Le Château aventureux/17

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Plon (3p. 134-137).


XVII


Vers midi, ils parvinrent dans une prairie. Là, au bord d’une belle fontaine, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, un chevalier et deux pucelles assis autour d’une blanche nappe mangeaient en tenant de gais propos. Ils se levèrent et invitèrent la vieille et son compagnon à se rafraîchir, qui tous deux acceptèrent volontiers.

Il faisait grand chaud et Lancelot était tout rouge sous son heaume : aussi, quand il l’eut ôté, se trouva-t-il plus beau que jamais. L’une des demoiselles, qui était sœur du chevalier, et si avenante elle-même qu’elle n’avait pas sa rivale dans tout le pays, se mit à le considérer durant qu’il mangeait, et, à voir sa bouche vermeille comme une cerise, elle en eut soudain une telle envie qu’elle ne savait que faire. Elle regardait ses yeux qui lui semblaient deux claires émeraudes ; son front lisse, sa chevelure blonde et ondulée qui paraissait d’or foncé ; et cependant amour la blessait si rudement qu’elle frémissait de tout son corps. Le chevalier son frère, la voyant tout à coup pâle et morne, lui demanda ce qu’elle avait. Elle lui répondit qu’elle se sentait malade, mais qu’elle guérirait bientôt, s’il plaisait à Dieu.

Cependant, Lancelot, qui avait grand soif, trouvant l’eau de la source bonne et froide, en puisait dans une coupe d’or et il en buvait tout son content. Et voilà que, tout à coup, les yeux lui tournèrent dans la tête et qu’il sentit une grande douleur au cœur : il tomba gisant comme mort.

— Sainte Marie ! s’écria la vieille en pleurant, laisserez-vous trépasser ainsi monseigneur Lancelot du Lac, le meilleur chevalier du monde ?

Comme elle parlait, deux longues et hideuses couleuvres sortirent de l’eau, puis y rentrèrent.

— Douce amie, dit le chevalier à sa sœur, la fontaine est envenimée ! Vous qui savez les vertus des herbes mieux que personne au monde, ne secourrez-vous pas monseigneur Lancelot ?

Déjà, les jambes du malade étaient aussi grosses que le corps d’un homme. Mais la pucelle cueillait de bonnes herbes. Elle les pila avec le pommeau de l’épée de Lancelot dans la coupe même où il avait bu, et, joignant de la thériaque, elle lui ouvrit la bouche et lui fit avaler du mélange ce qu’elle put. Aussitôt le corps enfla comme un tonneau. Ce que voyant, la demoiselle craignit que le venin ne montât sur le cœur : elle fit couvrir Lancelot de toutes les couvertures, de toutes les robes qu’on put trouver et qu’elle envoya chercher dans une maison voisine. Et ainsi demeura-t-il jusqu’au lendemain, souffrant plus encore de la chaleur que du venin, suant à force, incapable de remuer et de parler, et pensant à sa dame et au chagrin qu’elle aurait de sa mort, plus qu’à lui-même.

On avait dressé un pavillon pour l’abriter, et la vieille, les demoiselles, le chevalier et ses gens le veillèrent toute la nuit. Le lendemain, environ midi, on l’entendit enfin murmurer :

— Dieu ! cette chaleur me tue !

— Béni soit Notre Sire qui vous donne le pouvoir de vous en plaindre, répondit la sœur du chevalier, car, par mon chef ! il y a peu de temps, je craignais encore de ne plus jamais ouïr parole de votre bouche !

Elle ôta plusieurs des courtepointes grises, et l’on vit que le corps et le visage étaient désenflés ; mais Lancelot ne pouvait remuer un doigt et tous ses cheveux étaient tombés. Il recommanda qu’on les conservât dans une boîte d’ivoire : c’est qu’il voulait les envoyer à la reine. Puis la demoiselle le fit un peu manger ; et cependant elle se disait : « Hélas ! chétive que je suis, que devrait m’importer sa beauté, puisqu’il ne m’appartient pas ! Mais si fait ! elle m’apporte au cœur une grande douceur et tant d’espérance que j’en serais riche si je ne craignais que mon espoir ne fût trompé : car nous ne sommes que trop déçus dans nos désirs ! »

Ainsi songeait-elle en regardant Lancelot manger. Et quand il eut fini, elle commanda qu’on le couchât dans un lit qu’on avait dressé là, et dont elle fit écarter tout le monde pour qu’il pût sommeiller en paix.

Alors elle s’assit à ses pieds à le regarder dormir, et cependant elle se disait encore : « Sire, je vous ai guéri ; mais quelles herbes, quelles gemmes me guériront moi-même de votre beauté dont je languis ? Jamais encore je n’avais aimé d’amour. À présent, j’aime tant et tant qu’il m’en faudra mourir si vous ne me secourez… Je l’ai si bien servi que je ne crois pas qu’il puisse me refuser son cœur… Mais non, il ne saurait aimer une pauvre demoiselle comme je suis ! »

Or, tandis qu’elle disputait de la sorte en elle-même, faisant selon ses pensées tantôt triste figure, tantôt gaie, Lancelot s’éveilla et la vit qui pleurait amèrement : il en fut tout dolent.

— Qui est si hardi, demoiselle, que de vous donner quelque chagrin devant moi ?

— Sire, personne, hors mon cœur qui n’a point tout ce qu’il voudrait.

Là-dessus, elle essuya ses yeux et s’efforça de montrer plus joyeuse mine, mais sans y réussir trop bien.