et une tour qu’on appelait la tour de Straton. Elle indiquait l’entrée d’une petite baie qui servait de havre. Mais c’était un refuge insuffisant dans les jours de tempêtes qui sont fréquentes sur cette côte.

Hérode Agrippa y a construit d’abord un long môle qui ferme en partie la baie, et la transforme en un port plus spacieux, et plus sûr.

Puis il a bâti un temple dédié à Auguste, un théâtre, un amphithéâtre, un cirque, des aqueducs, et un palais superbe dont il a fait sa résidence.

Le personnel de sa cour, ses officiers, les prêtres, les magistrats et les notables du royaume se sont peu à peu groupés autour de lui, et se sont bâti des maisons plus ou moins somptueuses et des villas.

Le procurator romain a une résidence à Césarée, et les riches marchands juifs et grecs y viennent en villégiature l’hiver. Car le climat y est beaucoup plus doux que sur les montagnes de la Judée où Jérusalem est bâtie.

En peu d’années, l’ancien village phénicien est ainsi devenu une jolie ville, que le roi Hérode a complétée en l’entourant d’un mur d’enceinte, et en érigeant une forteresse sur un rocher qui s’avance dans la mer et commande le port.

Telle est la ville où nous avons trouvé Pilatus et Claudia qui nous y attendaient.

Leur villa est bien assise au sommet d’une colline, d’où elle embrasse un vaste horizon sur le port et sur la mer.

Abritée du côté nord par un bois d’oliviers et de figuiers d’Égypte, qui sont énormes, et du côté Est par les montagnes de la Samarie, elle jouit d’une température agréable, avec beaucoup de lumière et de soleil après la sixième heure du jour.

Le jardin est spacieux. Des haies de myrtes et de romarins le divisent. Des taillis de figuiers de Barbarie l’entourent, et le défendent contre les voleurs.

Les orangers en fleurs, les lauriers roses, la lavande, le fenouil, la giroflée, l’embaument.

La ville s’étage en pente douce, et se cache à demi dans une riche végétation méridionale.

La côte s’incline vers la mer, c’est-à-dire vers le couchant, et les fortifications qui couronnent les hauteurs, et ferment l’horizon du côté oriental, dévalent vers la falaise.

Dans la seconde moitié du jour, la lumière devient intense, et les rayons du soleil sont doublés par la mer qui lui sert de réverbère.


Je me promène souvent avec Claudia sur la Marina. C’est la grande avenue de la ville qui domine le port. Il va sans dire qu’elle ne ressemble en rien à la Via Sacra. Elle n’est pas bordée comme celle-ci de palais et de temples, de portiques, de colonnades, et de frontons de marbre.

Mais elle est ombragée de grands sycomores et elle aboutit à une terrasse, d’où la vue s’étend sur la mer que j’aime tant, parce qu’elle est belle, et parce qu’elle est une mer romaine.

Claudia et moi avons passé une heure à la contempler, la grande azurée. Folle de joie et de lumière, grisée de sa propre beauté, elle s’entraînait à sauter et danser ; elle bondissait, elle s’échevelait, et elle faisait jaillir de tous les côtés une pluie étincelante de goutelettes multicolores.

Il montait des vagues une exquise odeur d’algue et de sel qui tonifiait et vivifiait nos sens, et des vocalises de chant qui ravissaient nos oreilles.

Rien n’est beau comme la mer, et je ne cesse de la contempler. Quel est le secret de son charme ? Est-ce parce qu’elle est sans limites visibles, et que nous avons la soif de l’infini ? Est-ce parce qu’elle n’offre aucun obstacle à nos regards, et que rien ne nous plaît comme la liberté illimitée ? Est-ce parce quelle varie sans cesse d’aspect, et quelle est aussi mobile que la nature humaine ?

Oui, sans doute, c’est pour ces raisons et pour d’autres encore. Il y a entre la mer et notre nature des harmonies sensibles. Comme notre cœur, elle est vaste et elle est abîme. Comme notre âme elle réfléchit le ciel, et reçoit de lui sa lumière. Comme chacun de nous elle a ses jours de calme et ses tempêtes.

C’est vers le soir que je l’admire davantage, alors que le soleil couchant y trace jusqu’à l’extrémité de l’horizon une large voie triomphale toute pavée de paillettes d’or et de feu.

Je me dis alors que cette voie se prolonge jusqu’à l’embouchure de notre fleuve aimé, le Tibre, et dans un instant mon esprit en remonte le cours jusqu’à la ville aux sept collines.

Je vous revois, ma chère mère, et vous embrasse, et je vous raconte mes impressions d’Orient si variées, si vives, et si originales, il me semble.


J’aurai des regrets sincères quand il me faudra quitter ma grande amie, la mer. Elle me manquera à Jérusalem ; car je ne me lasse jamais de sa compagnie.

Mais d’autres scènes intéressantes nous y attendent ; car la ville est elle-même très pittoresque ; le peuple y est très curieux à observer ; et la vie qu’on y mène est toute différente de celle qu’on fait ailleurs.

Vous ne pouvez pas savoir à quel point je m’intéresse à ce pays et à son peuple.

Je suis assez bien placée pour observer ce qui s’y passe, et pour interroger ceux qui peuvent le mieux me renseigner ; et j’ai ce bonheur de m’y trouver à l’époque la plus extraordinaire peut-être de l’histoire de ce pays.

Le peuple juif est un peuple à part. Son histoire n’a presque rien de commun avec celle des autres peuples. Je l’étudie avec acharnement depuis que je suis ici, et je la trouve très merveilleuse.

Il était déjà vieux quand Rome n’existait pas encore ; car il a près de 2,000 ans d’existence. Entouré de peuples nombreux et plus puissants que lui, il a vécu dans l’isolement, luttant toujours pour son autonomie. Ses vainqueurs l’ont opprimé, traîné en captivité ; ils n’ont jamais pu se l’assimiler. Il est resté lui-même, en dépit des dominations étrangères, vivant de sa vie propre, gardant son caractère national, même au milieu des autres nations, survivant à toutes les catastrophes, se relevant de toutes ses défaites, triomphant des revers et de la mort, et restant toujours debout au milieu des ruines des vieilles civilisations qui l’avaient tour à tour écrasé.

Depuis 2,000 ans, il croit en un seul Dieu qu’il nomme « Javeh » (Jéhovah). Tant qu’il a été fidèle à ce Dieu, il a triomphé de ses ennemis par une suite de prodiges. Et chaque fois qu’il a abandonné son culte, il a été vaincu, châtié, exilé.

Sa longue et terrible expérience ne lui a rien appris. Le bonheur et la prospérité sont les écueils sur lesquels il a vingt fois fait naufrage. Dès qu’il est heureux, libre et puissant, il oublie son Dieu. Mais quand il souffre, il y revient ; et comme le phénix il renaît toujours de ses cendres.

Les autres peuples sont dirigés et gouvernés par des hommes de génie, et c’est par eux qu’ils arrivent à la gloire et à la grandeur. Le peuple juif est conduit par des prophètes et des prêtres, et tous ses rêves de gloire et de grandeur futures reposent sur un Messie qu’il attend depuis des siècles.

Quand il disparaît comme nation, il subsiste comme race et comme temple. Même quand il n’a plus de patrie, son patriotisme vit, parce qu’il se confond avec sa croyance religieuse et sa foi au Messie, qui restent vivaces, quand toutes les autres religions sont en décadence. Il n’est remarquable ni par la science ni par les arts, ni par la puissance militaire ; mais il a une Loi, qui est en même temps la Religion, et un Livre qu’il croit divin et qui fait sa gloire, sa consolation et son espérance.

Ses enfants parcourent le monde ; ils fondent partout des établissements et font fortune, mais ils ne se fusionnent jamais. La terre qu’ils habitent est toujours la terre étrangère, et leur seule patrie est toujours Sion, ou Jérusalem avec son temple.

Dans le passé, il a cru à ses prophètes, et il les a tués ! Dans l’avenir, il croit à son Messie, et quand il paraîtra, les prophéties annoncent qu’il le tuera également ! Quel peuple étrange, n’est-ce pas ? Et maintenant, la question est de savoir si c’est bien son Messie, qui a fait son apparition en Galilée, il y a près de deux ans. Les foules l’entourent et l’acclament ; mais la synagogue et les princes des Prêtres, et les Scribes et les Pharisiens lui ont déclaré la guerre, et veulent le faire mourir. Cette guerre n’a rien qui ressemble aux luttes de César, de Pompée et d’Antoine. C’est une lutte religieuse. Elle s’annonce du reste comme très passionnante. Et nous y prenons un tel intérêt, Claudia et moi, que si nous étions libres, nous serions bientôt dans les rangs des amis du prophète, tant il nous inspire de sympathie.


Pilatus fait des courses assez fréquentes à Jérusalem pour l’accomplissement des devoirs de sa charge, et pour se tenir au courant des agissements du peuple qui est très remuant et qui se plaint toujours du joug de Rome.

Il commence d’ailleurs à s’inquiéter lui-même de l’agitation des esprits au sujet du messianisme ; il a peur des embarras que pourrait lui causer là lutte acharnée du sacerdoce juif contre le prophète.

C’est pour cela, je pense, qu’il nous a prévenues que nous partirons demain pour Jérusalem, et que nous y passerons plusieurs mois.

Dans la soirée, Claudia proposa d’aller prendre un peu d’air frais sur la Marina et nous sommes allées nous asseoir sous un large térébinthe dont la mer venait battre le pied. La lune descendait lentement des hauteurs limpides du zénith, et ses rayons traçaient dans la direction de l’Italie comme une longue voie romaine dont les pavés semblaient des plaques d’argent. Le flot paisible causait amoureusement avec les syrtes du port, et laissait s’allonger des trainées d’écume, blanches comme des théories de sirènes.

Une large trirème noire venait de jeter l’ancre au large, et de grandes barques chargées de voyageurs en revenaient au bruit cadencé des rames et des chants des rameurs. Ces rameurs étaient juifs, car ils chantaient un psaume de leur grand poète, David.

C’est un chant plein de tristesse et d’harmonie qui rappelle les douleurs des ancêtres pendant leur captivité à Babylone. On l’a traduit en latin ; en voici la première strophe :

« Super flumina Babylonis
Illic sedimus et flevimus,
Cum recordaremur Sion. »

Au bord des fleuves de Babylone
Nous étions assis et nous pleurions,
En nous ressouvenant de Jérusalem…