Le Château aventureux/11

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Plon (3p. 110-118).


XI


Le lendemain, comme il sortait d’une gorge étroite entre deux montagnes, il se trouva soudain dans une vallée où s’élevait un château très bien fortifié et tout entouré d’eau. Il franchit le pont et la porte, suivit la maîtresse rue et, au moment qu’il arrivait au pied du palais, il entendit des cris de femme. C’était une demoiselle plongée dans une cuve jusqu’à mi-corps, comme il s’en aperçut en approchant de la loge où elle était.

— Sainte Marie ! criait-elle, qui donc me jettera hors de ceci où j’endure toute la souffrance qu’une femme puisse supporter ?

Messire Gauvain la prit sous les aisselles et tenta par trois fois de la soulever ; mais il ne put.

— Demoiselle, dit-il, j’ai grand deuil de ne vous avoir point délivrée, mais j’ai fait tout mon pouvoir. Souffrez-vous si fort ?

— Vous le saurez si vous tâtez cette eau où je suis.

Messire Gauvain mit la main dans la cuve, mais il ne l’ôta point si tôt qu’il ne pensât la trouver réduite en charbon, tant l’eau était bouillante.

— Sire chevalier, fit la demoiselle, vous devinez maintenant ce que je sens ; si je pouvais mourir de douleur, j’aurais déjà trépassé ; mais Dieu ne le veut point, car il ne s’est pas encore assez vengé d’un péché que jadis je commis. Seul, le meilleur chevalier du monde me tirera de cette cuve. Mais vous, puisque vous n’avez point accompli cette aventure, vous ne partirez pas d’ici sans honte.

Messire Gauvain, pourtant, continua son chemin et s’en alla droit au palais où il fut très bien accueilli. Son cheval à l’étable et ses armes ôtées, on le revêtit d’une robe d’écarlate, richement fourrée de martres zibelines ; puis on le mena dans la salle, où des chevaliers, tous beaux et bien faits de corps, qui s’y trouvaient, se levèrent pour lui souhaiter la bienvenue ; et il se mit à causer et à s’enjouer avec eux.

À ce moment advint la plus grande merveille que jamais homme ait ouï raconter. Messire Gauvain les vit tout à coup s’agenouiller : un pigeon blanc volait par la salle, portant dans son bec un encensoir d’or qui emplit le palais entier d’une odeur plus douce que beaume. Puis, à peine l’oiseau se fut-il envolé par une fenêtre, les garçons dressèrent les tables et tous les chevaliers s’assirent sans sonner mot, priant à voix basse. Cependant, la plus belle, la plus gente, la plus plaisante demoiselle du monde entrait, qui élevait à deux mains au-dessus de sa tête un très riche vase en semblance de calice ; mais nul n’eût su dire de quoi ce vase était fait, car il n’était de bois, ni d’aucune sorte de métal, ni de pierre, ni de corne, ni d’os, et un très beau linge le voilait. Et quel était ce vase, le conte ne le dit pas à cet endroit ; il en sera devisé à loisir plus avant et, le moment venu, on n’en cèlera rien, car c’est une chose très digne d’être racontée ; mais il faut laisser courre cette histoire comme elle doit aller.

La belle pucelle fit le tour des tables, portant son vase très précieux, puis elle sortit ; et quand messire Gauvain, qui l’avait suivie de l’œil, se retourna ébahi de sa grande beauté, il vit que devant chacun des chevaliers se trouvaient les meilleures choses du monde à manger, qui semblaient être sorties de la table ; mais devant lui il n’y avait rien du tout. Dont il fut fort surpris et dolent ; pourtant il résolut d’attendre, pour en demander la raison, que le repas fût fini et les tables levées ; et il alla cependant s’appuyer à une fenêtre.

Il demeura là quelque temps, rêvant à ce qu’il avait vu, puis il se retourna : il n’y avait plus dans la salle qu’un nain très laid, armé d’un bâton, qui s’écria :

— Quel est ce mauvais chevalier de malheur, appuyé à notre fenêtre ! Allez vous cacher, qu’on ne vous voie ! Mais gardez de vous coucher, cette nuit : les lits qu’on trouve ici sont trop riches pour vous !

Ce disant, le nain haussait son bâton sur monseigneur Gauvain, mais celui-ci, étendant le bras, le lui ôta des mains ; après quoi, il se dirigea vers une chambre voisine où il apercevait un haut lit, et il se mettait en devoir de s’y étendre, lorsque l’affreux petit homme, qui l’avait suivi, reprit :

— Ha, vilain que tu es, tout souillé de péchés, si tu oses te coucher dans ce lit, tu ne risques rien de moins que ta tête !

— En nom Dieu, dit messire Gauvain, tu verras si je ne l’ose !

Là-dessus, il revient dans la salle, prend une épée qui s’y trouvait, la place sous le chevet du lit, puis il se déchausse et se glisse entre les draps, où il s’endort sans tarder, car il avait beaucoup chevauché tout le jour.

Or, environ la minuit, un cri le réveilla, plus hideux que la voix de l’Ennemi ; puis les fenêtres s’ouvrirent toutes seules, poussées par le vent qui souleva jusqu’au plafond les courtines du lit et fit tourbillonner l’herbe dont la chambre était jonchée ; enfin tout s’illumina d’une clarté si grande qu’on eût cru la maison embrasée ; et soudain une lance au fer violet et vermeil comme la flamme passa par la fenêtre et vola vers le lit, plus bruyante que la foudre. Messire Gauvain sauta sur ses pieds à temps, non si tôt, toutefois, qu’il ne fût durement blessé à l’épaule ; mais, saisissant l’épée sous son chevet, il coupa en deux l’arme qui, après avoir percé le lit d’outre en outre, s’était fichée en terre de plus d’un demi-pied. Après quoi il arracha le fer du sol, le lança au milieu de la chambre et, jetant un manteau sur ses épaules, il courut à la fenêtre ; mais il ne vit personne et vint se recoucher, en grommelant :

— Honni soit, comme couard, qui frappe sans oser se montrer !

La clarté s’était éteinte, mais, à la lueur de la lune qui s’épanchait maintenant par les fenêtres ouvertes, il vit entrer un homme aussi maigre et décoloré qu’un cadavre ; à son cou étaient entrelacées deux couleuvres qui le mordaient, et il portait une harpe tout incrustée d’or et de pierreries. Il prit son plectron et, après avoir accordé son instrument, il commença de chanter un lai en gémissant de douleur ; et messire Gauvain entendit que c’était un lai de pleurs, dont les paroles disaient la dispute de Joseph d’Arimathie et de l’enchanteur Orpheus, qui fonda dans la marche d’Écosse le château des Enchanteurs. Quand il eut fini, le harpeur s’écria :

— Ha, sire Dieu, ne viendra-t-il jamais, celui qui me doit ôter de cette peine où je suis ?

Plaignant de la sorte, il s’en fut, et messire Gauvain allait le suivre, lorsqu’il aperçut à ses pieds un serpent si grand et si épouvantable que nul ne l’aurait vu sans peur. Il n’était pas de couleur que la bête n’eût sur le dos ; ses yeux rouges luisaient comme des charbons ardents, et elle allait au petit pas, jetant feu et flamme et jouant de sa queue comme un enfant de son hochet, si bien que messire Gauvain put voir qu’elle portait sur le front, en lettres rouges, le nom du roi Artus. Tout à coup, le serpent se mit à gémir et à se tordre comme une bête qui va enfanter ; puis il ouvrit la bouche d’où sortirent des serpenteaux jusques à cent, qui sur-le-champ l’attaquèrent, mais il se défendit, et si bien qu’il les tua tous ; après quoi il mourut à son tour de ses blessures. Et messire Gauvain comprit que ce devait être là une prophétie, mais il ne sut de quoi.

Soudain, un coup de foudre retentit et les bêtes disparurent. Le palais se mit à trembler, les fenêtres à battre le mur, les éclairs à luire et l’orage le plus félon dont on ait jamais ouï parler éclata, sauf qu’il ne pleuvait point ; sachez que des roulements de tonnerre qu’il entendait messire Gauvain avait la cervelle retournée au point de ne plus savoir s’il était mort ou vif !

En cet état il vit venir douze pucelles, pauvrement vêtues, qui marchaient bellement l’une derrière l’autre, pleurant si fort qu’il n’était cœur au monde qui n’en dût avoir pitié ; il voulut se lever du lit pour les interroger, mais il ne le put, car il avait perdu toutes les forces de ses membres et de son corps. Elles passèrent dans la chambre voisine ; et voici tout aussitôt que l’orage cessa, qu’un vent merveilleusement doux traversa la pièce et qu’un concert commença, de voix suaves comme il n’en fut jamais en ce monde ; on ne comprenait pas bien ce qu’elles disaient, mais on sentait qu’elles chantaient la louange et la gloire de Dieu.

Et à ce moment reparut le pigeon blanc, portant au bec son encensoir d’or, et toutes les bonnes odeurs du monde se répandirent dans la chambre. Derrière l’oiseau venaient quatre petits enfants d’une beauté céleste, qui tenaient des cierges ardents, puis la belle demoiselle de la veille, élevant son vase précieux, voilé de soie vermeille ; et autour d’elle douze encensoirs se balançaient tenus par d’invisibles mains ; et cependant les voix chantaient toujours, plus doucement qu’un cœur d’homme ne le pourrait endurer, ni sa langue le dire.

Le cortège traversa la chambre et, dès qu’il en fut sorti, les chants cessèrent, les encensoirs disparurent, les parfums se dissipèrent, et messire Gauvain sentit que la plaie de son épaule était guérie. Des gens entrèrent, qui le prirent par les bras, les pieds et les épaules et le portèrent dans la cour. Une rosse dont on avait rogné la queue et les oreilles attendait là, si maigre et chétive qu’on n’en aurait pas donné quatre deniers. Messire Gauvain, plus faible qu’un enfant, fut hissé et attaché sur son échine, le visage tourné vers la croupe ; puis une vieille mégère, armée d’une verge, commença de chasser le cheval par les rues, où les artisans se mirent à huer le chevalier et à lui jeter de la fiente, de vieilles savates, de la boue et toutes les ordures qu’ils purent ramasser : il en fut bientôt si couvert qu’on ne lui voyait plus que les yeux et les dents. Enfin, au delà du pont-levis, la vieille le délia et lui montra ses armes et son bon destrier qui l’attendait, et qui hennit, gratta du pied et chauvit des oreilles en le voyant, car il connaissait son maître mieux qu’une femme son baron : si messire Gauvain n’en eût pleuré, le cœur lui en eût crevé !

— Te souvienne du Château aventureux ! lui disait cependant la vieille. Tu fus bien osé de tenter, le cœur aussi souillé de péchés que ton corps l’est à présent d’ordures, la plus haute des aventures, celle que le fils de la reine aux grandes douleurs lui-même n’accomplira pas, puisqu’il en a perdu l’honneur par la faiblesse de ses reins !

Là-dessus, elle s’éloigna, et, sitôt qu’elle eut disparu, messire Gauvain sentit ses forces revenir. Il revêtit ses armes, enfourcha son bon cheval et voulut retourner au Château aventureux pour prendre vengeance du traitement qu’on lui avait fait subir. Mais vainement il le chercha de tous côtés : la forteresse s’était évanouie comme une fumée, de sorte qu’il lui fut impossible d’en retrouver la moindre trace ; alors il partit, maudissant le jour de sa naissance et songeant qu’il était le plus vil chevalier du monde. Mais ici le conte cesse de parler de lui et devise de ses frères.