Le Château aventureux/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Plon (3p. 138-144).


XVIII


Le conte dit qu’amour la tourmenta si fort qu’elle tomba malade à son tour, et qu’il lui fallut prendre le lit, de manière qu’elle ne put continuer de soigner Lancelot. Celui-ci, d’ailleurs, fut si peiné de la maladie de celle qui l’avait sauvé, que son propre état empira. Et ainsi durant trois jours.

Le troisième, sur l’heure de tierce, le frère de la pucelle entra dans le pavillon et annonça qu’un chevalier de la maison du roi Artus, nommé Lionel, demandait l’hospitalité.

— Bel ami, dit Lancelot, faites-le entrer céans : c’est l’homme au monde que j’aime le mieux.

Grande fut la joie de Lionel, quand il trouva celui qu’il allait querant et qu’il aimait plus que rien au monde ; mais il fut très soucieux de voir son seigneur malade, et il se signa en entendant l’aventure des couleuvres, car il n’avait jamais ouï la semblable. À son tour, il conta comment la reine avait cru à la mort de Lancelot et comment lui-même et messire Gauvain et dix compagnons de la Table ronde s’étaient mis en quête. Que Lancelot fut dolent en apprenant l’angoisse de sa dame !

— Beau doux cousin, dit-il, il conviendra que vous alliez à la cour pour rassurer madame la reine et lui donner des nouvelles. Et afin qu’elle soit plus certaine de ce qui m’est advenu, vous lui porterez les cheveux de ma tête qui sont dans cette boîte.

Puis il lui apprit la maladie de la pucelle. Lionel fut la voir dans le pavillon qu’on avait dressé pour elle ; mais, d’abord qu’elle l’aperçut, blond et beau comme Lancelot à qui il ressemblait, elle se mit à pleurer de toutes ses forces.

— Comment allez-vous, demoiselle ?

— Sire, je me meurs, et j’en ai plus de regret pour un autre que pour moi : car je ne pourrai achever la guérison du meilleur chevalier du monde.

— Mais, demoiselle, comment vous vint cette maladie ?

— Ha ! dites à votre seigneur qu’il tue autrui et lui-même par sa beauté ! C’est malheur qu’il soit si beau…

Et plus bas, elle ajouta :

— Hélas ! c’est par malheur que je vis sa beauté !

Lionel fit semblant de n’avoir pas entendu ; mais quand il fut revenu auprès de Lancelot :

— Sire, lui dit-il, m’est avis que la sœur du chevalier vous aime et que c’est à cause de vous qu’elle est malade. Sauvez-la, et vous-même, de la mort.

— Il n’est rien, selon mon pouvoir, que je n’accomplisse afin de la sauver, car elle est bonne et sage, et elle a fait plus pour moi que jamais femme pour homme. Mais pour mal qui puisse advenir à mon corps je ne fausserais l’amour que j’ai promis à madame. Et jamais je ne lui mentirai, s’il plaît à Dieu.

— Mais dites-moi : il n’est rien que vous ne fissiez pour garantir de la mort madame la reine ?

— Certes !

— Si vous mourez, que pensez-vous donc qu’il adviendra d’elle ? Elle expirera de douleur. Et, de la sorte, cette pucelle qui seule peut vous guérir, en lui refusant votre amour vous la tuerez, et vous-même, et madame la reine. Et certes l’on pourra bien parler de votre déloyauté, car, à celle qui vous conserva la vie, en récompense vous lui aurez rendu la mort.

Ainsi Lionel semonçait son seigneur par droit et par raison, et Lancelot ne savait que penser.

— Beau doux ami, dit-il les larmes aux yeux, conseillez-moi.

— Le conseil est tout pris : il vous faut faire la volonté de cette demoiselle.

Lancelot ne répondit mot ; il pleurait amèrement, maudissant l’heure et le jour de sa naissance.

— Beau doux ami, dit-il enfin, ni pour mort ni pour vie, je ne ferai rien sans le congé de ma dame. Allez à la cour ; portez-lui cette boîte où sont mes cheveux ; dites-lui que, s’il lui plaît, je mourrai ; que je vivrai s’il lui plaît

— Par ma foi ! il convient de vous décider tôt, car je ne ne sais si vous seriez en vie à mon retour !

Là-dessus, Lionel retourna auprès de la pucelle et lui déclara que, si elle guérissait Lancelot, sans doute il deviendrait son chevalier et son ami. Dont la pauvrette fut aussi contente que si on lui eût mis Dieu dans les mains ; elle se mit à trembler comme la petite feuille sur le haut arbre.

Sur-le-champ, elle se leva et s’habilla. Déjà Lionel était parti à toute allure sur son cheval, sans autre arme que son épée pour être moins lourd. Elle vint au lit de Lancelot, qui lui fit aussi belle chère qu’il put, et elle lui prépara un électuaire très bon, dont elle lui oignit les tempes et les bras : grâce à cela il sommeilla toute la nuit et se trouva, au matin, plus léger que le jour précédent. Alors elle le fit un peu manger, car il avait la tête vide ; après quoi il se rendormit et ne se réveilla que le lendemain soir, pour voir Lionel arriver au grand galop, qui avait tant éperonné qu’il était couvert de sang jusqu’au mollet.

— Sire, madame vous mande cent mille saluts et elle vous ordonne de faire la volonté de la pucelle pour vous délivrer de la mort et pour l’en délivrer avec vous. Sinon, elle ne vous aimera plus de sa vie.

Puis il conta qu’il avait trouvé le roi et tous les barons menant grand deuil, et la cour si chagrine qu’on n’y entendait plus rire ; et comment la reine se lamentait tout le jour, ne dormait point, mangeait et buvait si peu qu’elle en était malade ; et la joie que tout le monde avait eue en apprenant que Lancelot vivait encore ; et le bonheur de la reine en trouvant les cheveux de son ami dans la boîte d’ivoire.

— Voici son anneau qu’elle m’a baillé pour vous après l’avoir baisé comme une chose sainte, ajouta-t-il.

Lancelot reconnut un anneau que lui avait jadis donné la Dame du Lac, et dont il avait fait cadeau à la reine. Alors il éprouva un si grand bonheur qu’il fut presque guéri. Et comme la sœur du chevalier entrait à ce moment, il fit sortir Lionel et lui dit :

— Ha, demoiselle, vous avez tant fait pour moi, qu’il n’y a pucelle au monde que je chérisse autant que vous !

— Sire, je vous aime de bon amour depuis le jour que je vous vis, et plus que pucelle jamais n’aima chevalier. Jurez-moi que vous serez mon loyal ami à toujours et que vous n’en aimerez nulle autre, tant que vous trouverez en moi loyauté.

— Demoiselle, je vous dirai ce que jamais je n’ai dit à personne : j’aime en un haut lieu, et jamais je ne fausserai mes amours. Le voudrais-je que je ne le pourrais : car mon cœur et mon penser sont à ma dame, que je veille ou dorme ; et mon esprit ne rêve que d’elle, mes yeux ne regardent que de son côté, mes oreilles n’entendent que ses paroles ; et mon âme, mon corps, ma vue, mon ouïe, mon mouvement, ma voix, mon rire, tout de moi lui appartient comme le serf à son seigneur.

— Sire, dit la pucelle en pleurant, vous parlez en loyal chevalier et prud’homme. Vous aimez en haut et vaillant lieu, je le sais bien, et vous feriez mal si vous donniez votre amour à une autre dame ; mais vous pouvez le donner à une pucelle sans en fausser la droiture. Je vous aime d’une manière qui le permet, car par nous la chasteté ne sera jamais corrompue. Jurez-moi qu’en quelque lieu que vous vous trouviez désormais vous me tiendrez pour votre amie, sauf l’honneur de votre dame, et moi je vous jurerai que jamais je n’aurai d’autre ami que vous, et que pour l’amour de vous je garderai ma virginité à tous les jours de ma vie : ainsi pourrez-vous m’aimer comme pucelle, et elle comme dame… Las ! je ne sais quand je vous reverrai : octroyez-moi l’un de vos joyaux que je puisse garder en souvenir de vous.

— Belle douce amie, volontiers !

Et lui offrant une ceinture d’or que la reine lui avait donnée :

— Il n’est dame ni demoiselle, dit-il, à qui j’en ferais présent, hors vous.

Joyeuse, la pucelle lui remit, à son tour, un fermail d’or qu’il lui promit de porter à son cou pour l’amour d’elle.

Et, le lendemain, il prit congé de la demoiselle et du chevalier son frère, en les remerciant fort de ce qu’ils avaient fait pour lui ; puis il s’éloigna, en compagnie de Lionel et de la vieille au cercle d’or.