Le Centurion/28

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L'Action sociale (p. 135-139).

XI

À JÉRUSALEM


Me voici à Jérusalem : et je veux te dire, ô mère, sans plus tarder, combien cette ville est merveilleuse, et combien son aspect seul m’impressionne profondément. On m’en avait beaucoup parlé, j’en avais lu des descriptions, et cependant je n’en avais pas la moindre idée ; car elle ne ressemble à aucune autre ville.

C’est moins la cité d’un peuple et d’une race, que celle d’une religion. Son temple est sa gloire et sa beauté. Il la domine, il la résume, il l’éclipse. Il en est la base et le couronnement. Ses assises plongent profondément dans le mont Moriah. Quand on franchit les portes de la grande ville et qu’on s’en éloigne, c’est le temple qu’on aperçoit de partout et qui reluit au-dessus des murailles et des tours.

Nous sommes arrivés par les chemins de la Samarie, et quand Jérusalem m’est apparue dans une échancrure des montagnes, j’ai cru que c’était la vision d’un rêve, une vision magique. Pour les Romains il n’y a qu’une ville au monde, Rome. Mais quelle émotion j’ai éprouvée devant cette apparition glorieuse, surgissant des profondeurs de l’histoire avec ses deux mille ans d’existence, massive et sombre à sa base, éthérée, idéale, étincelante d’or à son sommet, qui est le Saint-des-Saints.

Évidemment, mère, il ne faut pas chercher ici le Forum romain, ni le Capitole, ni les temples dédiés à la multitude de nos dieux. Ici il n’y a qu’un temple et qu’un Dieu. Mais qu’il est vaste et magnifique ce temple, et qu’il me semble grand et majestueux dans son unité, le terrible Dieu des Juifs !

J’ai commencé avec Claudia à visiter cette ville étrange, et à étudier son histoire. C’est tantôt Gamaliel et tantôt Onkelos qui nous servent de guides. On ne saurait en avoir de meilleurs ; car ils connaissent parfaitement la topographie de leur ville, et tous les lieux témoins des grands événements de sa merveilleuse histoire. Ils sont en outre des amis très agréables, et sympathiques.


À l’origine, Jérusalem se nommait Salem, et son roi était un prêtre du Très-Haut, dont la vie est pleine de mystères. Quelles étaient donc son origine et sa famille ? De quelle race et de quel pays ? Qui l’avait fait prêtre et roi ? Nul ne le sait. Son nom, Melchisédech, signifiait roi de justice, et le nom de sa ville, Salem, voulait dire « la paix » ! Sa cité et lui représentaient donc les deux grands biens de l’humanité — la Justice et la Paix. — C’est à lui peut-être que songeait David quand il disait : La justice et la paix se sont embrassées.

Il vivait à l’époque des rois pasteurs qui gouvernaient des peuplades en paissant des troupeaux, et qui paissaient en même temps les âmes, brebis spirituelles. Les deux pouvoirs résidaient dans un seul homme qui était à la fois père, roi et prêtre. Plus tard, ces peuplades devinrent des nations, et les pouvoirs furent séparés.

Un jour, Melchisédech eut une entrevue avec l’un des rois pasteurs voisins, dans la vallée de Savé, aujourd’hui vallée de Josaphat. Abraham, le roi-pasteur, s’inclina devant le roi-prêtre, et reconnut sa suprême autorité, en lui payant une redevance appelée la dîme. Depuis lors, les Juifs appellent le premier le Père des Croyants, et le second, le Prêtre éternel, archétype du Sacerdoce, et figure du Messie attendu.

Un des successeurs du roi de Salem se nomma Jébus, et la fusion des deux noms forma celui de Jérusalem que la ville a toujours porté depuis, et qui signifie « vision de la paix ».

Cette appellation semble une ironie du sort. Car la paix est un bien qu’elle n’a guère connu dans le passé, et dont elle ne jouira jamais longtemps, à cause du caractère remuant de son peuple.

Le sol même sur lequel elle est assise, est tourmenté comme son histoire. Ses montagnes rappellent ses hautes aspirations, ses périodes de gloire, de puissance et d’orgueil. Ses gorges profondes, ses ravins lugubres symbolisent ses abaissements, et les abîmes d’humiliation dans lesquels son peuple est tombé, chaque fois que le bras de Dieu a cessé de le soutenir.

Et cependant, de cette ville irrégulière, convulsionnée, pleine de ruines, il se dégage un charme exquis, qui me séduit et m’attache. Rien n’égale la grandeur, la poésie, l’intérêt dramatique de son histoire ; et cette histoire est écrite sur les pierres de ses monuments, et dans le sol bouleversé de sa formidable enceinte.

Tel est, mère, le théâtre plein de souvenirs où s’ouvre une nouvelle ère des Prophètes, et où s’accomplissent des événements plus merveilleux encore que ceux des siècles passés.

Le temps est venu pour moi de bien ouvrir les yeux et les oreilles, et de m’instruire à fond des choses de ce pays. Claudia y prend le même intérêt que moi.

Mais Pilatus est bien loin de partager notre enthousiasme. Il tient sans doute beaucoup à sa position pour les honneurs et les appointements qui y sont attachés. Mais il n’aime ni la Judée ni les Juifs. Il s’y ennuie tristement. Ce n’est pas dans une ville comme Jérusalem qu’il peut trouver les amusements qu’il aime. Il n’y a ici ni théâtre, ni cirque, ni gladiateurs, ni même de thermes ; car les piscines n’ont rien de commun avec nos bains romains.

Et puis, mon beau-frère n’est pas sans inquiétude au sujet du mouvement messianique. L’agitation grandit, et pourrait susciter des troubles sérieux.

Il y a deux choses que Claudia et moi n’aimons pas. C’est la fumée des sacrifices qui monte sans cesse de l’autel des holocaustes, et dont l’odeur arrive jusqu’au palais quand le vent souffle du midi. Et puis c’est le trafic des victimes sous les admirables portiques du temple. Ce spectacle est dégoûtant à l’époque des grandes fêtes religieuses, et lorsque le prophète de Nazareth a fait ici sa première prédication il en a été lui-même révolté. Il s’est armé d’un fouet, et il a chassé les vendeurs et leurs troupeaux, et renversé les tables des changeurs. Son aspect était si terrible que personne n’osa résister.

Mais quand il fut retourné dans la Galilée les trafiquants sont revenus, et ils ont rétabli leurs comptoirs.