Le Centurion/41

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L'Action sociale (p. 241-247).

XIII

L’AVEUGLE-NÉ


À peine Jésus était-il sorti du Temple qu’il aperçut dans la rue un pauvre aveugle de naissance. Il ramassa une poignée de poussière. Il en fit de la boue avec sa salive, et oignit les yeux de l’aveugle. Puis, il lui dit : « Va maintenant te laver dans la piscine de Siloé. »

L’aveugle y alla, et recouvra la vue.

Le lendemain soir, Gamaliel l’Ancien recevait chez lui quelques amis. Claudia, Camilla, Nicodème et Caïus s’y trouvaient. Le vieux Claudius et Pilatus avaient décliné l’invitation parce qu’ils en avaient assez, disaient-ils, des controverses sur Jésus de Nazareth.

La guérison de l’aveugle-né avait fait sensation dans le public de Jérusalem, et les hôtes de Gamaliel étaient curieux de savoir exactement ce qui s’était passé. Camilla fut la première à interroger le vieux docteur à ce sujet. — Voici, dit Gamaliel, tout ce que j’en connais :

« Il y a plusieurs années que je vois un aveugle de naissance à la porte du Temple. Je lui ai parlé bien des fois, et dans l’espoir que les médecins pourraient peut-être le guérir, j’ai, un jour, examiné ses yeux ; mais quoique je ne sois pas un homme dé l’art, un simple coup d’œil m’a suffi pour comprendre que la cécité était bien originelle et incurable.

Or, hier, je sortais du Temple, lorsque je vis un rassemblement de personnes qui discutaient vivement. Je m’approchai, et je reconnus au milieu du groupe mon aveugle-né qui parlait avec beaucoup d’animation, et sur qui tous les regards étaient fixés.

J’écoutai la discussion.

Les uns disaient :

— C’est bien lui ! C’est bien l’aveugle-né qui se tenait ici a la porte du temple, et qui mendiait.

— Eh ! non, disaient les autres ; mais c’est quelqu’un qui lui ressemble beaucoup.

— Et lui, répliquait : c’est bien moi.

— Mais enfin, tu n’es pas aveugle, toi ?

— Je ne le suis plus, mais je l’étais, il y a moins d’une heure.

— Et comment tes yeux se sont-ils ouverts ?

— Voici : Un homme, que je ne voyais pas, puisque j’étais aveugle, mais que j’ai entendu appeler Jésus, s’est approché de moi ; il a mis de la boue sur mes yeux, et m’a dit : va à la piscine de Siloé, et lave-toi.

J’y ai été conduit par l’entant que voici, je me suis lavé, et j’ai recouvré la vue.

— Où est cet homme qui vous a guéri ? lui ai-je demandé alors.

— Je ne sais pas, je ne le connais pas ; je ne l’ai jamais vu.

Il y avait alors dans le temple une nombreuse réunion de prêtres et de pharisiens, car c’était le jour du sabbat. J’emmenai l’homme devant eux, et leur racontai ce que je venais d’apprendre.

Les membres du Sanhédrin furent révoltés de ce qu’ils considéraient comme une violation du jour consacré au Seigneur ; et soupçonnant en même temps une supercherie, ils instituèrent immédiatement une enquête en interrogeant l’aveugle-né et ses parents.

L’homme répondit à toutes les questions avec une simplicité, une franchise et une fermeté qui m’ont paru admirables.

Le fait n’était pas compliqué : il venait de s’accomplir, et, sans déguisement, comme sans peur d’être contredit, l’aveugle le racontait toujours de la même manière :

« Il était aveugle depuis sa naissance ; et une heure auparavant, il l’était encore. Et voilà qu’un homme, qu’on lui avait dit se nommer Jésus, l’avait guéri soudainement, en lui mettant de la boue sur les yeux, et en l’envoyant se laver à la fontaine de Siloé.» C’était tout. C’était clair, net, précis, positif, mais c’était contraire aux lois de la nature, et inexplicable. Donc, disaient les membres du Sanhédrin, cela n’est pas vrai. Cet nomme est un menteur.

Ils firent alors comparaître devant eux le père et la mère de l’aveugle, et les questionnèrent.

— Est-ce bien là votre fils ?

— Oui, c’est bien notre fils, répondirent-ils simplement.

— Est-il né aveugle ?

— Oui, il est né aveugle.

— Mais alors, comment se fait-il qu’il voit maintenant ?

— Nous l’ignorons. Qui lui a ouvert les yeux ? Nous ne le savons pas. Interrogez-le lui-même. Il a de l’âge, qu’il parle de ce qui le concerne.

Interrogé de nouveau, l’aveugle fit le même récit, avec le calme, l’assurance et la précision d’un homme qui dit vrai.

Des discussions s’élevèrent alors entre nous. Les uns disaient :

« Cet homme n’est pas un envoyé de Dieu puisqu’il n’observe pas le sabbat. » D’autres : « Comment un pécheur peut-il faire de tels miracles ? » Et toi ? demandèrent-ils à l’aveugle, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux ?

— C’est un prophète, répondit-il, sans broncher.

Cette réponse irrita les pharisiens, et ils lui répliquèrent : pour nous, nous savons que cet homme est un pécheur.

— S’il est pécheur, reprit l’aveugle, je ne le sais pas, mais je sais une chose, c’est que j’étais aveugle, et qu’à présent je vois.

Or, c’était précisément ce fait accablant, plus éloquent que tous les arguments, qui exaspérait mes collègues. Le miracle leur crevait les yeux, et ils ne voulaient pas le voir.

La foule l’affirmait, elle en rendait témoignage ; et malgré son ignorance, avec son seul bon sens et sa bonne foi, le miraculé répondait triomphalement à toutes les arguties des docteurs incrédules et haineux.

Un moment, il parut même se moquer d’eux, lorsqu’ils lui demandèrent pour la troisième fois, comment Jésus lui avait ouvert les yeux.

— Pourquoi voulez-vous l’entendre encore ? leur dit-il ? Est-ce que, vous aussi, vous voulez être ses disciples ?

— Alors, ils le maudirent, et lui dirent avec colère : Sois son disciple, toi ; mais nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse, mais celui-ci, nous ne savons d’où il est.

— « Voilà qui est bien étonnant, reprit le nouveau disciple de Jésus, que vous ne sachiez d’où il est, quand il m’a ouvert les yeux.

« Dieu n’écoute point les pécheurs, et jamais on n’a ouï dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si celui-ci n’était pas de Dieu, il ne pourrait pas faire cela. »

C’en était trop. Les Pharisiens rageaient, et ils eurent recours au dernier argument de ceux qui ont tort, l’injure :

— « Tu es né tout entier dans le péché, et tu oses nous enseigner ! »

Alors ils le firent jeter à la porte du Temple.

— Docteur Gamaliel, dit Camilla, je vous remercie du fond du cœur. Votre récit m’a remuée profondément.

— C’est vraiment émouvant, ajouta Caïus.

— Mais il y a une suite, dit Nicodème, un épilogue, que vous ne connaissez probablement pas, Gamaliel.

— Non, je ne sais rien de plus.

— Eh ! bien, voici ce qui s’est passé ensuite : « Chassé du Temple, l’heureux miraculé s’en allait dans la rue, lorsque Jésus de Nazareth le rencontra. Il l’arrêta, et lui dit : «Crois-tu au Fils de Dieu ? » Il répondit : « Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ? »

- Tu l’as vu, reprit Jésus, c’est lui-même qui te parle. — Je crois Seigneur, répondit sans hésiter l’aveugle d’hier, et se jetant aux pieds de Jésus il l’adora.

— Quelle foi ! dirent ensemble Claudia, Camilla, et Caïus. N’est-ce pas admirable, Gamaliel ?

— Le vieux maître avait levé la vue au ciel, et restait silencieux. Enfin, il dit : « Je suis plus ému que vous tous ; mais je suis tout troublé par la grandeur du mystère de cet homme.

Il ne peut pas être un imposteur, puisque Dieu l’écoute. Mais comment concevoir qu’il se dise Fils de Dieu, et se fasse adorer ? Cela surpasse mon entendement.

— C’est un mystère, ajouta Nicodème. Mais comment pourra-t-il racheter l’humanité, s’il n’est pas Dieu ? Et s’il est Dieu, n’est-il pas tenu de le dire ?