Le Château aventureux/10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Plon (3p. 106-110).


X


Durant vingt jours, dit le conte, messire Gauvain chevaucha seul et à vive allure, de manière qu’il parvint jusque dans la marche des Saines. Cependant il accomplit maintes prouesses ; mais il songeait toujours qu’il n’avait pu réunir les deux tronçons de l’épée, et vainement il demandait partout des nouvelles de Lancelot.

Un soir, il s’hébergea dans un château dont la dame lui fit grand accueil lorsqu’elle sut qui il était.

— La maison du roi Artus comprend tous les plus prud’hommes du monde, lui dit-elle ; il ne leur manquerait rien s’ils étaient de notre loi.

— Comment, dame, n’êtes-vous pas chrétienne, vous et votre gent ?

Elle répondit qu’elle était païenne, et messire Gauvain devint tout soucieux : dont elle se chagrina, car tant plus elle le regardait, tant plus elle l’admirait ; et elle était très avenante, mais il avait un si vigoureux cœur que cela ne lui était de rien. Quand l’heure du manger fut venue, elle le fit asseoir auprès d’elle et servir de toutes les choses qu’elle pensa qui lui seraient belles et bonnes ; puis, après avoir causé quelque temps, elle le fit conduire à un haut et riche lit.

Or, lorsque tout le monde fut endormi, elle vint s’appuyer à son chevet et, mettant sa joue contre la sienne, elle le pria de se souvenir d’elle. Messire Gauvain la prit dans ses bras et l’attira doucement, et, comme elle pleurait, il la baisa au visage, mais en se gardant de la bouche. La dame en fut toute courroucée : c’est que le feu d’amour, qui a fait faire maintes folies aux plus prud’hommes, l’avait saisie et l’embrasait si durement que messire Gauvain en sentait la chaleur à travers sa robe. Il s’efforça de la consoler :

— Ma douce dame, lui dit-il, ne vous déconfortez pas : il n’est rien au monde que je ne fisse pour vous.

À ces mots, elle voulut le baiser aux lèvres, mais il tourna la joue, si bien qu’elle n’y put réussir ; néanmoins elle en prit ce qu’elle pouvait, et enfin, n’y pouvant plus tenir, elle se glissa dans le lit toute nue. Mais messire Gauvain se recula un peu.

— Ha, sire, s’écria-t-elle, les gens disent que la fille du roi de Norgalles est grosse d’enfant et que le roi vous hait tant à cause de cela, que jamais il ne vous aimera !

— Belle amie, les gens disent ce qu’ils veulent, et le roi me haïra, à tort, tant qu’il lui plaira. Mais, Dieu m’aide ! je tiens cette demoiselle pour preuse, courtoise, sage et bien élevée, et c’est péché que de calomnier moi et autrui.

— Taisez-vous, sire ! Elle est enceinte de vif enfant ! Son père et sa mère le savent et disent ouvertement que c’est de vous.

— Laissez cela. Si elle est grosse, elle aura un enfant, s’il plaît à Dieu. Mais je vous prie de ne point me faire manquer à Notre Seigneur : vous me honniriez.

— Sire, je meurs, et je ne reverrai jamais le jour, si vous ne m’aimez. Et si vous me méprisez parce que je n’ai point votre croyance, je me ferai chrétienne. D’ailleurs, pour que vous en soyez mieux assuré, je vais me baptiser sur-le-champ.

Là-dessus, elle court chercher un plein hanap d’eau, fait le signe de la croix sur le vase, et le renverse par trois fois sur elle-même, en disant :

— Moi, Florie, je me baptise au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de la sainte foi en Jésus-Christ.

À voir cela, messire Gauvain se mit à rire aux éclats :

— Par mon chef, vous voilà dame bénite sans faute ! Mais il y faudrait encore le sel et le chrême.

— Ha, sire, ne me tuez pas ! J’ai en moi la foi et la ferme volonté de faire ce qu’il faudra dès que ce sera possible. La plus grande part de ma terre est en chrétienté ; l’autre partie se convertira aisément quand elle saura que je suis moi-même chrétienne.

— Dame, dit messire Gauvain, puisqu’il en est ainsi, me voilà maintenant tout à votre volonté. Faites comme il vous plaira.

Alors la dame le serra contre elle, en le baisant aux yeux et aux lèvres, et elle l’aima de si grand amour qu’elle ne s’en put refroidir et que plus il s’abandonnait à elle, plus elle le désirait. Ainsi menèrent-ils toute la nuit leur joie et leur déduit : tant qu’ils s’endormirent bras à bras et bouche à bouche ; et parce qu’ils étaient tous deux de grande beauté, belle aussi fut leur union. Quand vint le jour, ils s’éveillèrent et la dame retourna dans son lit. Certes il fut heureux pour son renom que personne, ni homme ni femme, ne couchât de ce côté de la maison !

Au matin, elle se rendit à un couvent de moines qui se trouvait non loin de là, où elle fut baptisée. Puis elle fit crier dans toute sa terre que ceux qui ne voudraient recevoir la sainte foi de Notre Seigneur Jésus-Christ eussent à déguerpir. Cela fait, messire Gauvain voulut partir pour continuer sa quête ; aussitôt elle fit seller ses palefrois et charger ses sommiers, car elle voulait l’accompagner. Ainsi vécurent-ils ensemble durant deux jours encore : elle ne pouvait se passer de lui à nulle heure. Enfin messire Gauvain prit congé, la laissant si dolente que jamais femme ne le fut autant.