Le Centurion/56

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L'Action sociale (p. 396-400).

XI

LUGUBRE CORTÈGE


Un peu après onze heures de la matinée, les préparatifs de l’horrible exécution étaient complétés. Le plus grand des crimes allait être consommé. L’homme allait tuer Dieu.

Quels étaient les coupables ? En premier lieu, le sacerdoce juif, et surtout Caïphe et Anne qui avaient tout tramé, tout organisé, tout ordonné. En second lieu, le peuple Juif qui avait soutenu et encouragé le sacerdoce, et organisé l’émeute pour effrayer Pilatus. En troisième lieu Pilatus, moins coupable que les autres peut-être, puisqu’il fit vraiment des efforts pour sauver l’accusé.

Caïus était désolé. Mais il avait reçu l’ordre du gouverneur : Expedi Crucem ; et il avait dû obéir. Car il ne croyait pas encore à la divinité de Jésus.

Le cœur gonflé de douleur, il était allé dire à Claudia et Camilla que tout était prêt, et il avait organisé le lugubre cortège.

Les deux femmes montèrent alors sur la plus haute terrasse de la tour Antonia, et toutes deux penchées dans les embrasures des créneaux purent voir à travers leurs larmes défiler la funèbre procession.

Caïus à cheval ouvrait la marche, suivi d’une compagnie de légionnaires.

Derrière eux venait Jésus portant sa croix, suivi des deux larrons chargés aussi des instruments de leur supplice.

Le reste de la cohorte romaine à cheval, avançait au petit pas sur les côtés et en arrière des condamnés, pour protéger le cortège contre l’irruption de la foule qui était immense.

Amis et ennemis de Jésus, étrangers venus à Jérusalem pour la fête, et qui s’étaient pris d’intérêt pour le jeune prophète, indifférents attirés par la curiosité du spectacle, composaient une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants, portant les costumes les plus variés de formes et de couleurs, et parlant des langues différentes.

Leur chiffre dépassait vingt mille spectateurs, sans y comprendre ceux qui regardaient passer le cortège du haut des murailles et des terrasses.

Cette foule était tumultueuse et bruyante. Elle discutait, gesticulait et criait. Le grand nombre accusaient Jésus, et blasphémaient. Quelques-uns seulement osaient prendre sa défense :

— J’étais un malheureux lépreux, disait l’un, et Il m’a guéri !

— J’étais sourd et muet, disait un autre, et Il m’a rendu l’ouïe et la parole !

— J’étais paralytique gisant sur un grabat, et c’est à sa parole que mon corps est redevenu frais et dispos !

— J’étais aveugle, et maintenant, je vois !

— Taisez-vous, vociféraient les autres, c’est un imposteur, et vous lui ressemblez.

Au premier détour du chemin, que l’on a appelé la « voie douleureuse », quelques femmes voulurent pénétrer dans les rangs des soldats pour s’approcher de Jésus, et les soldats allaient les écarter brutalement lorsque Caïus les aperçut.

C’était la mère de Jésus, Myriam et deux ou trois autres.

— Ne molestez pas ces femmes, commanda Caïus, et laissez-les suivre. Vous voyez bien leur douleur, ce sont des parentes du condamné.

Un peu plus loin, Jésus tomba épuisé sous le poids de la croix ; et Caïus avisant un passant qui était entré par la « porte judiciaire, » le contraignit à porter la croix jusqu’en dehors des murs.

La foule grossissait toujours. C’était comme une marée montante, et maintenant que l’enceinte des fortifications était franchie, ses flots comblaient les ravins et couvraient les rochers.

Claudia et Camilla suivaient des yeux l’affligeant spectacle, et en observaient tous les incidents. La cohorte romaine entourant toujours Jésus, s’avançait d’un mouvement régulier et cadencé. Cavaliers et chevaux, bardés de fer et d’acier poli, étincelaient au loin comme une large tortue montant à l’assaut du Calvaire.

Des tourbillons de poussière blanche enveloppaient le cortège par intervalles, et le dérobaient aux regards, pendant que d’épais nuages couvraient le firmament. Mais, de temps en temps, un rayon de soleil glissait dans une déchirure de la nuée ténébreuse, et jetait sur le sombre tableau des lueurs fantastiques.

Le temps était lourd, morne, comme endormi dans une immobilité de mort.

Enfin, Claudia et Camilla virent le triste cortège arriver au sommet du Golgotha. C’était une colline rocheuse, peu élevée, en dehors des murs, séparée du mont Moriah par la vallée du Tyropéon. La tour Antonia, qui dominait tout cet horizon, était donc le meilleur observatoire pour voir de haut la scène du calvaire.

Une double ceinture de soldats entourait le rocher pour en écarter la foule. Soudain l’épaisse tenture de nuages qui voilait le ciel se déchira, et s’ouvrit comme une fournaise, au fond de laquelle le soleil flamboya. Un grand jet de lumière rouge en jaillit, et inonda l’horrible scène de la crucifixion.

Claudia et Camilla aperçurent alors distinctement au milieu du cercle de soldats, Jésus dépouillé de ses vêtements, hissé, attaché et cloué sur la croix que les bourreaux avaient plantée dans un trou du rocher.

Leurs yeux se fermèrent d’horreur ; et quand elles les rouvrirent, elles ne virent plus rien.

La nue s’était refermée, et elle était devenue plus sombre. Des ténèbres épaisses enveloppaient le Golgotha, et Jérusalem était plongée dans une nuit profonde et mystérieuse.

Il était midi ; et les deux femmes épouvantées descendirent dans leurs appartements, en se demandant si le soleil n’allait pas s’éteindre.