Le Centurion/48

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L'Action sociale (p. 313-318).

III

LES ADIEUX AU TEMPLE


Dans cette touchante péroraison du dernier discours de Jésus au Temple, il annonçait trois grands événements : Sa mort, son second avènement, et la destruction du Temple.

Sa mort, elle était imminente ; car il n’avait plus que trois jours à vivre. Les scribes et les pharisiens qui la complotaient en étaient moins sûrs que lui. Mais ils durent comprendre qu’il était prêt à mourir quand il leur dit : vous ne me verrez plus.

Comprirent-ils aussi l’annonce de son second avènement ? Non, sans doute. En tout cas, ils n’y crurent pas.

Alors Jésus s’assit, et garda longtemps le silence. Il promena ses regards sur ce temple où il avait passé tant de jours de sa vie terrestre.

Il se souvint de sa première visite, alors qu’il avait douze ans, et qu’il avait adressé sa première prédication aux docteurs d’Israël. Plusieurs fois depuis lors, il était revenu dans cette maison de son Père, tantôt pour la fête de Pâques, tantôt pour celle des Tabernacles. Toutefois, jusqu’à l’âge de 30 ans, il y avait gardé le silence, et s’était contenté d’y prier, attendant le jour qu’il s’était fixé pour commencer son ministère public.

Mais pendant les trois années qui venaient de s’écouler, que de fois il s’était fait entendre dans cette maison qui était la sienne puisqu’elle était la « maison de Dieu ! »

C’était là que les multitudes étaient venues si souvent des confins éloignés de la Galilée et de la Samarie pour le voir et pour l’entendre. C’était là qu’il avait tant de fois expliqué, commenté les Écritures, en présence du peuple de Jérusalem et du sacerdoce Juif, dont il réfutait les sophismes et dévoilait les hypocrisies.

Ses triomphes oratoires n’avaient laissé en lui aucune impression (car il n’avait pas la vanité des orateurs), mais il se souvenait des âmes de bonne volonté qui s’étaient ouvertes à la lumière, et qui avaient alors cru à ses enseignements.

Oh ! qu’il l’aimait ce temple que son ancêtre le roi Salomon avait bâti, et qui représentait la foi des générations passées !

C’est pour cela que deux fois il en avait chassé à coup de fouet les trafiquants juifs, qui avaient installé leurs comptoirs dans la cour des Gentils, et sous les portiques.

Jésus aimait surtout les beautés de la nature, et les plus puissantes imaginations des poètes ne pourraient pas reproduire ses colloques mystérieux avec cette Création qui était son œuvre, et qui n’avait pas failli, comme l’homme, à sa mission.

Mais il aimait aussi les œuvres du génie humain, cette étincelle jaillie de l’intelligence divine, quand les efforts de ce génie tendaient à la glorification de son Père.

Il n’est donc pas douteux qu’à son attachement pour le temple se mêlait un sentiment d’admiration pour les beautés architecturales de l’édifice.

C’est pourquoi il promenait ses regards sur les longues colonnades qui entouraient les parvis, sur les grands arcs des portiques formés de blocs de marbre blanc et rouge, et sur les piliers enguirlandés de grappes de raisins d’or.

Il admirait les portes majestueuses, presque entièrement couvertes de riches reliefs en or et en argent. Ses yeux erraient du haut fronton des péristyles à la courbe des arcades, et aux larges architraves sur lesquelles couraient des broderies orientales sculptées dans le marbre. Et les parvis s’élevaient les uns au-dessus des autres, à mesure qu’ils s’approchaient du Saint-des-Saints, reliés entre eux par des gradins de marbre ; et cette suite d’édifices superposés, avec leurs doubles ou triples rangées de colonnes latérales, montait comme un escalier de géants, et aboutissait au Saint-des-Saints, qui les couronnait comme un dôme d’ivoire couvert d’un toit doré.

Chaque parvis avait sa foule de visiteurs, et celle des parvis supérieurs dominait celle des parvis inférieurs ; en bas les Gentils, au-dessus les Juifs, plus haut les femmes, plus haut encore les prêtres, et enfin le Saint-des-Saints réservé au seul grand-prêtre.

« Tout cet ensemble du temple extérieur, écrit M. de Champagny, du temple intérieur, et du sanctuaire, formant des enceintes rectangulaires, inscrites les unes dans les autres, était plein de splendeur et de dignité.

« Au lever du soleil, lorsque de loin sur la sainte montagne apparaissait le sanctuaire, dominant de cent coudées les deux rangées de portiques qui formaient sa double enceinte ; quand le jour versait ses premiers feux sur cette façade d’or et de marbre blanc ; quand scintillaient ses mille aiguilles dorées qui surmontaient le toit, il semblait que ce fut une montagne de neige, s’illuminant peu à peu, et s’embrasant aux feux rougeâtres du matin.

« L’œil était ébloui, l’âme surprise, la piété éveillée ; le païen même se prosternait. »

Jésus semblait absorbé dans la contemplation de ce chef-d’œuvre de l’art humain, et peu à peu une grande tristesse envahissait son âme.

Il regardait toutes les beautés et les richesses de ce monument, les bois odoriférants, les marbres de grand prix, le bronze, l’argent, l’or et les pierres précieuses. Mais dans la foule qu’il y voyait circuler, que de laideurs morales, que de souillures cachées, que de vices sous des apparences de vertu !

Et c’est pourquoi ce beau temple serait détruit. Toutes les prévarications des Juifs attiraient sur lui les foudres divines.

Le silence de Jésus se prolongeait, et sa tristesse grandissait. Car l’avenir était le présent pour lui, et il voyait déjà s’accomplir toutes les horreurs du siège de Jérusalem par Titus, et toutes les désolations qui allaient accompagner la destruction du temple.

Ses disciples s’approchèrent de lui, et voulurent le distraire de ses sombres pensées, en lui faisant admirer les pierres colossales qui servaient d’assises à l’édifice, et qui lui assuraient de longs siècles d’existence.

— En vérité, répondit Jésus, de toute cette construction monumentale il ne restera pas pierre sur pierre.

Alors le Maître se leva, et tournant le dos au temple, il prit la route qui descendait vers le Cédron.

Ses disciples le suivirent en silence.

La prédiction contenue dans ces paroles : « Voilà que votre maison sera déserte, » commençait déjà à s’accomplir. Le temple n’était plus habité, car Dieu en était sorti pour n’y plus rentrer. C’en était fait de sa gloire ! On ne viendrait plus à ses solennités ; et quand il aurait été incendié, et renversé de fond en comble, on tenterait en vain de le rebâtir.

Toujours suivi par ses disciples, Jésus longea le mur du jardin de Gethsémani, en songeant que dans deux jours il y subirait toutes les tortures morales de la plus cruelle agonie.

Arrivé au sommet du mont des Oliviers, il se retourna vers Jérusalem, et s’assit sur une pierre au bord du chemin.

Toute la cité sainte était sous ses yeux, mais la vision de ses regards de prophète embrassa alors la terre entière, et toute l’humanité.

Ses disciples voulurent savoir quelle était cette vision formidable qui lui apparaissait, et qui dilatait étrangement ses yeux.

Et Jésus leva alors un coin du voile qui leur cachait l’avenir. Dans un tableau saisissant de grandeur et d’épouvante, encore enveloppé d’un certain mystère, il leur peignit deux formidables catastrophes : la première qui ferait périr Jérusalem et le peuple Juif ; la seconde, plus épouvantable, dans laquelle le monde prendrait fin, et qui se terminerait par son dernier avènement.

Les disciples étaient dans la stupéfaction. Mais Jésus les consterna davantage en ajoutant : Dans deux jours on célébrera la Pâque, et le fils de l’Homme sera livré pour être mis en croix !